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Le Canada, cette « société-chalet » rattrapée par Donald Trump

L’analyse de Jérôme Blanchet-Gravel, qui publie « La société-chalet: Chronique du déclin » (Editions Libre Media, 2026)


Le Canada, cette « société-chalet » rattrapée par Donald Trump
Le Premier ministre canadien Mark Carney (à gauche) pose aux côtés de la coprésidente du groupe des Verts/Alliance libre européenne au Parlement européen, l'Allemande Terry Reintke, vêtue d'un maillot de hockey sur glace de l'équipe du Canada, au Parlement européen à Strasbourg, le jeudi 17 septembre 2026 © Pascal Bastien/AP/SIPA

Ignorant les menaces de Trump mercredi, adoptant le statut inédit de « membre associé » proposé par la Commission européenne hier, le Canada bouleverse les alliances habituelles. La société canadienne pensait avoir mis l’Histoire en pause et pouvoir vivre éternellement en pyjama au bord d’un lac, avant que la Maison-Blanche ne vienne brutalement saboter cet étrange week-end prolongé, analyse Jérôme Blanchet-Gravel…


Le Canada offre une version particulière du déclin occidental : celle d’une société ravagée par le confort où des décennies de prospérité, de calme et de protection américaine ont affaibli la conscience politique et la capacité d’affronter le réel. Au terme de neuf ans et demi de gouvernement Trudeau, l’effondrement du pays prend des airs récréatifs : une chute en douceur au rythme des randonnées pédestres, des rénovations et des week-ends au vert. C’est ce que j’appelle la « société-chalet » dans un livre qui vient de paraître.

La fuite comme art de vivre

Un chalet, rappelons-le, est une résidence située loin des grands centres, au bord d’un lac, en montagne, en forêt ou au bout d’un chemin de campagne. On s’y réfugie pour retrouver la « sainte paix » comme on dit au Québec, loin du bruit, des conflits et de l’agitation du monde extérieur. Sentiers, stations de ski, « spas nordiques » : grâce à l’industrie du plein air et de la relaxation obligatoire, on s’y retire également pour s’abandonner à la société des loisirs.

Le Québec et le Canada sont géographiquement un chalet. Perchés au nord de l’Amérique, sur les épaules des États-Unis, dans la banlieue tiède de l’empire, ils donnent l’impression – illusoire mais tenace – d’être protégés par la distance. Les grands espaces amplifient le sentiment des Canadiens de vivre pour toujours à l’abri de l’Histoire.

Le Québec et le Canada sont idéologiquement et psychologiquement un chalet. Le refuge y est devenu une disposition d’esprit, voire un projet d’antisociété. On y maintient la « distanciation sociale » pour éviter les « situations anxiogènes ». C’est une fuite. On s’éloigne de l’action, mais aussi de la réalité elle-même.

Évidemment, les Canadiens ne sont pas les seuls Occidentaux à avoir adopté un mode de vie axé sur le confort matériel et le bien-être personnel. Au Québec comme au Canada anglais, ce modèle semble toutefois avoir été poussé jusqu’à la caricature.

L’immigration massive ou le refus de voir

Le rapport de mes concitoyens à l’immigration de masse illustre bien ce grand évitement. Peut-être plus encore qu’en France, elle reste présentée au Canada comme un enrichissement indiscutable, un besoin économique et une obligation morale. Remettre en question la diversité annoncerait le retour du fascisme. Face à une transformation démographique et culturelle extrêmement rapide, mais non consentie, la majeure partie des Québécois et des Canadiens préfère se replier ou détourner le regard plutôt que d’exprimer son malaise, d’en désigner les causes et d’y répondre politiquement.

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On se tient discrètement à distance des quartiers, des écoles ou des lieux publics où les changements sont les plus perceptibles. Les parcs sont désertés par les natifs et investis par des immigrés qui occupent l’espace vacant. Ce mouvement conduit parfois vers les banlieues, les petites villes ou les campagnes, mais celles-ci sont aussi progressivement rattrapées par les mêmes bouleversements. Ici, le refuge devient moins physique que psychologique : sans nécessairement déménager, on se retire dans son foyer, son cercle privé, les écrans et les divertissements. On organise ainsi son existence de manière à réduire au minimum son exposition à la société, tout en continuant d’adhérer extérieurement au discours dominant.

Trump et la fin de l’innocence canadienne

Le paradoxe est que cette société-chalet peut s’imaginer vivre hors de l’Histoire parce que les États-Unis d’Amérique, eux, y restent pleinement engagés. Pendant des décennies, le Canada a pu négliger sa défense, sous-traiter sa sécurité à Washington et jouir d’une tranquillité garantie par la puissance américaine. Dans l’environnement immédiat de l’aigle, il profitait de sa force tout en dénonçant sa brutalité et en se donnant le beau rôle : celui du voisin raisonnable, pacifique et moralement supérieur.

Donald Trump expulse les Canadiens de leur safe space géomental. Ses tarifs douaniers et sa guerre commerciale obligent le pays à réagir, à défendre sa souveraineté et à penser sa place dans le monde autrement qu’en termes moraux et sentimentaux. Le Canada découvre qu’il ne peut pas éternellement vivre dans sa bulle sans tenir compte des intérêts de la Maison-Blanche et des grands enjeux qui traversent le continent.

On prétend que les Canadiens reprochent à Trump son style, ses provocations et ses politiques jugées trop à droite. Mais ils lui pardonnent surtout mal d’avoir rompu le marché tacite qui leur permettait de tirer profit de l’empire américain sans se salir les mains. Après avoir longtemps assuré la quiétude du chalet, les Américains forcent désormais les Canadiens à en sortir.

238 pages



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Auteur et journaliste. Rédacteur en chef de Libre Média. Derniers livres parus: Un Québécois à Mexico (L'Harmattan, 2021) et La Face cachée du multiculturalisme (Éd. du Cerf, 2018).

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