Comment ? Contrairement à toute la presse, notre commentateur n’est pas tombé en extase devant le merveilleux film de Christopher Nolan ? Il n’a apprécié ni le casting Cinq étoiles, ni la débauche de moyens, ni le fil narratif, ni… Rien ! Il est bien difficile !
« L’Odyssée, un récit d’histoires imbriquées dans des histoires. Contrairement à certains autres films de Nolan, L’Odyssée n’est pas ennuyeuse, grâce au matériau d’origine, qu’il est impossible de totalement gâcher. C’est un spectacle audiovisuel familial, semblable à un feu d’artifice élaboré du 4 juillet – et avec à peu près le même niveau de profondeur narrative et émotionnelle. » Ainsi parle, dans la London Review of Books, Emily Wilson, la traductrice de L’Odyssée, qui a fourni à Nolan le texte d’Homère qu’il s’est ingénié à défigurer. Et ce qui suit est de la même veine.
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J’ai attendu que le film passe en VO dans la petite salle de mon village pour aller le voir. Je ne me suis pas déplacé jusqu’à Montpellier, où a été construite la seule salle de France susceptible de rendre la somptuosité de l’I-MAX. Cela n’impressionne guère quelqu’un qui, en 1963, a vu La Conquête de l’Ouest en 70 mm et qui sait que ce ne sont ni le format ni les prodiges techniques qui font la valeur d’un film. Pour me purger de L’Odyssée, je me suis remis Casablanca en rentrant.
Vincent Cespedes en a rajouté dans sa critique tous azimuts du film. Mais il a raison au moins sur un point : où sont passés les 250 millions de dollars qu’est censée avoir coûtés cette grosse daube, aux armures de plastique dur empruntées à Dark Vador ou Batman — by Nolan himself, il a récupéré des accessoires de ses films précédents —, aux stars limitées à leur plastique, et aux trois bateaux d’Ulysse (contre douze dans le récit d’Homère) — sans doute pour rappeler que Christophe Colomb découvrit l’Amérique avec la Santa Maria, la Pinta et la Niña ?
L’Amérique en mer Égée
Parce que c’est bien de l’Amérique qu’il s’agit, et pas d’autre chose. L’Amérique avec ses grandes plages texanes (Nolan invente de fortes marées en Méditerranée et dans la mer Égée) sur lesquelles Ulysse marche inlassablement — un plan emprunté à la fin de Shakespeare in Love… L’Amérique multiethnique — inutile d’imaginer un ressort woke à la présence de tous ces « African-Americans », à commencer par Lupita Nyong’o dans le rôle d’Hélène aux bras blancs… L’Amérique avec sa culpabilité protestante… L’Amérique avec la détresse psychique de vétérans atteints de troubles du stress post-traumatique, ce qui amène Matt Damon, que l’on a connu meilleur, à multiplier d’une façon suspecte les oscillations de sa barbe postiche. Pas eu le temps de se raser une seule fois en dix ans ! L’Amérique, enfin, à la fin, où Ulysse repart vers l’Ouest avec Pénélope : Go west, old man ! Et le scénario s’adresse à la culture américaine (et malheureusement européenne), pas aux fervents lecteurs d’Homère.
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Où est passé l’argent ? Pas dans la poche du chef opérateur, qui multiplie les plans mer/ciel avec l’horizon pile au milieu — même les Bidochon photographient mieux ; ils ont vu The Fabelmans, où Spielberg met en scène les conseils de John Ford au jeune débutant qu’il fut. Dans L’Odyssée, le « God damned horizon » est immanquablement au milieu de l’image — « boring as shit ».
Je ne cherche pas la vulgarité gratuitement : je l’ai ramassée dans le film de Nolan, où Polybe — joué par un acteur noir, Corey Hawkins — jette un sonore « fuck off! » au mendiant (Ulysse, bien sûr) dont il a renversé l’écuelle. Parce que la VO permet d’apprécier tout ce qu’il y a de purement américain dans les dialogues.
Et pour parler, ça caquète ! Entre deux scènes qui se veulent spectaculaires (et dont seule survit l’épisode de Circé, mais parce qu’elle est jouée par une vraie actrice, Samantha Morton), ça blablate dur — on se croit dans une quelconque série Netflix. C’est là qu’échouera ce film gonflé, non aux stéroïdes, mais à l’acide hyaluronique. L’Odyssée, c’est Kim Kardashian rhabillée par un Paco Rabanne au rabais. C’est un naufrage effarant dans un océan de vulgarité américaine.
Le naufrage de Nolan
Même les scènes d’action sont nulles. Le massacre final n’arrive pas à la cheville de celui opéré par Kirk Douglas dans le film de Mario Camerini en 1954. Parce que Matt Damon a une expressivité nulle, et que tout ce que Nolan a retenu de ce chef-d’œuvre, c’est le bruit du tonnerre.
Scénario (et dialogues, sans doute) : Christopher Nolan himself — aidé peut-être par une intelligence artificielle. « J’aurais honte, rajoute Emily Wilson, d’avoir écrit la moindre ligne de ce scénario. » Aucune émotion ne transparaît jamais. Et le chien d’Ulysse peut bien mourir sur sa fumure, tout le monde s’en fiche, Ulysse le premier.

(Quel contraste écrasant avec The Return, où Ralph Fiennes jouait sublimement un Ulysse revenu de tout, et de Troie en particulier… J’en avais parlé ici même. La scène de la mort d’Argos, qui a attendu son maître vingt ans, est sublime de simplicité et d’émotion.)
Les acteurs ne sont pas dirigés. C’est emblématique avec la malheureuse Anne Hathaway, dont on sait depuis lurette qu’elle ne peut donner le maximum sans la béquille d’une grande star à ses côtés — De Niro ou Meryl Streep. Pattinson s’en tire un peu mieux. Le seul qui étincelle — mais son rôle est bien court —, c’est John Leguizamo (remember ? Le garagiste dans la saga John Wick) en Eumée aveugle (Nolan a lu un peu vite ce que lui indiquait l’IA : il lui fallait un aveugle, il a oublié que c’était Homère, dans la tradition).
Alors, l’argent ? Il a sans doute servi à arroser journalistes et influenceurs, qui dégueulent leur admiration depuis un mois. Et nombre d’historiens qui devraient être révoqués immédiatement pour cause d’incompétence et de compromissions intéressées.
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Il n’y a que deux points positifs. D’un côté, le film servira peut-être de tremplin de lecture à ceux qui n’avaient pas lu l’œuvre d’Homère. Essayez vous-même, dans la traduction de Victor Bérard, en Folio, ou dans celle de Philippe Jaccottet, chez La Découverte.
Et, par ailleurs, à plusieurs reprises, on évoque les « peuples de la mer », qui, vers le XIIe siècle av. J.-C., ont déferlé sur la Méditerranée orientale — ce sont eux, probablement, qui ont dévasté Troie. Et avec eux, cette « fin de civilisation » de l’âge du bronze, qui a vu, en quelques années, s’effondrer l’Empire hittite et les monarchies minoennes et mycéniennes. Parce que nous en sommes là : l’Occident s’engouffre dans le néant. C’est tout le sujet du petit traité que j’ai achevé début juin, et que j’ai intitulé Guerre civile – Le grand retour des Âges sombres — chez Fayard, début mars. Ça se lit vite, et ça pense davantage que les 173 mn — quasiment trois heures ! — du navet de Nolan.
PS. Reste à comprendre comment un réalisateur qui a produit des films de belle facture (Batman Begins ou Oppenheimer) a pu se fourvoyer à ce point. Je ne vois qu’une raison : les anciens dieux, absents de son péplum raté, lui ont inoculé une bonne dose d’hubris. Où sont les 250 millions de dollars ? Dans l’ego surgonflé de Nolan, miroir de l’ego dopé aux amphétamines de l’Amérique.




