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Une Casio à 139 euros humilie l’horlogerie de luxe


Une Casio à 139 euros humilie l’horlogerie de luxe
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La meilleure montre à s’acheter actuellement n’est probablement ni suisse ni mécanique. Elle ne sort pas d’une manufacture tricentenaire, n’exige aucune relation privilégiée avec un détaillant et ne sera jamais présentée comme un placement patrimonial. C’est une Casio G-Shock.


Cette affirmation semblera vulgaire aux amateurs qui passent leurs soirées à comparer les calibres, les anglages et les valeurs de revente. Ils rappelleront qu’une belle montre mécanique possède une histoire, une matière, une complexité et parfois une véritable grâce. Ils auront raison. Mais ils répondront à une autre question.

La G-Shock n’est pas la montre la plus raffinée du monde. Elle n’est ni la plus émouvante ni la plus précieuse. Elle est simplement, pour l’immense majorité des usages, meilleure que presque toutes celles qui coûtent cinquante ou cent fois son prix. C’est précisément ce qui la rend si gênante.

L’horlogerie de prestige repose depuis longtemps sur un tour de force rhétorique : transformer ses infériorités objectives en signes de supériorité culturelle. Une montre mécanique est moins précise qu’un quartz ? Elle aurait une âme. Elle résiste moins bien aux chocs ? Ce serait la délicatesse d’un objet d’exception. Elle exige des révisions coûteuses ? On invoquera la transmission. Elle dérive quotidiennement ? On célébrera le battement vivant de son calibre.

L’industrie horlogère ne corrige pas toujours ses faiblesses. Elle les baptise !

Le contraste est pourtant brutal. Pour obtenir une certification officielle de chronomètre, un mouvement mécanique peut afficher une marche moyenne comprise entre -4 et +6 secondes par jour. Une G-Shock GW-M5610U annonce une précision autonome de plus ou moins quinze secondes par mois. Elle se synchronise automatiquement par radio, fonctionne à l’énergie solaire, résiste aux chocs, supporte une pression de vingt bars et pèse 52 grammes.

Elle coûte 139 euros sur le site français de Casio. Il faut donc souvent dépenser plusieurs milliers d’euros pour obtenir une montre moins précise, moins résistante, moins fonctionnelle et plus contraignante qu’un boîtier japonais en résine.

Il faut cesser de tricher avec les mots. Une montre mécanique de prestige peut être plus belle, plus émouvante, mieux finie, plus rare et culturellement plus riche. Elle n’est pas un meilleur instrument. Refuser cette distinction oblige à substituer le vocabulaire à la preuve.

La G-Shock entre dans le débat comme un huissier. Elle ne discute pas le récit horloger. Elle en établit l’inventaire.

Casio l’a lancée en 1983 à partir d’une idée d’ingénieur : fabriquer une montre qui ne casse pas lorsqu’elle tombe. Kikuo Ibe et son équipe ont travaillé sur le programme « Triple 10 » : dix ans d’autonomie, résistance à une chute de dix mètres, étanchéité à dix bars.

La première G-Shock n’était pas conçue pour évoquer la robustesse dans une campagne publicitaire. Elle devait être robuste. Toute la différence est là.

Une grande partie de l’horlogerie contemporaine fabrique d’abord des signes. Montre d’aviateur pour homme qui ne pilote pas. Montre de plongée pour cadre qui ne descend jamais sous deux mètres. Chronographe automobile porté dans les embouteillages. Instrument d’expédition polaire destiné aux salons d’aéroport. Le secteur vend des existences imaginaires à des propriétaires qui passent davantage de temps à protéger leur montre qu’à éprouver ses qualités.

La G-Shock libère de la montre

La G-Shock ne simule pas l’aventure. Elle supporte la vie : on peut courir, nager, bricoler, voyager, tomber, la cogner contre une porte ou oublier de la retirer. Elle ne demande pas de vérifier la sécurité du quartier, de calculer le coût d’une rayure ou de réfléchir à l’effet d’un choc sur sa valeur de revente.

Elle sert son propriétaire. Elle ne lui demande pas de la servir. Beaucoup de montres prestigieuses finissent au contraire par administrer la vie de celui qui les possède. Il faut garder la boîte et les papiers, programmer les révisions, vérifier l’assurance, surveiller la cote et préserver chaque surface pour un futur acheteur hypothétique.

L’objet censé symboliser la liberté devient une petite bureaucratie patrimoniale portée au poignet.

La G-Shock révèle aussi le ridicule de certaines pratiques commerciales. L’horlogerie chère a réussi à présenter l’impossibilité d’acheter comme une expérience désirable. Il faudrait attendre un appel, cultiver une relation avec un détaillant, acquérir des références moins convoitées, démontrer sa fidélité, puis remercier presque d’avoir été autorisé à payer.

La pénurie devient privilège. La frustration devient rituel. L’humiliation commerciale devient sélection. Chez Casio, on entre, on paie et on repart avec une montre qui fonctionne. Cette simplicité devrait inquiéter une industrie qui confond de plus en plus la difficulté d’accès avec la grandeur de l’objet. La G-Shock possède par ailleurs ce que nombre de créations coûteuses peinent à obtenir : une identité  immédiate.  Son boîtier  carré,  sa  lunette  protectrice  et  son  affichage numérique procèdent directement de sa fonction. Le dessin n’a pas été aminci, adouci ou premiumisé pour ne déplaire à personne.

Depuis plus de quarante ans, elle ressemble à elle-même.

Plus de 140 millions de G-Shock avaient été expédiées dans plus de 140 pays et territoires en 2023. Militaires, ouvriers, policiers, sportifs, musiciens, étudiants, cadres et collectionneurs la portent sans qu’il soit nécessaire d’inventer pour chacun un récit différent.

La plupart des marques dépensent des fortunes pour devenir culturellement pertinentes. La G-Shock y est parvenue en restant un produit. Casio elle-même cède parfois à la tentation qu’elle avait contribué à rendre dérisoire. Modèles métalliques, éditions limitées, MR-G vendues plusieurs milliers d’euros : le savoir-faire est réel, mais la contradiction aussi.

Même l’antidote rêve parfois d’attraper la maladie…

La meilleure G-Shock reste sans doute la plus simple : carrée, noire, légère, solaire, presque indifférente à son propre statut. Celle que l’on achète sans cérémonie et que l’on finit par porter davantage que les montres enfermées dans un coffre.

Ce constat ne condamne pas la haute horlogerie. Une montre mécanique peut être une œuvre, une mémoire familiale, un plaisir esthétique ou le témoignage d’une maîtrise humaine exceptionnelle. Mais elle doit assumer ce qu’elle vend réellement : non la meilleure mesure du temps, mais du désir, de la matière, de la distinction et de la culture.

Le désir n’a pas besoin d’un faux alibi technique. Une montre à 20 000 euros peut être infiniment plus désirable qu’une Casio. Elle n’en devient pas une meilleure montre. Elle devient un objet plus précieux, plus rare, plus complexe ou plus chargé de sens. Cette nuance protégerait davantage la crédibilité du secteur que les torrents de prose destinés à transformer l’imprécision, la fragilité et la contrainte en sommets de performance.

La G-Shock ne concurrence pas l’horlogerie de luxe sur le terrain du prestige. Elle lui retire simplement le droit de confondre prestige et supériorité. La meilleure montre n’est peut-être pas celle que l’on contemple le plus longtemps. C’est celle qui accompagne une existence sans la ralentir, sans l’inquiéter et sans réclamer davantage d’attention qu’elle n’en donne. À ce jeu-là, une Casio en plastique n’affronte pas l’horlogerie de luxe. Elle instruit son procès.



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Adrien Comes est consultant et auteur indépendant, ancien de LVMH et du Swatch Group. Il écrit sur le luxe et l’horlogerie comme sur des révélateurs culturels du désir, de la distinction et de la valeur symbolique, et accompagne par ailleurs maisons et institutions sur les questions de cohérence de marque, de récit et de perception de valeur. Ses recherches portent sur la manière dont les objets continuent de faire sens lorsque leur fonction ne suffit plus à les justifier.

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