Après avoir exploré la foi des grandes figures de l’Histoire, Christine Goguet s’intéresse à leur part d’ombre. De Victor Hugo à Sartre, de Coco Chanel à Malraux, elle interroge avec érudition et sans complaisance le fossé entre le génie des œuvres et les faiblesses humaines.

Christine Goguet, journaliste et écrivain, avait publié en 2019 Les grands hommes et Dieu – Éditions du Rocher. Elle y racontait le rapport à la foi de treize personnalités, notamment celles de Charles de Gaulle, Victor Hugo et François Mitterrand. L’exercice était plaisant, il consistait à montrer comment le divin, de près ou de loin, les avait inspirées et avait influencé leur action. Le portrait du général de Gaulle était particulièrement réussi. Il était décrit un homme habité par la foi, capable de prendre des décisions dictées par une force irrationnelle que n’avait pas manqué de souligner André Malraux. L’appel du 18 juin, selon l’auteur des Antimémoires, ne pouvait s’expliquer autrement.
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Cette fois-ci, Christine Goguet revient avec une nouvelle série de portraits, mais elle opère un renversement: ce n’est plus Dieu qui dicte leur action mais le diable! Ainsi passe-t-elle au crible une quinzaine de personnages illustres – on retrouve Mitterrand et Hugo – en montrant leur face cachée. L’exercice est davantage périlleux car il peut blesser leurs laudateurs. Mais Christine Goguet, malgré la noirceur de certains portraits, n’est jamais franchement mal intentionnée. Elle soulève le voile avec une certaine objectivité et il faut admettre que les idoles vacillent sous ses arguments. J’aurais pu, du reste, appeler mon article: le crépuscule des idoles. Elle pose en réalité la classique mais difficile question: doit-on dissocier l’œuvre de l’homme?
Parts d’ombre
Il faut souligner le courage dont fait preuve l’essayiste pour s’attaquer par exemple à Victor Hugo, Jean-Paul Sartre ou encore Simone de Beauvoir. Malgré le génie de Victor Hugo, qu’elle ne remet pas en question, elle insiste sur le caractère dominateur, infidèle et avare de l’écrivain. Elle rappelle qu’en 1833, Hugo rencontre l’actrice Juliette Drouet. Elle abandonne sa carrière pour le grand homme. C’est un amour passionné mais « asymétrique ». Goguet: « Juliette vit recluse, dépendante affectivement et matériellement. » Hugo peaufine son rendez-vous avec la postérité, il a d’autres chats à fouetter. Elle affirme que l’argent devient un « outil relationnel ». L’auteur des Misérables est pingre. Un sou est un sou. Il professe également « la liberté d’aimer ». Entendez qu’il est un « infidèle hyperactif » ce qui semble courroucer Goguet. Elle conclut en tentant un numéro d’équilibriste: « Génie humaniste et tribun de la misère, mais aussi séducteur patenté stratège, dominateur, scrupuleux jusqu’à l’avarice dans sa gestion privée. » Une ombre à peine visible sur la barbe blanche du poète des Contemplations.
En ce qui concerne Sartre et Beauvoir, Christine Goguet croque les deux figures intellectuelles du café de Flore sous un jour méprisable. Elle rappelle le passé plus que douteux de Sartre durant l’Occupation. À la Libération, il n’hésita cependant pas à se qualifier de résistant, coupant la parole à ses détracteurs, imposant la terreur morale. Goguet met en lumière les pratiques sexuelles du professeur Beauvoir avec une de ses élèves, Olga Kosakiewicz, présentée à son compagnon Sartre. Olga ne fut pas la seule proie du couple Sartre-Beauvoir. Le chapitre qui leur est consacré est assez édifiant. Goguet synthétise: « Dans son Plaidoyer pour les intellectuels, Sartre avait beau jeu de se demander si ‘’les intellectuels sont (…) coupables’’. De telles errances illustrent les dérives d’une intelligentsia guidée par une ‘’éthique de conviction’’ plutôt que par une ‘’éthique de responsabilité’’, selon la distinction de Max Weber. » On ne saurait mieux dire.
Malice et vilénie
Parmi ces « grands hommes » – Pétain, Freud, Marx, Che Guevara, Neruda, Rousseau, Rimbaud, Picasso, Gandhi, Malraux – épinglés par Goguet, il faut citer une femme: Coco Chanel. La vie de cette créatrice de mode unique n’est pas non plus exempte de critiques. La période de Vichy, là encore, révèle la part maudite des individus. En un mot, Coco Chanel, à l’esprit pragmatique, n’était pas insensible à l’idéologie nazie. La « Grande demoiselle » alla même jusqu’à être une espionne au service de l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, sous le nom de code F-7124. Michel Onfray, dans la préface à ce livre, cite l’aphorisme de Pascal: « Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordures. »
Reste le cas de Malraux. Christine Goguet, tout en citant ma récente biographie – Malraux maintenant, Le Passeur éditeur – malmène, le terme est faible, l’ami « génial » du général de Gaulle. Le chapitre, qui lui est consacré, est court, il n’en est que plus violent. Goguet remet notamment en question son engagement dans la Résistance. Je répondrai simplement que Malraux fut nommé compagnon de la Libération – ils ne furent que 1038. À noter que de Gaulle refusa que son fils le soit, alors qu’il le méritait amplement. Il ne voulait pas que cette nomination soit interprétée comme du favoritisme. Christine Goguet m’a récemment proposé un débat filmé sur l’auteur de La Condition humaine. Je réponds ici: « chiche ! »
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L’une des vertus de cet ouvrage est de susciter justement le débat, l’échange, la contradiction argumentée. C’est à cela qu’on juge de la vitalité d’une démocratie. Le débat est actuellement confisqué par une poignée de petits commissaires du Peuple qui, ayant retenu la leçon de Sartre, tentent de discréditer le contradicteur en l’insultant. Or, comme l’a écrit Marc Bloch, panthéonisé le 23 juin 2026, dans L’étrange défaite : « Que chacun dise franchement ce qu’il a à dire, la vérité naîtra de ces sincérités convergentes. »
Christine Goguet, Les grands hommes et le diable, préface de Michel Onfray, Éditions du Rocher, 200 pages.





