Accueil Culture Madame de Sévigné au théâtre de Poche, une féministe des plus baroques

Madame de Sévigné au théâtre de Poche, une féministe des plus baroques


Madame de Sévigné au théâtre de Poche, une féministe des plus baroques
Béatrice Agenin et Sébastien Lapaque © Sébastien Toubon

Madame de Sévigné ressuscite sous les traits de la délicieuse Béatrice Agenin, actuellement au Théâtre de Poche à Paris.


Madame de Sévigné ! Ah ! Cette « épistolière » connue depuis la nuit des temps — Lagarde et Michard– avec son « Je vous le donne en mille, je vous le donne en cent » ! Ou encore le récit de la mort de Vatel ! Comme ils remontent à loin, nos souvenirs écoliers ! Depuis, avait-on jamais vu courir, vraiment, sur le papier, la plume, libre, satirique et intime, futile et grave, de cette mère passionnée de sa fille ? Avait-on jamais entendu cette marquise, née de Rabutin-Chantal, pur produit du Grand siècle, rendue vivante en « féministe baroque », dans une conversation « à bride abattue » sur une scène de théâtre ? La connaissait-on vraiment ? Il était grand temps qu’on dépoussière tout ça ! C’est chose faite grâce au génie de Sébastien Lapaque et de Béatrice Agenin, au théâtre de Poche, pour une soirée de vrai bonheur.

Intelligente et libre

Madame de Sévigné, on ne la présente pas. Aristocrate et bourgeoise, séjournant de temps en temps à Paris mais non femme de la Cour, aimant la Bretagne et la Provence, jamais inféodée au pouvoir royal, fidèle à ses amis frondeurs dont le surintendant Fouquet, cultivée et non femme savante, elle fut une femme de son temps, intelligente et libre. D’où son regard sur la comédie humaine — le lecteur retrouve les morceaux d’anthologie — sa plume, de primesaut, gauloise, parfois libertine, sérieuse et enjouée. Satirique quand elle évoque les rapports entre son fils et Ninon de Lenclos ou la Champmeslée. Grave sur les choses de la vie, toujours fidèle à la religion, « gazetière » comme on disait, n’hésitant pas non plus à se livrer à des confidences, elle incarne à merveille ce que nous appelons et oublions parfois de rappeler : « l’esprit français ».

Passionnée par l’éducation des filles, comme Madame de Maintenon, elle les veut cultivées et non façonnées uniquement pour le mariage dont elle a une conception humaine et digne. A son gendre, elle n’hésite pas à envoyer quelques lettres salées, entre pudeur et impudeur, à propos des grossesses qu’il impose à sa femme et qui l’épuisent. En matière d’hygiène et d’alimentation, elle est moderne par son bon sens, privilégiant les fruits et les légumes. Dites par la voix de Béatrice Agenin, ces lettres prennent, pour nous, dans un siècle féministe, une saveur toute particulière.

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A l’amitié, que notre époque privilégie partout, elle accorde une grande place ainsi qu’à ses amis. Et quels amis ! Boileau, Bossuet, La Fontaine, La Rochefoucauld, Madame de La Fayette, — amie de cœur et de plume– que nous voyons mourir sous sa plume avec douleur et pudeur.

Dans un siècle mondain et chrétien, enfin, elle fut chrétienne avec fidélité sans coquetterie ni compromission. Il suffit de quelques lettres pour rendre présent avec humour « le Bourdaloue » — le spectateur appréciera — ou voir la querelle provoquée jusque dans les foyers par le jansénisme. Ainsi d’une conversation, lors d’un dîner mondain où un Jésuite, remis vertement à sa place parce qu’il déniait à Pascal le sens de la vérité. Comme tout un chacun, au XVIIème siècle comme aujourd’hui, on goûtait les plaisirs de ce monde. Mais on connaissait la limite de la condition humaine. La mort n’était pas taboue. C’est ainsi que le spectacle se termine sur une « considération » magnifique sur « cette mort que nous n’aimons pas », à la manière de son ami Bossuet.

Sébastien Lapaque, trésor de connaissances

Ces lettres, enfin, n’excluent pas une peinture d’un moi intime. Servie par la voix nuancée, expressive de Béatrice Agenin, on voit une Madame de Sévigné aussi bien enjouée que d’une souveraine mélancolie. Sébastien Lapaque, écrivain et critique connu, spécialiste de l’époque classique, commente avec naturel, intelligence et humour, les textes lus — et c’est un trésor de connaissances, rendues légères par la place donnée à la musique où l’oreille retrouvera avec bonheur, par exemple, « Les Barricades mystérieuses » de Couperin — laissant toujours à notre épistolière, par un déplacement dans l’espace, par un verre bu ou un sablier retourné sur une table, le temps d’écrire ou de poser un châle, toujours glissant sur le dossier d’un fauteuil, d’allumer une bougie, ou d’esquisser des pas de danse.

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Et sa fille, Françoise-Marguerite, dans tout ça ? S’il ne nous est resté d’elle aucune lettre, un portrait de cette fille chérie se dessine en creux dans ces lettres : aimant certainement son mari, sa mère assurément, ayant les mêmes goûts que la marquise pour la littérature et les auteurs religieux.

Au fil de cette soirée, nos esprits sont dépoussiérés et notre mémoire ravivée. Pas un bruit dans la salle. Un crépitement d’applaudissements. Merci à la fée du logis, Stéphanie Tesson, qui fait vivre les trésors oubliés de la littérature et nous en redonne le goût. Comme le veut la vocation du Poche. Alors, courez, courez vite ! Le bonheur est au Poche !

1h10. Le vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. 28€



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Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l'auteur de l'essai "La guerre au français" publié au Cerf.

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