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Lettre ouverte à nos amies perses

Une tribune libre de Sophie Chauveau, Emmanuelle Escal et Anne Zelensky


Lettre ouverte à nos amies perses
Téhéran, 24 mai 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Les féministes de la première heure déplorent que les nouvelles générations hésitent à se mobiliser pour le mouvement « Femme, Vie, Liberté » en Iran, de peur d’être perçues comme de vilaines Occidentales néocoloniales.


Le silence des néo-féministes sur le calvaire des Iraniennes est bien lourd. Et pourtant, que d’indignations et de manifestations pour la Palestine. Nous, féministes historiques, ne faisons pas le tri dans nos solidarités. Depuis 1979, nous avons la Perse au cœur et le cœur ravagé par les viols, les emprisonnements, les pendaisons, les tortures que subissent nos sœurs iraniennes.

Fâcherie féministe à Téhéran

Cela remonte au siècle dernier. Le 19 mars 1979, à l’orée de la révolution khomeyniste, une délégation de femmes s’envolait pour Téhéran. Sous la houlette de F. Magazine dirigée par Claude Servan-Schreiber. Il s’agissait d’aller défendre la liberté des femmes, bafouées par le port obligatoire du tchador, instauré à nouveau par les mollahs. En effet, depuis 1936, le port du tchador n’était plus obligatoire. Nous étions dix-huit, officiellement journalistes, écrivaines, photographes, et féministes engagées. Simone de Beauvoir avait accepté de présider notre « Comité international du droit des femmes ». Nous voilà parties pour Téhéran, dans un avion quasi vide. On ne se bousculait pas alors pour cette destination dangereuse.

Un grand nombre d’intellectuels de gauche, dont Michel Foucault, soutenaient alors la révolution islamiste. Rappelons que la France avait hébergé et nourri l’Ayatollah Khomeiny à Neauphle-le-Château, pour faire échec à la « dictature » du Shah.

Dès notre arrivée, un clivage s’est opéré entre celles qui, en tant que journalistes, voulaient rencontrer « les plus hautes instances politiques et religieuses du pays », et cinq d’entre nous, qui se préoccupaient de rencontrer les femmes et les féministes iraniennes.

La scission allait être définitive lors de notre deuxième soirée à Téhéran. Quelle ne fut pas la surprise d’Alice Schwarzer et d’Anne Zelensky quand, en rentrant à l’hôtel, elles virent un groupe de femmes, assises par-terre, tchador sur la tête, qui écoutait pontifier l’Ayatollah Talegani. Il a d’ailleurs terminé son prêche par cette remarque ironique : « Vous voyez que vous n’avez rien contre le tchador Mesdames, puisque vous le portez ! ». Alice et Anne ont alors constaté la douloureuse vérité : les femmes prosternées devant l’ayatollah étaient des nôtres !

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Le soir-même éclata le divorce. D’autant que le lendemain, il était question de rencontrer Khomeiny à Khom, à cinq heures de taxi de Téhéran, tchador sur la tête, bien sûr. Khomeiny qui allait les faire poireauter cinq heures avant de leur accorder cinq minutes ! Alice et Anne avaient appelé dans la nuit Simone de Beauvoir, qui partageant leur colère, a dans la foulée donné sa démission du Comité. Là s’est opéré symboliquement une fracture entre les féministes. Elle allait alimenter l’interminable débat sur le port du voile.

des féministes d’alors a soutenu dans différentes revues la liberté des Iraniennes. Le sanglot de « l’homme blanc » ou de la « femme blanche » n’était pas l’affaire des féministes radicales que nous étions. La priorité c’était nous. Quelle que soit notre couleur de peau, notre race, notre condition sociale. Ironie de l’Histoire, nous pratiquions sans le savoir les thèmes chers aux néo-féministes : intersectionnalité, décolonialisme, hiérarchie des luttes… et j’en passe. Nous, Occidentales, étions fières de défricher les sentiers de la libération, non seulement des femmes, mais du genre humain. Comme l’avait déclaré Simone de Beauvoir, dans La Revue d’en face en 1981 : « Il faut poser la solidarité féministe. Et je trouve que se borner à dire : Nous sommes Occidentales, et n’avons pas le droit de nous mêler de ça, est un aveu de défaite, et c’est en même temps un renoncement à une lutte spécifiquement féministe… Nous devons dénoncer les scandales sans nous laisser intimider par le fait que nous sommes occidentales. Il y a des intérêts féminins, féministes, qui dépassent toutes les différences de nation, de régime ».

Un héritage dévoyé

Sous prétexte qu’il y aurait plusieurs féminismes, on perd de vue l’essence du féminisme que Beauvoir a défini magistralement là. Un viol, qu’il soit perpétré par un blanc ou un homme de couleur, est un viol. Une razzia sanguinaire qui massacre en grand nombre d’Israéliennes et d’Israéliens est un pogrom, pas un acte de résistance.

Nous voilà loin de l’inféodation actuelle de nos néo-féministes à ce qu’il faut bien nommer l’islamo-gauchisme. L’islamo-gauchisme ? C’est le soutien inconditionnel d’une religion qui pratique l’apartheid des femmes, c’est la stigmatisation de la civilisation occidentale, c’est l’antisémitisme décomplexé, c’est favoriser l’entrisme des Frères-Musulmans qui rêvent d’un califat mondial, c’est la priorité donnée à l’antiracisme qui efface les autres combats. Là est la fracture.

Le féminisme n’est plus ce qu’il était. En 1970, nous avons réussi à imposer nos thèmes inédits de luttes axés autour de la domination masculine. Pas seulement celle de l’homme blanc ! Nous visions plus large, nous prétendions nous adresser à l’ensemble des femmes. Nous avons fait bouger les lois et les mœurs. En quelques années, les idées du MLF ont essaimé de façon inespérée.

Où est la relève ?  Notre héritage n’est-il pas dévoyé ? C’est en tous cas un sentiment largement partagé. N’y a-t-il pas une usurpation de l’identité féministe ? Mais n’est-ce pas le sort des pionniers d’être trahis par ceux qui prétendent leur succéder ?

Nous, les vieilles féministes, voulons ici briser le lourd silence autour du calvaire des Iraniennes et des Iraniens, vous dire que vous êtes du bon côté de l’Histoire. Nous avons honte de l’abandon qui est le vôtre au nom d’une prétendue hiérarchie des luttes. « Femmes-Vie-Liberté » qui depuis quatre ans prend tous les coups, ne doit plus être victime de cette néo-discrimination sectarisée. Alors, en dépit de nos âges et de nos lassitudes, nous nous devions de reprendre une plume qu’on ne nous donne plus, pour vous témoigner haut et fort, notre absolue solidarité, et vous assurer que nous sommes toujours et définitivement à vos côtés.


Sophie Chauveau, écrivain féministe.

Anne Zelensky a initié le Mouvement de Libération des Femmes dès 1966, lancé le Manifeste des 343 en 1971, participé activement à la création du premier refuge pour femmes battues en 1978 et à l’ouverture du premier Centre d’accueil et de thérapies des hommes violents en 1998. Elle est l’auteur entre autres de Histoire de vivre, mémoires d’une féministe publié en 2005 chez Calmann Levy.

Emmanuelle Escal est autrice-compositrice-interprète et ancienne bibliothécaire.



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