Si j’abuse personnellement des trois points et Philippe Jaenada des parenthèses, ce n’est pas la faute à Voltaire, ou à Céline, mais bel et bien à Tom Wolfe. Le flow, le beat beatnik de la rue, écrire comme une chanson rock, c’était sa leçon.

Un raccourci rapide serait de dire que ce fameux nouveau journalisme moderne (l’écriture rock, pour faire vite, qui est tout sauf du journalisme) est né avec un papier de Wolfe pour le magazine Esquire « Raaahhhhh…. ! Hey bébé ! Il arrive à grave berzingue (vroom vroom) ce truc sur pattes couleur bonbon avec des flashes mandarine! » (traduction libre). Cela serait exact.

On était loin de Jean d’Ormesson

Soudain, on était loin de Jean d’Ormesson ou du surestimé Hemingway. En 1962, Tom Wolfe parlait de chicken runs sous méthédrine, de beatlemania, des nouveaux tyrans (tycoons) du rock, bref de tout ce qui explosait alors. Un âge nouveau !

Le monde ancien était laissé derrière. Tom Wolfe s’apprêtait à vivre les vingt ans les plus excitants de sa vie. Et en direct live, comme dans son Acid Test. Même s’il était plus vieux que les autres  dans un monde qui hurlait alors avec Abbie Hoffman « ne faites jamais confiance à un plus de trente ans », ils lui firent confiance, tous ces flower children.

Comme ils firent confiance à Tim Leary, Dennis Hopper ou Ken Kesey, les quelques adultes au milieu des hipsters (oui, on disait ainsi, depuis le jazz. Hipster, ce n’est pas un mot inventé dans un restaurant bio de South Pigalle mais de l’argot jazz). Du Jive ! (baby)

Mais – onomatopées ou pas – Tom Wolfe était bien plus qu’un styliste. Il savait créer des mondes via des détails. Ces détails qui sont le diable. Si évoquer les « fifties » fait remonter en moi l’image de la Cadillac couleur café chantée par Chuck Berry, citer les années 1980 m’impose les murs laqués orange brulée qu’affectionnent les traders de Tom Wolfe en son Bucher des vanités. C’est comme « le portefeuille en un carton qui joue le cuir » de Zola, cela dit tout. En un détail.

Le monde en mouvement

C’est bête à dire mais Tom Wolfe était le plus grand écrivain américain. Pour son écriture beatnik, bien sûr. Mais surtout parce qu’il a raconté l’Amérique, le monde en mouvement. De l’embrasement des fifties à notre triste présent. Il a vu passer boppers et surfeurs, hipsters, freaks, yuppies et génération X.

Il a senti sur sa nuque le souffle de la révolution et a vécu l’échec de celle-ci, le ressac de tout idéal. Il a compris le mouvement #metoo, deviné ce qu’Internet allait faire de nos vies. Il a prédit  la chute: après Bloody Miami et Back to blood, son livre inachevé et qu’on espère à venir évoquait le politiquement correct  et sa tyrannie, la réduction du langage, la mort de l’Art.

Et, surtout, il laisse une leçon, un role-model. Héraut et acteur de la contre-culture, ce compagnon de route – un temps… – du Grateful Dead et des Hell’s Angels portait depuis toujours le trois pièces  blanc à la Gatsby. Façon dandy et gentleman du  Sud. Le dandysme comme réponse. Une certaine idée de la culture, de l’Amérique et de la liberté individuelle en un monde à vau-l’eau. Ce que résume assez bien son dernier roman publié : « ignorance , class, family, wealth, race, crime, sex, corruption and ambition in Miami, the city where America’s future has arrived first. » disait le teaser  de son Back to blood.

Certains en tireront  une évidente conclusion. Un type en costume blanc et chaussures two-tone  est forcément de droite, n’en déplaise aux mods de 1964 et aux zazous fous. Et… Tom Wolfe aurait soutenu Bush. Aussi, et surtout, Tom Wolfe  (collectionneur de ragtime et de blues roots ou pas )  aurait prouvé qu’il était raciste en décrivant dans Radical chic la pression que les Black Panthers faisaient endurer aux services sociaux pour obtenir aides et subsides. Il y dévoilait aussi  le chantage qui pesait sur Hendrix et autres stars noires. Mais il n’était pas de droite, il était conservateur.

Le Zola de la fin du XXe siècle

Et d’une engeance de plus en plus rance au fur et mesure que passait le temps .Obsédé par la violence de la racaille  et des black blocks, méfiant envers Darwin. Un tableau complet en somme.  Il avait eu, de plus, le culot réactionnaire de s’attaquer à Wikipedia, à cette  encyclopédie moulinette et réductrice, au pouvoir que s’abrogent leurs rédacteurs petit chefs. Il refusa longtemps les éditions numériques de ses œuvres et leur googlisation. Encore un qui préférait les livre. Un collectionneur de 78 tours ! C’est tout dire.

A ces sornettes, la réponse est simple : Zola ! Son héros. Il se voulait le Zola de la fin du XXe siècle. Mettre toute la société d’un moment  en roman. Sans fards. Et il y était arrivé.  Zola était notoirement de gauche mais aucun diktat ne l’empêcha de témoigner de sa vérité. Et tant pis si la corruption se trouvait là aussi. Il racontait son temps (L’Argent, L’Assommoir, La Curée), n’était guidé que par son obsession de l’exactitude factuelle et sa vocation  de marionnettiste. Son œuvre est son théâtre. Tom Wolfe est arrivé à cela. Le Bucher des Vanités restera son chef d’œuvre, avec ce papier fondateur sur l’immense Phil Spector. Et avec Radical Chic traduit en Le gauchisme de Park Avenue. Ah ! En France, on traduit ça par « gauche caviar ».

La culture et la curiosité rendent libres. Les deux tiennent désormais, parait-il, dans une poche. Dans un smartphone! Mais c’est un faux-semblant : le savoir n’est plus dans la tête des gens, mais dans Google. Tom Wolfe nous avait prévenus. De ça et du reste.

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