Les pontes de l’audiovisuel public ont eu à répondre de leur manque de neutralité devant la commission d’enquête parlementaire. Contorsions, déni et mauvaise foi: le spectacle a été à la hauteur des attentes. Florilège des plus belles tartufferies entendues à l’Assemblée.
C’est presque devenu une loi du genre. À l’Assemblée nationale, les commissions d’enquête ressemblent de plus en plus à des champs de bataille culturelle. Qu’il s’agisse de celle consacrée à la TNT en 2024 (durant laquelle les journalistes de CNews n’ont pas été ménagés) ou de celle s’étant notamment penchée sur l’affaire Bétharram au printemps dernier (qui a fait passer un très mauvais moment à François Bayrou), tous les observateurs ont été frappés par l’acidité voire la hargne de bon nombre de députés qui s’y sont exprimés. Sans surprise, la commission sur l’audiovisuel public n’a pas dérogé à la règle. Au point que certaines des personnes auditionnées se sont, en séance, ostensiblement montrées excédées, tel Matthieu Pigasse lançant au rapporteur Charles Alloncle « Vous agressez en permanence tout le monde ! » ou Xavier Niel menaçant abruptement de quitter la salle. Mais si ces messieurs du privé, qui n’ont pas tant de comptes à rendre que cela aux élus du peuple, peuvent se permettre de bordéliser, du moins quelques instants, le Palais-Bourbon, les représentants et autres « incarnants » de France Télévisions et Radio France, eux, savaient bien qu’ils se mettraient en faute en perdant leur calme. Aussi ont-ils, pour la plupart, répondu aux questions sagement, presque scolairement, dévoilant là leur véritable « culture d’entreprise ». Car on aurait tort de penser que les hautes sphères du service public audiovisuel sont des bastions de la gauche décomplexée et arrogante. Elles sont bien plutôt un bel exemple de ce qu’on appelait pendant la Révolution française « le Marais » (pour reprendre le terme employé, pour désigner ses auditeurs, par Thomas Legrand dans la vidéo de L’Incorrect qui a mis le feu aux poudres). Une « Plaine » peuplée de dirigeants lisses et madrés, qui s’autorisent seulement de temps en temps, avec la bonne conscience que leur inspire la sainte lutte contre l’extrême droite, quelques entorses à la vérité. Florilège des plus édifiants mensonges formulés au nom du camp du Bien durant la commission Alloncle.
4 décembre : la leçon d’éthique de Christine Albanel
L’ancienne ministre de la Culture de Jacques Chirac a été l’une des premières personnalités auditionnées par la commission Alloncle. Elle exerce désormais un rôle éminent à France Télévisions, où elle préside le comité relatif à l’honnêteté, l’indépendance et au pluralisme de l’information et des programmes (Chipip). Moins d’une semaine après la parution de la vidéo polémique de L’Incorrect, cette instance éthique a blanchi Patrick Cohen, seul collaborateur de France Télévisions concerné par l’affaire. Dans l’avis qu’elle a alors rendu, il est indiqué que « rien ne permet d’affirmer, au vu de cette séquence, que Patrick Cohen ait d’autres objectifs que l’exercice de son métier », car le journaliste, remarque-t-elle, « ne réagit pas aux propos et garde le silence ». Imparable. Sauf que la Chipip ne se borne pas dans son avis à absoudre l’éditorialiste de France Inter et France 5. Elle y consigne aussi une attaque en règle contre L’Incorrect, qu’elle accuse carrément d’avoir employé un « procédé illégal que rien, en l’espèce, ne saurait justifier » et d’avoir publié une séquence « au demeurant tronquée et montée ». Faut-il préciser que le comité d’éthique d’un média n’a pas vocation à se prononcer sur la déontologie d’un concurrent ? Et qu’il appartient à la justice et à elle seule de décider si la vidéo de L’Incorrect est d’intérêt public (par exemple les enregistrements volés de Liliane Bettencourt) ? En réponse aux allégations de montage, le mensuel d’Arthur de Watrigant a fait constater une semaine après, le 18 septembre, par huissier la « conformité des propos » de la vidéo. Interrogée par Charles Alloncle à ce sujet, Christine Albanel ne retire pourtant rien de son avis initial. « J’ai considéré qu’il n’y avait pas d’éléments nouveaux par rapport à la séquence », s’est-elle contentée de déclarer. Piquant quand on préside un comité relatif à « l’honnêteté de l’information ».
10 décembre : Delphine Ernotte-Cunci minimise les outrances de sa filiale Slash
Disponible sur YouTube, Instagram et Snapchat ainsi que sur la plateforme France.tv depuis 2018, Slash est le média numérique du groupe France Télévisions destiné aux adolescents. Et c’est peu dire que, grâce à la présence au sein de ses équipes de rédacteurs militants woke, il sert de chambre d’écho à bon nombre d’opérations d’agit-prop gauchiste. Durant l’audition du 10 décembre, Charles Alloncle résume bien les choses quand il demande à Delphine Ernotte-Cunci : « Quand vous voyez un appel aux dons pour le comité “Justice pour Adama”, quand vous voyez des posts successifs qui dénoncent le privilège blanc, quand vous voyez des incitations à ne pas dire “bonjour monsieur, bonjour madame” pour ne pas mégenrer, quand vous voyez des publications qui incitent ou invitent à consommer des contenus pornographiques transsexuels alors que c’est une plateforme payée par nos impôts à destination des mineurs, vous, à titre personnel, qu’est-ce que vous en pensez, est-ce que c’est l’ADN du service public de fournir ce type de contenus à destination des jeunes ? » La réponse de Delphine Ernotte-Cunci devrait être enseignée en école de communication : « J’entends ce que vous dites bien sûr, mais je rappelle quand même que notre offre ne peut pas se résumer à un exemple pris ici ou là, ça ne m’empêchera pas de répondre plus avant, mais c’est impossible sur une offre aussi large, aussi variée, aussi diverse que celle de Slash ou de l’ensemble de notre offre d’avoir une gestion par l’anecdote. » Conseil aux dirigeants de CNews : la prochaine fois que vous devez vous défendre d’un dérapage sur votre antenne, refusez, vous aussi, de vous abaisser à « la gestion par l’anecdote » et abritez-vous derrière la « variété de l’offre » du groupe Canal+ !
A lire aussi: Commission Alloncle: le rapport consenti!
17 décembre : Sibyle Veil essaie de retomber sur ses pieds progressistes
Avant de se présenter devant la commission, la PDG de Radio France se doutait bien que la commission Alloncle l’interrogerait sur le terme « progressisme », employé bien imprudemment en mars 2024 par la directrice de France Inter, Adèle Van Reeth, dans une interview au Figaro, où il était question de l’orientation politique de la station publique. « Trop macroniste, trop libérale, trop à droite, trop à gauche… chacun voit France Inter par le bout de sa lorgnette, avait-elle alors répliqué. Les faits, c’est que nous sommes une radio progressiste, et nous l’assumons. » Le jour venu, Charles Alloncle interroge donc Sibyle Veil à propos de ces paroles un rien compromettantes : « Comment pouvez-vous affirmer devant la représentation nationale qu’on ne peut absolument pas qualifier politiquement France Inter quand votre propre directrice assume et est fière de dire que France Inter est une radio résolument progressiste ? » La jeune femme déroule alors des éléments de langage soigneusement préparés. Le progressisme, assure-t-elle, « ne date pas des dernières années, mais de la philosophie des Lumières, et a été la matrice des valeurs républicaines. Si on lit attentivement ce que la loi et notre cahier des missions et des charges nous fixent comme obligations, on constate que nous devons éduquer, informer et divertir. Certains pourraient dire qu’éduquer les gens est une valeur progressiste. » Beau comme l’antique, n’est-ce pas ? Sauf que c’est faux ! Si la notion de progrès irrigue évidemment le siècle des Lumières, le progressisme, lui, c’est-à-dire le projet politique qui fixe le progrès comme objectif prioritaire, est un néologisme forgé seulement dans les années 1830 par les saint-simoniens et aussitôt employé comme étiquette par la gauche d’alors. On pourra objecter toutefois que, depuis lors, cette doctrine a pu voir sa signification évoluer. C’est du reste ce que Sibyle Veil a tenté de faire devant la commission. « L’ouvrage “Cinquante Nuances de progressisme”, a-t-elle avancé, montre qu’il y a toute une histoire de ce courant, que l’on ne peut pas rattacher à un courant politique particulier dans la durée. » Renseignements pris, jamais, dans les annales de l’édition, aucun ouvrage n’a paru sous le titre « Cinquante Nuances de progressisme ». Il s’agit en fait d’une expression de Frédéric Rouvillois, professeur à l’université Paris-Cité et coauteur du Dictionnaire du progressisme (Cerf), qui dans un entretien en 2022 au Figaro confirmait bien que « le progressisme n’est pas seulement une vague mentalité plus ou moins optimiste, ouverte et humaniste, c’est une véritable idéologie ». Caramba, Sibyle, encore raté !

5 février : Laurence Bloch feint de ne pas comprendre pourquoi France Inter a essentiellement un public de gauche…
Figure historique de Radio France aujourd’hui à la retraite, Laurence Bloch a été directrice de France Inter entre 2014 et 2022. Elle ne passe pas pour une compagne de route de Jean-Luc Mélenchon. Bien au contraire, elle s’est fait de nombreux ennemis gauchistes au sein de la Maison ronde, notamment pour avoir congédié en 2019 Daniel Mermet, à qui elle a un jour lancé, non sans raison, que son émission ressemblait « à un tract de la CGT ». Une sensibilité centriste donc, qui à l’instar d’Adèle Van Reeth et de Sibyle Veil, revendique son progressisme en prétendant contre toute évidence qu’il s’agit d’un terme neutre. Dans son autobiographie parue l’an dernier (Radioactive, Stock), elle écrivait en effet que France Inter n’est « pas de gauche, mais du côté du combat pour l’égalité et la liberté. J’avais, d’ailleurs, trouvé un adjectif que je trouvais pertinent pour qualifier son identité : progressiste. » Le jour de son audition, Charles revient logiquement sur le sujet. « Cette position ne marque-t-elle pas une rupture majeure avec l’obligation d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme incombant aux chaînes de l’audiovisuel public ? », demande-t-il à Bloch, qui lui rétorque : « Je n’ai pas sorti le mot “progressisme” de mon chapeau, mais du cahier des charges. » Drôle de défense. « Progressisme » ne figure pas dans les textes qui encadrent l’audiovisuel public. Alors Alloncle continue de creuser : « Une enquête d’audience réalisée par l’IFOP en 2025 révèle que 70 % des auditeurs de France Inter ont voté pour la gauche aux élections européennes, contre à peine plus de 30 % sur le plan national. Maintenez-vous que France Inter n’est pas une radio de gauche ? » Objection de Bloch : « On n’est pas responsable du vote de ses auditeurs ou de ses téléspectateurs. » Alloncle insiste : « Comment expliquer cette polarisation de l’audience ? » Bloch, laconique : « Je ne peux pas vous répondre parce que tout est fait pour s’adresser à tous les auditeurs. » Tout, vraiment ?
2 avril : On avait dit pas les papas, Nagui…
Nagui a sans doute de bonnes raisons d’en vouloir à Charles Alloncle. Le 21 décembre, alors qu’il n’avait pas encore été auditionné par la commission, le député UDR a affirmé sur la chaîne YouTube « Les Incorrectibles » que l’animateur-producteur était « la personne qui s’est le plus enrichie sur les dix dernières années sur l’argent public en France » et qu’il aurait empoché « plusieurs centaines de millions d’euros ». L’estimation ne sortait pas de nulle part : en 2020, Mediapart a révélé que la société de Nagui avait signé un contrat de 100 millions d’euros avec France Télévisions pour plusieurs émissions pendant trois ans, dont le jeu quotidien « N’oubliez pas les paroles » et le programme musical « Taratata », sans indiquer toutefois la part destinée personnellement à l’animateur-producteur. Formuler ainsi publiquement des accusations sans prendre le soin de prendre connaissance de la version de l’intéressé est évidemment problématique. Mais cela donne-t-il à Nagui le droit de dépasser encore davantage les bornes ? Le 2 avril, soit au lendemain de son audition à l’Assemblée nationale, reçu dans l’émission « Quotidien », il se lâche sur Charles Alloncle : « Je me suis documenté sur son papa qui soutenait Charles Pasqua, qui a voté des lois sur l’Algérie, contre l’immigration. C’est bien de savoir aussi qui sont ces personnes et ce qu’ils ont dans la tête. » Évidemment, personne sur ce plateau progressiste n’a jugé utile de le recadrer, alors qu’il venait pourtant de cibler quelqu’un en raison de ses origines familiales et sans prendre le soin du contradictoire. Selon nos informations, le père de Charles Alloncle n’a jamais travaillé pour Charles Pasqua.




