Longtemps perçus en Europe à travers le prisme de leur modèle politique, les Émirats arabes unis s’imposent aujourd’hui comme un acteur stratégique central dans un environnement régional instable. Leur capacité d’anticipation, leur engagement sécuritaire et leur diversification économique interrogent les grilles de lecture traditionnelles. À rebours de certaines idées reçues, leur trajectoire met en lumière une approche pragmatique du pouvoir et de la gestion des risques. L’Europe gagnerait à actualiser sa perception de ce pays ami.
Les crises qui traversent aujourd’hui le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique s’inscrivent dans une histoire longue, marquée par les recompositions issues du démantèlement des empires européens et ottoman au début du XXe siècle. Les États de la région se trouvent confrontés au retour de tensions anciennes, longtemps contenues sans jamais avoir été véritablement résolues.
Précieux détroits
Dans le même temps, l’implication des puissances occidentales s’est progressivement réduite, du Sahel au Levant. Ce retrait tient autant à l’évolution des opinions publiques — plus réticentes après plusieurs décennies d’interventions extérieures — qu’à l’affirmation d’acteurs régionaux. Il n’a toutefois pas été compensé par l’émergence d’un cadre stabilisateur capable d’accompagner l’affaiblissement ou l’effondrement d’États situés sur des axes stratégiques essentiels.
C’est dans cet espace incertain que s’inscrit l’action des Émirats arabes unis, souvent critiquée en Europe, notamment au Yémen ou au Soudan. Ces critiques sont légitimes, mais elles tendent parfois à occulter des déterminants plus profonds. Au Yémen, l’engagement émirati répond à des enjeux qui dépassent largement le cadre national : la sécurisation du détroit de Bab el-Mandeb — point de passage clé du commerce mondial — et la volonté de contenir l’influence iranienne. Les attaques menées par les rebelles houtis contre la navigation internationale entre 2023 et 2025 ont rappelé qu’une perturbation durable de ce corridor aurait des conséquences immédiates sur les flux commerciaux et énergétiques, y compris pour l’Europe.
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Le Soudan offre un autre exemple de cette complexité. Depuis 2019, le pays connaît une fragmentation politique, sociale et ethnique accélérée, dont les effets débordent largement ses frontières, de l’Égypte à la mer Rouge. Face à cette dynamique, la réponse internationale — notamment européenne et américaine — s’est souvent limitée à des initiatives diplomatiques ou à des tentatives de médiation. Dans ce contexte, les acteurs régionaux ont progressivement pris le relais, chacun selon ses intérêts, contribuant à une dynamique devenue difficile à contenir. Une trajectoire qui n’avait rien d’inéluctable et qui aurait sans doute pu être atténuée par une approche internationale plus cohérente.
Résilience
Cette capacité d’intervention s’appuie sur une logique plus large : celle d’une stratégie de long terme fondée sur l’anticipation. Il y a quelques semaines, des avions français ont ainsi été engagés pour intercepter des menaces aériennes visant les Émirats arabes unis, dans un contexte de tensions renouvelées avec l’Iran. L’épisode a marqué, moins par sa dimension militaire que par ce qu’il révèle : les Émirats se sont progressivement imposés, sans ostentation, comme l’un des acteurs sécuritaires les plus structurés de leur environnement régional.
L’intensité des attaques dirigées contre leur territoire, parfois supérieure à celle subie par d’autres pays de la zone, a pu surprendre. Pourtant, elles ont été en grande partie contenues. Cette résilience tient à des dispositifs de défense robustes et à des partenariats solides — notamment avec la France — mais aussi à une approche cohérente, articulant capacités militaires, alliances, logistique et anticipation des risques.
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Sous l’impulsion de Mohammed bin Zayed Al Nahyane, président des Émirats, cette cohérence s’est étendue à l’ensemble du modèle de développement : diversification économique, investissement technologique et formation d’un capital humain capable d’évoluer dans les réseaux internationaux. L’objectif n’est pas tant de proposer un modèle que de consolider une position dans un environnement instable.
Ce point mérite d’être souligné tant il entre en tension avec certains réflexes européens. Dans les traditions politiques du continent, les monarchies restent souvent perçues à travers un prisme critique, comme des survivances d’un autre âge. Or, les dynamiques actuelles invitent à nuancer ce regard. Non parce que le modèle émirati constituerait une alternative aux idéaux démocratiques européens, mais parce qu’il met en lumière une limite récurrente : celle d’une évaluation de l’efficacité politique trop exclusivement liée à la nature des institutions, au détriment de leur capacité d’action réelle.
Changer de regard
Cette interrogation résonne d’autant plus fortement que l’Europe traverse ses propres doutes. Ses économies s’interrogent sur leur compétitivité, leur productivité et les effets parfois contraignants de leurs cadres réglementaires sur l’innovation. Plusieurs sociétés européennes font face à des tensions démographiques, à une mobilité accrue des talents et à des difficultés à maintenir l’adhésion des jeunes générations à un projet collectif lisible.
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