
« En l’amitié de quoi je parle, les âmes se mêlent et se confondent l’une en l’autre », écrivait Montaigne dans son essai De l’amitié. Rarement cette définition aura trouvé incarnation plus parfaite que dans la relation qui unit pendant plus de quarante ans Mme de Sévigné et Mme de La Fayette. Dans Une amitié si française, le biographe Jean-Noël Liaut retrace ce lien singulier entre deux des plus grandes plumes du Grand Siècle : une relation nourrie d’affinité intellectuelle et de conversation.
La sororité bien avant le féminisme
L’auteur n’hésite pas à parler de « sororité ». Le mot pourrait faire sourire tant il est aujourd’hui capté par le discours militant des néoféministes. Mais ici, rien d’idéologique : il s’agit d’une « sororité littéraire », née dans les salons du XVIIᵉ siècle, où les femmes jouaient un rôle décisif dans la circulation des idées, des œuvres et dans l’art de la conversation.
Au cœur de ce monde se trouvait l’hôtel de Rambouillet, tenu par la marquise de Rambouillet, dont la célèbre Chambre bleue devint l’un des foyers les plus brillants de la sociabilité parisienne. Corneille, Molière, Boileau ou Tallemant des Réaux y étaient reçus, et, comme le rappelle Jean-Noël Liaut, « les femmes y étaient à égalité avec les hommes, elles conversaient librement avec eux, et leurs verdicts étaient recherchés ».
Cette complicité intellectuelle entre femmes et hommes fut l’une des marques de fabrique de la civilisation française et sa singularité, comme l’a montré l’historienne dix-huitièmiste Claude Habib. Ce modèle de sociabilité marqua durablement la culture française : l’esprit vif et aristocratique de la famille Mortemart, incarné à merveille par Mme de Montespan, inspirera plus tard à Marcel Proust l’esprit des Guermantes. C’est dans ce milieu brillant que s’inscrit l’amitié entre Mme de Sévigné et Mme de La Fayette.
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À lire Jean-Noël Liaut, on est frappé de voir combien cette relation unit deux tempéraments presque opposés. Chez Mme de Sévigné domine la vivacité. Héritière de l’« esprit Rabutin », du nom de sa famille, elle possède le don de la formule piquante, l’art de raconter et une vivacité verbale inépuisable. Ses lettres regorgent d’inventions langagières, comme ces « oxymores sévigniens » qui ponctuent les phrases et dynamisent le style : « On aboyait à merveille » écrit-elle pour décrire une conversation animée sur le jansénisme ; ailleurs elle confie « J’ai mille dragons », le mot désignant ses tourments.
L’éloignement de sa fille Françoise, installée en Provence, stimule son génie épistolaire. La distance géographique est comblée par la proximité des mots : pour divertir, consoler et retenir l’attention de sa fille, la marquise développe un art inégalé du récit, multipliant anecdotes, portraits et trouvailles de langage. Ses lettres deviennent une chronique du siècle, des intrigues de la cour au spectaculaire procès de Fouquet, bien au-delà d’une simple correspondance privée.
Mercure et Saturne
Si Mme de Sévigné est Mercure, vive et étincelante, Mme de La Fayette serait plutôt Saturne : grave, lucide, mélancolique. Jean-Noël Liaut montre combien ces « géographies mentales différentes mais complémentaires » nourrissent la force de leur amitié et leur talent littéraire, déployé dans deux genres distincts : l’épistolaire et le roman. Là où la marquise laisse courir sa plume au rythme de ses émotions, la comtesse transforme l’écriture en instrument d’analyse.
À une époque dominée par les romans fleuves des Précieuses, dont leur amie Madeleine de Scudéry fut la grande figure avec Le Grand Cyrus et Clélie, célèbre pour sa « Carte de Tendre », véritable géographie du sentiment amoureux, Mme de La Fayette invente une forme nouvelle : un roman bref, resserré, fondé sur l’exploration des passions. Avec La Princesse de Clèves, elle rompt avec les fresques sentimentales interminables et fonde ce que l’on peut considérer comme le premier grand roman psychologique moderne.
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Ainsi se dessinent deux tempéraments et deux inventions littéraires : d’un côté la liberté scintillante du genre épistolaire, de l’autre la rigueur du roman.
La lecture d’Une amitié si française rappelle combien des salons des Précieuses à ceux des Lumières, de Madame de Sévigné à Madame de Staël, s’affirme une tradition singulière : celle d’une conversation entre les sexes où la légèreté de l’esprit se mêle à la profondeur des idées. Le philosophe écossais David Hume, frappé par cette sociabilité unique, ne s’y trompa pas en qualifia la France comme « le pays des femmes ». Alors au regard de cette tradition, force est de constater qu’une bonne partie de la littérature contemporaine paraît bien étriquée. Là où Sévigné et La Fayette faisaient de l’écriture un exercice de style et d’observation du monde, bien des romans d’aujourd’hui se réfugient dans une autofiction étouffante, centrée sur un moi souffrant, toujours victime de quelque chose, un moi… « haïssable » comme aurait dit Pascal !
256 pages
Une amitié si française - Madame de Sévigné et Madame de La Fayette
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