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La Byzance mystique de Léon Bloy

« Constantinople et Byzance » de Léon Bloy (1917) est réédité


La Byzance mystique de Léon Bloy
Léon Bloy, Autoportrait (détail), 1863. DR.

Dans l’historiographie byzantine du XXe siècle se dresse un livre curieux: Constantinople et Byzance de Léon Bloy, fraîchement réédité aux éditions L&R. Un texte qui interroge avec véhémence le destin d’un empire oublié.


« Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive » (Matt., 10 ; 34). De tous les enseignements du Christ, il semblerait que ce soit celui-là que Léon Bloy (1846-1917) ait le mieux retenu. Catholique féroce et grand imprécateur, cet écrivain de l’absolu s’est forgé un destin de paria des lettres. Ombrageux, intolérant et volontiers mystique, son caractère s’accordait mal à l’atmosphère bourgeoise de la IIIe République naissante. Toute sa vie, l’écrivain s’est peint en « belluaire », et occupa à grands coups de pamphlets la place de maudit qu’il convoitait autant qu’il souffrait de la « conspiration du silence » autour de son œuvre.

Le symbole comme structure de l’Histoire

Une grande partie de cette dernière est consacrée à des études historiques. Initié à l’exégèse symbolique par un abbé rencontré sur les lieux des apparitions de la Salette, il resta toute sa vie hanté par la possibilité vertigineuse d’interpréter les événements historiques « comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles ». Napoléon est « la face de Dieu dans les ténèbres », Christophe Colomb « le Précurseur du Paraclet », Louis XVII une « apparence de Dieu »… Saint Paul dit dans ses lettres aux Corinthiens que nous voyons les choses « de manière confuse, comme dans un miroir ». C’est le pilier de la compréhension bloyenne de la vie terrestre. Les grandes figures du monde sont les acteurs de la Providence, et autant acteurs qu’énigmes dans le miroir déformant que nous renvoie la réalité.

Déceler dans le passé la main providentielle de Dieu, et constater notre impuissance à assimiler tous ses indices, voilà les raisons de l’intérêt de Bloy pour l’histoire. Celle de Byzance, empire crépusculaire et violent, a tout pour lui plaire. Il fonde son exégèse sur la lecture de L’épopée byzantine au Xe siècle de Gustave Schlumberger, byzantiniste réputé. Le Xe siècle byzantin est un puzzle difficile à assembler : de l’aveu même de l’historien, c’est « la période la plus obscure du moyen âge byzantin… […] J’ai dû la restituer à peu près de toute pièce. » De quoi conforter l’écrivain dans sa vision d’une histoire humaine profondément mystérieuse.

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Dans cette époque de chamboulements, les protagonistes se nomment Basile, Nicéphore, Théodora… les Bardas s’appellent Phocas ou Skléros, les dynasties sont celles de Comnène ou des Paléologues, et les impératrices sont « porphyrogénètes »De quoi satisfaire les appétits d’exotisme. À ce banquet de dorures et de pourpre, Bloy se jette sur la viande rouge. Les récits d’invasions succèdent aux meurtres, les lynchages publics aux assassinats. Avec lui la guerre ne subit le retard d’aucune diplomatie, et encore moins d’une pompeuse stratégie militaire. Seul importe le décompte des morts, autant d’âmes parties à Dieu ou à diable.

Les hécatombes de la Providence

Il nous conte avec délices les exploits de l’empereur Basile II, « le bulgaroctone », ou tueur de Bulgares, « qui avait décrété l’extermination de ces brigands héréditaires et qui eut le bonheur d’y parvenir après vingt-cinq ans d’une guerre atroce ». Tout massacre est une jubilation, puisqu’il est un prélude au Jugement Divin. Les batailles se succèdent, les corps s’empilent, et les princes orientaux font montre d’une charmante ingéniosité dans la barbarie. « En Arménie, un certain émir, longtemps prisonnier des impériaux et enfin délivré par les Seldjoukides vainqueurs, pour se venger des souffrances de sa captivité, fit creuser une fosse de la hauteur d’un homme. Il la fit remplir du sang des prisonniers qu’il donnait l’ordre de massacrer. Puis il y descendit et s’y baigna “pour noyer la rage dévorante de son cœur.” » Une constellation d’horreurs qui ne peut que fasciner Bloy, l’affamé d’Apocalypse qui attendait « les Cosaques et le Saint Esprit ».

Les bouleversements militaires et les crimes de palais, aussi irrationnels qu’ils nous paraissent, deviennent sous la plume du Belluaire de mystérieuses circonvolutions du grand plan divin. Même les zones d’ombres sont suspectées d’être des symboles cachés. Basile II est « celui des grands hommes dont il fut le moins écrit, comme s’il y avait en lui un secret, comme s’il était le gardien formidable d’une des clefs de la symbolique Histoire au moyen desquelles doit s’ouvrir, un jour, le Paradis récupéré ». L’homme est démuni face à l’obscurité fondamentale des événements : « Mon ami, mon frère tourne le coin de la rue. Je ne le vois plus que dans ma mémoire, qui est aussi mouvante et aussi profonde que la mer. J’en suis aussi séparé que par la mort. Il est toujours, je le sais bien, sous l’œil de Dieu, mais pour moi, il est tombé dans un gouffre. Ce coin de rue, c’est n’importe quel tournant de l’Histoire. »

Byzance ou l’arène du crime

Après le Bulgaroctone, place aux aventures de Zoé, « une des plus illustres farceuses dont l’histoire fasse mention ». Cette impératrice quinquagénaire délaisse Romain III, son empereur de mari, au profit d’un jeune homme de basse extraction. Après la mort de Romain — sans doute empoisonné —, Zoé couronne avec empressement son amant. Schlumberger commente : « Un adolescent de naissance obscure, hier encore inconnu, assis sur le trône séculaire des basileis successeurs de Constantin, représentant de Dieu sur la terre, devenu le maître absolu d’une moitié du monde connu, par le caprice insensé de sa vieille amante. »

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Cet éphèbe couronné sera Michel IV, auquel succédera l’éphémère Michel V, qui verra le peuple se soulever contre lui et finira les yeux crevés. Vient ensuite Constantin IX, honni par Bloy, mais dont le règne sanglant ne laisse pas de l’éblouir : « Jamais un règne ne fut plus amusant. Quand on ne massacrait pas en Arménie, on coupait en morceaux sur le Danube. Aucun moyen de s’ennuyer. » Michel VI, à peine évoqué, vient mettre un terme à ce curieux essai, où l’énormité supposée des événements transcende l’exactitude historique.

Une vie sous le signe de la fin des temps

Constantinople et Byzance est édité dans sa version définitive en 1917 (l’année même de la mort de Bloy), mais la plus grande partie du texte date de 1905. Les derniers écrits de Bloy sur l’histoire sont dans Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915). Les développements symboliques s’y font plus rares. C’est qu’entre temps une guerre cataclysmique a éclaté. L’auteur du Désespéré voit advenir les conflagrations qu’il prophétisait. Cette histoire en mouvement est bien moins chargée en obscurité: elle révèle plus qu’elle ne voile.

Né en 1846, année des apparitions de la Salette, Léon Bloy meurt l’année de celles de Fatima. Dans ces deux villages, la Vierge transmet des messages d’Apocalypse. Bloy ne verra pas la fin de la Première Guerre mondiale, caressant peut-être l’espoir de s’éteindre avec l’humanité.

146 pages

Constantinople et Byzance

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