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La dissociation israélienne, arme suprême en temps de guerre


La dissociation israélienne, arme suprême en temps de guerre
Ramat Gan, centre d'Israël, 4 mars 2026 © Paulina Patimer/ZUMA/SIPA

La vie sous les alertes ou le regard d’une Française devenue Israélienne.


Cela fait dix ans que j’habite en Israël. En venant ici, en voulant changer le cours de mon destin, et sortir d’une forme de linéarité implacable, je crois que j’ai occulté que j’émigrais dans un pays en proie aux guerres. C’était une éventualité à laquelle je n’avais pas pensé, comme si, pour faire des grandes choses, il fallait parfois un coup de folie, ou d’inconscience.

Israël est intranquille depuis le Covid

Pour la Française que j’étais, la guerre appartenait à un temps ancien, révolu même, à des périodes qui figuraient dans nos livres d’histoire, mais pas dans les vies réelles.  La première rupture fut celle du confinement pendant le Covid. Pendant plusieurs mois, le monde que j’avais habité jusqu’alors semblait défiguré par la peur et par un virus invisible qui mit nos vies par terre.

Et ce qui fut une parenthèse difficile et marquante pour de nombreux pays fut pour Israël le début d’une période d’intranquillité. En effet, depuis 2020, nous avons perdu la notion de la « normalité ».

Cette notion perdue, je ne sais toujours pas aujourd’hui si elle fut une illusion – après tout, en émigrant en Israël en 2015 je n’avais pas expérimenté ce que le peuple avait vécu avant, à savoir les guerres successives suivies des vagues de terrorisme qui laissèrent des marques durables sur la population civile – ou si effectivement 2020 a marqué un véritable tournant dans nos vies, dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.

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En 2023, après trois années à vivre avec des masques sur le visage et à passer d’une version de virus à un autre, le pays commence à retrouver un semblant de rythme pour reprendre le fil de sa joie et de son dynamisme tant admiré par tous. C’est alors que notre réalité est brutalisée par le 7-Octobre et par la guerre qui s’en suit et qui – à ce jour – n’est toujours pas finie.

La menace invisible du Covid nous semble pathétique à côté de la menace réelle et permanente qui nous vient de Gaza et du Liban et qui, à ce jour, a causé la mort de 1200 civils et de 470 soldats israéliens. C’est dans ce contexte qu’Israël, menacée dans son essence par les installations nucléaires iraniennes décide d’entrer en guerre contre le régime iranien, une première fois avec la « guerre des douze jours » et une deuxième fois, le samedi 28 février 2026.

Aux abris

Cela fait dix jours que nous vivons au rythme des alertes et des détonations de missiles. Dix jours que nos cartes sont couvertes de rouge, signe des bombes qui tombent de manière aléatoire sur le territoire israélien. Les premiers jours, nous ressentons le besoin de rester prostrés dans nos maisons. C’est un mélange entre les réminiscences du premier confinement et les premiers jours du 7-Octobre où nous sommes forcés de réouvrir nos abris pour y vivre plusieurs heures par jour. La peur est une émotion étrange, il faut la vivre au quotidien pour l’apprivoiser, tant elle s’infiltre partout, tant elle oriente vicieusement les menues décisions que nous essayons de prendre au quotidien. Au bout de quelques jours, la population se divise entre ceux qui continuent à vaquer à leurs occupations, presque comme si de rien n’était, et dédramatisent en permanence ce qui, objectivement, est dramatique et les autres qui se sentent paralysés, réalisant chaque jour dans quel état d’anormalité leurs vies sont plongées.

Pour ma part, je chemine. Je ne sais toujours pas clairement à quelle catégorie de personnes j’appartiens, les peureux et les courageux se mélangeant sans cesse pour créer une troisième catégorie de personnes, les créatifs.

Les créatifs vivent non seulement au jour le jour, mais même dans la seule vérité de l’heure en cours. Certaines détonations nous terrorisent, tandis que des salves de missiles nous laissent indifférents, suivant le moment du jour, l’intensité de la vibration.

Mais hier, afin de rejoindre mon cours de théâtre playback après plusieurs semaines d’interruption, j’ai fait comme on le fait ici, et je me suis dissociée. Ce qui m’aurait paru infranchissable quelques jours avant, la veille même, me parut soudain indolore : rouler sur le périphérique de la banlieue de Tel Aviv de nuit et courir le risque d’être surprise par une alerte.

La nuit est déjà tombée depuis longtemps, je monte dans ma voiture, et choisit, pour fond sonore, un medley des chansons françaises qui ont bercé mon enfance. La douceur de Cabrel et de Goldman crée un contraste avec l’extérieur qui ne me saisit même plus tant nos vies sont texturées de paradoxes en tous genres.

Vous avez un message

Alors que Véronique Sanson s’apprête à faire « sa révérence » elle est coupée dans son élan. La musique s’arrête brusquement et pour cause, nos téléphones sont assiégés par les notifications sécuritaires, coupant par la même musique et navigation.

Je suis sur la voie rapide, cela ne m’est jamais arrivé, encore moins de nuit, je ne sais pas trop quoi faire, je n’ai pas encore acquis cette fameuse « mémoire du chaos » propre aux israéliens de souche et qui s’acquiert au nombre des années vécues ici.

Alors, je fais comme toujours ici, je m’inspire de ceux qui sont près de moi, dans un mimétisme radical. Une file de voitures, pas nombreuses, se rabat sur le bas-côté de la route avec leurs warnings, tandis qu’à ma grande surprise la majorité des véhicules continuent de rouler à vive allure.

Je ralentis, coupe le contact, et sors du véhicule en petite veste. Un homme israélien enjambe la barrière métallique qui sépare la voie rapide des champs, je fais exactement comme lui, ma petite veste en velours me semblant complètement en décalage avec la situation présente, et je me mets sur le sol. Le ciel noir est immaculé de tâches lumineuses, je ne sais plus distinguer entre les étoiles et les bombes, et puis, je réalise que certaines tâches lumineuses grossissent et bougent très vite tandis que ce que je considère comme des étoiles restent immobiles.

La scène dure dix minutes. Elle aurait ressemblé à une scène de fin du monde si mon voisin de circonstance, au téléphone avec sa femme, ne s’était levé avec nonchalance pour remonter aussitôt dans sa voiture et disparaitre dans le noir. Même pas peur alors, je fais la même chose que lui, pour continuer ma route, il ne me reste que douze minutes de route pour atteindre ma destination.

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Arrivée à mon cours de théâtre, mes partenaires de jeu sont assis autour d’une table à boire un thé chaud. Quel calme ici, tandis que moi, je suis en feu. J’ai l’impression d’avoir fait Koh Lanta, un besoin viscéral de raconter mon exploit du soir, j’imagine que ce soir, les deux heures de cours seront dédiées au partage d’expériences, mais ce que j’ai à dire ne semble pas beaucoup les captiver, la conversation divergeant sur d’autres sujets de la vie « courante ».

Le cours démarre, et je dois expliquer ici que le théâtre playback est un théâtre à visée thérapeutique qui utilise l’improvisation du jour pour jouer des histoires vécues et racontées. Je m’attends donc à ce que la couleur de ce cours soit aux couleurs de ces dix jours infernaux de guerre. Les histoires défilent, je me lève, je rassemble ce qu’il me reste de forces et de concentration pour rentrer dans la peau des personnages et des émotions en présence, et le cours se déroule ainsi pendant deux heures sans qu’à aucun moment, je dis bien à aucun moment un mot, une phrase, une histoire ne soit en rapport avec la situation exceptionnelle que nous vivons.

Au bout d’une heure, on me demande quel personnage je veux interpréter et c’est mon inconscient qui répond à la question : je veux jouer la peur, je veux crier, je veux décharger ce qui visiblement ne sera pas mis en mot ce soir.

Mon cri les agresse. Ils sont surpris. Surpris comme si ce cri, cette rage, venaient les ramener à ce qu’ils ne voulaient pas dire. Comme si la peur qui prend les traits de mon visage, ma gestuelle, venait incarner ce que leurs esprits repoussent de toutes leurs forces.

Ou peut-être que ce n’est pas du déni.

Peut-être que ce n’est pas seulement dû à l’habitude des guerres, des alertes, des projets annulés, des vies fragmentées.

Peut-être que vivre ici, c’est cela. Continuer à parler de tout, absolument de tout, sauf de ce qui nous obsède, nous empêche de dormir, et de rêver.



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Nathalie Ohana est coach, conférencière et auteure

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