Allongée dans l’herbe sous les missiles…
L’avertissement avait sonné depuis plusieurs minutes sur mon téléphone vibrant et il annonçait que l’alerte serait imminente. Un missile était sur le point de survoler nos têtes et si l’alerte sonnait, cela signifiait que le missile allait tomber près de notre localisation.
Depuis quelques jours, les avertissements ne sont pas nécessairement suivis d’alertes, alors, une sorte de nonchalance s’est installée, chacun de nous faisant des arbitrages, ou pariant que peut-être, cette fois-ci, l’alerte ne sonnera pas.
Pour ma première sortie à vélo depuis le début de la guerre, j’étais gâtée. L’alerte était en train d’hurler alors que j’étais près de mon domicile ; mais pas assez proche pour y arriver dans les temps ; il fallait donc que je me mette à l’abri au plus vite.
A peine le temps d’abandonner mon vélo au milieu de la route, je réalise que même trouver un abri public est ambitieux, je vais devoir aviser. Heureusement, je ne suis pas seule, ce matin, je suis accompagnée de Zwicka.
Un carré d’herbes nous tend les bras, casques de vélo encore vissés sur la tête, c’est de circonstance, nous nous allongeons à même le sol, comme il l’est demandé dans les instructions adressées à la population civile. Les yeux rivés vers le ciel, je suis obligée d’avouer que cet instant n’est pas si désagréable, un doux rayon de soleil caressant nos visages.
Le ciel d’Israel nous a habitués à ses changements d’humeur, hésitant encore en ces jours de début mars entre le printemps et l’hiver, ou oscillant en l’espace de quelques minutes de la quiétude à l’hostilité soudaine. La guerre ici n’a pas le visage que nous lui pensions. Elle se loge dans des menus détails, se lit sur les mines fatiguées des nuits coupées, dans les sursauts quand, au moindre bruit, nos corps trahissent l’état d’hyper vigilance dans lesquels ils sont plongés depuis toujours.
Il n’empêche que le corps posé sur l’herbe, je ne peux m’empêcher d’observer ce ciel parfait : les nuages y voilent ce matin les missiles, tandis que leurs détonations nous ôtent d’un doute, s’il en demeurait encore un, sur l’existence d’une menace réelle au-dessus de nos têtes.
Cela dure plusieurs minutes, les oiseaux se dispersent dans tous les sens, sans unanimité claire sur la direction à prendre, le chaos ne se trouve pas seulement sur la terre ferme, il existe aussi dans les airs. Zwicka garde le silence puis, pour dédramatiser, me dit, pendant que la sirène hurle, qu’il faut relativiser. C’est quand le climat d’urgence s’abat sur nous que la sagesse israélienne est la plus bavarde ; et ce matin, elle se résume en un mot, presque intraduisible : proporziot.
Oui, me dit-il, pendant la Deuxième Guerre mondiale, les populations civiles n’avaient pas notre chance d’avoir un système anti-missile aussi robuste, ainsi que des habitations, des villes aussi bien équipées en abris publics. Nos téléphones sont devenus nos gardiens, ils nous préviennent en temps et heure des missiles qui sont lancés et nous montrent sur la carte quelles parties du pays ont été visées.
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Selon les rumeurs du moment, cette guerre sera longue. Plusieurs semaines. Plus longue que nous voulons bien le croire et c’est avec cette perspective d’une guerre d’usure qui s’annonce que j’ai décidé ce matin de ne plus vivre confinée et dans la peur panique des alertes. C’est aussi ce qui explique que c’est la première fois que je n’ai pas le temps de gagner un abri dans les temps. Je manque d’expérience en la matière. Ce matin, les détonations sont tellement fortes que Zwicka est sûr qu’il s’agit du dernier joujou iranien, à savoir des missiles à fragmentations qui semblent plus difficiles à arrêter que les précédents.
La raison en est qu’à une certaine altitude, le missile s’ouvre pour libérer des dizaines ou parfois des centaines de petites bombes appelées sous-munitions, qui se dispersent dans l’air et explosent en touchant le sol ou bien juste au-dessus du sol pour causer le maximum de dégâts matériels et humains.
Les yeux rivés vers ce ciel déserté par les oiseaux, alors que Zwicka me dit que nous ne vivons pas dans un pays normal, mais que c’est le prix à payer pour l’avoir, je réalise que je n’ai pas peur. Est-ce parce que les détonations se sont arrêtées ou qu’elles étaient lointaines ? Est-ce parce que je sais que notre système anti-missile est robuste ? Je ne crois pas.
Il y a dans la peau de chaque Israélien, y compris chez les enfants, une mémoire du chaos que le monde confond avec de la « résilience ». Depuis deux ans et demi, nous n’avons cessé d’être soumis au tumulte de l’histoire. Nous avons appris à nous détourner des plaisirs occidentaux pour habiter le moment présent, aux côtés de ceux qui partagent notre condition. Cette guerre a laissé une marque supplémentaire dans les corps déjà traumatisés des Israéliens. Au-delà de la menace physique, elle a creusé davantage la rupture d’avec le reste du monde. Depuis le 7-Octobre, chaque alerte réveille une mémoire plus profonde, comme si chaque Israélien portait en lui l’empreinte silencieuse de toutes les catastrophes traversées ou à venir.
Allongée dans l’herbe, je prends conscience que mon corps porte déjà beaucoup de cette mémoire collective. Je ne tremble pas, je ne ressens pas la peur, je vis dans une forme de confiance un peu inconsciente, et je réalise sous ce grand palmier qui me toise que cette guerre ressemble à la guerre des douze jours, tout en s’en distinguant pourtant.
En juin 2025, nous étions seuls. Douze jours suspendus, intenses mais contenus, que nous avons vécus comme une tentative herculéenne pour détruire les installations nucléaires et ballistiques du régime iranien, qui menaçaient notre survie. Une guerre éclair, presque chirurgicale, où seule la frappe finale des B2 américains est venue rompre notre solitude.
Celle-ci est différente. Depuis le mois de juin 2025, non seulement l’alliance avec l’Amérique de Trump s’est renforcée, mais un nouveau pacte silencieux s’est noué entre le peuple israélien et le peuple opprimé d’Iran, pris en otage par un régime qui a fait de la confrontation avec Israël sa colonne vertébrale idéologique.
Cette fois-ci, les messages de soutien venant d’Europe et du reste du monde se sont faits plus rares, comme si l’idée qu’il revenait au minuscule Etat d’Israël de combattre seul (ou presque) au nom de la liberté s’était peu à peu normalisée. Comme si le monde avait fini par croire que nous pouvions nous passer de son soutien et de son empathie.
La sirène finit par se taire et les oiseaux reviennent. Nous nous levons, nous reprenons nos vélos, prêts à nous élancer à nouveau, jusqu’à la prochaine alerte, jusqu’au prochain missile, jusqu’au prochain décompte des blessés ou des morts, qui, dans ce monde pourtant si prompt à se mobiliser pour des causes à la mode, ne semblent émouvoir personne d’autre que nous-mêmes.
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