Les nuits de Tel-Aviv sont désormais rythmées par les sirènes et les abris. Mais au-delà de la guerre des drones et des missiles, une autre guerre se joue: celle des récits. Et dans cette bataille symbolique resurgit un vieux mythe, celui qui fait du Juif — aujourd’hui de l’État juif — la source du mal qu’on lui inflige.
La nuit commence par une sirène. À Tel-Aviv, ce son est devenu familier. Il déchire soudain l’air de la ville, traverse les rues, les appartements, les cafés encore ouverts. En quelques secondes, tout change. Les conversations s’interrompent, les pas s’accélèrent, chacun sait exactement ce qu’il doit faire.
On ne regarde pas le ciel.
On descend les escaliers, on pousse une porte blindée, on se serre dans un abri. Les enfants se taisent. Les adultes attendent. La ville entière retient son souffle derrière des murs de béton.
Au-dessus, dans l’obscurité, passent les drones et les missiles.
Ils viennent parfois de très loin, de l’Iran lui-même, ou de ces territoires où Téhéran a installé, année après année, les instruments de sa guerre indirecte : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen, les milices chiites disséminées dans la région. Dans ce ciel nocturne se croisent les trajectoires d’un système militaire construit patiemment : un réseau de forces capables de frapper Israël depuis plusieurs directions.
Parmi ces armes apparaissent désormais des missiles d’une nouvelle génération, comme le Khorramshahr-4, parfois appelé Kheibar. Deux mille kilomètres de portée. Une ogive lourde capable de se multiplier en plusieurs charges explosives. Une vitesse qui rend l’interception plus difficile.
Mais ces missiles ne sont qu’un élément d’un ensemble plus vaste : drones lancés par essaims, arsenaux balistiques en expansion, programme nucléaire poursuivi obstinément depuis des années. Il faut partir de cette réalité matérielle. La puissance de destruction iranienne n’est plus une hypothèse stratégique. Elle existe déjà. Et selon toute logique militaire et technologique, elle était appelée à croître.
Mais cette puissance ne s’arrête pas aux frontières de l’Iran. Elle s’étend à travers un réseau d’organisations armées qui forment aujourd’hui un véritable système de confrontation régional. Hezbollah, Hamas, Houthis : autant de fronts possibles, autant de vecteurs de guerre. Ainsi se dessine un encerclement stratégique.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’histoire d’Israël. Depuis sa naissance en 1948, l’État juif a vécu dans un environnement où ses voisins musulmans refusait sa légitimité même. Les guerres qui ont marqué son existence — de 1948 à aujourd’hui — furent d’abord des guerres existentielles.
La puissance militaire israélienne est née de cette réalité. Non comme une promesse de domination, mais comme une protection. Une conclusion tirée d’une histoire plus longue encore : celle d’un peuple qui, pendant des siècles, fut privé de la possibilité de se défendre lui-même.
Car la menace antisémite, elle, n’a presque jamais disparu. Elle change de langage, de justification et d’idéologie, mais elle demeure remarquablement constante à travers les siècles. Tantôt religieuse, tantôt raciale, tantôt politique, elle revient toujours aux mêmes images : le Juif conspirateur, manipulateur, puissance cachée qui contrôlerait les peuples.
Cette permanence explique en partie la singularité de l’expérience israélienne : un État fondé aussi pour empêcher que l’histoire de la vulnérabilité juive puisse se répéter sans défense possible.
Mais le paradoxe de notre époque est frappant. Car, dans la guerre contemporaine, les images comptent presque autant que les armes — et les apparences semblent souvent jouer contre Israël. La destruction de quartiers entiers à Gaza, les bombardements actuels au Liban contre le Hezbollah, les infrastructures détruites, les populations civiles déplacées : ces images dominent l’espace médiatique mondial. Elles nourrissent l’idée d’une puissance militaire écrasant des populations vulnérables. Pour beaucoup d’observateurs, la scène paraît simple : un État puissant face à des populations meurtries. Mais la réalité stratégique est plus complexe. Le Hamas à Gaza comme le Hezbollah au Liban ont construit leurs infrastructures militaires au cœur même des zones civiles : tunnels sous les quartiers habités, dépôts d’armes dans les immeubles, tirs de roquettes depuis des zones densément peuplées. Dans ces conditions, toute riposte militaire produit inévitablement des destructions et des victimes civiles.
À cette dimension s’ajoute une autre source de polémique : la confrontation avec l’Iran lui-même. Les frappes ou opérations préventives envisagées ou menées par Israël — parfois avec l’appui ou l’ombre portée des États-Unis — contre les installations militaires ou nucléaires iraniennes sont souvent perçues, dans le débat international, comme des initiatives offensives.
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Ainsi se construit un récit puissant : celui d’un Israël devenu la principale force de guerre de la région.
Mais c’est précisément ici que commence la guerre des récits.
Car ces images ne racontent qu’une partie de l’histoire. L’autre partie concerne l’environnement stratégique dans lequel Israël se trouve : un réseau d’acteurs armés soutenus par l’Iran — Hamas, Hezbollah, Houthis et milices régionales — dont l’objectif déclaré est la disparition de l’État juif.
Dans cette guerre des récits, les mêmes événements produisent des interprétations opposées. Les uns parlent de résistance, les autres d’agression. Les uns annoncent des victoires, les autres des défaites.
Mais dans le cas d’Israël, cette bataille narrative rencontre un imaginaire beaucoup plus ancien.
À mesure que l’Iran accumule missiles et drones et que ses alliés encerclent Israël, le soupçon se déplace paradoxalement vers Israël lui-même. On affirme alors que l’État juif chercherait à dominer la région pour créer « un grand Israël » du Nil à l’Euphrate, qu’il manipulerait les puissances occidentales, qu’il pousserait les États-Unis à la guerre.
Ce discours se présente comme une analyse géopolitique. Il reproduit en réalité un schéma très ancien.
Depuis des siècles, l’antisémitisme attribue aux Juifs une volonté de domination universelle. Au début du XXᵉ siècle, cette fiction prit la forme grotesque des Protocoles des Sages de Sion, faux document fabriqué dans la Russie tsariste et repris ensuite par la propagande nazie ainsi que la création de faux talmuds qui prêtaient aux rabbins juifs des paroles monstrueuses sur les « goys », traités de sous-hommes ou d’animaux que les juifs, peuple élu, auraient le droit d’exploiter et de dominer.
Aujourd’hui, la vieille accusation a simplement changé d’échelle. Ce n’est plus seulement « le Juif » qui serait censé dominer le monde : c’est l’État des Juifs.
Dans certains milieux militants européens, ces thèmes circulent désormais sous des formes nouvelles, mêlant rhétorique complotiste, anti-impérialisme radical et dénonciation obsessionnelle du « sionisme ». Des discours naguère confinés aux marges — ceux popularisés par des polémistes comme Alain Soral — ont contribué à diffuser ces cadres d’interprétation bien au-delà de leurs cercles d’origine, jusque dans certaines franges de la gauche radicale et dans une partie de la jeunesse politisée issue de l’immigration musulmane.
Ainsi se produit une inversion presque parfaite du réel. Un régime qui développe missiles, drones et programme nucléaire tout en proclamant depuis des décennies la disparition d’Israël devient, dans certains récits, un acteur secondaire. L’accusé principal reste Israël. C’est le mécanisme classique du bouc émissaire. Dans des sociétés traversées par des crises, par des humiliations ou par des fractures internes, il devient tentant de projeter ses propres échecs sur une figure extérieure. L’Occident en crise morale comme certaines sociétés du monde islamique trouvent parfois dans Israël — et derrière lui dans les Juifs — une explication commode à leurs propres impasses. Ainsi la guerre que nous voyons aujourd’hui possède plusieurs dimensions à la fois : une guerre militaire faite de drones et de missiles, une guerre stratégique entre États et organisations armées, et une guerre des propagandes où chacun proclame ses victoires et annonce les défaites de l’autre.
Mais pendant que ces récits s’affrontent, pendant que chacun réécrit les événements à l’avantage de sa cause, une chose demeure. Les drones continuent d’être produits. Les missiles continuent d’être assemblés. Et l’histoire possède une ironie tragique : les mythes peuvent survivre très longtemps, mais les armes, elles, finissent toujours par parler.




