Jusqu’à lundi soir, les politiques filaient unanimement la même métaphore – « claque », « gifle », « coup de poing» – pour qualifier la correction infligée par le corps électoral au gouvernement et à François Hollande. Mais depuis la nomination de Manuel Valls à Matignon hier matin, rien ne va plus. Les urnes ont certes parlé mais la plupart des représentants de la gauche peinent à comprendre le message des électeurs. Il faut avoir une sacrée dose de mauvaise foi intellectuelle pour voir dans le tsunami de dimanche un simple vote de contestation sans fond. Ne reculant devant aucune habileté stratégique, ces bolchéviques de la dernière heure prétendent que les Français ont massivement voté à droite pour exiger… « plus de gauche » !

Quand j’entends Henri Emmanuelli, Marie-Noëlle Lienemann et Cécile Duflot menacer François Hollande de ne pas voter la confiance au gouvernement de Valls parce qu’ils le jugent trop à droite, je me dis que le changement n’est vraiment pas pour maintenant. Et en entendant Michel Rocard confier hier soir au « Grand Journal » que son ex-poulain était « un peu jeune (à 51 ans !) pour être premier ministre », je me suis définitivement sentie téléportée à la huitième décennie du XXème siècle. Alors étudiante, j’observais, amusée, le célèbre trio des rocardiens Valls, Bauer et Fouks à l’affût des nouvelles recrues de l’Unef-Id qu’ils s’employaient à soustraire de l’influence plus fun des jeunes chevènementistes qui refaisaient le monde cigarette au bec dans les couloirs de la faculté de Tolbiac. Dès 1981, Manuel Valls fit ses premières armes centristes dans ce lieu hautement symbolique des dissensions idéologiques internes à la gauche, au milieu des batailles cinglantes qui opposaient Ligue Communiste révolutionnaire, Union des Etudiants Communistes et Mouvement des Jeunesses socialistes. Leur lutte pour la conquête du pouvoir ne connaissait de trêve que lorsque tous s’unissaient pour casser du « faf ».

Trente ans plus tard, la fronde gauchiste interne au PS illustre une réalité que les Français et les médias ont tendance à minorer : y compris au sein de son propre parti, François Hollande n’a jamais disposé de la majorité nécessaire pour conduire une politique de l’offre pourtant soutenue par le centre, une bonne partie de la gauche, l’ensemble de la droite et le MEDEF. Le « pacte de responsabilité» annoncé par l’homme de la synthèse en janvier n’est pas sans rappeler un projet politique méprisé, moqué et étouffé dans l’œuf, il y a trente ans sous Mitterrand. Tel un Lucifer de droite, Manuel Valls est aujourd’hui accusé d’en être l’infernal héritier.

À l’heure où la majorité des Français croule sous le chômage et les hausses d’impôt, pendant que le pays laisse filer sa dette et les investisseurs à l’étranger, la haine de la gauche de la gauche envers une politique innovante paraît d’autant plus délirante. Aidés de quelques intellectuels, ceux qui s’apprêtent à voter la confiance au nouveau gouvernement pourraient s’atteler à la tâche de donner enfin une doctrine à la mutation réformiste du PS – paradoxalement entamée dans les faits dès 83, mais pas dans les mots – afin d’en finir avec les vieilles lunes réactionnaires de l’extrême gauche française. Grâce à cette pâle lueur d’espoir ainsi offerte aux Français, l’idéal d’une social-démocratie à la française capable d’entrer de plain-pied dans la compétition économique mondiale deviendra peut-être un jour réalité.

*Photo : VILLARD/WITT/SIPA. 00680567_000033.

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est philosophe, analyste du discours politique et des idéologies.est philosophe, analyste du discours politique et des idéologies.
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