La dégradation de la note attribuée à la dette souveraine de la France par l’agence de notation Standard & Poor’s (S&P) a relancé le débat, tant sur le sens de cette décision que sur sa pertinence. L’analyse de Paul Krugman ici n’est pas fausse : “Les agences de notation n’ont aucune information particulière sur la solvabilité nationale — surtout pour de grands pays comme la France”.

Mais à cela on peut rétorquer qu’il n’y a pas véritablement besoin d’ « information particulière » en ce domaine. On peut aussi sourire de l’article publié dans Le Monde, si prompt à relayer Paul Krugman sur ce point mais tellement silencieux quant à ses autres positions sur l’Euro en particulier.

Et l’on oublie aussi qu’il a publiquement reconnu l’impact négatif du libre-échange (dont il fut dans les années 1990 un ardent supporter) sur l’emploi et l’activité aux États-Unis. La presse aux ordres peut avoir de temps en temps de la mémoire, mais celle-ci est toujours sélective ! Certains y ont aussi vu une « pression idéologique » de S&P sur le gouvernement de François Hollande. C’est à l’évidence mettre la charrue avant les bœufs. Le gouvernement de J.-M. Ayrault et de F. Hollande est parfaitement capable de prendre des mauvaises décisions sans en référer à S&P.

Enfin, on dit que la dégradation de la note n’aura pas d’effets sur les conditions d’emprunts de la France et que jamais nous n’avons connu de taux aussi bas. Ce n’est pas si sûr… Le taux français à 10 ans est de 2,22%. Mais, l’inflation est actuellement de 0,9% en France. Ceci signifie que le taux d’intérêts réel (taux nominal – taux d’inflation) est de 1,32%. En mars 2012, l’inflation était de 2,3% et le taux nominal à 10 ans de 2,95%, soit un taux réel de 0,65% ! Le taux réel sur les bons du Trésor à 10 ans est donc passé de 0,65% à 1,32%, soit l’équivalent d’un quasi-doublement…

À la vérité, la situation de la France justifie cette dégradation, car la situation s’est bien, elle, dégradée depuis maintenant deux ans que la France a perdu son « triple A ».
Quel que soit le bout par lequel on cherche à regarder l’évolution probable pour les deux prochaines années, cette dernière apparaît comme très préoccupante. La croissance va rester – au mieux – très faible en 2014 et 2015, avec un taux de croissance inférieur à 1%. Mais, on ne peut pas exclure que l’on connaisse en réalité une poursuite de la stagnation. De fait, avec le ralentissement de la croissance aux États-Unis que l’on connaîtra au 4ème trimestre de cette année, la croissance probable devrait être plus proche de 0,5% que de 1%. À cela vient s’ajouter la chute de l’investissement. Cette chute est relativement faible, mais elle dure depuis déjà près de deux ans et surtout elle survient alors que la France a besoin d’investir massivement, que ce soit dans ses entreprises ou dans ses infrastructures de services publics que les divers gouvernements depuis maintenant près de 15 ans n’ont pas entretenus comme elles le devaient.

Ces facteurs signifient que la « croissance potentielle », autrement dit la croissance que l’on pourrait atteindre sans effets négatifs de la politique monétaire, va baisser dans les deux à trois prochaines années. Les implications de tout ceci, que ce soit sur l’emploi ou sur la situation budgétaire de la France, sont importantes et inquiétantes. Pour l’emploi, il est clair que la situation va continuer à se dégrader en 2014 et 2015. La masse des emplois aidés va, peut-être, ralentir cette dégradation, mais les plans sociaux vont continuer. L’OFCE indique que 250 000 emplois seront perdus en 2014, ce qui est une prévision moyenne. On pourrait être bien plus pessimiste. Quant au budget, il est clair qu’en 2014 comme en 2015 nous resterons très au-dessus des prévisions du gouvernement avec 3,7% de déficit (2014) et 3,5% (2015). Or, avec une croissance nominale du PIB de 1,4% à 1,8% (croissance nette + inflation) le poids de l’endettement exprimé en pourcentage du PIB va continuer de croître. La politique du gouvernement est un échec que ce soit du point de vue de l’emploi ou de celui de l’équilibre budgétaire.

C’est cette situation que l’agence S&P a voulu sanctionner ainsi que les incertitudes politiques qui apparaissent aujourd’hui. On voit bien, et, de ce point de vue, il ne fallait pas être grand clerc pour le deviner, que les réformes du gouvernement sont à la fois inefficaces et rejetées désormais par des segments toujours plus nombreux de la population. Pourtant, des solutions existent et sont à la portée de notre main si nous en avions la volonté (et le courage politique).
Prenons la question budgétaire ; on sait que le montant total des niches fiscales en termes de manque à gagner pour le budget de l’État est de 70 milliards soit environ 3,5% du PIB. Sur ce total, les subventions aux entreprises, qui sont nécessaires au maintien de notre compétitivité dans la situation actuelle, est d’environ 50 milliards. Mais, si la France quittait la zone Euro, et dévaluait d’environ 25% par rapport au Dollar (et sans doute plus par rapport à l’Allemagne), ces niches fiscales ne seraient plus nécessaires. Toutes choses étant égales par ailleurs (comme adorent le dire les économistes) le déficit budgétaire serait ramené de 3,7% du PIB à 1,2% du PIB, et ceci sans tenir compte de l’accroissement des recettes engendré par la croissance rapide de l’économie.
En ce qui concerne l’emploi, et la croissance, les calculs qui ont été faits montrent que la France regagnerait entre 1 million et 2,5 millions d’emplois en 2 ans après la sortie de l’Euro, avec une forte croissance à l’issue de la sortie de l’Euro. Cette croissance serait, en montants cumulés sur 2 ans, au total de 8% à 18% suivant les hypothèses quant à la politique économique. Bien entendu, cela aurait des conséquences importantes sur les recettes fiscales, qui augmenteraient (et en fait plus que proportionnellement avec la croissance) et il serait possible de faire baisser la pression fiscale dès la seconde année après la sortie de l’Euro, ramenant progressivement le montant total des prélèvements fiscaux de 45% vers 41%.

Face à cela, quels seraient les coûts d’une telle politique ?
On agite un effondrement du commerce international, mais c’est une vue de l’esprit. Nous commerçons parfaitement avec des taux de change (et c’est le cas pour plus de la moitié de notre commerce international actuel). On parle aussi d’une hausse massive des coûts de l’énergie. Mais, quand on sait que les taxes diverses représentent plus de 75% du prix payé par le consommateur final, on voit qu’une dévaluation de 25% ne provoquerait qu’une hausse de 6%. On agite enfin le spectre d’une dette qui, il est vrai, est détenue à plus de 65% par des « non-résidents ». Mais on oublie de préciser que les règles du droit international sont ici très précises, et qu’elles se sont appliquées lors de la dissolution des différentes « unions monétaires » du XXème siècle ; ces règles précisent qu’un contrat fait en France est, dans le cas d’une dissolution de la zone Euro, automatiquement re-dénominé dans la monnaie de ce pays, soit en Francs… En fait, le problème ne se poserait que pour les 15% de la dette qui ne sont pas dans des contrats de droit français. On peut estimer le surcoût à 3% du PIB. Reste l’impact sur l’inflation ; une sortie de l’Euro aurait un impact inflationniste. On peut le mesurer cependant et, suivant les différentes hypothèses, les prix augmenteraient de manière cumulée de 8% à 11% dans les deux ans qui suivraient une sortie de la zone Euro, avant de revenir vers un taux de 2% par an dès la troisième année.

En fait, au lieu de tempêter contre S&P, Monsieur Moscovici, le ci-devant Ministre des Finances, devrait remercier cette agence de notation pour le constat qu’elle dresse de la situation de la France. Mais Monsieur Moscovici préfère donner dans les effets de manche. Monsieur Moscovici est suffisant, mais certes pas nécessaire…

Retrouvez ici la version originale de cet article sur le site RussEurope, le carnet de Jacques Sapir.

*Photo DURAND FLORENCE/SIPA. 00628821_000001.

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