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Libido ergo sum

"Allée de la Reine-Marguerite. Souvenirs d’une Brésilienne au Bois de Boulogne" (Le Cherche-Midi, 2026)


Libido ergo sum
Yannis Ezziadi et Stella Roche. © Quentin Verwaerde

Imaginez un remake des Dames du bois de Boulogne où Maria Casarès aurait une bite et d’énormes seins de silicone. C’est Allée de la Reine-Marguerite: l’histoire de Stella Rocha, merveilleuse pute trans, et de son monde de cul, de violence, d’amitié et d’amour dans la chaude nuit du Bois, au plus loin du conformisme LGBT. Signé Yannis Ezziadi, bien sûr !


Ne cherchez pas à comprendre. Laissez-vous emporter par Yannis Ezziadi et son amie Stella Rocha dans le monde démesuré des filles du bois de Boulogne. Ne vous torturez pas pour savoir dans quelle case ranger ces créatures armurées de cuir et de vinyle, bardées de strass et de paillettes, sublimes et vaguement inquiétantes avec leur cul et nichons de silicone, leur sexe d’homme (que la plupart ont conservé). Filles, femmes, folles, trans, travelos, putes, femmes à bite : ignorant les codes ennuyeux du LGBTisme, elles ne demandent ni statut ni reconnaissance et se foutent bien d’être mégenrées ou mal nommées. Peu leur chaut que la société ne les traite pas comme de « vraies femmes ». Au Bois, c’est elles qui mènent la danse. Parce qu’au Bois, « une vraie femme, ça doit bander dur ! ».

Le troisième sexe

Pas besoin de leur demander leur pronom. Spontanément vous direz « elles », même pour ces hommes insoupçonnables le jour, comme Suzy, « ancien militaire de l’armée chinoise qui se travelotait en bourgeoise du XVIe pour faire la pute au Bois ». Et puis, tant pis si vous vous emmêlez les pinceaux, à l’image du père de Stella le jour où il vient du Brésil pour la voir triompher au théâtre : « Tu sais, lui dit-il, tu es notre fils, Stella. […] Et de toutes mes filles, tu es la plus belle. »

Explorateur des marges, aimanté par l’imbrication de la beauté et de la bestialité, de la jouissance et de la mort, Yannis Ezziadi aime se perdre dans les mondes parallèles où la norme commune est bafouée, la morale déréglée et le jugement, suspendu. Après avoir arpenté la planète corrida, il est tombé dans le chaudron du Bois comme d’autres dans la drogue, y passant des dizaines de nuits, guidé par Stella et quelques autres, dont l’indestructible Vera Furaçao, dont on fait la connaissance la nuit où, furieuse de voir débarquer des intrus, elle course un ami de Stella qui a eu le front de se prétendre brésilien alors qu’il est colombien, en brandissant un miroir sur lequel elle a préalablement pissé. Pionnière du Pigalle des trans, puis du Bois, Vera a aujourd’hui 74 ans. Il lui arrive encore de « faire quelques bons clients » : « Quand on est une vraie pute, comme moi, on le reste jusqu’à sa mort ! Être pute, ce n’est pas juste un métier ! »

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Pour Stella, ce sera, en plus d’un gagne-pain, le chemin pour se trouver. La première fois, c’est à Kourou, un peu par accident, elle a 20 ans et n’est encore « qu’un garçon efféminé et un peu hormoné » qui fait fantasmer deux magnifiques légionnaires : « Même gratuit, je l’aurais fait avec plaisir. Le travestissement me donnait accès à mon idéal masculin. » Une fois à Paris, alors qu’elle cherche à gagner de quoi repartir au Brésil, son ami Bradley – qui deviendra Soledad – lui parle de cet endroit où on dit que « les travestis se mettent au bord de la route et que les hommes s’arrêtent pour leur donner de l’argent ». En échange de pas grand-chose – quelques sucettes, parfois un enculage. Elle se prostitue pendant quinze ans, tout en vivant un amour passionné et féroce avec Ryad, Kabyle dont la beauté est étourdissante et la jalousie dévorante. La prostitution, elle n’en fait pas toute une histoire. « Si j’ai souffert pendant cet épisode de ma vie, c’est surtout à cause d’une déception amoureuse et de certaines trahisons. Pas à cause du sexe contre l’argent. »

Amateurs de misérabilisme, moraline et pleurnicheries, passez votre chemin. Ezziadi raconte d’une plume à la fois clinique et vivante, charnelle et distante, les tribulations par lesquelles Marcos, garçon de Belém, élevé dans une famille pauvre et aimante de sept enfants, couvé et bon élève, se métamorphose en la flamboyante Stella qui s’installe avec sa nouvelle famille de travelos dans un petit hôtel du 7e arrondissement de Paris parce que les putes n’ont pas de fiches de paye.

La dangereuse expérience de la liberté

Ezziadi ne juge pas, ne s’indigne pas, ne s’effraie pas. À peine s’étonne-t-il des demandes bizarres, voire franchement dégoûtantes de certains clients. Quant à la violence, qui sévit bien plus entre les filles qu’avec les clients – ce qui n’empêche pas un assassinat retentissant –, elle fait partie du jeu. Stella gagne sa place à la force des poings, en venant à bout d’une bande de Sud-Américaines furibondes. Après l’empoignade, on réajuste sa perruque, on rigole, on fraternise. De cette existence chaotique qui commence quand le jour finit, beaucoup ne retiendront que l’aliénation, l’exploitation, l’incertitude, la précarité. Le douloureux bricolage du corps. Et pendant quelques mois, cette chambre où on s’entasse à cinq ou six parce que tout l’argent part dans le crack, un piège dont Stella sortira avec le soutien de sa famille qui, à des milliers de kilomètres, organise des chaînes de prières. Pourtant, aussi incompréhensible que cela semble à beaucoup, pour une grande partie des filles, le Bois est un choix. La scène où elles se produisent et adviennent.

Vous qui entrez ici, perdez toute tempérance. L’air du Bois est saturé de désirs, de fantasmes, de pulsions et de honte. Partout, les effluves, les cris, les chuchotis, les rires du sexe. Beaucoup de novices pensent que le Bois, avec ses travestis, est un terrain de chasse pour homos. En réalité, la plupart des clients sont des hétéros purs et durs. « Hypocrite lecteur, mon semblable mon frère », comme dit Baudelaire. Que viennent-ils chercher, quand la nuit noire fait chavirer les identités et les certitudes, dans l’étreinte de ces corps felliniens ? Quelle émotion inavouée leur procure la rencontre avec le troisième sexe – ni homme ni femme et les deux en même temps ?

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Un jour, ce monde disparaîtra, englouti par le puritanisme de l’époque. Ou dévoré par la disneylandisation et livré aux cars de touristes. On dira qu’il était horrible, machiste, violent. On se félicitera que ce temps sombre soit révolu. Ezziadi et Rocha refusent qu’on oublie le reste : toutes ces drôles de filles, tous ces hommes qui ont vécu, à l’abri de ces feuillages, une dangereuse et scandaleuse expérience de la liberté.

Allée de la Reine-Marguerite. Souvenirs d’une Brésilienne au Bois de Boulogne, Le Cherche-Midi, 2026, 240 pages.

Été 2026 - #147

Article extrait du Magazine Causeur




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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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