Accueil Société La France sans berceaux, Bruxelles sans martyrs?

La France sans berceaux, Bruxelles sans martyrs?

L’homme a toujours porté en lui une interrogation vertigineuse : pour qui, pour quoi serait-il encore prêt à se donner tout entier ?


La France sans berceaux, Bruxelles sans martyrs?
Le philosophe français Olivier Rey © Hannah Assouline

L’anthropologie, depuis ses origines, n’a cessé d’interroger l’énigme du sacrifice, sous ses formes religieuses, politiques et sociales. Or, force est de constater que cette question essentielle est aujourd’hui reléguée aux marges de la conscience moderne, à peine maintenue dans le seul cercle intime de la famille et du sacrifice parental.


Dès lors, une hypothèse mérite d’être examinée : la crise démographique que traverse la France (en 2025, le nombre de naissances a atteint le chiffre le plus bas depuis 1942 ; tendance baissière qui se confirme sur les premiers mois de 2026) ne serait-elle pas aussi, en profondeur, une crise du sens du sacrifice ? Dit autrement : une société qui peine à répondre à la question de ce qui mérite d’être aimé, transmis et défendu jusqu’au sacrifice peut-elle encore trouver naturellement le désir d’engendrer ?

Si l’on interrogeait les Français sur les raisons de la dénatalité, ils répondraient selon toute probabilité qu’il est devenu trop coûteux d’avoir des enfants, que les difficultés économiques, la fragilité de l’emploi ou encore le prix du logement rendent ce projet plus difficile qu’autrefois. A n’en point douter, ils évoqueraient également le manque de temps pour concilier vie professionnelle et vie familiale, ainsi que le désir de préserver une certaine libertépersonnelle. D’autres mentionneraient les inquiétudes liées à l’avenir, qu’il s’agisse des crises économiques, des conflits internationaux ou de la précarisation des conditions d’existence. En somme, les explications avancées renverraient principalement à des considérations matérielles.

A lire aussi: Nicolas Pouvreau-Monti: démographie de la Nouvelle France

Dénatalité et désenchantement

Prenons un peu de hauteur. Dans son tract intitulé Défécondité, Ses raisons, sa déraison, Olivier Rey décentre la question et défend une idée centrale : la baisse de la natalité est le symptôme d’une crise avant tout spirituelle. En effet, si les difficultés matérielles comptent – comment le nier ? – il observe que plus les sociétés vivent dans le confort matériel (toujours relatif, certes), moins elles font d’enfants. Pour le tout nouveau pensionnaire de l’Académie des sciences morales et politiques, la crise spirituelle s’enracine dans la révélation des mensonges du progrès (pourquoi engendrer si la dévastation et la mort sont le fin mot de notre condition ?), la victoire de l’individualisme hédoniste (incompatible avec la « tension » de la parentalité), la prosternation devant le dieu de la consommation (l’enfant ne fera jamais le poids s’il est réduit à un simple indicateur de « rapport qualité-prix »), l’effacement des communautés d’entraide traditionnelles, l’écologisme radical (l’enfant comme pollueur de la « planète ») ou encore le recul des références religieuses et de la transmission. À cet ensemble de facteurs, Rey ajoute une mutation anthropologique majeure : la planification de la procréation, qui fait de l’enfant non plus un événement reçu comme un don de l’existence (pour ne pas dire une providence ou une promesse, selon la formule d’Hannah Arendt) mais l’aboutissement d’un choix rationnel, constamment réévalué à l’aune des circonstances.

Femme enceinte, image d’illustration. DR.

Le tract est brillant, percutant. Il laisse cependant dans l’ombre une question anthropologique majeure, à savoir qu’aucune communauté humaine ne subsiste durablement sans un principe de transcendance symbolique, sans un récit qui transforme l’appartenance en vocation. A ce titre, lorsque Tertullien écrivait que « le sang des martyrs est une semence », il révélait un enseignement profond sur la nature humaine : les grandes aventures collectives tirent leur pérennité moins des avantages matériels qu’elles offrent que de la capacité qu’elles ont à produire des hommes prêts au don de soi. Dès lors, une question surgit, presque naïve dans sa formulation mais vertigineuse dans sa portée : existe-t-il aujourd’hui, dans notre beau pays, un seul Français qui serait prêt à mourir pour Bruxelles ? Question qui pourrait être élargie à tous les pays de l’Union européenne : existe-t-il un seul Allemand, un seul Espagnol, un seul Letton, un seul Bulgare… etc, prêts à mourir pour Bruxelles ? Sauf à adopter une posture de déni, chacun connaît la réponse. Pour reprendre cette idée sous un autre angle : une communauté politique peut-elle demander à ses membres un sacrifice ultime lorsqu’elle peine à définir ce pour quoi elle mérite d’être aimée ?

Le prix de la vie

Pourquoi ce détour, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il existe un lien intime entre martyr et natalité. Entre donner la vie et donner sa vie[1]. Affinité profonde souvent occultée par la modernité, comme si cette constante anthropologique s’était noyée dans les eaux glacées de nos certitudes et de notre arrogance. Toujours est-il que si l’on accepte le postulat, il devient impératif d’examiner la défécondité comme un phénomène politique (et non plus seulement à partir des motivations individuelles). Dans cette perspective, convenons que la France fait le pari, ces dernières années, d’un alignement tous azimuts sur les directives d’une fédération européenne dans laquelle elle perd sciemment sa personnalité nationale et se mue fatalement en simple partenaire d’un aréopage technocratique, apatride et irresponsable (le lecteur aura reconnu la célèbre formule prononcée par le général De Gaulle lors de la conférence de presse du 9 septembre 1965). Très bien. Mais l’homme donne-t-il sa vie pour des normes, des règlements, des directives ? Jamais vu ! Never. Dans l’ordre politique, il ne consent au sacrifice suprême que pour ce qui revêt à ses yeux une dimension de transcendance : une terre, une histoire, un peuple, une patrie. En clair, on meurt pour une réalité que l’on aime, on ne meurt pas pour une circulaire tamponnée ou un Ausweis. Circulez y a rien à naître, raus !

On comprend mieux dès lors le malaise sourd de nos dirigeants devant le succès du diptyque La bataille de Gaulle signé par le talentueux Antonin Baudry.Pourquoi ? Tout simplement parce que le film déroule une évidence :De Gaulle ne se battait pas pour un règlement, une architecture institutionnelle ou un catalogue de droits, il se battait pour… la France. What ? Pour ce truc désuet qu’on ne glorifie qu’en période de Coupe du monde ? On imagine sans peine la panique de ceux qui briguent la magistrature suprême : Edouard, Gabriel, Raphaël, Philippe, vous savez quoi ? Le peuple se rue sur un film souverainiste ! Mais quel « narratif » allons-nous lui servir ? La France est morte ! Et c’est nous qui l’avons tuée ! Comment nous consolerons-nous, nous les meurtriers des meurtriers ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Quelles directives sacrées serons-nous forcés d’inventer ? L’euthanasie ? La GPA pour tous ? Une journée nationale de la reproduction citoyenne ?

A lire aussi, Vincent Citot: Le problème du lien social dans une société douillette et hypermonétisée

Ce prolongement libre de l’intuition nietzschéenne nous aide à mieux saisir le moment historique que nous traversons. Il révèle le drame d’un corps politique en perte de souffle, celui qui excelle à identifier ce qu’il veut dépasser (réinventer, reconstruire, rebâtir, selon le vocabulaire en vogue) mais peine à formuler ce qui pourrait demain rassembler et inspirer. Car si détruire les anciens autels est somme toute aisé, ériger de nouveaux lieux de fidélité et œuvrer au bien commun est une tout autre affaire !

Une fiction révélatrice

Et si le film d’Antonin Baudry nous livrait une solution clé en main ? Les plus optimistes seront tentés d’y croire. Les autres daigneront à peine hausser les épaules, persuadés que la perte du sens du sacrifice s’est étendue jusqu’à la mère patrie. Difficile de trancher : l’Histoire, seule juge en dernier ressort, rendra son verdict. En revanche, une vérité s’impose : aucune politique de continuité démographique ne saurait porter ses fruits dans la durée sans un peuple à la fois convaincu de la valeur de ce qu’il lui revient de préserver et libre de choisir son propre destin.


[1] Si les deux gestes ne relèvent évidemment pas du même ordre, ils ont pourtant une racine commune. Tous deux supposent que l’existence humaine s’accomplit dans une fidélité à ce qui la dépasse. Or, une civilisation où plus rien ne paraît digne d’être transmis finit souvent par douter de l’opportunité même de transmettre la vie.



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Dario, escort boy: «Mon activité va souvent au-delà d’un simple rapport sexuel»

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération