La DZ Mafia basculera-t-elle dans le narcoterrorisme? Balles de calibre 9 millimètres dans la boîte aux lettres, courriels, SMS et lettres de menaces, tags vengeurs sur sa maison, voiture « potentiellement piégée » repérée devant chez lui… Depuis qu’il a osé tenir tête aux trafiquants, la vie du maire d’Alès est sous menace permanente. Pan de territoire après pan de territoire, une souveraineté de substitution s’installe à bas bruit. La France sera-t-elle le prochain narco-Etat ? Les mafias prospèrent là où les civilisations renoncent, rappelle Charles Rojzman dans son analyse.
La menace de mort adressée au maire d’Alès (30) Christophe Rivenq par des individus se réclamant de la « DZ Mafia Nouvelle Génération » et l’exfiltration de ce maire et de sa famille par le RAID en pleine nuit appartiennent à cette catégorie de signes que les civilisations refusent d’abord de regarder, tant ils viennent contredire l’idée rassurante qu’elles continuent de se faire d’elles-mêmes.
On y verra un fait divers spectaculaire, une intimidation de plus dans la guerre que se livrent les organisations criminelles et les représentants de l’autorité publique. On parlera de sécurité, de justice, de police, de prisons. Mais l’essentiel est ailleurs. Car ce qui se joue dans cette scène n’est pas seulement la menace proférée contre un élu de la République : c’est la révélation d’un déplacement silencieux de la souveraineté.
Le bad trip français
Lorsqu’une organisation criminelle s’autorise à désigner publiquement un maire comme une cible, elle ne cherche pas uniquement à terroriser un homme. Elle signifie à tous que l’État n’est plus l’unique détenteur de la puissance, qu’il existe désormais, sur certains territoires, une autorité concurrente qui prélève son impôt, distribue ses revenus, recrute ses soldats, impose ses règles, sanctionne ceux qui lui résistent et prétend décider qui a le droit de parler, d’agir ou de vivre. Les historiens savent que les États ne meurent pas toujours sous les coups d’une armée étrangère ; ils se décomposent plus souvent lorsqu’une souveraineté parallèle s’installe dans les marges, avant de gagner peu à peu le centre. Le Mexique, certaines régions d’Amérique latine ou d’Italie nous offrent depuis longtemps ce spectacle. Nous persistons à croire que la France y échapperait par une sorte d’exception historique, alors que les symptômes de cette lente désagrégation s’accumulent sous nos yeux.
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Il faut avoir le courage de reconnaître que nous avons changé d’époque. Les réseaux de narcotrafic ne constituent plus une criminalité parmi d’autres. Ils disposent d’une puissance financière considérable, d’une capacité d’intimidation qui atteint désormais les élus eux-mêmes, d’une force de corruption qui infiltre progressivement les rouages de la vie économique et parfois des institutions, tandis que des quartiers entiers vivent directement ou indirectement de cette économie clandestine. Les trafiquants ne se contentent plus de contourner l’État ; ils expérimentent déjà ce qui ressemble à une souveraineté de substitution.
Les limites de l’Etat de droit
Devant une telle mutation, il est permis de s’interroger sur les limites des instruments ordinaires de l’État de droit. Celui-ci a été conçu pour protéger les libertés individuelles dans une société où les adversaires de la loi reconnaissaient encore, fût-ce négativement, la légitimité de cette loi. Nous affrontons aujourd’hui des organisations qui ne contestent pas seulement telle ou telle règle : elles contestent la souveraineté elle-même. Elles n’occupent pas un vide ; elles cherchent à le créer. Parallèlement et parfois en complicité, l’islamisation de ces parties séparées du territoire contribue elle aussi à remplir ce vide de souveraineté. Il viendra peut-être un moment où la République devra accepter des moyens d’exception pour empêcher que l’exception ne devienne précisément la règle. Il ne s’agira pas de suspendre l’État de droit par goût de l’autorité, mais de préserver les conditions mêmes de son existence, car il n’est de liberté que là où subsiste un État capable d’en garantir l’exercice.
Pourtant, aussi nécessaire soit cette reconquête, elle ne suffira pas. Elle risque même de demeurer vaine si nous persistons à ne considérer que la face visible du phénomène. Depuis des années, nous scrutons les cartels, les filières d’importation, les armes, les points de deal, les règlements de comptes ; nous parlons sans cesse des trafiquants, mais presque jamais de ceux qui rendent leur prospérité possible. Aucun marché ne survit sans clientèle. Pourquoi donc des millions de nos contemporains éprouvent-ils le besoin de modifier chimiquement leur rapport au monde ? Pourquoi tant d’hommes et de femmes cherchent-ils dans la cocaïne, le cannabis, les médicaments détournés, l’alcool ou d’autres addictions ce que l’existence elle-même semble devenue incapable de leur offrir ?
Le carburant de la DZ Mafia, c’est nous
Cette question accompagne depuis longtemps mon propre travail. Non parce que j’interviens, parmi d’autres engagements, dans une clinique où je rencontre des personnes dépendantes, mais parce que, depuis plus de quarante ans, j’ai travaillé avec des victimes et des auteurs de violences, dans des quartiers en rupture, dans des sociétés sorties de guerres civiles, auprès de policiers, d’enseignants, de responsables politiques, de familles déchirées, de communautés enfermées dans la haine ou la peur. Les contextes changent, les langues changent, les cultures changent ; pourtant une même réalité revient avec une obstination presque douloureuse. Derrière les conduites destructrices apparaissent toujours les mêmes blessures : l’humiliation, l’abandon, les violences de l’enfance, l’absence de reconnaissance, la solitude, le sentiment de n’avoir jamais véritablement trouvé sa place parmi les hommes.
La toxicomanie n’est qu’une des figures de cette souffrance. Elle n’est ni plus mystérieuse ni plus exceptionnelle que les radicalisations, les violences gratuites, certaines formes de fanatisme ou les passages à l’acte qui scandent désormais notre vie publique. Toutes expriment, chacune à leur manière, l’incapacité d’une société à transformer les blessures qu’elle produit en expérience humaine partageable. Nous avons appris à administrer les problèmes, à les médicaliser, à les psychologiser, à les indemniser parfois ; nous avons désappris à traverser les conflits qui donnent pourtant à une existence sa profondeur et son sens. Là où les liens se défont, les anesthésiants prospèrent.
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Les mafias ne créent pas cette détresse ; elles l’exploitent avec un remarquable instinct prédateur. Leur véritable richesse ne réside ni dans les cargaisons de cocaïne ni dans les comptes offshore, mais dans l’immense réservoir de vide intérieur que produit une civilisation qui promet toujours davantage de liberté tout en laissant se déliter les médiations sans lesquelles cette liberté devient un fardeau. Elles vendent des substances, mais elles prospèrent d’abord sur une demande de consolation.
Reconquête
Freud avait donné à cette contradiction le nom de Malaise dans la civilisation. Il savait que toute société impose des renoncements dont naît inévitablement une part de souffrance. Notre époque semble cependant avoir franchi un seuil supplémentaire. Le malaise ne provient plus seulement des contraintes de la vie commune ; il naît d’une difficulté croissante à transmettre des repères, à faire sentir que l’existence s’inscrit dans une histoire plus vaste que soi, à offrir des appartenances suffisamment solides pour que les blessures ne deviennent pas le seul horizon de l’individu. Une civilisation ne se défait pas uniquement lorsqu’elle est attaquée de l’extérieur ; elle se défait lorsqu’elle ne parvient plus à élaborer la violence qu’elle produit en son propre sein et qu’elle laisse celle-ci se convertir en dépendance, en ressentiment, en nihilisme ou en entreprise criminelle.
C’est pourquoi le combat contre le narcotrafic ne peut être réduit ni à une politique de sécurité ni à une politique sociale. Il exige la reconquête de l’autorité de l’État, sans laquelle aucune démocratie ne peut durablement subsister, mais il exige tout autant une reconquête plus discrète et infiniment plus difficile : celle de notre capacité à reconnaître, à traverser et à transformer les blessures qui parcourent les existences ordinaires avant qu’elles ne deviennent la matière première des mafias, des fanatismes ou des nouvelles barbaries.
Nous nous tromperions lourdement si nous croyions que les cartels sont la cause de notre affaiblissement. Ils en sont le symptôme le plus spectaculaire. Ils prospèrent parce qu’ils habitent les fissures d’une civilisation qui ne sait plus très bien pourquoi elle vit, ce qu’elle transmet ni ce qu’elle demande à ceux qui naissent en son sein. Tant que nous n’aurons pas compris que le narcotrafic est moins une économie qu’une pathologie de notre monde commun, nous remporterons peut-être quelques victoires policières ; nous laisserons intacte la maladie dont ces victoires ne feront que retarder les effets.




