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Il faut dire non à Notre-Dame de Macron

La reconstruction de la cathédrale exige de respecter la façon d'être au monde de nos ancêtres

Il faut dire non à Notre-Dame de Macron
Projet de restauration de Notre-Dame de Paris par des architectes français, avril 2019. ©Studio NAB/Cover Images/SIPA / SIPAUSA31502861_000002

La technologie contemporaine met en danger les constructions du passé que sont les cathédrales. Contre l’ubris de notre temps, la reconstruction de Notre-Dame exige de retrouver, ou au moins de respecter la façon d’être au monde de nos ancêtres. Elle ne doit pas être macronisée ni “upgradée”.


J’avais sept ans quand, le 28 janvier 1972, je vis brûler la cathédrale de Nantes, la ville où je suis né et ai grandi. Près d’un demi-siècle plus tard, j’ai vu brûler la cathédrale de Paris, où je me trouve aujourd’hui résider. Je pourrais en tirer une loi : les cathédrales des villes que j’habite sont promises au feu. Mais les faits appellent aussi quelques réflexions moins égocentrées.

On s’émerveille des prouesses que la technologie contemporaine permet de réaliser. De fait, les gens de Moyen Âge auraient été bien en peine de façonner la matière à l’échelle du nanomètre. D’un autre côté, ils savaient construire des cathédrales qui ressemblaient à des cathédrales, ce dont nous avons manifestement perdu la capacité – il n’est, pour le constater, que de contempler la cathédrale d’Évry qui, de l’extérieur, pourrait aussi bien être un hôtel de région, le siège social d’une banque ou un palais des congrès (il suffirait d’enlever la croix squelettique qui surmonte l’édifice pour que la vocation religieuse de celui-ci devienne insoupçonnable). Non seulement s’est imposé, avec la technique moderne, un esprit qui empêche l’émergence de toute architecture religieuse convaincante, mais encore la simple cohabitation des édifices anciens avec ladite technique, utilisée pour les aménager, les entretenir ou les restaurer, fait courir à ceux-ci de graves dangers. À Nantes, c’est le chalumeau d’un ouvrier couvreur qui déclencha le feu qui détruisit la toiture entière de la cathédrale[tooltips content=”En 2015, la basilique Saint-Donatien de Nantes a elle aussi été frappée par un incendie qui, déclenché par des travaux, a détruit l’essentiel de la toiture.”]1[/tooltips]. À Paris, on ne sait pas encore, on parle d’imprudence, de court-circuit – quoi qu’il en soit, le sinistre paraît lié, d’une manière ou d’une autre, aux travaux entrepris autour de la flèche. Pourquoi la technique moderne, qui permet tant de choses et étend tellement nos moyens, représente-t-elle également un tel danger quand elle s’approche des constructions du passé ?

Les règles de l’art ne comptent pas, puisqu’elles réclament davantage que cinq ans

Il faut sans doute prendre en compte une mutation dans le rapport à la matière. Dans les termes de Péguy : « La matière ancienne, la matière antique avait les moyens d’exiger le respect, et elle ne s’en privait pas, et elle ne s’en faisait pas faute ; au lieu que la matière moderne au contraire n’en a ni les moyens, ni le goût, ni l’intention. » Accoutumées à la matière moderne, et au rapport moderne à la matière, certaines personnes qui interviennent sur les édifices anciens ne savent plus agir avec les précautions, les soins maternels, les attentions cauteleuses que commandait le respect dont parle Péguy. Il faut dire qu’à la difficulté à accorder à la matière ancienne l’attention qu’elle réclame, s’ajoute la difficulté à témoigner aux restes du Moyen Âge d’authentiques égards, en un temps qui ne place son salut que dans les innovations de rupture.

A lire : Notre-Dame des négligences

Il y a juste cinquante ans, Pasolini fit une nuit, entre veille et sommeil, un de ces rêves qui n’éloignent pas de la réalité, mais au contraire la révèlent : « Des monuments, des choses antiques, bâties en pierre ou en bois, ou en d’autres matières encore, des églises, des tours, des façades de palais, tout cela, rendu anthropomorphique et comme divinisé par une Figure unique et consciente, s’est aperçu qu’il n’était plus aimé, qu’il survivait. Et alors, il a décidé de se tuer : un suicide lent et sans tapage, mais irrépressible. (…) Si un enfant sent qu’il n’est plus aimé, désiré – il se sent “en trop” –, il décide inconsciemment de tomber malade et de mourir : et c’est ce qui arrive. Pierres, bois, couleurs, c’est ce que sont en train de faire les choses du passé. Et dans mon rêve, je l’ai vu clairement, comme dans une vision. » Ce qu’a vu, compris, senti Pasolini se concrétise de jour en jour – l’incendie de Notre-Dame n’en est qu’une scansion spectaculaire. Événement accidentel, imprévisible, et en même temps dans la logique des choses. Je crois que c’est à cela, en premier lieu, que tient l’effet de sidération exercé par la réalité de Notre-Dame en flammes : la concrétisation spectaculaire d’un processus diffus. Au passage, on notera que si, comme le suggère Pasolini, les choses du passé disparaissent de n’être plus aimées, c’est, à rebours, par l’amour qui animait les pompiers que la cathédrale a été préservée d’un effondrement total.

Le soir même, l’événement fut suffisamment fort pour imposer sa marque, et le président de la République, en se rendant sur les lieux, eut une attitude et des mots justes. Dès le lendemain cependant, le manager avait repris le dessus : « Alors oui, nous rebâtirons la cathédrale Notre-Dame plus belle encore, et je veux que ce soit achevé d’ici cinq années. Nous le pouvons, et là aussi, nous mobiliserons. » Plus belle : étant donné nos facultés prodigieuses à répandre actuellement la laideur, aussi belle ne serait déjà pas si mal. Je veux : comme si Notre-Dame était la chose du président. Cinq années : le management par la deadline, qui conduit à tant de travaux bâclés, vidés de leur sens par le fait que ce n’est pas la tâche à accomplir qui prescrit la conduite, mais l’échéance. Quand les bâtisseurs de Notre-Dame se mirent à l’ouvrage, la date de remise des clés à l’évêque n’était pas fixée. Certes, sans la volonté d’édifier la cathédrale, celle-ci n’aurait pas vu le jour, mais si la volonté avait prétendu s’imposer au temps, l’édifice aurait croulé depuis longtemps ou aurait été raté. Et puis, pourquoi cinq ans – cinq pauvres années, alors que tous les connaisseurs de ce genre de chantiers jugent raisonnable une durée beaucoup plus longue ? La maire de Paris a rendu explicite ce qui, dans l’annonce présidentielle, était demeuré implicite : il faut que Notre-Dame soit prête pour les Jeux olympiques de 2024. « Je pense qu’il faut qu’on se mette aussi dans l’idée que ça ne peut pas prendre dix ans, quinze ans ou vingt ans. Il faut le faire dans les règles de l’art, mais en 2024 on doit être là tous ensemble pour accueillir le monde et Notre-Dame doit être là. » Autant dire que les règles de l’art ne comptent pas, puisqu’elles réclament davantage que cinq ans. J’ai retrouvé ces vers du poète américain Longfellow :

Dans les jours anciens de l’Art, / Les hommes travaillaient avec le plus grand soin / Jusqu’au plus infime et invisible détail ; / Car les dieux voient partout.

A lire: Notre-Dame aurait mieux fait de ne pas brûler à notre époque

Mais les regards des dieux ou de Dieu ont laissé la place aux smartphones des touristes, et la foire olympique dicte le calendrier des travaux. L’éditorialiste Christophe Barbier s’emporte : « Pourquoi on nous dit dix ans, quinze ans, chez les professionnels de la profession : ben parce qu’ils veulent faire de Notre-Dame leur dame, et avec beaucoup de minutie, beaucoup de soin, bien sûr. Mais non ! Les Chinois font des centrales nucléaires en quelques mois, on doit pouvoir reconstruire cette charpente et ce plafond en cinq ans. » Peut-être faudrait-il confier le chantier à une entreprise chinoise. Ce qui, au demeurant, s’accorderait avec le concours international d’architecture dont le Premier ministre, dérogeant à la charte de Venise sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, a annoncé le lancement à propos de la reconstruction de la flèche – pour sa part, il verrait bien une nouvelle flèche « adaptée aux techniques et aux enjeux de notre époque ». Pourquoi pas une éolienne, pour faire de Notre-Dame un bâtiment à énergie positive, avec inauguration par Greta Thunberg.

Longtemps j’ai pris le RER B à la station Saint-Michel, pour me rendre sur mon lieu de travail à Palaiseau. Un jour que j’accrochais mon vélo en bordure du parvis de Notre-Dame, j’ai vu et entendu une dame âgée qui, descendant d’un de ces monstrueux cars qui promènent les touristes, s’exclamait à l’intention de son amie qui la suivait : « Oh, look, it’s so old ! » Elle en était saisie. De fait, les Américains n’ont aucun édifice si vieux dans leur pays. Elle ne devait pas bien savoir de quand ça datait, mais elle comprenait au premier coup d’œil que cela venait de loin. Effectivement, cela vient de loin, et pourtant cela nous parle ; ce n’est pas seulement du passé, c’est notre passé. Et il y a tout lieu de s’émerveiller, devant Notre-Dame, de la présence endurante, perdurante, de ce chef-d’œuvre médiéval planté au cœur de notre modernité, témoin d’un autre rapport au monde, d’une autre façon d’habiter la terre, qui furent ceux de nos ancêtres. Un enjeu essentiel de notre époque réside précisément là : ne pas attenter aux quelques fils qui nous relient encore à un passé dont, pour traverser le siècle en cours, nous aurons plus que jamais besoin. Notre-Dame demande à être aimée et respectée, non pas exploitée et macronisée. L’incendie qui a failli l’anéantir devrait réveiller notre piété à l’égard de ce qui nous a été légué, plutôt qu’exciter le désir de l’« upgrader » à la va-vite.

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Mai 2019 - Causeur #68

Article extrait du Magazine Causeur


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