Je me suis fait une spécialité d’intervenir ici au sujet des moyens de locomotion les plus variés, par conséquent, même si je m’introduis tard dans le débat, il m’a semblé nécessaire de m’y jeter. Et puis, voilà, il se trouve que j’ai toujours été sensible à la poésie des taxis, aussi je ne veux manquer l’occasion de l’évoquer. Jamais il ne m’est arrivé d’en commander un, de taxi, toujours, je me suis abandonné avec confiance à la sollicitude des anges et au hasard du trafic. Je n’ai pas eu à le regretter. N’est-ce pas une situation magnifiquement parabolique, que de se retrouver ivre et perdu dans la nuit, à n’attendre son salut que d’un signal vert dont on ne peut prévoir ni d’où ni quand il surgira ? N’est-ce pas l’école de la Providence ? Et puis ce véhicule, au luxe un peu surfait, dont le conducteur ne se révèle qu’une fois affalé un bras sur la plage arrière (« plage arrière », rien que cette expression est hypnotique), la plupart du temps un immigré, ce conducteur, venu d’un coin ou l’autre du monde, et qui, pourtant, vous ramènera enfin, après d’usantes péripéties : chez vous.

Alors certes, on ne tombe pas toujours sur un ange. Et le récent conflit avec Uber a laissé libre cours à certains flots de fiel sécrétés par le ressentiment envers les pilotes odieux qui gangrènent cette noble corporation. Mais quoi ? Ce sont bien les aléas qu’il faut supporter lorsque se jouent de tels mystères ! Et évidemment, nous ne sommes plus au temps glorieux des Années Folles, lorsqu’un grand nombre de chauffeurs de la capitale étaient issus de cette aristocratie russe francophone et francophile qu’avait chassée les Bolcheviks. C’est d’ailleurs l’une des seules véritables qualités que je reconnaisse au communisme : avoir doué Paris de chauffeurs d’excellence.

En tout cas, si j’en crois mon expérience, je n’ai qu’exceptionnellement eu affaire à des salauds. Mais me revient bien ce Vietnamien qui prétendait avoir travaillé pour les services secrets américains après la triomphe des Vietcongs, et qui se souvenait de son éducation du temps de l’empire français : « Nos ancêtres les Gaulois ! » riait-il de toute sa face jaune dont le rétroviseur me montrait l’hilarité. Je peux rendre hommage à ce chauffeur africain qui, par compassion pour A., en train de s’épancher sur ses déboires amoureux d’adolescente, parce qu’il n’avait pas dû saisir la temporalité narrative, proposa subitement de faire demi tour pour aller casser la gueule à l’amant de lycée qu’elle venait d’évoquer afin de la venger d’une manière rétrospective et que son honneur fût sauf.

Je me souviens de ce kabyle qui m’offrit une plume porte-bonheur arrachée à un faisan de son village natal, plume qui, parmi d’autres, était censée convoquer depuis la boîte à gants quelques forces propitiatoires… Je revois ce vieux communiste, avec lequel je m’étais d’abord heurté pour lui avoir exposé comment je préférais le Roi-soleil à l’étoile rouge, et avec lequel je m’étais réconcilié par Aragon, dont il connaissait par cœur des poèmes entiers, et qui, plus tard, pour me ramener mon téléphone portable oublié à la place du mort, avait fait un détour tout à fait déraisonnable, me demandant de contribuer quand même à la course de ce client ahuri qu’il venait de transporter bien loin de sa destination. Et puis, le passionnant témoignage de celui-ci, qui me rapportait comment certains désespérés, au lieu de se jeter par la fenêtre, ne commandaient un taxi que pour faire trois fois le tour de la ville en se confiant au chauffeur, ce dernier devenu confesseur de la dernière chance, curé absolvant de dos, mains au volant, et dont les phares qu’il commandait permettaient de dissoudre enfin un rien les ténèbres.

De telles anecdotes, il est à peu près certain qu’un service tel que celui conçu par Uber les rend impossibles. Pour la simple et bonne raison qu’elles n’existent qu’en raison de trois paramètres : la souveraineté du chauffeur, sa liberté et la confiance qu’on veut bien lui accorder. L’autre soir, une amie de J., parce que celle-ci ne tenait plus debout, lui commande un Uber. J. me propose de l’accompagner et de me déposer chez moi au passage. Une fois dans l’habitacle, cependant, le chauffeur nous signale que pareil détour est impossible, à moins de redéfinir toute la commande telle qu’elle a été passée par Internet. Ou pourquoi la planification méthodique et absolue est une méthode en réalité trop peu souple et infiniment moins judicieuse que le bel abandon à la Divina Providentia. J. s’endort. Le chauffeur, soudain, panique et se montre désormais enclin à tous les détours possibles. C’est qu’il ne voudrait pas que mon amie lui refuse ses cinq étoiles au moment d’évaluer son trajet, parce qu’il se sera trouvé dans l’impossibilité d’improviser. Le voici qui passe donc d’une aliénation à l’autre. De l’aliénation du programme, il est maintenant aux prises avec l’aliénation de son évaluation à venir. J’ai pitié de lui, lui promets que je convaincrai mon amie de lui donner ses cinq étoiles et lui dis de me déposer là, porte de Montreuil. Après mon départ, J. m’apprit qu’elle avait commencé de se sentir mal, avait demandé l’arrêt du véhicule et s’était mise à vomir sur le trottoir. Quant au chauffeur Uber, tandis que J. recrachait son champagne, il lui tenait les cheveux tout en suppliant pour ses cinq étoiles.

Le malaise que j’avais ressenti face à ce chauffeur débutant, je le vivais à nouveau l’autre jour en ouvrant un courriel. La veille, un jeune homme m’avait téléphoné que j’avais d’abord rembarré en prétextant une intense et sérieuse occupation professionnelle tandis que je rêvassais simplement en griffonnant un poème en terrasse. Il était demeuré d’une politesse et d’une douceur imperturbables pour me proposer des avantages significatifs quant à ma connexion Internet, lesquels, au lieu de me coûter, feraient même baisser le montant de ma facture. Comme j’acceptais, quelque peu amadoué, sa proposition, voilà qu’il se confondait ensuite en excuses pour m’avoir dérangé, au point que j’en restais quelque peu interdit, une interdiction qui, le lendemain, se mua en un certain effarement angoissé, lorsque je me rendais compte qu’il m’était proposé d’évaluer cette conversation de la veille. Allais-je donner ses « cinq étoiles » au pauvre employé ? Et voilà que déjeunant avec V., nous partageons la même surprise face au comportement du jeune serveur qui déborde d’une politesse exagérée, formatée, artificielle, et d’autant plus étonnante que nous ne nous trouvons, au fond, qu’au sein d’une modeste brasserie… L’impression me vient qu’il a été lui aussi mis au pas par la société du contrôle permanent, et je retrouve chez lui les mêmes inflexions que chez le chauffeur Uber ou le type au téléphone. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette époque intellectuellement grotesque que de refuser de noter les élèves pour qu’ils mesurent leur progression, mais d’évaluer en permanence des employés qui seront, eux, directement châtiés par le chômage de masse.

Cette « ubérisation » des rapports socio-économiques est tout à fait significative de ce qui travaille le fond des sociétés occidentales : la notion de confiance remplacée par celle de contrôle, le relief humain érodé au nom d’un formatage parfaitement lisse, la possibilité de rencontre évacuée par la cristallisation totale des rôles, d’où découle une grande fadeur générale a priori rassurante, a fortiori terrifiante, et que ne viendra surprendre que le forme inédite d’un nouvel attentat… De ne vouloir plus prendre le risque de tomber, parfois, après dix minutes d’attente, sur un taxi infâme, vous finirez entourés d’automates obséquieux. Et qui sait même si ces derniers ne se trouveront pas un jour en mesure de vous évaluer à leur tour ? Lors, ils vous contamineront. Et ce jour-là, vous regretterez de n’avoir pas su chanter à temps, à l’arrière des taxis, tout en pensant à Lili Brik et Vladimir Maïakovski : « Taxis, taxis über alles ! »

*Photo: Wiki commons.

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est journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaqueest journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaque
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