C’est, voyez-vous, une ambition déroutante, et pour certains Français choquante, dont tout ou presque est américain – les méthodes et les manières comme le vocabulaire. Une ambition, voyez-vous, qui a profondément modifié la façon de faire de la politique en France. Nicolas Sarkozy ? Vous avez dû avoir la berlue : je vous parle de Ségolène Royal, qui aura plus que quiconque américanisée notre vie politique.

Commençons par la façon dont elle s’est imposée comme candidate du Parti socialiste en 2007. Par des primaires. Des vraies. Ce processus de sélection a marqué un moment important, et peut-être sans retour, de l’évolution de la politique française. Les sondages, l’opinion, les militants ont pris le pas sur l’appareil et ses caciques. Est-ce bien, est-ce mal ? Chacun en jugera. Mais un fait semble désormais indiscutable : la seule différence qui persiste entre les démocrates et nos socialistes, en matière de désignation du candidat à la présidence, c’est qu’outre-Atlantique Hillary a perdu, alors qu’ici elle a gagné.

Allons plus loin. La campagne d’investiture puis, dans une large mesure, sa campagne officielle, ont campé Ségolène Royale en cousine d’Obama : même recours aux débats « participatifs », à la Toile, même mantra de la modernité – et même exploitation de la révolution identitaire : foin de programme, votez pour un métis, votez pour une femme, et tout, par nature, changera !

On a beaucoup – et avec un tact assez peu Grand Siècle – attaqué Nicolas Sarkozy sur sa façon d’utiliser sa vie privée. Mais qui, parmi les contempteurs de « l’Américain à passeport français », a seulement fait l’effort de se pencher sur le cas Royal ? La candidate, rappelons-le tout de même, organisa son passage au 20 heures de TF1 quelques instants après son accouchement, en direct depuis son lit de clinique. C’est elle, encore, qui reconnut de facto avoir copieusement menti aux électeurs, en avouant, le soir des élections législatives, que son couple, si souvent mis en avant, n’était plus qu’une fiction depuis longtemps. Qu’elle en avait joué et nous avait bernés. Las ! N’étant pas encore identifiée comme une américanouillarde[1. Je me permets de renvoyer au chapitre « Les Américanouillards » des Francophobes, Fayard.], Ségolène Royal ne se vit pas appliquer les règles de « la morale et de la transparence » politique américaine qu’avait à subir Sarkozy – « On déballe tout ? On publie une cover de l’amant ? On invente des sms ? Ce joggeur en t-shirt NYPD l’aura bien cherché ! »

Et puisque le style a tant compté dans le procès en américanisation de Sarkozy – de son look golden boy à sa démarche de cow-boy… – peut-être serait-il judicieux de regarder enfin, les yeux grands ouverts, le spectacle que nous offre Royal. De ses réunions « participatives » où la foule psalmodie à son hallucinant show de samedi dernier au Zénith, tout respire la communication télévangéliste chez celle qui touche les paralytiques, exige le drapeau aux fenêtres et a des visions mystiques propres à transformer les défaites en de « nouvelles victoires ». Je me garde bien de critiquer, je me borne à constater : en campagne, Ségolène Royal se situe quelque part entre Billy Graham et « Barack-star » Obama.

Dans le même registre, sa mue physique n’est pas moins frappante. Pour incarner la femme de pouvoir, elle avait deux options : à l’européenne, prendre du poil au pattes, nous la jouer limite hommasse – voyez Aubry, voyez Merkel. Pas glamour pour un cent (d’euro). Ou bien, et ce fut son choix, à l’américaine : incarner la femme absolue – forte et désirable. Vous avez deviné ? Louchez avec moi : Sarah Palin. Oui, Palin, ce « Barracuda » mâtiné de « Hockey Mom » – histoire de ne pas écrire : MILF[2. Comme il y a sans doute des enfants à table, je vous laisse « googoliser »…]. Au Zénith, arborant une tenue sexy, permanentée en Desesperate Housewife, épanouie et conquérante, Ségolène s’est également approprié ce modèle-là. Le plus étonnant, dans l’affaire, est que les médias nous montrent tout cela sans rien en dire. À la réflexion, est-ce si étonnant ?

Mais concluons. « A l’Américaine ! A l’Américaine ! » : le cri du facteur de Tati qui vous faisait rire au cinéma, vous inquiète davantage en matière électorale ? C’est votre droit. Mais il s’agit dès lors, pour les lecteurs du Monde Diplo comme pour les nostalgiques d’un certain style « français », d’être conséquents : en 2012, il leur faudra voter Nicolas Sarkozy.

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