Rue du quartier juif de Kazimierz, à Cracovie (Photo : Mycroyance - Flickr - cc)

Longtemps, les juifs n’eurent pas le choix. « C’est dur d’être juif » soupiraient-ils, en yiddish, mais leur appartenance au peuple juif était vécue comme une élection qui ne se refuse pas, et comme une vulnérabilité irrémédiable, en attendant le retour sur la Terre promise. Ce qui se passerait ce jour-là était totalement hors de propos.

Cela, c’était avant que les sociétés modernes leur offrent la possibilité de « s’émanciper ». Avant cela, tant qu’ils vivaient dans l’observance absolue de leur religion, tant qu’ils s’absorbaient dans l’étude de la Bible et de ses commentaires, tant qu’ils étaient enfermés dans de vrais ghettos, tant qu’ils se mariaient exclusivement entre eux, tant qu’ils étaient juifs à la fois par leur mère et par le nom de leur père, tant que leurs noms se transmettaient des ascendants défunts aux nouveaux-nés, la question juive ne concernait que les autres. Eux-mêmes n’avaient aucune raison de se demander : « C’est quoi exactement être juif ? » et  « En quoi le suis-je ? » Ils l’étaient, et ils n’étaient rien d’autre.

Mais quid de la judéité quand on est un Rosenzweig comme notre ami Luc, et son frère Thierry, l’auteur du livre qui vient de paraître sous le titre on ne peut plus sobre Les Rosenzweig ? En quoi sont-ils et comment restent-ils juifs, nos Rosenzweig qui sont, et qui se sentent complètement français, et même des Français juifs de Villeurbanne ?

Thierry et Luc n’ont pas été élevés dans la religion juive. Ils ont baigné comme tant d’autres rejetons de la même histoire (on ne peut pas parler de coreligionnaires) dans le communisme et l’internationalisme prolétarien. Ils ont une mère non juive, qui les a fait baptiser catholiques, et, pour parfaire ce tableau clinique, ils ont eu pour père ce Rolf Rosenzweig dont le livre écrit par Thierry nous apprend qu’il a « entretenu toute sa vie une relation compliquée de quasi négation de ses origines juives, qui prenait parfois des tournures franchement irrationnelles. Il niait parfois que Bertha (sa propre mère) fût juive, ou se persuadait que Löbl (son propre père) n’était pas son père. » Avec ce drôle de pedigree, que pouvaient faire Thierry et Luc, les Rosenzweig brothers, de leur nom de famille, et surtout de ce dont ce nom est le signe, comme on dit ?

« Est juif celui qui ne nie pas qu’il l’est, quand il l’est »

Freud lui-même, qui assumait pleinement sa judéité, reconnaissait qu’elle lui était aussi énigmatique qu’essentielle. Le livre Les Rosenzweig est la solution de l’énigme.

Il y a déjà quelques mois, l’énigme « Qu’est-ce qu’être juif ? » était abordée et résolue au théâtre dans la pièce de Jean-Claude Grumberg, L’être ou pas, dont le titre premier était Pour en finir avec la question juive. Jean-Claude Grumberg avançait du juif une définition éblouissante, et indiscutablement juive : « Est juif celui qui ne nie pas qu’il l’est, quand il l’est ».

En publiant Les Rosenzweig, c’est exactement ce qu’a fait Thierry, au nom des autres porteurs de son nom et de leurs associés. Il nie si peu qu’il l’est, alors qu’il l’est, qu’il en fait un livre, et que ce livre raconte l’histoire de sa famille, « une famille juive dans la tourmente de l’Histoire. »

Pour être et rester ce qu’ils sont, les juifs n’ont jamais rien fait d’autre que d’écrire le récit de leur histoire. La Bible qu’ils ont écrite et étudiée raconte l’histoire du peuple juif. C’est en cela qu’elle a été le noyau dur et même indestructible de leur identité. De nos jours, elle ne suffit pas. Avec l’émancipation et après la destruction des juifs d’Europe, le maintien de l’identité juive suppose la reprise du geste biblique : écrire son histoire dans un récit qui soit par lui-même constitutif de l’identité. C’est pourquoi tous ceux qui ressentent l’obligation de reconstituer et de raconter l’histoire singulière de leur famille juive, font bien plus que de remplir un devoir de mémoire  envers leurs disparus. Bien plus même que de transmettre cette histoire à leurs descendants : leurs récits poursuivent l’écriture de Bible et, comme elle, ils produisent l’identité juive. D’ailleurs le titre donné au récit, Les Rosenzweig, prouve que c’est le nom de famille, c’est-à-dire le signe porteur de la judéité dans les temps modernes, qui en est le motif principal.

C’est annoncé dans la première ligne de l’avant-propos : « L’histoire dont il sera question ici est celle de la branche Rosenzweig de notre famille. » La branche d’un nom qui se traduit par branche de rosier. Tout est dans le nom, au point que le livre pourrait porter en sous-titre Le nom de la rose en branche.

Certes, le récit commence en amont : il débute par l’évocation extrêmement vivante et illustrée de Kazimierz, le faubourg de Cracovie en Pologne où se situait le ghetto juif dans lequel les aïeux des Rosenzweig ont vécu pendant au moins 150 ans, c’est-à-dire bien avant de recevoir ce nom. Il commence précisément à la date du recensement organisé par l’empire austro- hongrois qui vient d’annexer la Galicie, une province de la Pologne du Sud. En 1795, une loi fait obligation à tout citoyen de prendre un nom de famille durable. Cette décision sera appliquée en 1805 à l’aïeul de Thierry et Luc, jusque-là nommé Becalel fils de Hillel. C’est lui qui négociera et obtiendra le nom de Rosenzweig, rameau de rose, dont ses descendants sont si fiers parce qu’il est poétique et révélateur d’une situation socialement enviable du premier porteur de cette branche.

Si ce livre pouvait être lu par des gens qui fantasment sur les juifs

Après l’évocation de la vie des ancêtres en Pologne, le récit suit l’histoire de deux personnes porteuses du nom : Löbl, le grand-père et son fils Rolf, le père de Luc (l’aîné) et de Thierry. Nous apprenons d’abord tout ce que Thierry a pu savoir de l’enfance de Löbl en Pologne, qu’il quitte à l’âge de 12 ans, envoyé par ses parents dans de la famille à Vienne, qu’il quitte à 16 ans pour Berlin et Munich. On apprend qu’au moment de la première guerre mondiale, il a été enrôlé et envoyé sur le front russe, fait prisonnier par les Russes, s’évade et rejoint Berlin en solitaire en allant dit-il « de synagogue en synagogue ». Un peu après, le livre nous fait assister à la révolution spartakiste, dont Löbl et son épouse Bertha sont les spectateurs apeurés, ce n’est pas moi qui irait le leur reprocher, dans ce centre de Berlin où les bolchéviques de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg s’opposent par les armes à la droite et aux sociaux-démocrates de Noske. Entre temps, leur fils Rolf est né, et il sera bientôt politiquement très engagé, puisqu’il participe à l’âge de 12 ans et demi à une manifestation pour la défense de Sacco et Vanzetti.

En lisant la façon dont Thierry dépeint son grand-père et son père, on est frappé par son regard d’observateur objectif, un peu distancié, sans complaisance ni critique. Dans ce récit, tout est fiable. Toute affirmation est dûment authentifiée, les lacunes sont reconnues, et les témoignages des proches soumis à une critique formulée de façon plaisante sur un ton pince-sans-rire. L’histoire est narrée sans aucun pathos, sans effets dramatiques. Ces Rosenzweig sont des juifs comme il y en a tant d’autres, sans réussite sociale extraordinaire ni destin particulièrement tragique.

Mais l’histoire d’un juif errant de 17 ans et demi ne s’arrête pas là. Nous suivons ensuite Rolf qui passe de Berlin à Lyon en 1933, une bonne année pour changer d’air. Le récit de sa vie en France avant, pendant et après la guerre restitue à la perfection un passé plus récent, marqué par un engagement dans le communisme, dans l’armée française, dans la Résistance. Un engament semblable à celui de nombreux juifs polonais qui ne mesuraient pas toujours ce que leur engagement devait à leur judéité.

Au travers de l’histoire de ce nom juif, le lecteur aura vécu la grande histoire tourmentée des juifs depuis la Pologne jusqu’à l’Autriche, l’Allemagne et la France. Le récit qui en est fait satisfait à toutes les exigences de l’historiographie la plus scrupuleuse. Le regard du fils et du petit-fils est si lucide et distancié qu’il se met à la place du lecteur, n’appelant jamais son grand père Löbl et son père Rolf autrement que par leurs prénom, comme le ferait un enquêteur étranger à la famille.

Si ce livre pouvait être lu par des gens qui fantasment sur les juifs, dans un sens ou dans l’autre, il désarmerait leurs préjugés. Le meilleur remède à l’antisémitisme serait évidemment que les juifs non exceptionnels se fassent connaître tels qu’ils sont dans la vie. Mais ce livre ne s’adresse pas d’abord à eux. Il est à recommander à tous ceux que la question juive continue d’intriguer, qu’ils en soient ou pas. À ceux qui se demandent ce que les juifs sont, ce qu’ils ont de spécial, quel est leur rapport particulier à l’argent, au travail, à la culture, au sexe, à la religion et à la politique. En suivant ce récit intelligemment centré sur deux personnes, le lecteur passera de l’autre côté du miroir. Les Rosenzweig, c’est une opération portes ouvertes sur la vie des juifs vue de l’intérieur.

André Senik, époux Rozencwajg…

 

Les Rosenzweig, 1720-1952, Thierry Rosenzweig, Jacques André Editeur, 184 pages, 18 euros.

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André Sénik
André Sénik, professeur agrégé de philosophie.
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