« On commence par dire qu’il y a des sous-livres et après, on dit qu’il y a des sous-hommes. Le snobisme littéraire est une plaie aussi néfaste que l’illettrisme. » Ce sont les mots du lieutenant de police Agatha Crispies, présidente du plus grand club de lecture de New York, Colorado. Cette phrase présente suffisamment de bizarreries pour tenir en haleine un lecteur distrait pendant plus de trois cent pages. Notre ambition ne va pas jusque là. Mais à la lecture du discours de Crispies, transformée le temps d’un chapitre en leader moderne de la diversité culturelle contre ceux qui brûlent les livres, les discriminent, les rangent sans les lire, ceux qui tuent les hommes au nom d’un livre et empêchent les femmes d’en écrire, on sent le vécu, comme disent les jeunes. Sur le fil, mais toujours dans le ton, elle prononce comme une allocution à la tribune des Nations Unies un verre de Coca-Cola à la main. Son principal ennemi, dans cette tirade ? Une petite phrase, que l’auteur n’a pas fini d’entendre à propos de ses livres : « Ce n’est pas de la grande littérature mais… c’est sympa, c’est drôle, c’est amusant, c’est mieux que rien, rayez la mention inutile. »

Romain Puértolas signe son quatrième roman, un polar délirant autour d’une policière qui s’ennuie et rêve d’avoir enfin un cadavre sur les bras, une parodie des États-Unis, de leurs contradictions, entre culture afro et nostalgiques du Ku Klux Klan, consommation de donuts au chocolat, hyperconnexion, criminalité et préjugés : Tout un été sans Facebook, dont l’héroïne est obèse, noire, flic, croqueuse d’hommes, de calories, fantaisiste, tête-en-l’air, et passionnée de lecture.
Ce livre-là, sans s’écarter du droit chemin, est plus personnel que les précédents. Le romancier se permet des incises politiques, des évocations plus graves, sur la mort (« tous les gens malheureux devraient assister à une autopsie »), sur la condition d’écrivain et les nombreux suicides qui en résultent, sur le génie, sur la complexité parfois difficile à admettre de l’esprit humain.

Un roman hilarant abordant des sujets graves

Si les romans de Puértolas n’étaient pas immédiatement étiquetés « littérature sympa mais … », on pourrait sans hésiter qualifier ce dernier roman de fresque : l’Amérique profonde, symbolisée par un village où le Wi-Fi ne passe pas, peuplé de cent cinquante habitants, dont deux noirs et un homme transgenre. On parle d’un vrai problème, celui de faire aimer la littérature aux classes populaires, qui ont tendance à s’en sentir exclues. On tourne en dérision le désœuvrement des fonctionnaires dans une description délicieuse de la vie du commissariat de New York, Colorado, divisé en clubs de fléchettes, de pêche, de tricot et de lecture … On croise dans une cabane isolée un certain John Dickers, écrivain suisse incognito, qui peine à faire comprendre aux locaux que les Suisses, contrairement aux Français et à l’instar des Belges, ne mangent pas de grenouilles. On aborde de vrais sujets, pour n’en citer qu’un : la place des femmes, engagées dans la police à partir de 1910, pour faire profiter les forces de l’ordre de leur œil de ménagère inimitable et de leurs talents de psychologues maternantes. On fait frôler le ridicule, sans culpabilité obligée, à la violence, la délinquance, au racisme, au crime, à la pauvreté, au sexisme ; rien ni personne n’est à l’abri du ridicule, quel bonheur de se l’entendre rappeler !

Pour résumer et ne pas dévoiler la fin, qui vaut autant le détour que les meilleures enquêtes d’Hercule Poirot, Tout un été sans Facebook est un roman ultra-moderne mais saupoudré d’histoire littéraire et culturelle, un roman hilarant sur des sujets graves, et grave sur des détails légers, un roman entraînant, pensé, écrit, de la littérature, enfin, que faut-il de plus ?

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.