Tombe d'Ezra Pound, Venise. Photo: Nicolas Janneau.

Ezra Pound s’éteint à Venise à la Toussaint 1972. Les obsèques du poète américain sont célébrées le 3 novembre dans la plus stricte intimité. Dominique de Roux, inlassable promoteur de l’œuvre de Pound, fait partie des rares invités à la cérémonie. Il en tire six mois plus tard un texte superbe, méditation sur l’exil, la mort (qui hante toute son œuvre), et la « poésie des cimes », « celle qui arrache au monde ». Le gravier des vies perdues est un dernier salut aux géants de la littérature du XXe siècle, à une certaine civilisation.

Cantos pisans

De Roux, qui a fondé au début des années 1960 les Cahiers de l’Herne, émouvante entreprise de guérilla éditoriale, devenue légendaire, aura célébré dix ans durant l’insoumission, celle de Bernanos et de Céline, de Gombrowicz, Jouve, de Gaulle, et Pound.

L’aristocrate charentais rencontre le poète yankee pour la première fois en 1963, à Rapallo. De Roux lui consacre au milieu des années 1960 deux numéros de ses cahiers de l’Herne, et organise la traduction des fameux Cantos Pisans  et de L’ABC de la Lecture, confiée au poète et photographe Denis Roche, et faisant toujours autorité.

Elaborés en prison, à la fin du « Ventennio fascista », que Pound aura glorifié à sa manière, en intervenant sur les ondes de Radio Rome durant la guerre, avant de se voir enfermé près de treize années (!) dans un établissement psychiatrique (on sacrifie toujours plus facilement les poètes et les écrivains que les industriels et argentiers des collaborations), les  Cantos Pisans  constituent le plus lumineux morceau de l’Odyssée moderne composée par le poète et le fin lettré tout au long de sa vie.

D’Hemingway à Mussolini

Pound : l’homme par qui tous les scandales arrivèrent. Défenseur et promoteur de Joyce, T.S. Eliot, Hemingway et… Mussolini, qu’il désignait comme « le Boss ». Pourfendeur de l’usure et du système monétaire (« L’usure, ce cancer du monde dont le bistouri du fascisme peut l’extirper de la vie des nations », dit-il). Pour qui le dégoût constituait un sentiment tout à fait valable. Pound, muet comme une carpe (« Le silence m’a choisi ») depuis son retour en Italie à la fin des années cinquante, se partageant entre Rapallo et Venise, persuadé de s’être trompé sur tout.

Cette poésie du fragment, de l’éclatement inspira De Roux dans la composition de ses propres livres : l’étonnant Maison Jaune, voulu comme un livre total, le terrible  Immédiatement  et, même, le  Livre nègre , manuscrit resté inachevé…

«Pas de poésie sans grand exil»

Vers l’île de San Michele, glisse la gondole funéraire. Pound s’est éclipsé « dans le flou général » d’une époque où l’imposture triomphe. Venise : cimetière des éléphants. San Michele : cimetière des géants. L’éternité de Pound sera veillée par les chats. Sa sépulture voisine avec celle de Diaghilev, toujours décorée par des chaussons de petites ballerines. Sur la tombe de Pound, une simple fleur.  Un Grand Timonier nage dans des eaux vertes saturées de flore aquatique. Ciel sérénissime en blanc de Chine. Souvenir : Pound jetant, avec rage, un bouquet de roses qu’on lui tend dans un canal de San Gregorio. « Titano della poesia » annonce la plaque commémorative apposée à l’entrée de la petite maison, calle Querini, proche du Zaterre, que Pound occupa à la fin de sa vie avec sa compagne, la musicienne Olga Rudge.

« Pas de poésie sans grand exil », proclame Dominique de Roux, qui convoque Dante ou Virgile dans ce  Gravier des vies perdues. Les glorieux ainés ont tiré chacun leur tour  leur révérence. On ne peut que constater la « fin de tout », « l’humain perdu ».

En cette fin d’année 1972, Dominique de Roux se voit lui aussi contraint à l’exil. Congédié par l’édition parisienne quelques mois plus tôt, à la sortie de son incandescent pamphlet Immédiatement , bientôt dépossédé de ses Cahiers de l’Herne, le jeune condottiere va repartir de zéro.

Dominique de Roux en Angola

Exil au sens figuré d’abord, Exil(H) plus exactement, titre de la revue qu’il lance à l’automne 1973, projet réunissant une fois de plus des écrivains « exclus de la horde », hommage à la propre revue lancée en son temps par l’aîné Ezra.

Exil au sens propre, surtout : Dominique de Roux a découvert au printemps 1971 le Portugal et ses colonies africaines. Sérénissime, Portugal post salazariste : extrêmes occidents, maritimes, fatigués.

En 1974, De Roux sera le seul journaliste présent à Lisbonne au moment de la Révolution des Œillets. Le 25 avril débouchant pour lui sur la chienlit,  l’écrivain prend la tangente, et se jette, à corps et cœurs perdus, dans la diagonale des fous du grand échiquier africain. Rêvant de gaullisme planétaire, de troisième voie, de mise à sac des quartiers généraux de Wahinsgton et Moscou, une nouvelle aventure s’ouvre à lui sur le continent noir : la défense de la cause nationaliste angolaise de Jonas Savimbi et de son Unita.

De Roux devient ambassadeur itinérant de l’organisation, seul mouvement indépendantiste angolais non aligné sur Moscou ou Washington.  Il tirera de son épopée lusitanienne son magnifique « Cinquième Empire », qui devait ouvrir une trilogie romanesque africaine. Mais, à 42 ans, le cœur en miettes, Dominique de Roux parvient au bout de son chemin.

Un chemin semé du gravier de la vie pleine, aventureuse, poétique.  Inspirante.  Et pas perdue pour tout le monde.

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Ancien journaliste de L'Equipe
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