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Rock around my mind

« T’écoutes quoi comme musique ? » J’ai toujours un mal fou à répondre à cette question simple et mille fois posée ; immanquablement, je cherche mes genres, mes styles, mes groupes, ça se bouscule dans mes neurones. Là-haut, ça s’agite comme Jerry Lee, ça hurle comme Screamin Jay, tout ce petit monde y va de son émoi, et moi, et moi, comme écrivait Lanzmann. Pas Claude, Jacques. Claude aussi ? Ah bon !

Trop de mémoire morte et trop peu de mémoire vive. Une baston digne d’un concert punk à la Mutualité qui aurait des skins pour service d’ordre secoue ma matière grise et, dans la pagaille, les gros s’en sortent quand les petits sont oubliés. Je cite  Bach mais j’oublie Scarlatti, je pense à Elvis mais pas à Wanda Jackson, je n’oublie jamais Springsteen mais Lou Reed une fois sur deux.[access capability=”lire_inedits”]  Jean-Sébastien, le King et le Boss s’imposent, laissant dans l’ombre une foule de sans-grade qui ne me reviennent pas, même ici à l’écrit.
À moins d’entreprendre un travail encyclopédique dédié à tous ces « héros oubliés du rock’n’roll »[1. « Qu’on le considère comme de l’art ou comme du commerce, son histoire − pleine de fric et d’innocence, de mauvais goût et de flamboyance, de ridicule et de sublime ( pour ne rien dire du sexe, de la violence et des costumes de soie rose ) − n’est rien d’autre que le reflet déformé du rêve américain dans le miroir de Luna Park. » Nick Tosches, Héros oubliés du rock’n’roll, New York, 1990, traduction Allia, 2000, préface de Samuel Beckett.] et, du reste, je ne leur rendrais pas justice. D’ailleurs, qui se soucie de justice au pays des Cadillac roses et des Rolls blanches ? Les amateurs de protest song ? Depuis Mozart et Salieri, tout le monde s’en fout et ne pense qu’à « avoir du bon temps en secouant et en balançant ». Je m’en réjouis, mais ce n’est pas le sujet de ce papier qui n’est pas une chanson de Bashung écrite par Bergman et qui, donc, doit répondre de façon claire et précise à la question posée. Qu’est-ce que j’écoute comme musique ? Procédons par élimination. Commençons par évoquer ce qui me sort par les oreilles.

Comme Desproges au Printemps de Bourges, je conchie assez largement et je discrimine volontiers, mais qu’est-ce que l’exercice du goût sinon une méticuleuse et scrupuleuse discrimination ? Je ne supporte pas la musique industrielle, mais je n’aime que celle qui est née dans les pays industrialisés. Cela exclut le Tiers-monde culturellement pur, vous m’en voyez désolé, mais j’ai beaucoup de mal avec ce qui vient d’Asie, d’Arabie ou d’Afrique. Qu’elles soient jaunes, basanées ou carrément noires, je reste fermé à ces musiques qui n’ont pas la chance d’avoir rencontré l’Occident. Quand les « musiciens du monde » répètent le même air depuis des millénaires, marchant dans les pas de leurs aînés sans dévier d’un pouce et sans le moindre progrès, je m’ennuie. Ce n’est pas de leur faute, j’en conviens, ils ne savent ni lire ni écrire le solfège et, après tout, s’ils sont heureux en tapant sur des bambous, grand bien leur fasse, mais vous comprendrez pourquoi je laisse les Touaregs qui gratouillent et les Maliens qui bafouillent[2. Ces dernières années, on a pu voir Tinariwen et Amadou et Mariam, se produire à Paris-Plage à l’invitation des Inrocks.] aux esprits ouverts des Inrocks qui peuvent toujours les emmener avec eux en vacances à Paris Plages si ça leur chante. D’ailleurs, c’est ce qu’ils font.
Je ne suis pas aussi sourd à la musique du Tiers-monde qui a rencontré le monde. En Amérique latine et dans les Caraïbes, le métissage des influences africaines, amérindiennes et européennes a créé la salsa, le tango, la samba et la bossa-nova, le reggae et le ska, le merengue et le calypso, le boléro et la rumba… Et le cha-cha-cha ! Mais quand j’entends du zouk, je sors mes boules Quies.
En jazz, je n’aime pratiquement rien à part les génériques des films de Woody Allen, quand la clarinette vient s’enrouler autour du cœur et le berce langoureusement, et « The man with the horn » de Miles Davis, qu’on écoutait en boucle en traversant le Sahara en 504 en 1983. Je ne l’ai pas réécouté depuis, car j’ai perdu de vue le copain, la voiture vendue à un nabab togolais marchandeur et ventru, et le disque qui était une cassette. Mais je n’ai pas oublié le son de ce cuivre en fusion qui collait tellement bien aux paysages lunaires du Mali que nous abordions par la face nord et dans un état critique après des jours de sable chaud, d’abus de marocain et de manque de baise. Mais ceci mis à part, le jazz m’ennuie et, quand je vois des types battre avec des balais en prenant des airs détachés, j’ai des envies de hachoir façon AC/DC. Voici donc ce que je n’écoute pas.

J’en viens à ce que j’écoute. J’aime cette musique qui a résisté aux siècles et qu’on appelle communément classique, (sauf mon copain maçon qui appelait ça de la « musique subventionnée ») même si elle est tout aussi baroque, (avant, ça me gonfle), classique, romantique ou moderne jusqu’au début du XXe (après, ça me stresse). Mais parmi celles qui ont traversé les âges, je discrimine et je choisis entre les musiques savantes et les autres. Weiss ou Prokofiev, Offenbach ou Chopin, Gershwin ou Fauré m’enchantent toujours, mais la bourrée des santons, les polyphonies corses ou le bagad de mormoil’plouc, ça va cinq minutes. Je n’aime pas davantage la musique du monde que celle de ses innombrables trous. Mais là aussi, il y a des exceptions : j’échangerais sans regrets deux barils de concerto d’Aranjuez et une caisse de boléro de Ravel contre une simple ballade des Pogues.

J’écoute aussi de la country. Peut-être parce que je préfère l’Amérique du port d’arme et de la peine de mort au moment de l’arrestation à celle des traders et du mariage gay ou trans-lesbien. Mais même si je regarde  Dolly Parton sans faiblir et si Kenny Rogers a ses entrées dans mon autoradio, j’écoute plutôt la musique des Blancs qui, dans les années 1950, à Memphis ou ailleurs, a rencontré celle des Noirs. J’opine du chef et je tape du pied à l’écoute des Shaggy Dogs ou des Bellrays, mais je m’ennuie comme un rat mort à un festival western pendant la danse en ligne. D’ailleurs je n’y vais que pour pouvoir mettre mon chapeau ou quand on peut y rencontrer Chuck Norris.

Mon truc, c’est le rock’n’roll. Mais là non plus, je n’aime pas tout, là aussi, je discrimine. Je laisse celui qui fait vendre des perfectos dans le catalogue de La Redoute ou des lunettes à la télé à ceux qui prennent U2 pour un groupe de rock. J’abandonne le cérébral, l’éthéré, le subversif ou le politisé, celui qui se la joue révolutionnaire ou qui quête pour les bonnes œuvres, aux artistes et aux publicitaires, aux fans de David Bowie ou d’Andy Warhol. Je l’aime plutôt quand il ramone, mais je m’arrête avant le trash metal, le viking metal, le death metal ou le brutal death metal. Je le préfère quand il sait rester simple : « It’s only rock’n’roll but i like it ! » chantaient les Stones. Celui qui me fait rouler « all night long » ou presque pour voir un concert n’a pas complètement oublié Bill Haley ou Amos MilburnChuck Berry ou Bo Diddley, le Killer ou le King. Mais surtout, il a su rester à sa place : au-dessous de la ceinture. Depuis la rencontre entre le hillbilly boogie (le « boogie des péquenots ») et le rockin’rythm’n’blues (la musique noire qui secoue), variantes les plus secouées de leurs genres, un Big Bang a engendré une galaxie de vétérans et de descendants qui nourrissent sans relâche la chaudière infernale, gloires mondiales ou locales, étoile éteintes qui brillent encore, mortes ou vives, adulées ou exhumées passionnément par des fans monomaniaques. Depuis 1956, on annonce sa mort et, en effet, il est moribond quand Elvis fait trop de cinéma ou quand on l’expose à la Cité de la Musique, mais je le vois régulièrement ressuscité quand des petits jeunes tombés de la dernière pluie branchent leurs guitares, balancent la purée et laissent les amateurs de tous âges sur le cul.

Qu’est-ce qui rend ce truc aussi increvable et toujours excitant ? J’en écoute depuis qu’à l’âge de douze ans, l’intro de guitare dans « Drive my car » des Beatles est venue me chatouiller le bas-ventre. Depuis, la voix de velours de Ricky Nelson sur une rythmique qui claque, ce claquement syncopé sur la sale guitare des Stooges, la cymbale obsédante dans « I can tell » par Dr Feelgood ou le boogie lancé à toutes vapeurs par la locomotive Motörhead me plongent dans un climat érotique remuant. C’est à ça que je reconnais le rock.
Le rock and roll secoue les poitrines et balance les fesses quand il sait garder quelque chose de ce truc, quand il reste fidèle aux promesses de ses origines : quand il parle encore de sexe. La « musique du diable », comme les filles chez Little Richard ou Chuck Berry, est, depuis sa naissance, portée sur la chose et, heureusement, ses adorateurs ne l’oublient pas. D’ailleurs, toutes les musiques populaires vivantes ne célèbrent que ce va-et-vient sauvage. Le funk, c’est le fuck et le rap, c’est le viol . Le rock’n’roll, c’est la baise, et les soutifs de la beatlemania ou le coup de pelvis d’Elvis en sont les révélations. Partout où ça secoue et où ça balance, partout où ça déménage, la bête qui pulse dans nos entrailles pousse les uns à cogner sur des fûts, à branler des manches et à se déhancher tantôt en gémissant, tantôt en hurlant, et en faisant les deux pour les plus habités, et les autres à faire corps devant les amplis pour faire monter la température.
Le reste, c’est pour les blaireaux. Elvis et son pelvis provoquent toujours plus d’émoi que les chorégraphies laborieuses des Pussycat Dolls ou de Justin Bieber, le folk n’a jamais provoqué la moindre érection, même quand Joan Baez, et le rock FM bande mou, de Chicago [3. Chicago : le groupe de permanentés en pattes d’eph’ marchands de slow, pas le creuset du blues…] à la côte Ouest. Tous les genres dérivés qui ont perdu de vue cet essentiel ont fini avec le public qu’ils méritaient. La cold wave, c’est plutôt un truc de métrosexuel, non ?

Voilà, j’ai essayé de répondre à la question. Maintenant, chacun peut écouter ce qu’il veut, même Camille. Après tout, on n’est pas obligé d’avoir tout le temps envie de sexe. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit.[/access]

* Photo :  badgreeb RECORDS

Juillet-août 2012 . N°49 50

Article extrait du Magazine Causeur


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Cyril Bennasar, anarcho-réactionnaire, est menuisier. Il est également écrivain. Son dernier livre est sorti en février 2021 : "L'arnaque antiraciste expliquée à ma soeur, réponse à Rokhaya Diallo" aux Éditions Mordicus.

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