Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721407_000024.

La votation suisse du 5 juin sur le revenu de base inconditionnel (le RBI) me laisse indécis, hésitant. Faut-il voter pour ou contre cette initiative ? Avant de trancher, il convient de reconnaître que je suis écartelé, divisé, le siège d’envies multiples et contradictoires. Au lieu d’évacuer ces contradictions, assumons-les sous la forme d’un petit dialogue, d’une expérience de pensée (qui tient provisoirement à l’écart la question de la faisabilité du projet).

Moi : Tout d’abord, partons d’un constat. Nous sommes les héritiers d’une très longue histoire. Sous la férule du froid, de la faim et des maladies, nos lointains ancêtres ont fabriqué des outils, maîtrisé le feu, inventé la roue, développé l’agriculture. Plus près de nous, la peste et le choléra ont été éradiqués. Quant à l’accélération des inventions du siècle dernier, elle donne le vertige…

Bref, beaucoup de sueurs, de larmes et de matière grise ont permis de produire une richesse inouïe. Et nous sommes tous des héritiers vernis. Les heureux rentiers de l’inventivité humaine. Depuis la nuit des temps, les humains vivent dans la peur et il serait temps qu’ils se dotent d’Etats qui leurs fournissent une sécurité de base : de la nourriture, un toit, des soins, de la culture. Sans contrepartie. Le RBI répond à ce besoin légitime sur fond d’un chômage incompressible voué à augmenter.

Lui : Pauvre idéaliste. Tu crois qu’on peut prélever une rente sur la masse de la richesse accumulée par l’humanité ? Mais on ne verse pas un revenu en puisant dans  un stock. Un revenu provient toujours d’un flux d’activité. Seul le travail crée de la valeur économique, laquelle peut être ensuite redistribuée.
Déjà, Keynes aspirait à « euthanasier les rentiers », les héritiers oisifs d’une caste parasite. Et toi, tu voudrais généraliser ce fléau ! Tu aspires à étendre à tous ces privilèges contraires au dynamisme économique et à la vitalité des sociétés. Tes considérations sur l’histoire masquent des motivations plus troubles. Sur le modèle de Peter Sloterdijk, livrons-nous à un petit exercice d’exégèse psychopolitique.

L’idée d’un revenu de base flatte le nourrisson en toi, entérine le glissement vers une société matriarcale. Vivre bien au chaud, manger, dormir, s’épanouir grâce à de riches stimulations, sans exigences de réciprocité, cela a un nom : l’amour maternel inconditionnel. Tu demandes à l’Etat qu’il soit une mère suffisamment bonne et le RBI est ton Rêve de Biberon Illimité. Mais « le monde n’est pas une nurserie », disait Freud.

Moi : Tu défigures mon propos. De toute manière, la majorité des gens continuera à travailler, moi le premier. Quant à ceux qui se contenteront d’un revenu si modeste, ils devront vivre dans l’esprit des sages de l’Antiquité : avec simplicité, modération et frugalité. Lucrèce et Épicure trouveraient que 2500.- par mois conviendrait, car
quelques olives, des amis et un jardin public suffisaient à leur bonheur. À l’instar de la liberté, le RBI fait peur, terrorise. Et la majorité lui préférera les contraintes du salariat.

Quant au nourrisson, à l’avidité immature, excuse-moi, je l’observe plutôt du côté des modèles qui nous sont offerts en exemple. Des « golden boys », des stars et des sportifs surpayés. Le système n’est-il pas tendu vers un toujours plus, de l’illimité source de malheur ? Rappelle-toi l’une des scènes finales du Sens de la vie, le film des Monty Python, où un homme, du volume d’une baleine, mange, mange, mange, puis explose ! Et aujourd’hui où certains profits sont délirants, où il y a trop de tout : trop de monde, d’objets, de bruits, de pollutions, d’informations, je vote Épicure !

Lui : Bien joué, l’actualité semble te donner raison. Mais n’oublie pas que les rentes que tu proposes dépendent entièrement de ce système. Et on ne mord pas la main de celui qui nous nourrit. Avec le RBI, tu désamorces toutes critiques possibles. En outre, ce qui me dérange dans ta conception, c’est qu’elle pèche par optimisme. Elle transpire les bons sentiments, mais oublie que la peur et la lutte sont de puissants stimulants. À la dialectique du maître et de l’esclave comme moteur de l’Histoire, tu opposes le règne du pantouflard… Et crois-tu vraiment qu’une partie de la société laborieuse consente à entretenir l’autre ?

Moi : Un des premiers défenseurs du RBI est un spécialiste néerlandais de médecine sociale. Ce médecin est confronté majoritairement à deux types de patients : ceux que l’excès de travail rendent malades et les chômeurs que l’absence de travail empoisonne. Les hyperactifs menacés de burn-out et les hypoactifs laminés par le  manque de reconnaissance et la culpabilité. Pour lui, le revenu de base permet de rééquilibrer ces situations absurdes. Il constitue une technique souple et intelligente du partage de l’emploi. Il facilite la réduction volontaire du temps de travail ou l’interruption de carrière au moment où les salariés le désirent.

Lui : Et qui consentira à faire les métiers ingrats, salissants et pénibles ?

Moi : La réponse se trouve dans le tout premier plaidoyer pour un revenu de base, rédigé par Joseph Charlier, en 1848. Il faut, explique Charlier, que les entreprises acceptent de rehausser massivement les salaires des acteurs de terrain. De ceux qui travaillent à la chaîne, les mains dans le cambouis. Aux dépens des cols blancs dont l’activité valorisante est beaucoup moins éprouvante. Personnellement, cela ne me choquerait guère.

C’est en outre difficile à admettre, mais il est totalement illusoire de penser que notre salaire correspond à notre mérite. Pour le prix Nobel d’économie Herbert Simon, seul 10% de notre revenu est le reflet de nos efforts, le reste est un « cadeau » du passé, des savoir-faire accumulés et des progrès technologiques.

Lui : Tu reviens là-dessus !

Moi : Oui, parce que c’est vrai…

Lui : Admettons. Cela dit, ce qui me dérange dans le RBI, c’est son côté : la même chose pour tous, pas de différence, tous pareils. J’y flaire un petit parfum totalitaire qui me rebute. Je préfère un système imparfait, qui fait du sur-mesure, au cas par cas, quitte à mobiliser beaucoup d’assistants sociaux. Bref, je me méfie des grandes solutions collectives.

Moi : L’assurance vieillesse aussi s’applique à tous. Et elle était considérée en son temps par beaucoup comme une utopie délirante. Et aujourd’hui, qui aimerait faire machine arrière ? Concernant le RBI, il est vrai qu’il s’agit aussi d’un pari. Avec une part de risque, comme dans tous paris. Et en cas de oui, ce n’est qu’après-coup qu’on pourra juger si les Suisses ont fait preuve d’une audace visionnaire ou d’une naïveté pathétique.

Quoi qu’il en soit, chacun sent aussi que le système actuel est en bout de course. Dans ce contexte, nous tâtonnons dans le noir et cherchons des issues, aspirons à inventer des solutions jamais explorées. Cette initiative en est une.

Cela dit, quittant ce terrain spéculatif, c’est la question du financement concret du RBI qui ne me convainc pas. C’est pourquoi je voterai non à cette initiative, dont je reconnais la valeur.

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