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PMA pour toutes: l’interdiction de l’Interdit

PMA pour toutes: l’interdiction de l’Interdit
Gay pride de Paris, juin 2014. SIPA. 00687139_000016

Pour le psychanalyste Daniel Pendanx, lecteur de Pierre Legendre, la déconstruction du droit civil sur les questions familiales fait sauter le verrou juridique majeur de l’Interdit.


Il n’y aurait pas à se préoccuper plus avant de cette affaire de « la PMA pour toutes » nous dit Jérôme Leroy dans son récent texte « La PMA, pourquoi pas ? », concluant son propos de cette aimable formule de « deux femmes qui s’aiment et veulent faire un enfant » –expression aussi lénifiante quant à « l’amour » supposé qu’absurde dans son « faire un enfant ». Ah, elles « s’aiment », et « veulent faire un enfant », et sûrement ainsi, pourquoi pas, « manger le diable » (Baudelaire) !

Je pensais Jérôme Leroy, dont j’apprécie si souvent les articles, moins tenu au nouvel empire (égalitariste) du Bien. Serait-il donc aussi peu averti de l’économie subjective de cette affaire – de la « course à l’innocence » qui s’y engage – que les tenants les plus radicaux de la déconstruction illimitée ?

Effacer l’œdipe ?

Il est vrai qu’il n’est pas le seul, il existe même des psychanalystes pour prétendre effacer l’œdipe. Et ce n’est pas d’aujourd’hui qu’au prétexte de ladite « mort du père » ou de la « fin du patriarcat », certains laissent « entendre que la psychanalyse, d’une certaine façon, nous libère de la loi. Grand espoir ! Je sais bien en effet que c’est sous ce registre que quelque chose d’un épinglage libertaire se rattacherait à la psychanalyse. Je pense à vrai dire – et c’est tout le sens de ce que j’appelle l’envers de la psychanalyse – qu’il n’en est rien. » Un « envers » dont Lacan dira en 1969 dans ce même propos qu’il a « à voir, et au plus haut point, avec la façon dont le droit structure le réel », soit au bout du compte avec la façon dont le droit vaut comme verrou de l’institution de l’animal parlant.

Mais comment aborder en rigueur, sans moraline, à distance des conformismes de tous bords, cette affaire de la PMA, simple suite du mariage pour tous, cerise sur le gâteau ? Je ne vois pas qu’on le puisse sans saisir en quoi, en regard du jeu du désir (dimension inconsciente comprise), la mise à mal des digues du droit civil sur le nom et le mariage a fait sauter un verrou juridique majeur de l’Interdit, ouvrant les vannes d’une régression généralisée, avec son lot de sacrifiés et la production d’immatures en série.

Droit civil et désir, un lien méconnu

Il est bien difficile de faire entendre combien « le mariage pour tous » ou « la PMA pour toutes » sont une faute contre l’esprit, contre la logique et la transgression, une faute contre la liberté elle-même du sujet et, plus encore, contre la justice généalogique. Tenter de faire résonner en quoi – a contrario des idées spontanées communes du progressisme et du libéralisme – la légitimation du familialisme gay participe d’une perversion culturelle généralisée de la représentation fondatrice mère/père (lourde de conséquences fâcheuses) demeure une gageure.

Dans notre tradition, l’institution du mariage, avec son fameux « carré noir » des interdictions à mariage, était bien la clef de voûte de cette représentation des fondements, véritable support symbolique de l’élaboration de la différence des sexes et des générations. Voilà ce dont la plupart n’ont rien voulu savoir à l’occasion du mariage pour tous : le fait qu’en regard de l’économie « meurtrière » du fantasme qui gouverne le fond de l’être  – cette « autre scène » d’un désir inconscient qui ne connaît pas la contradiction, pour lequel tout est possible –, le droit civil n’a pas vocation à réguler les comportements ou à imposer je ne sais quel modèle de vie familiale, mais bien vocation (symbolique) à garantir pour tous une fiction fondatrice crédible, celle d’un couple mère/père conforme à la Nécessité, à la Raison.

La confusion familiale et institutionnelle des figures parentales

La critique de la déraison politique impliquée dans la déconstruction juridique en cours, telle qu’ici je la soutiens, se trouve dégagée de toute visée normalisatrice « réactionnaire ». Défendre le noyau structural normatif dont le droit est comptable n’est pas en soi vouloir imposer au sujet un « ordre sexuel » ou telle ou telle orthodoxie subjective sexuelle, familialiste.

Vieux praticien de la protection administrative et judiciaire de l’enfance, j’ai été bien placé pour relever combien la confusion familiale et institutionnelle des figures parentales accentue la casse subjective et pousse à des pratiques d’assistance éducative sans rigueur. Pour brouiller les conditions culturelles générales de l’identification sexuée, le mouvement en cours fait et fera que d’aucuns dans les familles, et à coup sûr dans les milieux les plus fragilisés, devront payer le prix pour que d’autres continuent à vivre en toute « innocence » narcissique ! Dans la « vie quotidienne », il n’y a pas que de l’injustice sociale, il y a aussi beaucoup, et peut-être de plus en plus, d’injustice généalogique, avec à la clef tous les laissés-pour-compte de la Raison.

La difficile intégration de la culture musulmane

Une autre chose me paraît certaine : ce n’est pas avec cette désintégration-là des montages et repères fondamentaux de la subjectivation que l’on intégrera ceux venus d’autres cultures, et particulièrement de la culture musulmane. Comprendrons-nous alors notre responsabilité dans le fait que ceux-là se tournent de plus en plus vers un mode (fondamentaliste) inversé vers leur propre tradition, avec les risques associés d’affrontements duels ?

Nombre d’intellectuels progressistes et libéraux, comme le Comité national d’éthique, sont en panne face à cette déconstruction sans limites, car ils ont depuis trop longtemps méconnu, ainsi que l’a rabâché dans le désert Pierre Legendre – dont l’apport reste circonscrit –, la fonction symbolique du droit civil. Soit le fait que les montages princeps sur le mariage et la filiation avaient, pour tous – non mariés y compris bien sûr –, vocation à soutenir une triangulation qui est, comme toute clinique digne de ce nom l’éclaire, la condition même de la dialectique (du fantasme et de l’Interdit) qui préside, à l’intérieur de chacun, au procès subjectif, infini, de la différenciation de soi et de l’autre.

Septembre 2017 - #49

Article extrait du Magazine Causeur


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