Dans le jargon de la SFIO de Guy Mollet, puis du PS de François Mitterrand, on désignait sous le nom de « fédération des Bouches-du-Nord » le bloc formé au sein du parti par les deux plus puissantes fédérations socialistes du pays, celle des Bouches-du-Rhône et celle du département du Nord. Jusqu’à une époque très récente, ces deux fédérations pesaient, bon an, mal an, 40% des mandats lors des congrès du parti. Cette puissance avait des causes  historiques et sociologiques : dans le Nord (et son annexe le Pas-de-Calais), la gauche s’appuyait un mouvement ouvrier puissant et organisé autour des mineurs et des sidérurgistes. Autour de Marseille, les socialistes avaient recueilli, en 1945, l’héritage de radicaux-socialistes anticléricaux déconsidérés par leur compromission avec le régime de Vichy.

En dépit de leur éloignement géographique et de leurs traditions culturelles fort différentes, ces deux régions  présentaient des traits politiques communs : une faiblesse structurelle de la droite empêchant l’alternance, et une concurrence féroce, à gauche, entre les socialistes et les communistes. Autre similitude : la présence à la tête de la gauche non communiste de patrons  incontestés, tenant solidement les rênes de la « fédé » pendant des décennies, jusqu’à leur décès ou leur retraite volontaire : Gaston Defferre de 1945 à 1986 à Marseille, Augustin Laurent, puis Pierre Mauroy à Lille de 1945 à 2001.

Ces dirigeants ont construit un « système », dont le clientélisme politique était une composante majeure, devenant d’autant plus importante que la désindustrialisation et le chômage rendaient nombre de familles dépendantes, pour leur survie, de l’attribution d’un emploi public ou semi-public, d’un logement bon marché par les élus locaux. Ainsi, à Marseille, la municipalité était devenue au fil des ans le premier employeur de la ville, et dans le Nord et le Pas de Calais, les bureaux des potentats locaux du PS étaient le passage obligé pour obtenir des secours de tous ordres.

Après la mort ou le retrait des grands patrons, le système a lentement glissé vers un système où leurs héritiers ont pratiqué un clientélisme effréné pour se maintenir au pouvoir, en n’oubliant pas, pour certains, de se servir largement au passage. Des « affaires » en série, structurelles et non individuelles comme l’affaire Cahuzac, ont marqué l’histoire récente de la vie politique nordique et méridionale. Jacques Mellick, Jean-Pierre Kucheida, Gérard Dallongeville sont passés, dans le Nord et le Pas de Calais, de la rubrique politique à la rubrique judiciaire de La Voix du Nord, comme ceux de Jean-Noël Guérini et Sylvie Andrieux dans La Provence. Tout cela était connu de longue date à Solferino, mais les luttes internes au sein du PS avaient garanti, jusqu’en 2008 et le fameux duel Aubry-Royal pour la direction du parti, une relative impunité aux patrons proto-mafieux des «  Bouches-du-Nord ». Les hommes de main de Guérini bourraient les urnes en faveur de Ségolène, alors que les petits barons du Nord-Pas-de-Calais faisaient de même pour Martine. Pendant ce temps-là, le FN prospérait sur le fumier politique produit par cette dégénérescence de ce qui fut un grand parti.

C’est pourquoi l’élimination totale de la gauche des conseils régionaux du Nord-Picardie et de PACA n’est pas pour déplaire à François Hollande et Manuel Valls. Elle vient, après les défaites cuisantes aux dernières municipales et départementales, d’assécher totalement le marigot où les derniers crocodiles socialistes pouvaient évoluer en maîtres. Les affaires de clientélisme crapuleux se concentrent désormais sur les Hauts-de-Seine, du côté de Levallois-Perret et Courbevoie, et elles plombent la droite. Accessoirement, la défaite cuisante du candidat de Martine Aubry, le très honorable Pierre de Saintignon, sonne le glas définitif des ambitions nationales de la fille de Jacques Delors. Celle de Claude Bartolone en Ile-de-France marginalise, pour l’instant, le président de l’Assemblée nationale, qui aurait du mal à faire entendre sa petite musique gauchisante et communautariste dans le débat de l’élection présidentielle de 2017. La voie est donc ouverte à une révolution culturelle au sein du PS, menée par Hollande, Valls et Macron, menant le parti sur une ligne sociale-libérale, la seule susceptible d’éviter la déroute en 2017, et le spectre d’un duel Marine le Pen – Nicolas Sarkozy (ou un autre) au deuxième tour de la présidentielle. Cette ligne sera d’autant moins contestée qu’elle sera recouverte par le seul enjeu apparent de cette élection : qui est le mieux placé pour battre Marine Le Pen ?

*Photo : AP21694824_000004.

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