Les images de la mort d’un immigré marocain, appréhendé par la police à Bologne alors qu’il errait et frappait sur des portes de garage dans la rue, secouent l’Italie. La gauche dénonce des violences policières, la droite se divise sur l’intensité du soutien à apporter aux forces de l’ordre. Le maire de gauche de la ville Matteo Lepore est placé sous protection
Le 19 juillet, vers midi, un homme meurt au cours d’une interpellation dans le quartier populaire du Pilastro, à Bologne. Il s’appelait Abderrahim Fakir. Marocain âgé de quarante-deux ans, il était installé en Italie depuis de nombreuses années. Il venait d’être signalé par le voisinage pour des comportements jugés menaçants. La scène est filmée par un voisin. En 24 heures, elle devient « virale » sur Internet, comme on dit désormais. On y distingue un homme plaqué au sol, la face aspergée de gaz lacrymogène, qui appelle à l’aide, devant des témoins et secouristes passifs, avant de cesser de bouger. Le décès est constaté à 12 h 53, une heure après le premier appel à la police.
Passivité des secours, indifférence à la détresse de la personne interpellée, méthodes musclées… la vidéo paraît accablante et rappelle déjà les affaires récentes des décès de Nahel à Nanterre (92), de George Floyd à Minneapolis ou même d’Henry Nowak en Grande-Bretagne. Avec, comme pour les deux premiers, une polémique sur le passé judicaire de la victime.
Le parquet a depuis ouvert une procédure pour homicide involontaire. Elle concerne les secouristes et les agents, lesquels font aussi l’objet d’investigations administratives et disciplinaires. À ce stade, ils ne sont pas mis en examen. Mais l’affaire déchaîne vite les passions chez nos voisins. Les réseaux s’enflamment, la famille prend la parole. La gauche locale tente de jouer sa partition. Le maire de Bologne, du Parti démocrate, Matteo Lepore, appelle à un rassemblement « pacifique et civique » le lundi 20 juillet en plein centre-ville. Plusieurs centaines de personnes font le déplacement, avec en guise de décoration des fumigènes rouges, des slogans antifascistes et des banderoles dénonçant l’État « policier, raciste et assassin ». Pudique, voire euphémistique, le journal Le Monde regrette qu’un rassemblement « civique » ait été occulté sur les écrans « par des faits divers survenus en marge » ; soit une bande de jeunes qui se seraient écartés du cortège pour violenter les forces de l’ordre et le mobilier urbain. Les chiffres de policiers blessés varient selon les sources et les syndicats de 56 à 80 : la préfecture parle de 64 agents atteints.
Le cortège, les fumigènes et le surmoi de la vieille gauche
Violences policières contre violences de rue… que choisir ? La gauche italienne paraît embarrassée dans ses réactions. La cheffe de file du Parti démocrate, Elly Schlein, condamne les violences de rue, mais rappelle aussitôt que lorsqu’un homme meurt au cours d’une interpellation, « l’État faillit » : manière de renvoyer la responsabilité morale vers les institutions tout en prenant ses distances avec les incendiaires. Giuseppe Conte, l’ancien Premier ministre et leader du Mouvement Cinq Étoiles, lui, vole au secours du maire de Bologne, Matteo Lepore, qu’il crédite d’avoir contenu des débordements autrement plus graves ; façon d’avouer que des éléments modérés occupent la rue pour éviter de la laisser à la violence. Plus intéressante est peut-être la voix de Luciano Violante, ancien président de la Chambre des députés, vieille figure de la gauche institutionnelle, qui absout M. Lepore des débordements de sa propre manifestation mais invite son propre camp à regarder avec lucidité les problèmes de sécurité et de criminalité dans certains quartiers. Il faut davantage de policiers, dit-il, et mieux formés. Des déclarations qui illustrent les fidélités contradictoires d’une gauche italienne partagée entre la martyrologie des victimes réelles ou supposées des forces de l’ordre (sur laquelle elle est tentée de plaquer les idéaux antifascistes) et la défense des habitants les plus modestes de ces quartiers, vulnérables aux violences.
Droites de cour et droites de rue
À droite, chacun joue sa partition dans une mécanique assez subtile de la coalition au pouvoir. Giorgia Meloni s’est gardée des emballements, réclamant que toute la lumière soit faite, exigeant que les responsabilités éventuelles soient établies « sans complaisance » mais « avec la plus grande rigueur », sans préjuger des conclusions du ministère de la Justice. Même prudence chez Forza Italia, héritier du berlusconisme et devenu le pôle libéral et modéré de la majorité, qui appelle surtout à « attendre l’autopsie » et « les conclusions des magistrats ». Le ministre de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, rappelle quant à lui un principe simple : les policiers aussi bénéficient de la présomption d’innocence, et l’on ne saurait transformer chaque enquête en procès public des forces de l’ordre. Son message est simple : défense de l’autorité de l’État, de la crédibilité de ses institutions judiciaires et dénonciation des violences de rue.
Cette retenue gouvernementale contraste sans doute avec la liberté de ton d’une partie de la majorité, moins tenue par les exigences de l’exercice du pouvoir. Galeazzo Bignami, président du groupe Fratelli d’Italia à la Chambre, n’a pas attendu les conclusions de l’enquête pour juger l’intervention « professionnelle » et « adaptée ». Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et chef de la Ligue, est allé plus loin encore en affichant sa solidarité avec les deux policiers et en reprenant le mot d’ordre devenu viral : « Giù le mani dalla polizia » (« Bas les pattes devant la police »). Depuis des années, le chef de la Ligue s’efforce de faire émerger un véritable droit politique à l’autodéfense; il l’avait déjà démontré en soutenant publiquement Mario Roggero, ce bijoutier piémontais de 72 ans lourdement condamné après avoir abattu deux cambrioleurs qui prenaient la fuite… Plus à droite encore, Roberto Vannacci choisit une toute autre partition : l’ancien officier, dont le parti « Futuro Nazionale » entend concurrencer la majorité aux prochaines élections législatives et siège au Parlement européen aux côtés de Sarah Knafo dans le groupe Europe des Nations souveraines, refuse d’entrer dans les subtilités judiciaires : « La véritable violence est à gauche », affirme-t-il.
Nous avons donc une droite de cour, tenue à une certaine inhibition, et une droite de rue qui parle d’autodéfense. Le subtil jeu du parlementarisme italien est habitué à ce pas de deux entre partenaires de coalition : les uns jouant la responsabilité, les autres aiguillonnant la radicalité. Lorsque Matteo Salvini et la Ligue avaient intégré le gouvernement Draghi, Fratelli d’Italia dénonçait en bloc le personnel politique et profitait de son statut d’opposant pour dépasser son concurrent par la droite. Aujourd’hui, les rôles s’inversent.
Il était une fois Bologne la rouge…
Cette affaire n’intervient pas n’importe où. Le lieu du drame est tout un symbole. Bologne demeure l’un des grands sanctuaires historiques de la gauche italienne. Ancienne « Bologne rouge », laboratoire du communisme municipal, cité universitaire, foyer de l’antifascisme et des mobilisations étudiantes, elle est encore volontiers présentée comme la capitale de la résistance au gouvernement de Giorgia Meloni. Pourtant, le quartier du Pilastro, où M. Fakir a trouvé la mort, raconte, lui, une autre histoire. Construit dans les années 1960 pour accueillir les migrants venus des campagnes et du Mezzogiorno vers les régions industrielles du Nord, il est devenu l’un des principaux quartiers de l’immigration récente, notamment nord-africaine. Deux Bologne se font face : d’un côté, le centre historique, dominé par la très ancienne université et sa prestigieuse faculté de droit, bastion d’une gauche bourgeoise, cultivée et institutionnelle ; de l’autre, une périphérie marquée par le communautarisme, la violence, et qui sert par ses « martyrs » de territoire mythologique à la rue et à la gauche radicale.
Une Camorra du Nord ?
Le grand public connaît volontiers la Camorra napolitaine, la Mafia calabraise ou la Cosa Nostra en Sicile. Mais le Nord de l’Italie change… Il découvre aujourd’hui avec ses banlieues une autre géographie de l’Italie contemporaine. Depuis une quinzaine d’années, Milan et ses quartiers de San Siro, les banlieues lombardes, Turin, Brescia ou, désormais, Bologne constituent de nouveaux territoires imaginaires de la trap et de la drill italiennes. Comme dans les cités françaises, ces quartiers abritent des personnages qui deviennent des symboles. Les rappeurs y cultivent une esthétique de l’hyperviolence, du gangstérisme, que beaucoup pratiquent. On peut y échanger des tirs en pleine rue, accumuler les condamnations pénales et évoquer fixement dans ses textes la pauvreté, le trafic, les armes, la prison, la loyauté ou les affrontements avec la police. Des éléments typiques de la culture rap, mais en Italie comme en France, les liens de certains artistes avec le grand banditisme, tout comme leur biographie judiciaire, valent certificat d’authenticité qui garantit leur réussite commerciale. Les salles sont pleines, les disques se vendent… Certains de ces artistes au CV délinquant chargé sont des icônes générationnelles. Un ancien texte du rappeur aux millions de vues, « Baby Gang » – d’ailleurs incarcéré au moment où nous écrivons – ressurgit ainsi sur les réseaux sociaux : « On me traite de délinquant ; toujours mieux que d’être agent. » Une formule qui résume le renversement symbolique : le policier devient une figure suspecte, le hors-la-loi est presque immédiatement transformé en figure exemplaire. Les symboles et martyrs des « violences policières » semblent appelés à vivre bien au-delà de l’enquête.
Nous avons pris l’habitude d’importer d’Amérique ses séries, ses universités, ses débats sur la race, son vocabulaire militant ; nous importons désormais ses martyrs. À peine Abderrahim Fakir est-il mort que surgit déjà l’expression de « George Floyd italien ». La comparaison s’impose d’abord par la force des images : un homme immobilisé au sol, ventre contre terre, qui appelle à l’aide avant de s’éteindre sous le regard de policiers et de secouristes. Le maire de Bologne lui-même, Matteo Lepore, invoque George Floyd en assurant que l’Italie ne veut pas connaître de victimes semblables, bien qu’il ait été contredit par le ministre de la Justice, qui a rappelé que la doctrine d’emploi de la force et des armes n’était pas la même aux États-Unis qu’en Italie. Et en effet, George Floyd est mort après de longues minutes de compression exercée sur son cou par Derek Chauvin ; la responsabilité pénale du policier a été établie à l’issue d’un procès, sur la base d’expertises contradictoires et d’un débat judiciaire complet. À Bologne, rien de tel pour l’instant. Les causes médicales précises du décès, le rôle exact des techniques d’interpellation, celui des secouristes, les éventuelles pathologies préexistantes demeurent en cours d’examen. Les images sont troublantes ; elles ne constituent pas encore un verdict.
« Nous sommes la France »
« Nous sommes maintenant comme la France », se désolent certains influenceurs de la droite radicale italienne qui observaient avec une ironie condescendante les émeutes de 2023 à Nanterre. Alors, plutôt que son George Floyd, l’Italie aura-t-elle désormais son Nahel Merzouk ? La comparaison tient moins aux circonstances du décès (un tir contre une interpellation) qu’à la popularisation du drame : diffusion immédiate d’une vidéo, identification martyrologique de la victime, biographie judiciaire de la victime, embarras gouvernementaux, mobilisation des quartiers, flirt de la gauche radicale avec la violence urbaine, esthétisation de la violence et des affrontements avec la police. La droite accuse la gauche d’avoir laissé faire, voire d’avoir suscité les troubles ; la gauche répond que l’État a failli au respect du droit.
L’Italie vient de découvrir qu’elle partage désormais avec la France bien davantage qu’une frontière alpine. Elle partage une même guerre culturelle avec ces vidéos en forme de verdict, ces « martyrs », ces peurs et tous leurs sous-produits culturels.




