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La posture et l’archive

Mosquée de Paris : le centenaire très sélectif Chems-eddine Hafiz


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L'avocat Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée, photographié le 17 juillet dernier © Michel Euler/AP/SIPA

Lors du centenaire de la Grande Mosquée de Paris, le récit historique sélectif et le discours malin du recteur, le Franco-Algérien Chems-eddine Hafiz, sont problématiques. Explications.


Le 15 juillet 2026, sous ce « beau ciel de l’Île-de-France » que Lyautey invoquait déjà un siècle plus tôt, la Grande Mosquée de Paris (GMP) a célébré ses cent ans d’existence. L’événement, en apparence simple, était en réalité bien plus qu’un anniversaire. Il avait tout d’une opération de mise en scène : une manière d’ordonner la mémoire, de distribuer les rôles et de fixer une lecture de l’histoire de l’édifice en écartant, discrètement, ce qui pourrait contester la centralité de la GMP. Le centenaire n’a rien inventé et n’a rien menti au sens strict : il a opéré un tri sélectif dans ce qui s’apparente à un exercice orwellien de haute voltige. Et c’est précisément dans l’art de choisir, ce que l’on nomme, ce que l’on tait, ce que l’on généralise, ce que l’on déplace, ce que l’on dilue, que se lit la stratégie du recteur Chems-eddine Hafiz.

Liturgie d’un anniversaire…d’État

Il faut d’abord regarder la scène de ce 15 juillet : la cérémonie dure près de trois heures et s’ouvre par la plantation d’un olivier, geste œcuménique offert aux caméras. Autour de l’arbre se pressent le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, la ministre Aurore Bergé, le préfet de police Patrice Faure, le maire de Paris Emmanuel Grégoire, Valérie Pécresse pour la Région, Florence Berthout pour le cinquième arrondissement.

M. Nuñez y annonce une stratégie nationale contre les actes antireligieux ; M. Hafiz y déclare célébrer « la consécration d’une relation fraternelle entre les musulmans de France et la République ». Rien, dans cette chorégraphie, ne relève de la pompe spectaculaire. Tout relève de la saturation institutionnelle.

C’est là que le centenaire prend sa véritable dimension politique. Il ne s’agit pas seulement de commémorer un monument. Il s’agit de consolider une position centrale, tant acclamée par le recteur. À travers cette cérémonie, la GMP signifie qu’elle n’est pas un interlocuteur, mais l’interlocuteur privilégié de la République, et, par glissement, l’interlocuteur supposé naturel de l’ensemble des musulmans de France.

À cette liturgie protocolaire répond une production symbolique dense, patiemment déployée depuis janvier 2026 : un timbre commémoratif tiré à six cent mille exemplaires par La Poste, une médaille de la Monnaie de Paris, un livre d’histoire dirigé par le recteur Hafiz lui-même, des expositions, un concours de calligraphie, une couverture de presse préparée de longue main.

Pris séparément, chacun de ces objets peut sembler anodin. Ensemble, ils dessinent autre chose : la construction patiente d’une « nouvelle » mémoire officielle et la réécriture de l’histoire d’un édifice de l’islam de France. Le centenaire ne sert plus seulement à rappeler une histoire. Il sert à l’enregistrer dans les supports de prestige, à la planter dans les entrailles de la terre, à la graver dans le papier, le métal, les archives et les symboles de la nation. Le centenaire devient alors moins un anniversaire qu’un investissement symbolique, presque une assurance-vie institutionnelle.

Ingénierie de l’émotion

Il faut nommer ce qui fait tenir ce récit. Le recteur Hafiz ne défend pas seulement une thèse historique : il installe une atmosphère. Et cette atmosphère repose sur quelques ressorts très puissants :

D’abord, la lumière et la continuité : les banderoles en anglais « 100 years of light, a century of history, spirituality and dialogue » et l’évocation de l’appel à la prière comme « miracle » quotidien déplacent le regard du terrain historique vers le terrain sensible. On ne discute plus des sources, on reçoit une impression d’évidence.

Ensuite, la fraternité et le voisinage : la proximité de Notre-Dame, citée par Lyautey dès 1922, « une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses », et une histoire, méconnue ou faiblement documentée, d’un Ssi Kaddour Ben Ghabrit, premier recteur de la GMP, qui aurait sauvé des juifs sous l’Occupation, produisent une émotion morale : celle d’une institution accueillante, protectrice. La fonction du dispositif est de rendre l’institution, et par association son recteur, aimables au point qu’on n’en interroge plus l’histoire.

Enfin, la consécration nationale : le rêve, énoncé publiquement par le recteur, de voir Ssi Kaddour Ben Ghabrit entrer au Panthéon, convoque l’émotion la plus sacrée de la République et vise à inscrire la GMP dans l’éternel roman républicain des grandes figures et des grands gestes. C’est une manière de dire : cette histoire est désormais une affaire de nation.

Que ces émotions soient légitimes ne change rien à leur fonction. Toute institution met en scène du sentiment ; la question n’est pas là. Elle est dans l’exclusivité que le recteur revendique sur la production de l’émotion licite autour de l’islam en France. Il ne veut pas seulement raconter l’histoire de la mosquée : il veut être le seul autorisé à faire ressentir ce qu’elle signifie. C’est en cela qu’il y a manipulation, non parce que l’émotion serait fausse, mais parce qu’elle est instrumentalisée pour désarmer l’examen et interdire les récits concurrents. L’émotion, ici, n’éclaire pas les faits : elle dispense, voire dissuade, de les vérifier.

Grammaire d’un récit sélectif

Le narratif de M. Hafiz repose sur un lexique sélectif et hiérarchisé. Quatre formules en constituent l’ossature : la mosquée serait née d’une « dette d’honneur » de la République ; elle rendrait hommage aux « soldats musulmans » tombés pour la France ; elle serait l’œuvre d’« artisans venus du Maghreb » ; elle appartiendrait désormais au « patrimoine commun de la nation ».

Ce lexique procède du même mouvement : nationaliser et généraliser. La « dette » est républicaine. Les soldats sont « musulmans », jamais marocains, algériens ou tunisiens… Les artisans viennent d’un « Maghreb » indistinct, jamais de Fès ou de Meknès. Et le monument est un patrimoine « de la nation », c’est-à-dire d’une nation française qui l’aurait, seule, voulu et fait. Le problème n’est pas qu’un récit tente de donner une cohérence à un passé complexe. Le problème est qu’il simplifie au point d’effacer ce qui dérange. On ne nie pas frontalement le Maroc. On le rend invisible en l’intégrant, par une mécanique langagière généralisante, dans une catégorie trop large pour être parlante.

Or, l’histoire de la Grande Mosquée de Paris est plus précise que cela. La Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam, structure porteuse du projet, fut créée en 1917 par un Dahir (Décret Royal) du Sultan Moulay Youssef, promulgué au Palais royal de Rabat. Ce choix juridique n’était pas neutre : il rattachait le futur édifice au régime du Waqf, en faisait un bien de mainmorte inaliénable placé sous l’égide d’une fondation pieuse marocaine.

Sur le plan financier, les faits sont tout aussi parlants. Au 10 janvier 1922, la contribution marocaine (souscriptions publiques et dotations du royaume) atteint 3.838.000 francs, soit plus de 45% de l’actif global du chantier, évalué à 8.436.500 francs. L’apport de l’État français, lui, s’élève à 500.000 francs. Le cœur économique du projet était donc marocain, même si le récit commémoratif tend à le présenter comme une initiative essentiellement française.

Le reste va dans le même sens. Le Sultan Moulay Youssef offre personnellement cinquante-quatre tapis de haute manufacture pour la salle de prière. En 1926, il se rend à Paris avec un cortège d’oulémas et de grands pachas. Des centaines de Maâlems (maîtres-artisans) venus de Fès et de Meknès, sous la direction du Maâlem Moulay Driss et du maître mosaïste Al-Hajj Mohammed Ben Al-Mehdi, façonnent l’édifice pendant plus de trois ans. Les zelliges arrivent de Casablanca par caisses entières. L’épigraphie est confiée au cheikh Ahmed Skirej. L’orientation du mihrab est déterminée par l’astronome de Fès Ben Sayah. Et la première Khutba (prêche) du vendredi est prononcée par ce même Ahmed Skirej.

Autrement dit, la Grande Mosquée de Paris est, dans sa matière même, profondément marocaine. Son architecture renvoie à la Médersa Bou Inania et à la Qarawiyyin de Fès. Pourtant, dans le récit officiel, cette filiation est souvent réduite à une formule vague : « artisans venus du Maghreb », « style hispano-mauresque ». La précision disparaît, et avec elle une part essentielle du sens historique.

Deux détails suffisent à le montrer. Le minaret, dans le billet du recteur, est dit inspiré de la Zitouna de Tunis, alors qu’il reprend en réalité le profil et l’ornementation de la tour Hassan de Rabat. Le porche, quant à lui, reproduit les grandes portes des villes impériales marocaines, notamment Meknès. Là encore, le glissement est discret, mais significatif : là où les faits disent le Maroc, le récit préfère une référence plus floue, plus commode, plus neutralisée.

Même la « dette de sang » est traitée de la même manière. M. Hafiz, comme certains médias, avance le chiffre de cent mille soldats musulmans morts pour la France. Les travaux historiques sont plus prudents. On parle plutôt d’environ 280.000 combattants de confession musulmane mobilisés, avec des estimations de pertes qui varient selon les périmètres retenus. Le point n’est pas ici de minimiser le sacrifice de ces soldats. Il est de noter qu’un chiffre élevé, répété sans discussion, produit un effet moral puissant et rend le récit plus difficile, pour ne pas dire honteux, à contester.

OPA sur l’islam de France

Le centenaire est un levier idéal, parce qu’il permet d’articuler, en une seule séquence, tous les instruments de la centralité. La visibilité d’État, d’abord, dont on a dit la fonction adoubante. La production symbolique, ensuite (le timbre, la médaille, le livre dirigé par le recteur), qui inscrit l’institution dans la mémoire longue de la nation. Les fonctions régaliennes du culte, surtout : la formation des imams à travers l’Institut Al-Ghazali, la certification halal, la participation au Forum de l’islam de France (FORIF), le guide de mille pages censé concilier pratique musulmane et République. Chaque brique consolide une même prétention : être l’interface unique entre l’État et les musulmans de France.

Cette stratégie prospère sur un vide. Le Conseil français du culte musulman est déclaré « mort » par Gerald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur ; le FORIF n’est qu’une plateforme de dialogue étatique, sans légitimité représentative. Dans ce désert institutionnel, la Mosquée de Paris n’a pas besoin de gagner une élection : il lui suffit d’occuper l’espace et de le tenir. Le centenaire lui offre, alors, l’occasion parfaite de se poser en héritière et en gardienne, d’où le geste, hautement significatif, de réclamer la panthéonisation de Ssi Kaddour Ben Ghabrit.

Faire entrer le premier recteur au Panthéon, c’est arrimer la filiation de l’institution au récit national le plus sacré qui soit et se donner à soi-même une profondeur d’un siècle. Hafiz ne se présente pas comme un responsable cultuel parmi d’autres ; il se présente comme le dépositaire d’un legs, l’héritier légitime d’un testament : incarner, seul, la « voix tranquille d’un islam apaisé, de raison et de dignité ».

Complaisance de certains médias

C’est ici que la responsabilité se déplace, car le récit du recteur ne s’imposerait pas sans le relais docile d’une certaine presse. L’article du Parisien du 15 juillet en offre le cas d’école. On y lit que la mosquée est un « lieu de culte voulu par l’État français », qu’elle rend hommage aux « 100 000 Français de confession musulmane morts » durant la Grande Guerre, que le bâtiment fut « imaginé par l’architecte Maurice Tranchant de Lunel ». Le décor est loué : « zelliges multicolores », mais jamais rapporté à leur provenance ; le Sultan Moulay Youssef n’est pas nommé ; la Société des Habous n’apparaît pas. Le récit du recteur y devient le récit tout court : acquis, exclusif, authentique. Nulle investigation, nul recours aux archives (pourtant accessibles à Nantes comme au Quai d’Orsay) et nul contradicteur convoqué.

Il faut toutefois nuancer. Le même article laisse parfois affleurer, sans les problématiser, des éléments de vérité historique, notamment lorsqu’il décrit le porche et le minaret comme ancrés dans le patrimoine architectural marocain. Le journaliste voit, mais il n’en tire pas toutes les conséquences. C’est toute la différence entre décrire et enquêter.

Le problème n’est donc pas une falsification frontale. Il est plus insidieux : une forme de transcription complaisante, qui donne au discours institutionnel la force tranquille d’un constat. À ce jeu-là, la presse ne ment pas. Elle valide. Et un récit validé par un tiers réputé neutre devient bien plus puissant qu’un argument simplement répété par son auteur.

Récit entier comme acte de salubrité historique

L’histoire de la Grande Mosquée de Paris est réelle, complexe, hybride et coloniale. C’est un projet d’État français pensé après 1918 dans le cadre d’une France qui voulait se penser comme puissance musulmane. C’est aussi, dans son développement institutionnel, une histoire longtemps marquée par des recompositions et des rapports de force, notamment autour de la gestion algérienne devenue dominante à partir de la fin des années 1950.

Cela n’enlève rien à la légitimité actuelle des musulmans de France à s’approprier cette mosquée comme un bien de mémoire et de présence. Et cela ne contredit pas davantage l’idée qu’aucun État étranger ne devrait régenter l’islam de France. Mais cette position ne dispense pas de la vérité historique. On peut refuser une tutelle étrangère sans effacer le rôle fondateur du Maroc dans la naissance du monument. Les deux choses ne sont pas incompatibles.

C’est même là que se joue la différence entre autonomie et réécriture. Reconnaître le dahir de 1917, le financement chérifien majoritaire, les Maâlems de Fès, les tapis offerts par Moulay Youssef et l’empreinte marocaine de l’architecture…tout cela n’oblige en rien à remettre la mosquée sous une autorité extérieure. Cela oblige simplement à raconter les faits avec justesse.

Taire ces faits est un choix. Et ce choix sert un intérêt identifiable : la centralité d’une institution et l’autorité d’un homme. Là où l’argument de M. Hafiz peut être recevable (nul État étranger ne doit régenter l’islam de France), sa pratique le trahit : car en effaçant le Maroc, il ne neutralise pas une tutelle, il en consolide une autre, la sienne, lui qui, sans états d’âme d’ailleurs, dispose d’un budget conséquent alloué par Alger et dit recevoir sa feuille de route directement du président Tebboune !

Le centenaire de la Grande Mosquée de Paris n’a pas falsifié l’histoire ; il l’a mise en récit, et tout récit est une sélection. Mais cette sélection, conçue par un homme, relayée sans examen par des médias, avalisée par la présence physique de l’État, produit ce que l’affirmation seule ne produit jamais : un effet de vérité. Toute l’habileté est là, non dans le faux, mais dans le cadrage ; non dans le mensonge, mais dans le choix de ce qui mérite d’être dit.

Restituer la mémoire de l’édifice n’est ni un caprice diplomatique ni une revanche. C’est pourquoi la question n’est pas seulement historique. Elle est aussi civique. Car une communauté ne grandit pas en effaçant ses origines, mais en les assumant avec précision. Le second siècle de la Grande Mosquée de Paris se jouera moins dans les fastes d’une commémoration que dans la capacité des musulmans de France à écrire eux-mêmes leur histoire, entière, avec ses pages lumineuses et ses côtés obscurs, sans la confier à ceux qui ont intérêt à la simplifier ou à y opérer des tris sélectifs.



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Docteur en science politique - Observateur du fait religieux musulman

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