À mesure qu’on la presse, l’olive noire finit par dégorger son huile de lumière. C’est à peu près ce qu’il se passe avec les catholiques depuis quelques années. Comme ils n’avaient pas la cote et ne surfaient pas sur la beat génération, l’opinion s’est demandé s’il ne fallait pas les pendre tout de bon. Comme ils n’ingurgitaient pas assez de pilules et ne consommaient des préservatifs qu’à de lointains intervalles (fêtes d’anniversaires essentiellement), le bon sens les désapprouva. Ils ne proposaient pas non plus de Vatican-Plage. Motif suffisant pour les traîner sur la place publique et, à force de répéter l’action plusieurs fois, ils ont fini par l’aimer, la place publique. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la politisation des catholiques. Et nous y voici, l’huile dorée se répand, et fraye même sur le service public. Et même au milieu du conseil de surveillance du Monde. L’exemple récent : la grogne de Pierre Bergé. En cause, un éditorial du directeur de publication du magazine La Vie, dont l’octogénaire est malgré lui actionnaire : Le Monde ayant racheté le groupe Publication de la Vie Catholique en 2003. Jean-Pierre Denis, l’homme visé,  a condamné  à plusieurs reprises dans ses éditos  le mariage homosexuel, « une mauvaise loi » selon lui sur le « fond » et « la forme». Et donc Bergé maugrée. On le comprend. C’est que les catholiques se sont politisés. Dans le jargon politico-médiatique, on dit surtout qu’ils se « droitisent ». Mais, autre nouveauté plus subtile, les catholiques se « droitisent »…par la gauche. Preuve en est, la tendance du magazine La Vie, reconnu pour sa fidélité à son infidélité pontificale, à sa minauderie  historique quant aux dogmes de la droite. Et cela ne date pas de l’an 0 du Barjotisme.
Tout commence le 23 septembre 2010 : dans le Figaro Littéraire, Fabrice Hadjadj, intellectuel catholique, recense un livre peu commun : « Pourquoi le christianisme fait scandale ? ». Le sous-titre ose : « Éloge d’une contre-culture ». Qui dit cela ? Qui prétend que, aussi fort que les libertaires de Mai ; aussi décalés que les fêtards de Woodstock, le christianisme est la véritable nouvelle contre-culture ? Rien de moins que Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie depuis 2006. Ce même hebdomadaire qui se voulait l’héritier du « christianisme enfoui ». Ce même journal qui, le 31 décembre 1977, s’appelait encore la Vie Catholique et concluait définitivement le lendemain un pacte avec la sainte sécularisation, s’amputant de son adjectif, s’encanaillant du même coup avec les prêtres ouvriers et le bienheureureux Karl Marx. Or voilà que, 30 ans plus tard, par la voix de son directeur, le journal est saisi par les valeurs d’ « autrefois », traçant les contours d’une culture « underground » façon trisaïeul. L’expression vient justifier un décalage de plus en plus béant : des jeunes gens, plutôt que de « perfectionner leur anglais », redécouvrent le latin. Ils ne sont pas « safe sex » mais s’interrogent sur la chasteté. À la suite de Benoit XVI, Jean-Pierre Denis évoque cette « minorité créative » à l’endroit des catholiques. Le mot contre-culture[1. À l’ami Jacques de Guillebon revient l’expression « contre-culture » à l’endroit des catholiques. Et comme il se sentait floué que Denis lui chourava la formule, nous lui devions bien cette mention de bas de page.]est lancé, flèche décochée sur la voie publique, oh neuve expression !
Alors qu’est devenue La Vie ? Son directeur a-t-il pris le parti d’achever le grand rêve de sécularisation en se séparant de toute référence religieuse ? Il a fait tout à fait l’inverse. Il a revu jusqu’au format, jusqu’au logo, et même jusqu’au papier. Il a même changé le ton. Son lectorat, environ 150 000 en 2006, a des cheveux blancs et peine à se renouveler. Denis le sait, et de temps à autre, sa voix semble porter ailleurs : en 2006 par exemple, il signe un édito pour dénoncer le téléthon, qui finance la recherche sur embryons. Il ne se fait que l’écho du très dynamique évêque Dominique Rey.  Par ailleurs, Il rappelle que « l’avortement n’est pas la solution idéale ». Et quand de vieux lecteurs de La Vie  renâclent à ces mains jointes et ces génuflexions « dont ils s’étaient débarrassé », l’auteur répond que « les besoins de notre époque sont bien différents … ». Son lectorat fidèle s’échine à le rappeler à l’ordre (ou au désordre, c’est selon), et lui s’adresse à la nouvelle génération, celle qui, aux abords des rues, sur les trottoirs encore, s’apprête à prendre la circulation en main pour sonner sa (contre)révolution.  La « conversion » de Jean-Pierre Denis, aussi fort de café que le mot puisse paraître, n’est donc pas le fait d’une conjoncture ni d’une opportunité. De ce point de vue là, il s’est flingué, et plutôt deux fois qu’une. Sa nouvelle trajectoire, plus conservatrice, lui vient de l’essoufflement d’un christianisme mondain, asphyxie dont le journaliste (et poète !) a pris acte. La postérité des catholiques de gauche sera bientôt parfaitement invisible, et, paradoxe génial, ne rêvant que de s’enfouir dans le monde, ils se voient proposés  quarante ans plus tard une vie souterraine faite de contre codes et de subversions.
Pierre Bergé aurait donc dit qu’il « serait heureux que La Vie ne fasse plus partie du groupe ». Cela rassure Jean-Pierre Denis, persuadé d’avoir été un imposteur dans le milieu catholique. Le voilà convaincu du contraire,  il sait désormais qu’il gêne, et  le coup porté lui fait du bien. Dix ans après l’épisode du rachat de La Vie par Le Monde (théologie chrétienne renversée !) la question se repose : qui donc pour racheter la chose ? Un mot de Vincent Montagne, propriétaire du groupe possédant Famille Chrétienne, revenant sur l’épisode de 2003 : « les salariés de Famille Chrétienne n’auraient pas compris qu’on achète La Vie et Télérama. Ils auraient eu tort. Je me rends compte de l’évolution très positive de La Vie ces dernières années[2. Cité par Marc Baudriller, in « Les réseaux cathos, Robert Laffont, 2011 ».].»Caramba ! Il n’y a plus qu’à.

*Photo : © Matthieu Riegler, CC-BY, Wikimedia Commons

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