D’accord, ce n’est pas Voltaire qu’on assassine. Une émission sur « le président et les femmes » déprogrammée sur une chaîne appartenant à un ami du président : ainsi va la censure ordinaire dans notre paysage audiovisuel. Ou l’autocensure. Car s’il y a mainmise de Sarkozy sur les médias, c’est parce que les médias se mettent dans la main de Sarkozy. Supposons, hypothèse d’école que le chef de l’Etat réclame les têtes de journalistes indociles. Qu’arriverait-il à Vincent Bolloré, Martin Bouygues ou Arnaud Lagardère si d’aventure, ils faisaient mine de ne pas comprendre ? Devraient-ils renoncer, qui à l’honneur de véhiculer le président pour ses villégiatures, qui à ses ambitions nucléaires ? C’est oublier, dira-t-on, le caractère sanguin de Nicolas Sarkozy, sa tendance à s’énerver contre ceux qui résistent à son « charme », son genre « qu’est-ce t’as toi, j’vais t’casser la gueule ». Les menaceurs sont rarement les plus dangereux.

La vérité est qu’il n’arrive rien à ceux qui ne font pas allégeance. Certes, ils ne font pas partie des « amis du pouvoir » (et pour certains, c’est bien le problème). Mais on n’a pas signalé de réouverture des mines de sel. Dans les médias, on n’observe pas plus de placardisations politiques, manœuvres de séduction et petits arrangements avec la morale que sous n’importe quel autre gouvernement (pas moins non plus). Ce n’est donc pas la peur qui conduit l’un à écarter un journaliste qui risque de déplaire ou l’autre à déprogrammer une émission qui promettait d’être bien innocente du reste. Ce n’est pas non plus l’amitié, ou alors, c’est une drôle de conception de l’amitié que celle qui consiste à céder à toutes les exigences de ses amis au lieu de les ramener au réel quand c’est nécessaire. Non, ce qui menace aujourd’hui les médias, c’est une idéologie pernicieuse dont le mot d’ordre est « pas de vagues » – « pas de couilles, pas d’embrouilles », pour reprendre la percutante formule par laquelle Christophe Hondelatte a un jour résumé l’état d’esprit des princes qui gouvernent la télévision publique. La déférence vis-à-vis des puissants (réels ou supposés) n’est ni l’apanage de la télévision ni celui du secteur public. Dans les « médias amis », elle vire aisément au principe de précaution, tout sujet jugé « touchy » (ce qui veut dire sensible mais en anglais, c’est plus glamour), susceptible de froisser l’âme sensible du président étant écarté par avance. Ce qui, heureusement, est tout de même plus facile à dire qu’à faire.

Venons-en à Direct 8, puisqu’il s’agit de cette honorable chaîne de télévision, dirigée par Yannick Bolloré, fils de son père, lui-même tour-opérateur du président. Vendredi dernier, « 88 minutes », émission de plateau de facture assez classique plutôt bien menée par Caroline Ithurbide et Boris Ehrgott, devait porter sur « Sarkozy et les femmes ». Sujet tellement sensible qu’il a été traité en long en large et en travers par l’ensemble des médias, y compris Direct 8. A part la répétition de choses entendues ailleurs, on ne voit pas bien quel danger présentait une telle émission (l’une des cinq ou six encore diffusées en direct, contrairement à ce que promettait le nom programmatique de la chaîne). Avec Séguéla en invité principal, on ne risquait guère le dérapage sarkophobe.

Or, quelques heures avant le tournage, les invités sont décommandés et l’émission annulée pour de mystérieuses raisons techniques. Boris Ehrgott, plutôt maussade, renvoie laconiquement vers sa direction. Directeur de l’antenne, Christian Studer, un Bolloré boy de longue date, parle immédiatement et avec une décontraction étudiée « d’un problème de mélangeur sur la Régie Prod »[1. Il se trouve que Boris Ehrgott m’avait proposé d’y participer, offre que j’avais déclinée.]. Très pro. Justement, un peu trop pro pour être honnête. On imagine aisément la réunion où s’est concoctée la version officielle, « qu’on servira aux journalistes si jamais ». « Croyez ce que vous voulez », lance Studer. Seulement, dans une chaîne de télévision, il y a des techniciens. Une panne qui aurait obligé à annuler 1 h 30 de direct n’a pu passer inaperçue. Plusieurs personnes contactées au sein de l’équipe technique se marrent quand on les interroge sur la panne. Ensuite, le directeur technique sera délégué pour parler aux journalistes. Alors, d’accord, on croira ce qu’on voudra.

Mauvais esprit, complotisme de bas étage ? Peut-être. Peut-être le « mélangeur » a-t-il vraiment cessé de remplir son office vendredi, privant les téléspectateurs d’un sulfureux débat sur Cécilia, Nicolas et Carla. Puisque la fiction vraie est à la mode, essayons d’imaginer comment les choses auraient pu se passer. Jacques Séguéla, l’inventeur de la « Force tranquille » dont le dernier titre de gloire est d’avoir assisté à la naissance de l’idylle présidentielle, et qui entretient, paraît-il, les meilleures relations avec Monsieur Bolloré, pensait sans doute servir son nouveau héros en faisant rêver la France. Nicolas et Carla-que-avec-elle-c’est-du-sérieux sont un rêve de publicitaire. Sauf que ces mauvais coucheurs de Français ont élu un président, pas un crooner. Il semble qu’ils en ont assez de la saga des « amants du Nil ». Poursuivons notre « romanquête » – pourquoi BHL aurait-il l’exclusivité de ce genre très pratique ? Vendredi après-midi, un hiérarque quelconque tombe sur le sommaire de l’émission. Il flaire vaguement les ennuis et peut-être plus encore la possibilité de faire valoir en haut lieu sa fidélité. Et puis, il ne voit pas en quoi annuler une émission pourrait faire problème. C’est une entreprise privée, pourquoi devrait-elle embarrasser ou pire agacer un ami du patron ? Il faut prévenir Yannick Bolloré de ce qui se trame, toute la famille sera reconnaissante envers cet employé-modèle. Alerté dans des termes énergiques, Yannick Bolloré en réfère à son employeur – et père. Le low cost du président a d’autres chats à fouetter, il en a marre qu’on l’interroge sur l’avion du président, les vacances du président. Marre de tout ça. On annule !

Répétons que tout cela n’est qu’invention. Mais, comme disait l’autre, ça aurait pu se passer comme ça. Chez Bolloré ou ailleurs. Parce que les patrons de médias ont tendance à penser qu’ils dirigent des entreprises comme les autres. Ils ont autant le droit de déprogrammer une émission qui leur déplaît que celui de ne pas vendre la production de leurs usines. L’idée que la marchandise qu’ils vendent justifie un traitement spécifique parce qu’elle participe à la formation (ou déformation) de l’esprit public et au fonctionnement (ou dysfonctionnement) de la démocratie ne paraît pas les effleurer. Charbonnier est maître chez soi, non ? On pourrait rappeler que les concessions sont allouées par l’Etat, moyennant le respect de certaines règles que le CSA a la charge de faire respecter. Ce serait mesquin.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
Lire la suite