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Juan Carlos: les Espagnols ont la mémoire courte

Juan Carlos d’Espagne a écrit ses mémoires depuis son exil à Abu Dhabi. Dans Réconciliation, le roi émérite rappelle le rôle qu’il a joué pour unifier un pays divisé par la guerre civile puis la dictature franquiste, et pointe la mémoire sélective des lois mémorielles du gouvernement de Pedro Sánchez. Et l’ingratitude des Espagnols.


Le 5 novembre dernier paraissait en français Réconciliation, mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, roi émérite en exil à Abu Dhabi depuis août 2020. Intronisé le 22 novembre 1975 et contraint d’abdiquer en faveur de son fils Felipe VI en 2014 après la révélation de plusieurs scandales rocambolesques, Juan Carlos sut répondre en son temps au besoin démocratique d’un peuple abîmé par le caïnisme de la guerre civile (1936-1939), le césarisme de la dictature (1939-1975) et le fatalisme de la fameuse « légende noire » selon laquelle toute l’histoire de l’Espagne ne serait qu’une longue suite d’épisodes malheureux. Ses mémoires, rédigés en collaboration avec Laurence Debray, parlent de la réconciliation nationale de la fin des années 1970 dont il fut l’un des grands acteurs, autant que du désir de réconciliation personnelle avec un pays échaudé par ses frasques de fin de règne. Réclamant la seconde au nom de la première, Juan Carlos se prête à un plaidoyer pro domo susceptible de rafraîchir la mémoire de l’Espagne – pays où il n’est pas né, mais où il redoute de ne pas pouvoir mourir.

Mémoire sélective

L’intérêt des mémoires du roi émérite n’est pas à chercher du côté de ses souvenirs, évoqués de façon inégale, sans le chatoiement du détail ni la profondeur de l’analyse, d’un exil à l’autre, depuis son enfance en Suisse romande jusqu’à sa solitude sur l’île de Nurai. Disons pudiquement qu’il reste fidèle à une certaine tradition familiale – « ne pas commenter ses sentiments, ne pas épiloguer sur ses actes » – avec quelques écarts lorsqu’il s’agit d’épingler son fils Felipe ou sa belle-fille Letizia, ou lorsque l’occasion lui est donnée de s’envoyer des fleurs en un superbe bouquet d’immodestie. L’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de soulever un paradoxe : l’Espagne des lois mémorielles successives du gouvernement de Pedro Sánchez a la mémoire sélective. Hypermnésique lorsqu’il s’agit de rouvrir les plaies de la guerre civile refermées par les enfants des deux camps fratricides, la voilà oublieuse au moment de reconnaître à l’un des grands artisans de la Transition démocratique une place inégalée dans ses aventures collectives récentes. « J’ai l’impression que l’on me vole mon histoire », résume Juan Carlos.

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Son histoire, c’est celle du passage d’une dictature où tout était « ficelé et bien ficelé » (« atado y bien atado ») selon la célèbre formule de Franco, à une démocratie pensée par Torcuato Fernández-Miranda à la présidence des Cortes (Parlement) et esquissée en ces termes par le jeune directeur général de la télévision espagnole, Adolfo Suárez, que le roi nomma chef du gouvernement en juillet 1976 : « Je peux promettre et je promets » (« puedo prometer y prometo »). Cette histoire est celle de la reconnaissance de tous les partis politiques, de la Constitution de 1978 consacrant l’unité indissoluble de la nation et le droit à l’autonomie des régions qui la composent, celle de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 auquel Juan Carlos opposa la Couronne, symbole de permanence et d’unité de la patrie, celle aussi du terrorisme de l’ETA qui mit en péril cette même unité. L’oubli du peuple espagnol est pour le roi émérite de 88 ans une grande souffrance, un mélange d’amertume et de désillusion.

Réconciliation a été publié en Espagne début décembre, à distance hygiénique du 50e anniversaire de la fin du franquisme (20 novembre 1975). Les « juancarlistes » ont apprécié la franchise du cœur et restent fidèles à la figure tutélaire de la Transition. D’autres ont soupiré devant tant de narcissisme et ironisé sur ce prétendu grand artisan de la démocratie exilé dans une dictature islamique. Beaucoup ont crié à l’amnésie royale, à l’oubli des 500 000 morts, des 500 000 exilés de la guerre civile, des 50 000 fusillés entre 1939 et 1943, au ton quasi filial qui brosse de Franco le portrait d’un homme aimable « qui ne fera jamais l’unanimité » (sic), à l’idéalisation et la personnification indue de l’« Immaculée Transition », faite en réalité de compromis politiques, de pression sociale et de désir de s’entendre entre fils de vainqueurs et fils de vaincus, aux excuses en demi-teinte que l’ex-souverain concède pour mieux réclamer son retour en grâce à l’heure de faire ses adieux au monde.

Aigreur

Face à la dernière loi de Mémoire démocratique (2022) qui prévoit, entre autres, l’obligation administrative de rechercher, d’exhumer les disparus et d’enseigner l’histoire officielle dans les établissements scolaires, bon nombre d’historiens espagnols craignent l’approche manichéenne du passé et rappellent qu’ils n’ont pas besoin de lois pour bien écrire sur la guerre civile. Parmi eux, Ricardo García Cárcel estime que la question n’est d’ailleurs pas de se souvenir ou d’oublier, mais de savoir ou d’ignorer. Quant à Santos Juliá Díaz, il a forgé le concept historique d’« enfants modérés versus petits-enfants vindicatifs » : proches du désastre par leur naissance, les enfants des vainqueurs et des vaincus ont souhaité l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli volontaire de l’affrontement fratricide des deux Espagnes idéologiques ; à distance des faits complexes dont ils ne sont plus que les lointains récipiendaires émotionnels, leurs petits-enfants exigent, eux, réparation.

Petite-fille non vindicative d’un milicien anarchiste espagnol, je retiendrai deux phrases de ces mémoires d’outre-trône un peu aigres : « nous avons réalisé de grandes choses ensemble » et « nos démons persistent ». Prise en étau entre boulimie mémorielle et défiance de sa propre histoire, la réconciliation de ce « nous » collectif risque d’être encore longue. En attendant, à l’ombre des trois oliviers millénaires de l’île de Nurai qui le raccrochent un peu à l’Espagne, puisse Juan Carlos entendre résonner ces vers d’Antonio Machado dans son exil : « olivo hospitalario / que das tu sombra a un hombre pensativo / y a un agua transparente » (« généreux olivier, qui donnes de l’ombre à un homme songeur et à une eau transparente »).

À lire

Réconciliation. Mémoires, Juan Carlos Ier d’Espagne (avec la collaboration de Laurence Debray), Stock, 2025. 512 pages

Réconciliation: Mémoires

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Qui tient le pétrole tient le monde: les calculs de Donald Trump

Donald Trump, que nos médias nous présentent volontiers comme un peu plus fou chaque jour, serait-il finalement un redoutable stratège de l’énergie ? En annonçant de «très bonnes discussions» avec l’Iran, au 24e jour de guerre, ainsi que le report de toute action militaire contre les «infrastructures énergétiques iraniennes», l’Américain réjouit les Bourses mondiales et détend le cours du pétrole.


L’énergie est, plus que jamais, au cœur de la civilisation moderne. Tout un chacun a lu ou vu un jour les dystopies littéraires ou cinématographiques mettant en scène ce que, privé d’énergie, deviendrait notre monde, ramené au mieux au Moyen-Age, voire pire, à une sauvagerie cauchemardesque. Il est même des gens, les survivalistes, qui craignent tellement cette occurrence, qu’ils en anticipent l’arrivée.

Vis ma vie d’Amish

Il y a plus d’un demi-siècle, j’ai rencontré ce qu’on appelait alors un original qui vivait plus ou moins reclus dans une belle maison dont toute source d’énergie était bannie : éclairage à la bougie, eau puisée au puits, chauffage et cuisine au bois, téléphone (filaire à l’époque) absent, comme aussi radio et télévision (l’ordinateur personnel et Internet étaient alors des objets de science-fiction), les déplacements indispensables étaient effectués en vélo… Une triste vie telle que rêvée par nos écologistes les plus radicaux qui projettent leurs frustrations dans un extrémisme rétrograde.

Si l’on veut revenir au réel, force est de constater que, depuis l’avènement de l’ère industrielle – un peu plus de deux siècles – l’énergie a tendu à réaliser le rêve prométhéen de l’Homme : allongement de la durée moyenne de vie, éradication des pires maladies épidémiques, disparition de la famine dans les pays civilisés, amélioration moyenne des conditions de vie (hygiène, chauffage, information, transports) et bien d’autres progrès dont, non en dernier lieu, le développement de la liberté individuelle dans les pays occidentaux. Se souvenir que, dans la mythologie, Prométhée est celui qui déroba le feu aux dieux.

Un symbole très parlant : c’est l’énergie qui a rendu tout cela possible. Et donc celui qui tient l’énergie… tient le monde !

D’où vient l’énergie ? Par-delà sa forme finale consommable, « secondaire » – électricité, carburant, gaz domestique ou industriel – l’énergie provient d’une source « primaire » : bois, charbon, vent (moulins, aujourd’hui éoliennes…), déplacement de l’eau (barrages, marées…) pétrole, gaz naturel, plus récemment fission (demain peut-être fusion) nucléaire, captation de l’énergie solaire, biomasse ; le génie humain ne cesse de chercher – et de trouver – de nouvelles sources « primaires » dont la transformation utile est généralement l’électricité.

La part du lion  

Mais force est de constater que dans le « mix » énergétique, c’est-à-dire l’ensemble des sources primaires dont provient l’énergie consommable par les entreprises et les ménages, le pétrole et le gaz naturel conservent la part du lion. 60% du mix est fourni par eux, auxquels s’ajoutent 25% produits par le charbon. Peu importe que, grâce à sa forêt d’éoliennes, la Deutsche Bahn puisse affirmer que ses trains sont mus par le vent et que les pays européens, sous l’impulsion d’une « Commission » sortie de son lit, s’imposent des normes mutilantes pour leurs économies, les hydrocarbures gardent leur couronne énergétique solidement vissée sur leur chef.

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Sans doute la crainte du « Peak Oil », le moment où la production d’hydrocarbures commencera à décliner, car ces sources « fossiles » d’énergie sont logiquement et inévitablement limitées, a-t-elle conduit au développement, savamment scénographié, de la grande peur du « réchauffement climatique ». Un « réchauffement » difficile à vendre à des populations américaines frigorifiées dans des tempêtes de neige, même en invoquant « l’effet réfrigérateur », et qui a fait place dans les modes de langage codés imposés au monde journalistique, au « changement » ou au « dérèglement » climatique. Un changement ou un dérèglement dont personne n’a démontré, scientifiquement et irréfutablement, la « cause anthropique », comme l’observe l’ancien conseiller du Président Obama, Steven Koonin, dans son best-seller peu commenté en France (2022), Climat, la part d’incertitude.

Drill, baby, drill

Alors comme les faits sont têtus (Mark Twain), il faut bien revenir au réel : la voiture électrique marque le pas et les consommateurs en veulent de moins en moins… sauf si le contribuable en paie une partie, la pompe à chaleur ne chauffe pas, ou chauffe mal, les engins de chantier, les camions, les navires et les avions électriques restent des hypothèses de laboratoire, sans parler des engins de guerre, très ancrés dans l’actualité.

Le peak oil s’éloigne comme un mirage, comme il le fait depuis un siècle. Même si son avènement reste une certitude, la date en reste divinatoire. En attendant, comme l’exhorte le pragmatique 47ème président des Etats-Unis, forez, forez, forez !

Et comme qui tient l’énergie, tient le monde qui tient le pétrole (ou les hydrocarbures) tient le monde. Au moins jusqu’au début du XXIIème siècle.

C’est ce que semble avoir compris le président Trump. Celui dont la folie, souvent sous-entendue, parfois ouvertement alléguée par certains médias en Europe, ne serait que la manifestation du génie — volontairement incompris — d’un homme dont le QI (estimé à 145, selon le site Lanature.ca) ne serait pas très éloigné de celui, estimé aussi, d’Einstein (160)…

Il y a un siècle, l’exploitation pétrolière, dont la phase moderne naît à Titusville (Pennsylvanie) en 1859, se développe mondialement sous l’impulsion de deux entreprises mondiales, la Standard Oil (Esso) de John Davison Rockefeller et la Royal Dutch Shell (Shell) dirigée, pour les couronnes anglaise et néerlandaise à titre principal, par Sir Henry Deterding. C’est l’époque où sont forés les champs pétrolifères arabiques (Aramco), persans (Anglo persian) et bien d’autres.

A l’époque Esso et Shell se livrent une guerre commerciale très rude.

Accord d’Achnacarry et traité du Quincy

Puis vient la paix. Celle-ci est concrétisée dans l’accord d’Achnacarry, un accord dont les répercussions mondiales sont comparables à celles du traité de Versailles. Signé en 1928 dans la propriété de Sir Henry Deterding sur l’île d’Achnacarry en mer d’Irlande, il met fin à la guerre Esso-Shell et, surtout, crée le Grand Cartel, parfois appelé les Seven Sisters : Standard Oil of New Jersey (Esso), Gulf Oil, Mobil Oil, Texaco, Standard Oil of California, Royal Dutch Shell et British Petroleum (ex-Anglopersian).

Pendant plus d’un demi-siècle, les Sept Sœurs ont dominé l’économie et, largement, la politique mondiale. Avec notamment le discret traité du Quincy, assurant, contre l’accès au pétrole, le maintien de la dynastie des Saoud sur leur trône par la force armée des Etats-Unis. Vous aviez dit vassaux ?

Au fil du temps, elles se sont restructurées : la fusion de Mobil dans Esso a donné le géant actuel Exxon-Mobil, Texaco, Gulf et Standard Oil of California ont fusionné dans Chevron, ce qui réduit le club à quatre compagnies.

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Un club dont les compagnies non anglo-saxonnes, contrôlées par des Etats (Petrobras, Petronas, Lukoil et… Totalénergies notamment) ne font pas partie.

Pour rendre les Etats-Unis « grands à nouveau », le président Trump qui, réaliste, ne poursuit pas des plans sur la comète à un ou plusieurs siècles, a compris que l’imperium américain, c’est-à-dire ce qui assure la survie des sociétés individualistes à l’anglo-saxonne, menacées par un mouvement mondial vers l’autoritarisme et le contrôle social (Russie, Chine, Japon et… Commission européenne notamment) se jouait sur le demi-siècle qui vient.

Et sur le demi-siècle qui vient, qui tient le pétrole, tient le monde (bis).

Dans un premier temps, application de la théorie aujourd’hui dite de Donroe (contraction de Donald et de Monroe), savoir le contrôle de l’ensemble du continent américain, expulsion des Chinois du Canal de Panama, prise de contrôle du Venezuela (et, surtout, de ses réserves pétrolières), vassalisation du reste.

La chute du Venezuela appelle celle de Cuba, dernier régime communiste dans cette partie du monde. Mais aussi de l’axe irano-venezuelien au soutien de Moscou et de la Chine, gourmande en pétrole.

La chute du régime des Mollahs, pour le moins dans forme actuelle, entraînera le contrôle par les intérêts anglo-saxons des ressources iraniennes qui, découvertes par eux, n’auraient jamais dû leur échapper.

Le reste des ressources pétrolières est sous hégémonie de ce qui reste des compagnies du Grand Cartel.

La Russie qui s’est piégée toute seule dans le guêpier ukrainien, n’aura de moyen pour en sortir que d’abandonner ses ressources en hydrocarbures pour éviter, par un accord avec les Etats-Unis, une défaite en rase campagne qui invaliderait le sacrifice de plus d’un million d’hommes.

La suprématie pétrolière anglo-saxonne est de retour. Et avec elle la préservation du modèle sociétal individualiste libéral. Et si Trump était génial ?

L’écrivain doit-il encore se taire pour écrire?

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Chaque année, des dizaines de milliers de livres paraissent en France. Une avalanche de papier, de récits aimables, de romans compatibles avec l’époque. Mais au milieu de cette industrie culturelle prospère, la littérature – la vraie – devient presque clandestine. Entre promotion du « positif », salons transformés en machines à bavardage et écrivains sommés de penser correctement, écrire pour explorer la part sombre de l’homme relève désormais d’un geste de résistance.


On publie aujourd’hui des livres comme on coule du béton. Par tonnes. Chaque rentrée charrie sa cargaison de romans, d’essais, de confessions, de journaux intimes, de manifestes minuscules. La seule rentrée d’automne aligne près de cinq cents romans en quelques semaines, et l’année éditoriale dépasse les quatre-vingt mille nouveautés. Une cataracte. Une industrie. Le livre est devenu un flux continu, une météo. Et pourtant, au milieu de ce déluge, la littérature se raréfie. Non pas le livre – la littérature. La différence est simple: le livre se fabrique, la littérature résiste. Elle résiste d’abord à l’époque qui veut tout rendre facile, clair, partageable. On nous explique qu’il faut écrire pour tous, ouvrir la poésie au plus grand nombre, démocratiser les profondeurs. On rêve d’une littérature inclusive comme une salle polyvalente. Mais la littérature n’a jamais été une politique publique. Elle n’est pas un service culturel.

Air du temps

Elle commence exactement là où l’homme cesse de parler pour plaire. Dans ce moment de retrait où il regarde enfin ce qu’il y a en lui de contradictoire, d’inavouable, de tragique. Écrire aujourd’hui pour plonger en soi devient presque un acte de résistance, tant l’époque préfère les discours propres, les indignations réglées, les certitudes morales prêtes à l’emploi. Le livre contemporain doit souvent rassurer avant même d’exister : rassurer l’éditeur, rassurer le libraire, rassurer la presse culturelle. On célèbre les auteurs qui parlent dans le bon sens du vent, ceux dont les livres prolongent l’hégémonie politico-culturelle du moment. La machine médiatique adore ces écrivains parfaitement compatibles avec l’air du temps : Virginie Despentes, Leïla Slimani ou Nicolas Mathieu, omniprésents dans les jurys, les plateaux et les suppléments culturels. Non qu’ils soient sans talent – la question n’est pas là. Mais leur visibilité constante dit quelque chose du climat : une littérature qui confirme l’époque circule mieux qu’une littérature qui la contredit.

À l’inverse, certaines voix deviennent progressivement invisibles. Non parce qu’elles écrivent moins, mais parce qu’elles écrivent de travers, hors du balisage moral dominant. Il suffit d’un livre trop libre, d’une ironie mal comprise, d’un refus d’entrer dans la chorale du bien pour que l’écrivain glisse doucement hors du cercle. La vie littéraire adore célébrer, mais elle sait aussi oublier. Marc‑Édouard Nabe, après avoir longtemps occupé le paysage, a fini par publier seul ses livres, hors du système éditorial traditionnel, comme un écrivain clandestin dans son propre pays. D’autres écrivains singuliers connaissent cette zone grise où l’on continue d’écrire mais où l’écho médiatique se raréfie : Pierre Jourde, dont les livres brillants n’ont jamais bénéficié de la ferveur médiatique accordée aux romans compatibles avec l’époque, ou Richard Morgiève, styliste puissant, radicalité des sujets abordés mais souvent relégué à la périphérie des conversations littéraires. Ce qui frappe, ce n’est pas la polémique : c’est la facilité avec laquelle une œuvre exigeante peut être tenue à distance lorsqu’elle ne se plie pas aux attentes morales et narratives du moment.

Il faut dire aussi que la littérature française vit désormais sous un étrange partage des eaux. Officiellement, elle serait au-dessus de la politique ; en réalité, elle en est saturée. Les écrivains sont classés, rangés, étiquetés avec la minutie d’un archiviste : progressiste fréquentable, réactionnaire suspect, voix utile ou voix douteuse. Et il suffit parfois d’un livre, d’une phrase, d’une ironie mal orientée pour basculer d’un camp à l’autre. La littérature, qui devrait être le lieu du doute et de la complexité, devient alors un champ de surveillance morale.

Gages

L’écrivain Patrice Jean décrit très bien ce phénomène : l’écrivain qui ne donne pas les gages nécessaires d’orthodoxie se voit rapidement assigné à une position politique, le plus souvent à droite – qu’il le veuille ou non – et traité comme tel. Les critiques, les journalistes, parfois même les libraires suivent alors le mouvement. Des listes implicites se forment, des réputations se figent, et la vie littéraire prend des allures de tribunal permanent. Le procès n’est presque jamais explicite : il se déroule dans les silences, les absences d’invitations, les recensions qui n’arrivent jamais.

Cette mécanique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Chaque époque a ses inquisiteurs. Hier, ils étaient religieux ou moraux ; aujourd’hui, ils sont idéologiques. Mais la logique reste la même : surveiller les écrivains, vérifier qu’ils parlent du bon endroit, qu’ils dénoncent les bons ennemis, qu’ils partagent les bonnes indignations. Celui qui s’écarte de la ligne devient vite suspect, sinon infréquentable.

Or c’est précisément contre cette domestication que la littérature existe. Elle n’est ni de droite ni de gauche : elle est du côté de l’expérience humaine, c’est-à-dire du conflit, de l’ambiguïté, du tragique. Elle ne prêche pas, elle explore. Elle ne distribue pas les bons points moraux, elle regarde l’homme dans ce qu’il a de plus contradictoire.

Et c’est peut-être pour cela que l’écrivain véritable finit toujours par gêner son époque. Parce qu’il refuse d’entrer dans la chorale. Parce qu’il sait que la littérature n’est pas faite pour répéter ce que tout le monde pense déjà – mais pour fissurer les certitudes.

Une trame nommée désir

L’art textile a la cote. Plusieurs expositions de sculptures en sisal, laine ou lin promeuvent le féminisme et le décolonialisme. Pas de quoi « retisser du lien » social. En revanche, Eva Jospin poursuit en solitaire sa quête de beauté formelle en sachant tirer ce fil invisible qui, comme la conversation, relie les individus entre eux.


Notre monde est celui du sans-fil. Téléphones, tablettes, enceintes, AirPods, montres connectées, lunettes intelligentes, plus personne n’est au bout du fil depuis que la terre entière est à portée de Wi-Fi. Le monde des hommes a pourtant été filaire. Au bout du fil, il y a eu des êtres et des choses, des mythes, des croyances et des représentations. Il y a eu le labyrinthe de l’existence et le fil d’Ariane, la fin de la vie et le fil des Parques. Entre les deux, l’épée de Damoclès retenue par un simple crin de cheval, mais aussi Pénélope tissant et détissant inlassablement son ouvrage : le destin et l’espoir sont avant tout des histoires de fil. La religion chrétienne a, elle, accroché au fil à plomb de l’âme un désir de ciel, vertical, ascensionnel. Dans L’Allégorie de la Foi de Jan Vermeer (1670-1672), l’éternité est une boule de verre transparente, pleine de l’éclat d’un jour sans tache, suspendue à l’une des poutres du plafond. Dans les natures mortes du peintre espagnol Juan Sánchez Cotán, un coing et un chou, baignés de la pure lumière des choses spirituelles, lévitent dans leur immobile simplicité le long de ficelles rustiques tendues depuis l’au-delà du cadre. Les choses ne tiennent qu’à un fil, mais ce fil, reliant ici et là-bas, « nous indique une transcendance et nous retient de tomber » (Paul Éluard, Les Mains libres) : grâce à lui, nous avons été suspendus à des espoirs, des promesses et des lèvres. Et si nous sommes tombés, c’est en essayant de démêler l’écheveau de l’existence, la confusion du sens et la complexité des sentiments.

Palazzo, Eva Jospin, 2023. Vue d’exposition au Palais des papes, Avignon.
Forêt (détail), Eva Jospin, 2024.

L’art textile est aujourd’hui à l’honneur et renoue avec le monde filaire, mais de façon souvent conceptuelle, militante et égotique. L’univers artistique de Chiharu Shiota (née en 1972) est constitué de longs fils rouges, blancs ou noirs, tendus entre murs, sols et plafonds, reliant entre eux clés, chaussures, lits, chaises, jouets, pianos, lettres ou valises, en un subtil maillage arachnéen et une pluie de lignes verticales en coton ou en laine, dont la raison d’être oscille entre la création d’un espace à soi, la représentation du tissu cellulaire et la connexion réconfortante des êtres et des choses. Olga de Amaral (née en 1932), à l’instar des artistes du mouvement Fiber Art, « questionne », à la Fondation Cartier, la pratique du tissage dans une perspective féministe et décoloniale. À Lausanne (Suisse), l’exposition « Tisser son temps » s’intéresse aux tapisseries contemporaines de Goshka Macuga (née en 1967) et Grayson Perry (né en 1960), qui « interrogent les récits dominants et la légitimité des pouvoirs » dans des œuvres réalisées sur métier à tisser mécanique à partir de fichiers numériques. Quant au Musée Bourdelle, à Paris, il propose sous le beau titre de « La trame de l’existence », une rétrospective des œuvres de Magdalena Abakanowicz (1930-2017), sculptrice textile polonaise dont les productions monumentales en coton, lin, sisal, crin de cheval, jute ou laine vont du sexe féminin (Abakan orange, 1971) aux figures acéphales – en résine et toile de jute – renvoyant aux masses soumises au régime communiste de son pays natal (Dos, 1976-1980 et La Foule V, 1995-1997). Cocasse d’introduire des sculptures textiles chez Antoine Bourdelle (1861-1929) dont l’œuvre la plus connue, Héraklès archer (1909), n’a pas de corde à son arc. Pas sûr non plus que la définition que Bourdelle donnait du sculpteur – « laboureur des formes, notre poing doit guider nettement le soc que tire notre front de tout l’effort de la pensée » – s’applique à des vulves-tapis et des mannequins-sacs à pommes de terre.

Les expositions temporaires des musées sont souvent les miroirs de nos blessures collectives. L’intérêt soudain pour l’art du fil ne vient pas de nulle part : on parle quotidiennement de « retisser du lien », « réparer le tissu social », revoir « le maillage territorial » d’un pays où « le roi est nu » et où la politique est devenue l’art du « détricotage » permanent. « La trame de l’existence » ne vaut pas seulement pour les sculptures textiles de Magdalena Abakanowicz : elle vaut surtout pour nos aventures partagées. Elle a, sans le dire, un air d’autoportrait commun. Pour l’anthropologue David Le Breton, la trame de l’existence – à l’heure où le numérique effiloche le lien social, fabrique de l’isolement et de la solitude à la pelle en donnant le sentiment paradoxal de l’abondance relationnelle et de l’hyperconnexion entre les individus –, c’est la conversation. La conversation, contrairement à la communication (rapide et impatiente), « enchevêtre notre existence à celle des autres, avec lenteur et incertitude, en mêlant des voix différentes à une trame sociale plus large ». La conversation, encore, « à la croisée des chemins entre la parole et le silence, est une consécration mutuelle qui exige que le fil invisible reliant les individus en présence ne se rompe pas, fil d’Ariane tendu sur le silence bruissant du monde afin de comprendre où nous allons ». Plus que n’importe quelle œuvre d’art en sisal, laine ou crin de cheval, la conversation est l’art textile par excellence.

Magdalena Abakanowicz et son œuvre Dos, à la Biennale de Venise, 1980. (C) Marek Holzman

Le 29 janvier dernier, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal était élu à l’Académie française, au fauteuil n° 3. Emprisonné en Algérie pendant près d’une année, empêché de s’exprimer et d’écrire, privé de conversation, privé des mots des autres, il a été condamné à l’inexistence. À partir de ce moment-là, beaucoup de gens se sont mis à lire ses livres et à faire résonner par la lecture de ses ouvrages une voix réduite au silence par la force : une façon de rétablir le dialogue. Les personnages des romans de Boualem Sansal sont tissés d’ombre et de lumière. Ce sont, en général, « des produits de l’histoire », « ni purs, ni sérieux », heureux de pouvoir être des hommes, c’est-à-dire de « resserrer les liens qui peuvent l’être », même si, dans une même famille, « on ne respire pas le même air », et qu’« on n’a pas les mêmes rêves » (Rue Darwin). Ce sont aussi des êtres de croyance, et c’est là leur part d’ombre. Elle les empêche d’être libres, c’est-à-dire de pouvoir rêver de liberté : « La croyance est notre essence, et plus que cela, nous croyons que nous n’avons pas et n’aurons jamais le choix de nos croyances, elles s’imposent à nous comme vérités absolues » (Abraham ou La Cinquième Alliance). La croyance abîme l’étoffe des hommes : le croyant de 2084 est un fantôme livide, sans désir ni volonté, plongé dans un éternel présent, imperméable à l’histoire, à ce qui a eu lieu avant lui, « roulé dans un burnis écru effiloché et rapiécé, entouré d’un halo clair-obscur ». La trame de l’existence, chez Boualem Sansal, c’est être réunis par le malheur historique sans pouvoir démêler l’écheveau des sentiments qui nous assaillent alors, ou évoluer, insensibles, sur la ligne divergente du fanatisme sans pouvoir remettre le temps dans sa nécessaire et consolante linéarité.

A relire, du même auteur: Mais… quelle bataille culturelle?

Notre époque a conservé l’image du fil dont de nombreux anthropologues ont dit qu’il était le fondement de la civilisation à travers le tissage et la pêche, ainsi que le début de l’art à travers les premières lignes de dessin tracées sur des pierres et les parois des grottes. Nous pouvons toujours lire dans l’usage symbolique que notre modernité en fait un peu de notre rapport à l’existence. Monté en épingle par une rhétorique antimasculiniste systématique et l’usage névrotique de soi, le fil, dans l’art contemporain, continue à nous relier au monde. Parmi les artistes ayant à cœur d’y retrouver la forme la plus ténue de notre capacité à créer de la beauté, figure Eva Jospin (née en 1975). Davantage connue pour ses sculptures oniriques en carton stratifié, elle a réintroduit la broderie dans l’art de notre temps et, à travers des forêts de fils de soie sur toile de soie, cultivé le plaisir de se fondre dans la profusion des détails, la multitude des points et l’infinité des teintes susceptibles de rendre compte de la richesse du monde visible, de l’épaisseur de la nature et de la vie des arbres. De « La chambre de soie » (2024), à « Grottesco », actuellement au Grand Palais, Eva Jospin est une artiste contemporaine en rupture avec l’art contemporain. « À travers moi, quelque chose passe, confie-t-elle, comme si je tirais un fil. Mon travail pose la question de la continuité ; comment se libérer de la rupture. » On ne peut mieux dire : l’art qui nous émeut et nous fait toucher un peu de la beauté du monde est un art qui se libère de la rupture et reprend le fil de la conversation. Une conversation à l’œuvre dans le Jeune homme écrivant une lettre de Gabriel Metsu (1664-1666), où le peintre fait se rejoindre la trame de la lourde tapisserie posée sur la table, et les premiers mots tracés sur le papier par le jeune homme commençant sa lettre. Le textile et le texte sont réunis par la palette du peintre. La trame du tissu et la ligne d’écriture disent la beauté d’une civilisation toujours à l’œuvre.


À voir 
Eva Jospin, « Grottesco », Grand Palais, prolongation exceptionnelle jusqu’au 29 mars 2026.
Magdalena Abakanowicz, « La trame de l’existence », Musée Antoine Bourdelle, jusqu’au 12 avril 2026.

À lire
David Le Breton, La Fin de la conversation ?, Métaillé, 2024.

Stèle scandée pour Luis

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Seul le poète Christian Laborde pouvait conter la chute de Luis Ocaña dans le col de Menté, en juillet 1971 sur la route du Tour de France alors que la victoire lui était promise. Quand le cyclisme rencontre l’art poétique, on atteint des sommets dramatiques. La chanson de Roland n’est pas loin…


D’abord, une fois n’est pas coutume, remercions Gallimard d’oser publier un recueil de poésie d’une cinquantaine de pages (préfacé par Éric Fottorino) sur un sujet graisseux, huileux, un monde laborieux et épique rempli de litres de sueur et de chutes à vif, un sport de trait pratiqué par des anges ailés, une aberration esthétique pour tant d’ignorants planqués dans leurs bureaux boisés. Si seulement, ils savaient ce que peut produire l’onde du vélo dans la tête hommes de cœur.

Plume fuselée

Pour saisir toute la puissance poétique de Luis Ocaña, l’auréole, sa chasuble d’or puis le lit d’hôpital de Saint-Gaudens, la victoire à portée de guidon et les désillusions quand il fut transporté par hélicoptère après sa chute, il fallait un écrivain de terrain. C’est-à-dire un homme à la science vélocipédique (on lui doit notamment le Dictionnaire amoureux du Tour de France aux éditions Plon) et un bourlingueur de mots. Autant boucanier que funambule. Un écrivain qui, par malice, par excès, par instinct de composition, pratique une littérature que je qualifierais de dodécaphonique car Laborde met en branle tous les sons et tous les rythmes de la phrase, il s’autorise tout, il la distord pour la faire chanter autrement. Ce seigneur avide de prose cherche la bonne percussion, celle qui viendra tilter dans la tête de ses lecteurs. Là, réside son talent d’artiste ; de la juxtaposition de sensations et d’émotions, dans une combinaison dont lui seul a le secret, la phrase danse, frétille, elle court, grand plateau, petit pignon, elle galope, elle affole le compteur, elle va au-delà de l’horizon. Le poète tutoie les nuages.

A lire aussi, du même auteur: Jadis, nos nuits étaient plus belles

De sa plume fuselée, en position aérodynamique, Laborde raconte la chute de Luis en juillet 1971 comme s’il s’élançait dans un contre-la-montre. Dans cette parabole du bonheur, de la consécration enfin, après tant de déveines, Luis, le plus français des Espagnols, le plus landais des Castillans, l’homme de la Mancha qui a posé ses valises à Mont-de-Marsan, va, cette année, on en est sûrs, mater le cannibale, bloquer l’ascension féérique de Merckx, Eddy l’inatteignable. Ce sera donc Luis qui mettra fin à la suprématie du Belge assoiffé. À Orcières Merlette, l’infatigable Eddy qui file sur une corde magique, au-dessus du peloton, en lévitation, est « à sec de gaz et de benzine », « dans le dur », il ne peut suivre Luis à la pédale de plume. Ce jour-là, Luis est trop fort, le ciel est avec lui. Celui qui a tout gagné, toutes les couleurs, sur tous les Tours, voit cet Espagnol d’adoption gasconne lui porter l’estocade de sa pointe BIC, son sponsor. Il est assurément le baron des Hautes Alpes et le cycliste de l’année 1971. Le Tour lui est acquis, il lui revient de droit.

Les risques du métier

Sauf que l’orage des Pyrénées gronde, la mécanique céleste se dérègle, le col devient gras, boueux, instable. Comme il le dira plus tard : « Merckx ouvrait la route, je me suis jeté dans les rochers […] c’est le métier, c’est la course ». Au journaliste venu l’interviewer sur son lit de convalescence, en maillot blanc, sa femme à ses côtés, humble et déçu, digne et conquérant, il déclare comme un enfant: « le vélo, c’est tout ». Et Laborde le sait plus que n’importe quel autre écrivain « sportif », le vélo, c’est une vie au charbon, parfois éclairée d’une victoire.

A lire aussi, Philippe Lacoche: La pêche me manque

Ce merveilleux texte d’ombres et de lumière ne s’explique pas, la poésie n’a pas vocation à s’analyser dans un cours magistral, elle ne se démonte par comme une paire de roues, elle se vit dans sa chair, elle trace des routes imaginaires, elle est respiration et élévation. Alors, laissons l’artiste à la manœuvre, laissons-lui la place qu’il mérite, baignons-nous enfin de ces mots :

col de Menté
col de Menté menteur
maudit col de Menté
la grêle maintenant visant le dos d’Eddy
ouvrant le feu sur Lui
pruneaux à bout portant
grêlons éclatant dans leur nuque
la grêle est un hachoir le col une sambuque
mais Eddy il s’en fout
il descend comme un fou
dans la roue d’Eddy
il y a Luis


La chute de Luis Ocaňa dans le col de Menté – Christian Laborde – Gallimard 56 pages

La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté

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Dictionnaire amoureux du Tour de France

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Élire quelques souvenirs

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il n’y a pas d’âge pour apprendre. Je suis allé voter dimanche dernier vers midi en compagnie de ma petite-fille âgée de sept ans. Je me suis dit qu’à l’heure où les leçons de morale ont disparu des tableaux noirs des écoles, cette leçon d’instruction civique ne pouvait pas lui faire de mal. Comme la Sauvageonne votait, elle, de son côté dans un autre bureau, c’était aussi pour moi une façon de ne pas y aller seul. Je suis un homme du collectif ; je n’aime pas choisir seul même si, je le reconnais en bon existentialiste, on est toujours seul quand on choisit. (Il en est de même quand on meurt.)

Choisir, non seulement demeure très fatigant, mais c’est aussi mourir un peu. Ce n’est pas ce bon Søren Kierkegaard qui me démentirait. Ma petite-fille donc, m’accompagnait. Elle avait tenu à prendre un petit sac à main dans lequel elle fit semblant de glisser sa carte d’électrice. Trop mignonne ! Comme tu le sais, lectrice, je vis dans le passé car je ne connais pas le présent et me méfie du futur comme de La Peste (Camus, philosophe pour classes terminales, eût murmuré mon regretté copain Jean-Jacques Brochier qui était encore plus existentialiste que moi). Celle balade dans le bureau de vote distilla des souvenirs dans ma grosse tête de Ternois (Tergnier, ma ville chérie, communiste, ferroviaire et ouvrière ; 13 045 habitants). Je devais avoir l’âge de ma petite-fille ; mes parents m’avaient invité à les suivre jusqu’à la mairie où se déroulait une consultation électorale. Les assesseurs, les isoloirs et les urnes se trouvaient au premier étage ; un large escalier y conduisait. Que me prit-il ? Je m’agenouillai et me signai comme je l’eusse fait dans une église devant un prêtre qui eût proposé l’hostie. Entorse à la laïcité ? Point ; je n’étais qu’innocence. J’entends encore le rire de mon père.

Autre souvenir. Douze ans plus tard. J’étudiais alors le journalisme à Tours ; j’étais revenu le temps d’un week-end chez mes parents. C’était un samedi soir ; je buvais des bières pression au café Chez Hubert, rue Pierre-Semard en compagnie de mes copains Fabert, Marc Faroux, dit Le Colonel, Jean Brugnon, Gérard Lopez, dit Dadack et quelques autres. Il y avait dans l’air une odeur de tabac brun qui se mélangeait à celle de l’anis du Casanis. Soudain, Hubert, grand et large d’épaules comme le lutteur qu’il avait été dans sa jeunesse, vint vers moi. « Hé, Philippe ! On cherche des gens pour tenir des bureaux de votes ; ça devrait t’intéresser toi qui fais des études de journalisme… » Surpris, je refusais la proposition. Hubert parut déçu ; je le fus aussi non pas par l’attitude de Hubert mais par mon refus. Je n’étais pas fier de moi.

Dimanche dernier, j’ai également accompagné la Sauvageonne à son bureau de vote. Je me suis souvenu qu’elle m’avait raconté, le matin-même, qu’il y a quelques années, elle était restée quatre heures dans l’isoloir tant elle était indécise. Inquiets, les assesseurs avaient appelé les policiers pour l’en déloger. Je ne suis pas certain qu’elle m’ait dit la vérité. En la rejoignant, le soir, comme le ciel de presque nuit était magnifique, j’ai sorti mon téléphone portable et l’ai pris en photo. Au même moment, sur mon autoradio, Ici Picardie diffusait la chanson « Confidence pour confidence », de Jean Schultheis. Le visage de mon oncle Pierre Stoeklin, qu’on surnommait Peter Stock, déboula dans ma mémoire car il adorait ce morceau. Je n’ai jamais su pourquoi ; je n’ai jamais su non plus pour qui il votait. Peut-être socialiste car il était instituteur au hameau de Marizelle, commune de Bichancourt (979 habitants), dans l’Aisne. Il élevait des lapins, des géants des Flandres avec lesquels il participait à des concours. Il avait gagné plusieurs prix, sortes d’élections mais avec des poils roux et de grandes oreilles. Je ne suis qu’une vieille boîte à souvenirs.

Écoute ta mère !

Les livres sur le rapport mère-fille sont légion, mais celui de Carole Fives, Appel manqué, ne ressemble à aucun autre. Mordant et hilarant, il n’épargne personne.


Face à une actualité toujours plus anxiogène, face à une littérature peuplée de féminicides et d’agressions sexuelles en tout genre, un petit livre fait acte de résistance : Appel manqué mériterait d’être remboursé par la Sécurité sociale. On y rit à gorge déployée, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Son héroïne, Charlène, fait partie de ces femmes impossibles à oublier. Nous l’avions découverte en 2017 dans Une femme au téléphone, roman aussi cocasse que réjouissant. Nous la retrouvons dix ans après. Elle n’a pas changé. Toujours aussi coriace, exubérante, névrosée. Le dispositif romanesque, qui a fait ses preuves, n’a pas changé non plus. Une femme au téléphone parle à sa fille. Le lecteur qui n’a jamais les répliques de la fille est contraint de les imaginer, ce qui ajoute indéniablement au plaisir de lecture. En exergue du livre, une citation de la mère : « Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec la mère. » Appel manqué en est la preuve. Charlène a désormais 73 ans, une chienne qui se paralyse de l’arrière-train et des problèmes pour boucler ses fins de mois. Heureusement il y a ses enfants qu’elle taxe allégrement. Sa fille en priorité, Carole, écrivain. Toute ressemblance avec des personnages existants étant parfaitement assumée. Carole donc, dont la mère déplore qu’elle n’ait pas le succès de « l’écrivaine au grand chapeau » et qui ne peut s’empêcher de lui glisser quelques conseils avisés : « Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent non ? » Fumeuse invétérée en dépit d’un cancer en rémission, portée sur la boisson, Charlène n’a rien d’une héroïne politiquement correcte et se demande parfois comment elle a pu engendrer une fille aussi différente d’elle. « Maintenant vous faites des chichis, vous avez peur du cancer, vous allaitez ! Votre génération c’est vraiment le Moyen Âge. » On ne serait pas loin de le penser et de regretter l’ancien monde. Un monde où les parents n’étaient pas sans cesse sur le dos de leurs enfants, où on ne les emmenait pas chez le psy pour un oui pour un non, où on ne les félicitait pas à tout bout de champ. Radiographie d’une époque, Appel manqué met en lumière sur un mode drolatique les avancées du féminisme – « Vous avez eu la pilule, l’IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! » – mais aussi les ridicules de nos comportements. Notamment pendant la période du Covid. « Le Macron, il va encore parler ce soir pour dire qu’on est en guerre, on voit bien qu’il a pas connu la guerre celui-là. » Les répliques fusent plus drôles les unes que les autres. Mère toxique, grand-mère indigne, Charlène a le sens de la formule : « Mes petits-enfants je les adore mais je les préfère en fond d’écran. » Un monologue irrésistible qui donne la parole à une femme redoutable, hilarante, finalement attachante, et qui ferait merveille porté à la scène.

Appel manqué, Carole Fives, « L’Arbalète », Gallimard, 2026. 128 pages

Appel manqué

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Valentin fait de la résistance

La fête des amoureux fait toujours recette


Comme tous les ans, j’ai donné la pièce au facteur pour le calendrier des postes. Un almanach qui devient un objet de curiosité, de collection, à chaque jour est associée la fête d’un saint, et même si on ne sait plus auquel se vouer, à l’énumération de tous ces prénoms, on se sent en famille, comme issus d’un même berceau. En revanche sur les ondes de l’info télévisée ou connectée, l’agenda est surchargé de dates rattachées à de grandes causes, un catalogue où se succèdent des « Journée internationale de… ».

Si certaines de ces Journées relèvent de l’humour d’agences de pub, comme la Journée sans pantalon ou de la bataille d’oreillers, la plupart sont officialisées par l’ONU, qui estime essentiel « d’informer le public sur des thèmes liés à des enjeux majeurs ». Avec un thème qui devient ritournelle. Ainsi en ce mois de mars, le 8, c’est la Journée internationale des femmes, puis le 10 mars, la Journée des femmes juges ; suivent celles des femmes dans la diplomatie le 24 juin, des femmes et des filles d’ascendance africaine le 25 juillet, des femmes et des filles autochtones le 5 septembre, des femmes rurales le 15 octobre , et le 25 novembre la Journée mondiale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, sans oublier en début d’année le 11 février la Journée des femmes et des filles de science, en attendant une prochaine Journée des femmes victimes d’Epstein.

Au calendrier, face aux idées fixes de l’ONU, qui impose ses thèmes comme l’OMS une liste de vaccins, il y a un saint qui fait de la résistance, qui fait toujours recette, Valentin. Connu pour avoir rendu dans la Rome antique la vue à une jeune fille mal voyante, il ferme les yeux quand c’est l’amour qui rend aveugle. Et tous les 14 février, saint Valentin offre l’occasion aux hommes d’ouvrir leur cœur et leur portefeuille pour offrir des roses à leur dulcinée. C’est peut-être un peu fleur bleue, voir faux-cul pour certains, mais au moins ça épouse nos us et coutumes.

Dix ans après les attentats, Bruxelles ne s’est jamais relevée

22 mars 2016 : la date résonne encore douloureusement. 


En dehors des drames et des infortunes privées, ce fut probablement le jour le plus sombre de nos vies de Bruxellois. Nombre d’entre nous étions d’ailleurs encore dans une rame de métro lorsque nous apprîmes que d’autres, dans la station où nous étions passés quelques minutes plus tôt, eurent moins de chance. Les attentats de Bruxelles ont eu lieu il y a juste une décennie.

Et parmi ceux qui clamèrent « plus jamais ça », très peu ont agi pour empêcher que ce que recouvre le « plus jamais ça » ne se reproduisît.

La ville paralysée

A l’époque, les plus informés savaient que cela arriverait. Les quelques-uns, se comptant sur les doigts d’une main, qui avaient écrit qu’on ignorait juste quand et où les terroristes frapperaient Bruxelles durent subir la reductio ad hitlerum des traditionnels bien-pensants. Nous aurions évidemment préféré avoir tort. La première déflagration eut donc lieu à Zaventem, à l’aéroport de Bruxelles-National, dans le Brabant flamand, où seize innocents perdirent la vie dans le grand hall qui accueille d’ordinaire hommes d’affaires, fonctionnaires ou, plus simplement, touristes. À la tragédie suivit une autre, dans la station de métro Maelbeek, au cœur du quartier européen où seize navetteurs périrent. Tout n’était plus que chaos, désolation et hurlement des sirènes.

Ce jour-là, ce fut mission sauve-qui-peut. Nous tentions de rassurer nos proches et de prendre de leurs nouvelles, de trouver des solutions pour rentrer chez nous dans une ville paralysée et pétrifiée, de comprendre ce que nous craignions d’avoir trop bien compris et de trouver les mots. Les premiers que je publiai furent accompagnés d’un dessin de Quick et Flupke, héros bruxellois de bande dessinée: « Il fut une époque où les petits chenapans de Bruxelles n’étaient pas bien méchants et nous faisait rire. Les temps ont changé. »

Pas d’amalgame

Déjà, les plus naïfs avaient déposé des bougies et des pancartes « pas d’amalgame » sur le pas de la Bourse, traditionnel lieu de rassemblement et de commémoration. Tandis que, le 11 septembre 2001, je compris que le monde ne serait plus pareil et que nous entrions dans un monde où les civilisations s’entrechoqueraient ; avec Charlie Hebdo et le Bataclan, que la liberté d’expression et nos modes de vie étaient attaqués ; cette fois-ci, ce fut ma ville qui était prise pour cible, celle de mes aïeux, là-même où, il y a quelques siècles, ne poussaient que de turbulents iris dans les paisibles marécages. Instantanément, je me fis la promesse de ne jamais reculer ni avoir de faiblesse au moment de combattre l’ennemi islamiste qui nous avait désigné et ceux qui avaient permis son éclosion.

A lire aussi, Alain Destexhe: Terrorisme: le 22 mars 2016 belge, miroir du 13 novembre français

Beaucoup ont continué à fermer les yeux par idéologie, par lâcheté et par électoralisme. Les politiques ne prirent pas la question de l’islamisme à bras-le-corps et continuèrent à vanter l’ouverture des frontières sans se plonger dans les quartiers où la réalité contredisait leur naïve fiction. Les éditorialistes s’échinèrent à noircir toujours plus de papier sur le « multiculturalisme heureux ». Et dix ans plus tard, la tache d’huile s’est étendue: Bruxelles est une terre quasiment perdue, balafrée de tags à la gloire de la Palestine, offerte à ceux qui veulent la destruction de notre identité, encore plus largement islamisée. A l’aéroport de Zaventem, un iftar a été récemment organisé; à la STIB, société de transports qui gère les métros bruxellois, les radicaux ont, de source bien informée, pignon sur rue. Et beaucoup s’auto-censurent quand il s’agit d’aborder la question de l’islamisation de la société. Aussi triste et révoltant que cela puisse paraître: les terroristes ont gagné la partie.  

Blues bruxellois

Il m’arrive de regarder des photos de la capitale belge quand celle-ci était heureuse, en 1958 au moment de l’exposition universelle, ou dans les années 70-80, quand des hommes et des femmes, pour la plupart plus de ce monde, portaient beau dans les rues et sur les boulevards, quand les restaurants n’étaient pas encore des snacks halal, quand la ville simplement brusselait comme dans une chanson de Jacques Brel. 

Et si la nostalgie ne fait pas une politique, je voudrais terminer par une note d’espoir, peut-être vain. Bruxelles fut détruite en 1695, sous les assauts répétés de Villeroy, agissant au nom du roi de France qui ne pouvait supporter d’être inquiété sur son aile nord. Elle fut reconstruite en un temps record. Sur l’une des façades d’un des bâtiments en vue de Bruxelles, une citation rappelle la palingénésie de la capitale : « Le phénix renaît de ses cendres ». C’est avec cet espoir chevillé au cœur que nous devons combattre. Sauver le monde ou, plus modestement notre civilisation, commence au seuil de sa porte.

Quand les corps chantent

Sur des poèmes musicaux de la célèbre compositrice finlandaise Kaija Saariaho, son compatriote, le chorégraphe Tero Saarinen, a créé un spectacle onirique où le regard s’égare dans un univers parfaitement irréel.


C’était un projet musical et chorégraphique qu’ils mirent deux bonnes années à mettre sur pied. Mais la compositrice Kaija Saariaho mourut prématurément à Paris en 2023 et de cette entreprise commune le chorégraphe Tero Saarinen a fait un hommage posthume à la plus célèbre des créatrices finlandaises.

Quatre compositions (Study for Life (Etude pour la vie), Petals (Pétales), Lichtbogen (Arc de lumière), Attente et Parfum de l’instant), dont la première donne son titre au spectacle, ont engendré une mise en scène où danseurs et musiciens se confondent miraculeusement. Gommant entre eux toute distance, le chorégraphe et metteur en scène fait de tous un groupe unique, merveilleusement homogène où les instrumentistes dansent et où chantent les corps des danseurs.

Helsinki, 1991

Kaija Saariaho et Tero Saarinen se sont connus en 1991 à Helsinki alors que Carolyn Carlson, sur une partition de celle-là, créait Maa pour le Ballet de l’Opéra national de Finlande (80 sujets), pièce où dansait Saarinen. C’était la première fois que cette compagnie de ballet classique était lancée dans une chorégraphie contemporaine, mais la deuxième fois que Carlson revenait dans la patrie de ses parents où, en 1976, elle avait déjà travaillé à Haiku pour le Ballet national de Finlande, l’autre formation importante de ce pays. Elle y avait alors créé la première des chorégraphies modernes jamais produite dans l’ancienne possession suédoise.

Pour Saarinen, tout jeune encore, ce furent les prémisses d’une nouvelle vie. Danseur exceptionnel de formation classique, mais de tempérament félin, presque sauvage, c’est déjà en tant qu’interprète d’une composition moderne de l’un de ses compatriotes, Jorma Uotinen, qu’il avait été couronné par le Concours international de Danse de Paris en 1986. Il dansera encore à ses débuts un solo créé par l’Américain Murray Louis, autre auteur de la nébuleuse Nikolaïs. 

N’en pouvant plus dès lors de faire le joli cœur dans les productions académiques de la compagnie établie à l’Opéra d’Helsinki, Saarinen va explorer d’autres horizons. Avec Carolyn Carlson évidemment dont il sera un interprète de prédilection. Mais aussi en partant pour le Népal dont il approche les danses traditionnelles, puis pour le Japon où il travaille le kabuki et le butô et s’initie à l’art de l’onnagata. 

Un authentique chorégraphe

Au contraire de tant de chorégraphes auto-proclamés ne pratiquant que ce médiocre théâtre gestuel qui inonde les scènes françaises d’aujourd’hui, Tero Saarinen, lui, déploie une authentique écriture chorégraphique. Très flexible, modulée d’un ouvrage à l’autre, elle donne lieu à d’incontestables réussites qui font de lui un auteur rare dans le paysage d’aujourd’hui. Ou tout simplement un vrai, un authentique chorégraphe. Depuis sa fondation et ses premières représentations en février 1996, il y a donc tout juste 30 ans, sa compagnie a parcouru une quarantaine de pays sur tous les continents. On ne l’a vue, hélas ! que fort peu en France qui se dit (f)Ranska en finnois. Deux fois au Festival de Danse de Cannes; une autre fois dans la grande salle du Théâtre de Chaillot ; sur quelques scènes de la décentralisation aussi… Représenté de façon toute confidentielle dans un petit théâtre de la Cartoucherie de Vincennes, sur invitation de Carolyn Carlson durant son festival June Events, le prodigieux solo, Hunt, composé et exécuté par Tero Saarinen sur la partition du Sacre du printemps, avait de quoi enthousiasmer les foules. Sectarisme ? Aveuglement ? Fâcheuse incapacité de savoir distinguer des œuvres remarquables ? Ce morceau de bravoure qui a été admiré dans plus de trente pays, n’a jamais été repris par les programmateurs parisiens. Ni durant le Festival d’Automne, ni au Théâtre de la Ville, ni à celui des Abbesses, ni à la Salle Gémier… Il aura fallu que le Ballet de Lorraine l’insère dans sa saison au Théâtre du Châtelet avec une autre chorégraphie de Saarinen sur une partition de Stravinsky.

C’est au sein du Ballet du Rhin, à Strasbourg et Mulhouse, en juin prochain, qu’en France Hunt sera enfin ressuscité avec un soliste de cette compagnie.

Quatre poèmes musicaux

Dans Study for Life, le chorégraphe s’efface en partie derrière le metteur en scène. On peut le regretter tant l’écriture de Saarinen peut être enthousiasmante.  Mais plus qu’à celui de la danse, il s’est mis délibérément au service de la musique et il la sert avec beaucoup d’intelligence, de conviction et de sensibilité.

Ce sont donc quatre pièces de Saariaho, quatre poèmes musicaux chantés par la soprano portugaise Raquel Camarinha et exécutés par un orchestre de chambre venu des Pays-Bas, Het Muziek (La Musique), qui constituent la charpente de Study for Life.   

Sur une vaste étendue noire et réfléchissante (décor d’Erika Turunen) qui ressemble aux eaux mortes d’un étang scintillant obscurément, Saarinen expose danseurs et musiciens dans des ensembles torturés où l’œil ne fait plus la différence entre les uns et les autres tant leur fusion peut être parfaite. Ce qui en soi est une prouesse quand on sait combien nombre de musiciens, surtout à côté des danseurs, apparaissent sur scène comme des albatros sur le pont d’un navire. Au tout début de l’ouvrage, le chorégraphe les mêle dans des compositions spectaculaires, héroïques et baroques, où ils construisent des tableaux vivants avec un rare bonheur sous des pluies de lumières (Fabiana Piccioli, Sander Loonen) tombant en pluie des cintres. Et le plus étrange dans cet univers si moderne, cerné des quatre côtés par les gradins où siège le public, plongé dans des compositions musicales qui sont furieusement de notre temps, c’est que les danseurs en viennent à ressembler, dans leurs attitudes figées, à des figures mythologiques, à des statues de marbre blanc, telles qu’on les voit à Rome surgissant des fontaines du Bernin ou à Versailles au sein des bosquets voulus par Le Nôtre. Des figures qui se réfléchissent théâtralement sur le sol noir comme elles se reflèteraient dans les eaux d’un ténébreux bassin.

(C) Mikko Suutarinen

D’innombrables échos

Dressés en groupes compacts ou étirés sur une diagonale tourmentée, musiciens et danseurs forment des tableaux dramatiques qui s’altèrent, se tordent, se délient au fil des notes. Cependant que la voix de la soprano, multipliée, éparpillée dans un espace sonore qui semble sans fin, se répercute dans l’espace en innombrables échos qui la rendent irréelle.

Plus tard, portés sur d’invisibles praticables que manœuvrent les danseurs, pianiste, harpiste, contrebassiste, violoncelliste, percussionniste… glissent, flottent sur cette étendue brillante comme dans le mirage d’une fête nocturne.

A la fin de l’ouvrage, la soprano est imperceptiblement engloutie sous un vaste cône de gaze qui fait écho à celui de glace qui fond lentement à l’entrée de la salle de spectacle. Un cône de glace dans lequel des capteurs de son (installation de Tuomas Norvio) ont permis d’entendre le murmure de l’eau qui s’égoutte de façon subreptice. Et avec la voix de la cantatrice qui s’éteint, s’envole la chimère d’un spectacle englouti par l’obscurité.

Une manufacture de câbles

D’une ancienne manufacture de câbles destinés aux navires mouillant dans le port d’Helsinki, le militantisme et l’énergie de plusieurs acteurs culturels finlandais ont réussi à faire de ce bâtiment industriel une Maison de la Danse qui répond à la Maison de la Musique, autrement plus luxueuse, située sur l’avenue Mannerheim. Comme un peu partout, la Danse demeure un parent pauvre, mais dans ces bâtiments aussi vastes qu’ils sont austères, elle a pleinement droit de cité. La Compagnie Tero Saarinen, la seule en Finlande à bénéficier d’une audience internationale, y donne désormais ses spectacles qu’elle présentait naguère dans un théâtre russe édifié au XIXe siècle et portant toujours le nom du tsar Alexandre II, grand-duc de Finlande. Le seul des Romanov ayant laissé de bons souvenirs aux peuples finnois. Elle y a aussi son siège et bénéficie ainsi d’un magnifique studio et de beaux bureaux et espaces communs qui semblent traduire l’engagement et la passion que l’ensemble des 17 salariés de la troupe, six danseurs permanents, deux répétiteurs, deux techniciens et sept personnes chargées de l’administration, des relations extérieures et du développement de la compagnie, parmi lesquelles Tero Saarinen, directeur artistique, et Iiris Autio, directrice générale. En 2024, l’Etat subventionnait la compagnie à hauteur de 630 000 euros, la Ville d’Helsinki avec 265 000 euros à quoi s’ajoutaient 390 000 euros spécifiquement destinés aux projets artistiques. Les recettes de la troupe s’élevaient quant à elles à un peu plus de 400 000 euros.

Photo : David Jakob

Créée en juin 2025 aux Pays-Bas lors du Festival de Hollande, reprise dans la foulée en Autriche au cours du Festival de Bregenz, Study for Life a vu en ce mois de mars sa naissance à Helsinki durant six représentations, devant un public où les générations se mélangent en toute harmonie. On imagine qu’à Paris elle trouverait parfaitement sa place dans un lieu comme la Cité de la Musique où célébrer à la fois Kaija Saariaho et Tero Saarinen permettrait au public français d’assouvir sa curiosité pour les artistes du Nord comme cela a été récemment le cas avec succès au Petit Palais avec le peintre finlandais Pekka Halonen.


Le Ballet national du Rhin ressuscite Hunt de Tero Saarinen écrit sur la partition du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky dans le cadre d’un programme Ballets Russes au Théâtre de la Filature de Mulhouse les 10 et 11 juin 2026, puis à l’Opéra de Strasbourg du 25 au 27 juin.

La Compagnie Tero Saarinen se produira au Teatro della Tosse, à Gênes, le 23 avril 2026. Au Festival de danse de Kuopio (Finlande) les 12 et 13 juin.

A la Maison de la Danse d’Helsinki pour célébrer ses trente ans d’existence avec trois créations (Carolyn Carlson, Tero Saarinen, Sonya Lindfors), du 22 au 26 septembre.

Juan Carlos: les Espagnols ont la mémoire courte

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Juan Carlos Ier, portrait officiel, Madrid, 1981 © EFE/SIPA

Juan Carlos d’Espagne a écrit ses mémoires depuis son exil à Abu Dhabi. Dans Réconciliation, le roi émérite rappelle le rôle qu’il a joué pour unifier un pays divisé par la guerre civile puis la dictature franquiste, et pointe la mémoire sélective des lois mémorielles du gouvernement de Pedro Sánchez. Et l’ingratitude des Espagnols.


Le 5 novembre dernier paraissait en français Réconciliation, mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, roi émérite en exil à Abu Dhabi depuis août 2020. Intronisé le 22 novembre 1975 et contraint d’abdiquer en faveur de son fils Felipe VI en 2014 après la révélation de plusieurs scandales rocambolesques, Juan Carlos sut répondre en son temps au besoin démocratique d’un peuple abîmé par le caïnisme de la guerre civile (1936-1939), le césarisme de la dictature (1939-1975) et le fatalisme de la fameuse « légende noire » selon laquelle toute l’histoire de l’Espagne ne serait qu’une longue suite d’épisodes malheureux. Ses mémoires, rédigés en collaboration avec Laurence Debray, parlent de la réconciliation nationale de la fin des années 1970 dont il fut l’un des grands acteurs, autant que du désir de réconciliation personnelle avec un pays échaudé par ses frasques de fin de règne. Réclamant la seconde au nom de la première, Juan Carlos se prête à un plaidoyer pro domo susceptible de rafraîchir la mémoire de l’Espagne – pays où il n’est pas né, mais où il redoute de ne pas pouvoir mourir.

Mémoire sélective

L’intérêt des mémoires du roi émérite n’est pas à chercher du côté de ses souvenirs, évoqués de façon inégale, sans le chatoiement du détail ni la profondeur de l’analyse, d’un exil à l’autre, depuis son enfance en Suisse romande jusqu’à sa solitude sur l’île de Nurai. Disons pudiquement qu’il reste fidèle à une certaine tradition familiale – « ne pas commenter ses sentiments, ne pas épiloguer sur ses actes » – avec quelques écarts lorsqu’il s’agit d’épingler son fils Felipe ou sa belle-fille Letizia, ou lorsque l’occasion lui est donnée de s’envoyer des fleurs en un superbe bouquet d’immodestie. L’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de soulever un paradoxe : l’Espagne des lois mémorielles successives du gouvernement de Pedro Sánchez a la mémoire sélective. Hypermnésique lorsqu’il s’agit de rouvrir les plaies de la guerre civile refermées par les enfants des deux camps fratricides, la voilà oublieuse au moment de reconnaître à l’un des grands artisans de la Transition démocratique une place inégalée dans ses aventures collectives récentes. « J’ai l’impression que l’on me vole mon histoire », résume Juan Carlos.

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Son histoire, c’est celle du passage d’une dictature où tout était « ficelé et bien ficelé » (« atado y bien atado ») selon la célèbre formule de Franco, à une démocratie pensée par Torcuato Fernández-Miranda à la présidence des Cortes (Parlement) et esquissée en ces termes par le jeune directeur général de la télévision espagnole, Adolfo Suárez, que le roi nomma chef du gouvernement en juillet 1976 : « Je peux promettre et je promets » (« puedo prometer y prometo »). Cette histoire est celle de la reconnaissance de tous les partis politiques, de la Constitution de 1978 consacrant l’unité indissoluble de la nation et le droit à l’autonomie des régions qui la composent, celle de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 auquel Juan Carlos opposa la Couronne, symbole de permanence et d’unité de la patrie, celle aussi du terrorisme de l’ETA qui mit en péril cette même unité. L’oubli du peuple espagnol est pour le roi émérite de 88 ans une grande souffrance, un mélange d’amertume et de désillusion.

Réconciliation a été publié en Espagne début décembre, à distance hygiénique du 50e anniversaire de la fin du franquisme (20 novembre 1975). Les « juancarlistes » ont apprécié la franchise du cœur et restent fidèles à la figure tutélaire de la Transition. D’autres ont soupiré devant tant de narcissisme et ironisé sur ce prétendu grand artisan de la démocratie exilé dans une dictature islamique. Beaucoup ont crié à l’amnésie royale, à l’oubli des 500 000 morts, des 500 000 exilés de la guerre civile, des 50 000 fusillés entre 1939 et 1943, au ton quasi filial qui brosse de Franco le portrait d’un homme aimable « qui ne fera jamais l’unanimité » (sic), à l’idéalisation et la personnification indue de l’« Immaculée Transition », faite en réalité de compromis politiques, de pression sociale et de désir de s’entendre entre fils de vainqueurs et fils de vaincus, aux excuses en demi-teinte que l’ex-souverain concède pour mieux réclamer son retour en grâce à l’heure de faire ses adieux au monde.

Aigreur

Face à la dernière loi de Mémoire démocratique (2022) qui prévoit, entre autres, l’obligation administrative de rechercher, d’exhumer les disparus et d’enseigner l’histoire officielle dans les établissements scolaires, bon nombre d’historiens espagnols craignent l’approche manichéenne du passé et rappellent qu’ils n’ont pas besoin de lois pour bien écrire sur la guerre civile. Parmi eux, Ricardo García Cárcel estime que la question n’est d’ailleurs pas de se souvenir ou d’oublier, mais de savoir ou d’ignorer. Quant à Santos Juliá Díaz, il a forgé le concept historique d’« enfants modérés versus petits-enfants vindicatifs » : proches du désastre par leur naissance, les enfants des vainqueurs et des vaincus ont souhaité l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli volontaire de l’affrontement fratricide des deux Espagnes idéologiques ; à distance des faits complexes dont ils ne sont plus que les lointains récipiendaires émotionnels, leurs petits-enfants exigent, eux, réparation.

Petite-fille non vindicative d’un milicien anarchiste espagnol, je retiendrai deux phrases de ces mémoires d’outre-trône un peu aigres : « nous avons réalisé de grandes choses ensemble » et « nos démons persistent ». Prise en étau entre boulimie mémorielle et défiance de sa propre histoire, la réconciliation de ce « nous » collectif risque d’être encore longue. En attendant, à l’ombre des trois oliviers millénaires de l’île de Nurai qui le raccrochent un peu à l’Espagne, puisse Juan Carlos entendre résonner ces vers d’Antonio Machado dans son exil : « olivo hospitalario / que das tu sombra a un hombre pensativo / y a un agua transparente » (« généreux olivier, qui donnes de l’ombre à un homme songeur et à une eau transparente »).

À lire

Réconciliation. Mémoires, Juan Carlos Ier d’Espagne (avec la collaboration de Laurence Debray), Stock, 2025. 512 pages

Réconciliation: Mémoires

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Qui tient le pétrole tient le monde: les calculs de Donald Trump

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Un Américain fait le plein d'essence à Alexandria, au sud de Washington en Virginie, 9 mars 2026 © Aashish Kiphayet/ZUMA/SIPA

Donald Trump, que nos médias nous présentent volontiers comme un peu plus fou chaque jour, serait-il finalement un redoutable stratège de l’énergie ? En annonçant de «très bonnes discussions» avec l’Iran, au 24e jour de guerre, ainsi que le report de toute action militaire contre les «infrastructures énergétiques iraniennes», l’Américain réjouit les Bourses mondiales et détend le cours du pétrole.


L’énergie est, plus que jamais, au cœur de la civilisation moderne. Tout un chacun a lu ou vu un jour les dystopies littéraires ou cinématographiques mettant en scène ce que, privé d’énergie, deviendrait notre monde, ramené au mieux au Moyen-Age, voire pire, à une sauvagerie cauchemardesque. Il est même des gens, les survivalistes, qui craignent tellement cette occurrence, qu’ils en anticipent l’arrivée.

Vis ma vie d’Amish

Il y a plus d’un demi-siècle, j’ai rencontré ce qu’on appelait alors un original qui vivait plus ou moins reclus dans une belle maison dont toute source d’énergie était bannie : éclairage à la bougie, eau puisée au puits, chauffage et cuisine au bois, téléphone (filaire à l’époque) absent, comme aussi radio et télévision (l’ordinateur personnel et Internet étaient alors des objets de science-fiction), les déplacements indispensables étaient effectués en vélo… Une triste vie telle que rêvée par nos écologistes les plus radicaux qui projettent leurs frustrations dans un extrémisme rétrograde.

Si l’on veut revenir au réel, force est de constater que, depuis l’avènement de l’ère industrielle – un peu plus de deux siècles – l’énergie a tendu à réaliser le rêve prométhéen de l’Homme : allongement de la durée moyenne de vie, éradication des pires maladies épidémiques, disparition de la famine dans les pays civilisés, amélioration moyenne des conditions de vie (hygiène, chauffage, information, transports) et bien d’autres progrès dont, non en dernier lieu, le développement de la liberté individuelle dans les pays occidentaux. Se souvenir que, dans la mythologie, Prométhée est celui qui déroba le feu aux dieux.

Un symbole très parlant : c’est l’énergie qui a rendu tout cela possible. Et donc celui qui tient l’énergie… tient le monde !

D’où vient l’énergie ? Par-delà sa forme finale consommable, « secondaire » – électricité, carburant, gaz domestique ou industriel – l’énergie provient d’une source « primaire » : bois, charbon, vent (moulins, aujourd’hui éoliennes…), déplacement de l’eau (barrages, marées…) pétrole, gaz naturel, plus récemment fission (demain peut-être fusion) nucléaire, captation de l’énergie solaire, biomasse ; le génie humain ne cesse de chercher – et de trouver – de nouvelles sources « primaires » dont la transformation utile est généralement l’électricité.

La part du lion  

Mais force est de constater que dans le « mix » énergétique, c’est-à-dire l’ensemble des sources primaires dont provient l’énergie consommable par les entreprises et les ménages, le pétrole et le gaz naturel conservent la part du lion. 60% du mix est fourni par eux, auxquels s’ajoutent 25% produits par le charbon. Peu importe que, grâce à sa forêt d’éoliennes, la Deutsche Bahn puisse affirmer que ses trains sont mus par le vent et que les pays européens, sous l’impulsion d’une « Commission » sortie de son lit, s’imposent des normes mutilantes pour leurs économies, les hydrocarbures gardent leur couronne énergétique solidement vissée sur leur chef.

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Sans doute la crainte du « Peak Oil », le moment où la production d’hydrocarbures commencera à décliner, car ces sources « fossiles » d’énergie sont logiquement et inévitablement limitées, a-t-elle conduit au développement, savamment scénographié, de la grande peur du « réchauffement climatique ». Un « réchauffement » difficile à vendre à des populations américaines frigorifiées dans des tempêtes de neige, même en invoquant « l’effet réfrigérateur », et qui a fait place dans les modes de langage codés imposés au monde journalistique, au « changement » ou au « dérèglement » climatique. Un changement ou un dérèglement dont personne n’a démontré, scientifiquement et irréfutablement, la « cause anthropique », comme l’observe l’ancien conseiller du Président Obama, Steven Koonin, dans son best-seller peu commenté en France (2022), Climat, la part d’incertitude.

Drill, baby, drill

Alors comme les faits sont têtus (Mark Twain), il faut bien revenir au réel : la voiture électrique marque le pas et les consommateurs en veulent de moins en moins… sauf si le contribuable en paie une partie, la pompe à chaleur ne chauffe pas, ou chauffe mal, les engins de chantier, les camions, les navires et les avions électriques restent des hypothèses de laboratoire, sans parler des engins de guerre, très ancrés dans l’actualité.

Le peak oil s’éloigne comme un mirage, comme il le fait depuis un siècle. Même si son avènement reste une certitude, la date en reste divinatoire. En attendant, comme l’exhorte le pragmatique 47ème président des Etats-Unis, forez, forez, forez !

Et comme qui tient l’énergie, tient le monde qui tient le pétrole (ou les hydrocarbures) tient le monde. Au moins jusqu’au début du XXIIème siècle.

C’est ce que semble avoir compris le président Trump. Celui dont la folie, souvent sous-entendue, parfois ouvertement alléguée par certains médias en Europe, ne serait que la manifestation du génie — volontairement incompris — d’un homme dont le QI (estimé à 145, selon le site Lanature.ca) ne serait pas très éloigné de celui, estimé aussi, d’Einstein (160)…

Il y a un siècle, l’exploitation pétrolière, dont la phase moderne naît à Titusville (Pennsylvanie) en 1859, se développe mondialement sous l’impulsion de deux entreprises mondiales, la Standard Oil (Esso) de John Davison Rockefeller et la Royal Dutch Shell (Shell) dirigée, pour les couronnes anglaise et néerlandaise à titre principal, par Sir Henry Deterding. C’est l’époque où sont forés les champs pétrolifères arabiques (Aramco), persans (Anglo persian) et bien d’autres.

A l’époque Esso et Shell se livrent une guerre commerciale très rude.

Accord d’Achnacarry et traité du Quincy

Puis vient la paix. Celle-ci est concrétisée dans l’accord d’Achnacarry, un accord dont les répercussions mondiales sont comparables à celles du traité de Versailles. Signé en 1928 dans la propriété de Sir Henry Deterding sur l’île d’Achnacarry en mer d’Irlande, il met fin à la guerre Esso-Shell et, surtout, crée le Grand Cartel, parfois appelé les Seven Sisters : Standard Oil of New Jersey (Esso), Gulf Oil, Mobil Oil, Texaco, Standard Oil of California, Royal Dutch Shell et British Petroleum (ex-Anglopersian).

Pendant plus d’un demi-siècle, les Sept Sœurs ont dominé l’économie et, largement, la politique mondiale. Avec notamment le discret traité du Quincy, assurant, contre l’accès au pétrole, le maintien de la dynastie des Saoud sur leur trône par la force armée des Etats-Unis. Vous aviez dit vassaux ?

Au fil du temps, elles se sont restructurées : la fusion de Mobil dans Esso a donné le géant actuel Exxon-Mobil, Texaco, Gulf et Standard Oil of California ont fusionné dans Chevron, ce qui réduit le club à quatre compagnies.

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Un club dont les compagnies non anglo-saxonnes, contrôlées par des Etats (Petrobras, Petronas, Lukoil et… Totalénergies notamment) ne font pas partie.

Pour rendre les Etats-Unis « grands à nouveau », le président Trump qui, réaliste, ne poursuit pas des plans sur la comète à un ou plusieurs siècles, a compris que l’imperium américain, c’est-à-dire ce qui assure la survie des sociétés individualistes à l’anglo-saxonne, menacées par un mouvement mondial vers l’autoritarisme et le contrôle social (Russie, Chine, Japon et… Commission européenne notamment) se jouait sur le demi-siècle qui vient.

Et sur le demi-siècle qui vient, qui tient le pétrole, tient le monde (bis).

Dans un premier temps, application de la théorie aujourd’hui dite de Donroe (contraction de Donald et de Monroe), savoir le contrôle de l’ensemble du continent américain, expulsion des Chinois du Canal de Panama, prise de contrôle du Venezuela (et, surtout, de ses réserves pétrolières), vassalisation du reste.

La chute du Venezuela appelle celle de Cuba, dernier régime communiste dans cette partie du monde. Mais aussi de l’axe irano-venezuelien au soutien de Moscou et de la Chine, gourmande en pétrole.

La chute du régime des Mollahs, pour le moins dans forme actuelle, entraînera le contrôle par les intérêts anglo-saxons des ressources iraniennes qui, découvertes par eux, n’auraient jamais dû leur échapper.

Le reste des ressources pétrolières est sous hégémonie de ce qui reste des compagnies du Grand Cartel.

La Russie qui s’est piégée toute seule dans le guêpier ukrainien, n’aura de moyen pour en sortir que d’abandonner ses ressources en hydrocarbures pour éviter, par un accord avec les Etats-Unis, une défaite en rase campagne qui invaliderait le sacrifice de plus d’un million d’hommes.

La suprématie pétrolière anglo-saxonne est de retour. Et avec elle la préservation du modèle sociétal individualiste libéral. Et si Trump était génial ?

L’écrivain doit-il encore se taire pour écrire?

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Augustin Trapenard. © JOEL SAGET / AFP.

Chaque année, des dizaines de milliers de livres paraissent en France. Une avalanche de papier, de récits aimables, de romans compatibles avec l’époque. Mais au milieu de cette industrie culturelle prospère, la littérature – la vraie – devient presque clandestine. Entre promotion du « positif », salons transformés en machines à bavardage et écrivains sommés de penser correctement, écrire pour explorer la part sombre de l’homme relève désormais d’un geste de résistance.


On publie aujourd’hui des livres comme on coule du béton. Par tonnes. Chaque rentrée charrie sa cargaison de romans, d’essais, de confessions, de journaux intimes, de manifestes minuscules. La seule rentrée d’automne aligne près de cinq cents romans en quelques semaines, et l’année éditoriale dépasse les quatre-vingt mille nouveautés. Une cataracte. Une industrie. Le livre est devenu un flux continu, une météo. Et pourtant, au milieu de ce déluge, la littérature se raréfie. Non pas le livre – la littérature. La différence est simple: le livre se fabrique, la littérature résiste. Elle résiste d’abord à l’époque qui veut tout rendre facile, clair, partageable. On nous explique qu’il faut écrire pour tous, ouvrir la poésie au plus grand nombre, démocratiser les profondeurs. On rêve d’une littérature inclusive comme une salle polyvalente. Mais la littérature n’a jamais été une politique publique. Elle n’est pas un service culturel.

Air du temps

Elle commence exactement là où l’homme cesse de parler pour plaire. Dans ce moment de retrait où il regarde enfin ce qu’il y a en lui de contradictoire, d’inavouable, de tragique. Écrire aujourd’hui pour plonger en soi devient presque un acte de résistance, tant l’époque préfère les discours propres, les indignations réglées, les certitudes morales prêtes à l’emploi. Le livre contemporain doit souvent rassurer avant même d’exister : rassurer l’éditeur, rassurer le libraire, rassurer la presse culturelle. On célèbre les auteurs qui parlent dans le bon sens du vent, ceux dont les livres prolongent l’hégémonie politico-culturelle du moment. La machine médiatique adore ces écrivains parfaitement compatibles avec l’air du temps : Virginie Despentes, Leïla Slimani ou Nicolas Mathieu, omniprésents dans les jurys, les plateaux et les suppléments culturels. Non qu’ils soient sans talent – la question n’est pas là. Mais leur visibilité constante dit quelque chose du climat : une littérature qui confirme l’époque circule mieux qu’une littérature qui la contredit.

À l’inverse, certaines voix deviennent progressivement invisibles. Non parce qu’elles écrivent moins, mais parce qu’elles écrivent de travers, hors du balisage moral dominant. Il suffit d’un livre trop libre, d’une ironie mal comprise, d’un refus d’entrer dans la chorale du bien pour que l’écrivain glisse doucement hors du cercle. La vie littéraire adore célébrer, mais elle sait aussi oublier. Marc‑Édouard Nabe, après avoir longtemps occupé le paysage, a fini par publier seul ses livres, hors du système éditorial traditionnel, comme un écrivain clandestin dans son propre pays. D’autres écrivains singuliers connaissent cette zone grise où l’on continue d’écrire mais où l’écho médiatique se raréfie : Pierre Jourde, dont les livres brillants n’ont jamais bénéficié de la ferveur médiatique accordée aux romans compatibles avec l’époque, ou Richard Morgiève, styliste puissant, radicalité des sujets abordés mais souvent relégué à la périphérie des conversations littéraires. Ce qui frappe, ce n’est pas la polémique : c’est la facilité avec laquelle une œuvre exigeante peut être tenue à distance lorsqu’elle ne se plie pas aux attentes morales et narratives du moment.

Il faut dire aussi que la littérature française vit désormais sous un étrange partage des eaux. Officiellement, elle serait au-dessus de la politique ; en réalité, elle en est saturée. Les écrivains sont classés, rangés, étiquetés avec la minutie d’un archiviste : progressiste fréquentable, réactionnaire suspect, voix utile ou voix douteuse. Et il suffit parfois d’un livre, d’une phrase, d’une ironie mal orientée pour basculer d’un camp à l’autre. La littérature, qui devrait être le lieu du doute et de la complexité, devient alors un champ de surveillance morale.

Gages

L’écrivain Patrice Jean décrit très bien ce phénomène : l’écrivain qui ne donne pas les gages nécessaires d’orthodoxie se voit rapidement assigné à une position politique, le plus souvent à droite – qu’il le veuille ou non – et traité comme tel. Les critiques, les journalistes, parfois même les libraires suivent alors le mouvement. Des listes implicites se forment, des réputations se figent, et la vie littéraire prend des allures de tribunal permanent. Le procès n’est presque jamais explicite : il se déroule dans les silences, les absences d’invitations, les recensions qui n’arrivent jamais.

Cette mécanique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Chaque époque a ses inquisiteurs. Hier, ils étaient religieux ou moraux ; aujourd’hui, ils sont idéologiques. Mais la logique reste la même : surveiller les écrivains, vérifier qu’ils parlent du bon endroit, qu’ils dénoncent les bons ennemis, qu’ils partagent les bonnes indignations. Celui qui s’écarte de la ligne devient vite suspect, sinon infréquentable.

Or c’est précisément contre cette domestication que la littérature existe. Elle n’est ni de droite ni de gauche : elle est du côté de l’expérience humaine, c’est-à-dire du conflit, de l’ambiguïté, du tragique. Elle ne prêche pas, elle explore. Elle ne distribue pas les bons points moraux, elle regarde l’homme dans ce qu’il a de plus contradictoire.

Et c’est peut-être pour cela que l’écrivain véritable finit toujours par gêner son époque. Parce qu’il refuse d’entrer dans la chorale. Parce qu’il sait que la littérature n’est pas faite pour répéter ce que tout le monde pense déjà – mais pour fissurer les certitudes.

Une trame nommée désir

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Abakany (1970), film consacré aux sculptures textiles de Magdalena Abakanowicz

L’art textile a la cote. Plusieurs expositions de sculptures en sisal, laine ou lin promeuvent le féminisme et le décolonialisme. Pas de quoi « retisser du lien » social. En revanche, Eva Jospin poursuit en solitaire sa quête de beauté formelle en sachant tirer ce fil invisible qui, comme la conversation, relie les individus entre eux.


Notre monde est celui du sans-fil. Téléphones, tablettes, enceintes, AirPods, montres connectées, lunettes intelligentes, plus personne n’est au bout du fil depuis que la terre entière est à portée de Wi-Fi. Le monde des hommes a pourtant été filaire. Au bout du fil, il y a eu des êtres et des choses, des mythes, des croyances et des représentations. Il y a eu le labyrinthe de l’existence et le fil d’Ariane, la fin de la vie et le fil des Parques. Entre les deux, l’épée de Damoclès retenue par un simple crin de cheval, mais aussi Pénélope tissant et détissant inlassablement son ouvrage : le destin et l’espoir sont avant tout des histoires de fil. La religion chrétienne a, elle, accroché au fil à plomb de l’âme un désir de ciel, vertical, ascensionnel. Dans L’Allégorie de la Foi de Jan Vermeer (1670-1672), l’éternité est une boule de verre transparente, pleine de l’éclat d’un jour sans tache, suspendue à l’une des poutres du plafond. Dans les natures mortes du peintre espagnol Juan Sánchez Cotán, un coing et un chou, baignés de la pure lumière des choses spirituelles, lévitent dans leur immobile simplicité le long de ficelles rustiques tendues depuis l’au-delà du cadre. Les choses ne tiennent qu’à un fil, mais ce fil, reliant ici et là-bas, « nous indique une transcendance et nous retient de tomber » (Paul Éluard, Les Mains libres) : grâce à lui, nous avons été suspendus à des espoirs, des promesses et des lèvres. Et si nous sommes tombés, c’est en essayant de démêler l’écheveau de l’existence, la confusion du sens et la complexité des sentiments.

Palazzo, Eva Jospin, 2023. Vue d’exposition au Palais des papes, Avignon.
Forêt (détail), Eva Jospin, 2024.

L’art textile est aujourd’hui à l’honneur et renoue avec le monde filaire, mais de façon souvent conceptuelle, militante et égotique. L’univers artistique de Chiharu Shiota (née en 1972) est constitué de longs fils rouges, blancs ou noirs, tendus entre murs, sols et plafonds, reliant entre eux clés, chaussures, lits, chaises, jouets, pianos, lettres ou valises, en un subtil maillage arachnéen et une pluie de lignes verticales en coton ou en laine, dont la raison d’être oscille entre la création d’un espace à soi, la représentation du tissu cellulaire et la connexion réconfortante des êtres et des choses. Olga de Amaral (née en 1932), à l’instar des artistes du mouvement Fiber Art, « questionne », à la Fondation Cartier, la pratique du tissage dans une perspective féministe et décoloniale. À Lausanne (Suisse), l’exposition « Tisser son temps » s’intéresse aux tapisseries contemporaines de Goshka Macuga (née en 1967) et Grayson Perry (né en 1960), qui « interrogent les récits dominants et la légitimité des pouvoirs » dans des œuvres réalisées sur métier à tisser mécanique à partir de fichiers numériques. Quant au Musée Bourdelle, à Paris, il propose sous le beau titre de « La trame de l’existence », une rétrospective des œuvres de Magdalena Abakanowicz (1930-2017), sculptrice textile polonaise dont les productions monumentales en coton, lin, sisal, crin de cheval, jute ou laine vont du sexe féminin (Abakan orange, 1971) aux figures acéphales – en résine et toile de jute – renvoyant aux masses soumises au régime communiste de son pays natal (Dos, 1976-1980 et La Foule V, 1995-1997). Cocasse d’introduire des sculptures textiles chez Antoine Bourdelle (1861-1929) dont l’œuvre la plus connue, Héraklès archer (1909), n’a pas de corde à son arc. Pas sûr non plus que la définition que Bourdelle donnait du sculpteur – « laboureur des formes, notre poing doit guider nettement le soc que tire notre front de tout l’effort de la pensée » – s’applique à des vulves-tapis et des mannequins-sacs à pommes de terre.

Les expositions temporaires des musées sont souvent les miroirs de nos blessures collectives. L’intérêt soudain pour l’art du fil ne vient pas de nulle part : on parle quotidiennement de « retisser du lien », « réparer le tissu social », revoir « le maillage territorial » d’un pays où « le roi est nu » et où la politique est devenue l’art du « détricotage » permanent. « La trame de l’existence » ne vaut pas seulement pour les sculptures textiles de Magdalena Abakanowicz : elle vaut surtout pour nos aventures partagées. Elle a, sans le dire, un air d’autoportrait commun. Pour l’anthropologue David Le Breton, la trame de l’existence – à l’heure où le numérique effiloche le lien social, fabrique de l’isolement et de la solitude à la pelle en donnant le sentiment paradoxal de l’abondance relationnelle et de l’hyperconnexion entre les individus –, c’est la conversation. La conversation, contrairement à la communication (rapide et impatiente), « enchevêtre notre existence à celle des autres, avec lenteur et incertitude, en mêlant des voix différentes à une trame sociale plus large ». La conversation, encore, « à la croisée des chemins entre la parole et le silence, est une consécration mutuelle qui exige que le fil invisible reliant les individus en présence ne se rompe pas, fil d’Ariane tendu sur le silence bruissant du monde afin de comprendre où nous allons ». Plus que n’importe quelle œuvre d’art en sisal, laine ou crin de cheval, la conversation est l’art textile par excellence.

Magdalena Abakanowicz et son œuvre Dos, à la Biennale de Venise, 1980. (C) Marek Holzman

Le 29 janvier dernier, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal était élu à l’Académie française, au fauteuil n° 3. Emprisonné en Algérie pendant près d’une année, empêché de s’exprimer et d’écrire, privé de conversation, privé des mots des autres, il a été condamné à l’inexistence. À partir de ce moment-là, beaucoup de gens se sont mis à lire ses livres et à faire résonner par la lecture de ses ouvrages une voix réduite au silence par la force : une façon de rétablir le dialogue. Les personnages des romans de Boualem Sansal sont tissés d’ombre et de lumière. Ce sont, en général, « des produits de l’histoire », « ni purs, ni sérieux », heureux de pouvoir être des hommes, c’est-à-dire de « resserrer les liens qui peuvent l’être », même si, dans une même famille, « on ne respire pas le même air », et qu’« on n’a pas les mêmes rêves » (Rue Darwin). Ce sont aussi des êtres de croyance, et c’est là leur part d’ombre. Elle les empêche d’être libres, c’est-à-dire de pouvoir rêver de liberté : « La croyance est notre essence, et plus que cela, nous croyons que nous n’avons pas et n’aurons jamais le choix de nos croyances, elles s’imposent à nous comme vérités absolues » (Abraham ou La Cinquième Alliance). La croyance abîme l’étoffe des hommes : le croyant de 2084 est un fantôme livide, sans désir ni volonté, plongé dans un éternel présent, imperméable à l’histoire, à ce qui a eu lieu avant lui, « roulé dans un burnis écru effiloché et rapiécé, entouré d’un halo clair-obscur ». La trame de l’existence, chez Boualem Sansal, c’est être réunis par le malheur historique sans pouvoir démêler l’écheveau des sentiments qui nous assaillent alors, ou évoluer, insensibles, sur la ligne divergente du fanatisme sans pouvoir remettre le temps dans sa nécessaire et consolante linéarité.

A relire, du même auteur: Mais… quelle bataille culturelle?

Notre époque a conservé l’image du fil dont de nombreux anthropologues ont dit qu’il était le fondement de la civilisation à travers le tissage et la pêche, ainsi que le début de l’art à travers les premières lignes de dessin tracées sur des pierres et les parois des grottes. Nous pouvons toujours lire dans l’usage symbolique que notre modernité en fait un peu de notre rapport à l’existence. Monté en épingle par une rhétorique antimasculiniste systématique et l’usage névrotique de soi, le fil, dans l’art contemporain, continue à nous relier au monde. Parmi les artistes ayant à cœur d’y retrouver la forme la plus ténue de notre capacité à créer de la beauté, figure Eva Jospin (née en 1975). Davantage connue pour ses sculptures oniriques en carton stratifié, elle a réintroduit la broderie dans l’art de notre temps et, à travers des forêts de fils de soie sur toile de soie, cultivé le plaisir de se fondre dans la profusion des détails, la multitude des points et l’infinité des teintes susceptibles de rendre compte de la richesse du monde visible, de l’épaisseur de la nature et de la vie des arbres. De « La chambre de soie » (2024), à « Grottesco », actuellement au Grand Palais, Eva Jospin est une artiste contemporaine en rupture avec l’art contemporain. « À travers moi, quelque chose passe, confie-t-elle, comme si je tirais un fil. Mon travail pose la question de la continuité ; comment se libérer de la rupture. » On ne peut mieux dire : l’art qui nous émeut et nous fait toucher un peu de la beauté du monde est un art qui se libère de la rupture et reprend le fil de la conversation. Une conversation à l’œuvre dans le Jeune homme écrivant une lettre de Gabriel Metsu (1664-1666), où le peintre fait se rejoindre la trame de la lourde tapisserie posée sur la table, et les premiers mots tracés sur le papier par le jeune homme commençant sa lettre. Le textile et le texte sont réunis par la palette du peintre. La trame du tissu et la ligne d’écriture disent la beauté d’une civilisation toujours à l’œuvre.


À voir 
Eva Jospin, « Grottesco », Grand Palais, prolongation exceptionnelle jusqu’au 29 mars 2026.
Magdalena Abakanowicz, « La trame de l’existence », Musée Antoine Bourdelle, jusqu’au 12 avril 2026.

À lire
David Le Breton, La Fin de la conversation ?, Métaillé, 2024.

Stèle scandée pour Luis

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Le cycliste Luis Ocaña (1945-1994) photographié en 1973. DR.

Seul le poète Christian Laborde pouvait conter la chute de Luis Ocaña dans le col de Menté, en juillet 1971 sur la route du Tour de France alors que la victoire lui était promise. Quand le cyclisme rencontre l’art poétique, on atteint des sommets dramatiques. La chanson de Roland n’est pas loin…


D’abord, une fois n’est pas coutume, remercions Gallimard d’oser publier un recueil de poésie d’une cinquantaine de pages (préfacé par Éric Fottorino) sur un sujet graisseux, huileux, un monde laborieux et épique rempli de litres de sueur et de chutes à vif, un sport de trait pratiqué par des anges ailés, une aberration esthétique pour tant d’ignorants planqués dans leurs bureaux boisés. Si seulement, ils savaient ce que peut produire l’onde du vélo dans la tête hommes de cœur.

Plume fuselée

Pour saisir toute la puissance poétique de Luis Ocaña, l’auréole, sa chasuble d’or puis le lit d’hôpital de Saint-Gaudens, la victoire à portée de guidon et les désillusions quand il fut transporté par hélicoptère après sa chute, il fallait un écrivain de terrain. C’est-à-dire un homme à la science vélocipédique (on lui doit notamment le Dictionnaire amoureux du Tour de France aux éditions Plon) et un bourlingueur de mots. Autant boucanier que funambule. Un écrivain qui, par malice, par excès, par instinct de composition, pratique une littérature que je qualifierais de dodécaphonique car Laborde met en branle tous les sons et tous les rythmes de la phrase, il s’autorise tout, il la distord pour la faire chanter autrement. Ce seigneur avide de prose cherche la bonne percussion, celle qui viendra tilter dans la tête de ses lecteurs. Là, réside son talent d’artiste ; de la juxtaposition de sensations et d’émotions, dans une combinaison dont lui seul a le secret, la phrase danse, frétille, elle court, grand plateau, petit pignon, elle galope, elle affole le compteur, elle va au-delà de l’horizon. Le poète tutoie les nuages.

A lire aussi, du même auteur: Jadis, nos nuits étaient plus belles

De sa plume fuselée, en position aérodynamique, Laborde raconte la chute de Luis en juillet 1971 comme s’il s’élançait dans un contre-la-montre. Dans cette parabole du bonheur, de la consécration enfin, après tant de déveines, Luis, le plus français des Espagnols, le plus landais des Castillans, l’homme de la Mancha qui a posé ses valises à Mont-de-Marsan, va, cette année, on en est sûrs, mater le cannibale, bloquer l’ascension féérique de Merckx, Eddy l’inatteignable. Ce sera donc Luis qui mettra fin à la suprématie du Belge assoiffé. À Orcières Merlette, l’infatigable Eddy qui file sur une corde magique, au-dessus du peloton, en lévitation, est « à sec de gaz et de benzine », « dans le dur », il ne peut suivre Luis à la pédale de plume. Ce jour-là, Luis est trop fort, le ciel est avec lui. Celui qui a tout gagné, toutes les couleurs, sur tous les Tours, voit cet Espagnol d’adoption gasconne lui porter l’estocade de sa pointe BIC, son sponsor. Il est assurément le baron des Hautes Alpes et le cycliste de l’année 1971. Le Tour lui est acquis, il lui revient de droit.

Les risques du métier

Sauf que l’orage des Pyrénées gronde, la mécanique céleste se dérègle, le col devient gras, boueux, instable. Comme il le dira plus tard : « Merckx ouvrait la route, je me suis jeté dans les rochers […] c’est le métier, c’est la course ». Au journaliste venu l’interviewer sur son lit de convalescence, en maillot blanc, sa femme à ses côtés, humble et déçu, digne et conquérant, il déclare comme un enfant: « le vélo, c’est tout ». Et Laborde le sait plus que n’importe quel autre écrivain « sportif », le vélo, c’est une vie au charbon, parfois éclairée d’une victoire.

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Ce merveilleux texte d’ombres et de lumière ne s’explique pas, la poésie n’a pas vocation à s’analyser dans un cours magistral, elle ne se démonte par comme une paire de roues, elle se vit dans sa chair, elle trace des routes imaginaires, elle est respiration et élévation. Alors, laissons l’artiste à la manœuvre, laissons-lui la place qu’il mérite, baignons-nous enfin de ces mots :

col de Menté
col de Menté menteur
maudit col de Menté
la grêle maintenant visant le dos d’Eddy
ouvrant le feu sur Lui
pruneaux à bout portant
grêlons éclatant dans leur nuque
la grêle est un hachoir le col une sambuque
mais Eddy il s’en fout
il descend comme un fou
dans la roue d’Eddy
il y a Luis


La chute de Luis Ocaňa dans le col de Menté – Christian Laborde – Gallimard 56 pages

La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté

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Dictionnaire amoureux du Tour de France

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Élire quelques souvenirs

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Photo : P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il n’y a pas d’âge pour apprendre. Je suis allé voter dimanche dernier vers midi en compagnie de ma petite-fille âgée de sept ans. Je me suis dit qu’à l’heure où les leçons de morale ont disparu des tableaux noirs des écoles, cette leçon d’instruction civique ne pouvait pas lui faire de mal. Comme la Sauvageonne votait, elle, de son côté dans un autre bureau, c’était aussi pour moi une façon de ne pas y aller seul. Je suis un homme du collectif ; je n’aime pas choisir seul même si, je le reconnais en bon existentialiste, on est toujours seul quand on choisit. (Il en est de même quand on meurt.)

Choisir, non seulement demeure très fatigant, mais c’est aussi mourir un peu. Ce n’est pas ce bon Søren Kierkegaard qui me démentirait. Ma petite-fille donc, m’accompagnait. Elle avait tenu à prendre un petit sac à main dans lequel elle fit semblant de glisser sa carte d’électrice. Trop mignonne ! Comme tu le sais, lectrice, je vis dans le passé car je ne connais pas le présent et me méfie du futur comme de La Peste (Camus, philosophe pour classes terminales, eût murmuré mon regretté copain Jean-Jacques Brochier qui était encore plus existentialiste que moi). Celle balade dans le bureau de vote distilla des souvenirs dans ma grosse tête de Ternois (Tergnier, ma ville chérie, communiste, ferroviaire et ouvrière ; 13 045 habitants). Je devais avoir l’âge de ma petite-fille ; mes parents m’avaient invité à les suivre jusqu’à la mairie où se déroulait une consultation électorale. Les assesseurs, les isoloirs et les urnes se trouvaient au premier étage ; un large escalier y conduisait. Que me prit-il ? Je m’agenouillai et me signai comme je l’eusse fait dans une église devant un prêtre qui eût proposé l’hostie. Entorse à la laïcité ? Point ; je n’étais qu’innocence. J’entends encore le rire de mon père.

Autre souvenir. Douze ans plus tard. J’étudiais alors le journalisme à Tours ; j’étais revenu le temps d’un week-end chez mes parents. C’était un samedi soir ; je buvais des bières pression au café Chez Hubert, rue Pierre-Semard en compagnie de mes copains Fabert, Marc Faroux, dit Le Colonel, Jean Brugnon, Gérard Lopez, dit Dadack et quelques autres. Il y avait dans l’air une odeur de tabac brun qui se mélangeait à celle de l’anis du Casanis. Soudain, Hubert, grand et large d’épaules comme le lutteur qu’il avait été dans sa jeunesse, vint vers moi. « Hé, Philippe ! On cherche des gens pour tenir des bureaux de votes ; ça devrait t’intéresser toi qui fais des études de journalisme… » Surpris, je refusais la proposition. Hubert parut déçu ; je le fus aussi non pas par l’attitude de Hubert mais par mon refus. Je n’étais pas fier de moi.

Dimanche dernier, j’ai également accompagné la Sauvageonne à son bureau de vote. Je me suis souvenu qu’elle m’avait raconté, le matin-même, qu’il y a quelques années, elle était restée quatre heures dans l’isoloir tant elle était indécise. Inquiets, les assesseurs avaient appelé les policiers pour l’en déloger. Je ne suis pas certain qu’elle m’ait dit la vérité. En la rejoignant, le soir, comme le ciel de presque nuit était magnifique, j’ai sorti mon téléphone portable et l’ai pris en photo. Au même moment, sur mon autoradio, Ici Picardie diffusait la chanson « Confidence pour confidence », de Jean Schultheis. Le visage de mon oncle Pierre Stoeklin, qu’on surnommait Peter Stock, déboula dans ma mémoire car il adorait ce morceau. Je n’ai jamais su pourquoi ; je n’ai jamais su non plus pour qui il votait. Peut-être socialiste car il était instituteur au hameau de Marizelle, commune de Bichancourt (979 habitants), dans l’Aisne. Il élevait des lapins, des géants des Flandres avec lesquels il participait à des concours. Il avait gagné plusieurs prix, sortes d’élections mais avec des poils roux et de grandes oreilles. Je ne suis qu’une vieille boîte à souvenirs.

Écoute ta mère !

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Carole Fives © Patrice Normand / JC Lattès

Les livres sur le rapport mère-fille sont légion, mais celui de Carole Fives, Appel manqué, ne ressemble à aucun autre. Mordant et hilarant, il n’épargne personne.


Face à une actualité toujours plus anxiogène, face à une littérature peuplée de féminicides et d’agressions sexuelles en tout genre, un petit livre fait acte de résistance : Appel manqué mériterait d’être remboursé par la Sécurité sociale. On y rit à gorge déployée, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Son héroïne, Charlène, fait partie de ces femmes impossibles à oublier. Nous l’avions découverte en 2017 dans Une femme au téléphone, roman aussi cocasse que réjouissant. Nous la retrouvons dix ans après. Elle n’a pas changé. Toujours aussi coriace, exubérante, névrosée. Le dispositif romanesque, qui a fait ses preuves, n’a pas changé non plus. Une femme au téléphone parle à sa fille. Le lecteur qui n’a jamais les répliques de la fille est contraint de les imaginer, ce qui ajoute indéniablement au plaisir de lecture. En exergue du livre, une citation de la mère : « Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec la mère. » Appel manqué en est la preuve. Charlène a désormais 73 ans, une chienne qui se paralyse de l’arrière-train et des problèmes pour boucler ses fins de mois. Heureusement il y a ses enfants qu’elle taxe allégrement. Sa fille en priorité, Carole, écrivain. Toute ressemblance avec des personnages existants étant parfaitement assumée. Carole donc, dont la mère déplore qu’elle n’ait pas le succès de « l’écrivaine au grand chapeau » et qui ne peut s’empêcher de lui glisser quelques conseils avisés : « Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent non ? » Fumeuse invétérée en dépit d’un cancer en rémission, portée sur la boisson, Charlène n’a rien d’une héroïne politiquement correcte et se demande parfois comment elle a pu engendrer une fille aussi différente d’elle. « Maintenant vous faites des chichis, vous avez peur du cancer, vous allaitez ! Votre génération c’est vraiment le Moyen Âge. » On ne serait pas loin de le penser et de regretter l’ancien monde. Un monde où les parents n’étaient pas sans cesse sur le dos de leurs enfants, où on ne les emmenait pas chez le psy pour un oui pour un non, où on ne les félicitait pas à tout bout de champ. Radiographie d’une époque, Appel manqué met en lumière sur un mode drolatique les avancées du féminisme – « Vous avez eu la pilule, l’IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! » – mais aussi les ridicules de nos comportements. Notamment pendant la période du Covid. « Le Macron, il va encore parler ce soir pour dire qu’on est en guerre, on voit bien qu’il a pas connu la guerre celui-là. » Les répliques fusent plus drôles les unes que les autres. Mère toxique, grand-mère indigne, Charlène a le sens de la formule : « Mes petits-enfants je les adore mais je les préfère en fond d’écran. » Un monologue irrésistible qui donne la parole à une femme redoutable, hilarante, finalement attachante, et qui ferait merveille porté à la scène.

Appel manqué, Carole Fives, « L’Arbalète », Gallimard, 2026. 128 pages

Appel manqué

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Valentin fait de la résistance

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DR.

La fête des amoureux fait toujours recette


Comme tous les ans, j’ai donné la pièce au facteur pour le calendrier des postes. Un almanach qui devient un objet de curiosité, de collection, à chaque jour est associée la fête d’un saint, et même si on ne sait plus auquel se vouer, à l’énumération de tous ces prénoms, on se sent en famille, comme issus d’un même berceau. En revanche sur les ondes de l’info télévisée ou connectée, l’agenda est surchargé de dates rattachées à de grandes causes, un catalogue où se succèdent des « Journée internationale de… ».

Si certaines de ces Journées relèvent de l’humour d’agences de pub, comme la Journée sans pantalon ou de la bataille d’oreillers, la plupart sont officialisées par l’ONU, qui estime essentiel « d’informer le public sur des thèmes liés à des enjeux majeurs ». Avec un thème qui devient ritournelle. Ainsi en ce mois de mars, le 8, c’est la Journée internationale des femmes, puis le 10 mars, la Journée des femmes juges ; suivent celles des femmes dans la diplomatie le 24 juin, des femmes et des filles d’ascendance africaine le 25 juillet, des femmes et des filles autochtones le 5 septembre, des femmes rurales le 15 octobre , et le 25 novembre la Journée mondiale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, sans oublier en début d’année le 11 février la Journée des femmes et des filles de science, en attendant une prochaine Journée des femmes victimes d’Epstein.

Au calendrier, face aux idées fixes de l’ONU, qui impose ses thèmes comme l’OMS une liste de vaccins, il y a un saint qui fait de la résistance, qui fait toujours recette, Valentin. Connu pour avoir rendu dans la Rome antique la vue à une jeune fille mal voyante, il ferme les yeux quand c’est l’amour qui rend aveugle. Et tous les 14 février, saint Valentin offre l’occasion aux hommes d’ouvrir leur cœur et leur portefeuille pour offrir des roses à leur dulcinée. C’est peut-être un peu fleur bleue, voir faux-cul pour certains, mais au moins ça épouse nos us et coutumes.

Dix ans après les attentats, Bruxelles ne s’est jamais relevée

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© CHINE NOUVELLE/SIPA

22 mars 2016 : la date résonne encore douloureusement. 


En dehors des drames et des infortunes privées, ce fut probablement le jour le plus sombre de nos vies de Bruxellois. Nombre d’entre nous étions d’ailleurs encore dans une rame de métro lorsque nous apprîmes que d’autres, dans la station où nous étions passés quelques minutes plus tôt, eurent moins de chance. Les attentats de Bruxelles ont eu lieu il y a juste une décennie.

Et parmi ceux qui clamèrent « plus jamais ça », très peu ont agi pour empêcher que ce que recouvre le « plus jamais ça » ne se reproduisît.

La ville paralysée

A l’époque, les plus informés savaient que cela arriverait. Les quelques-uns, se comptant sur les doigts d’une main, qui avaient écrit qu’on ignorait juste quand et où les terroristes frapperaient Bruxelles durent subir la reductio ad hitlerum des traditionnels bien-pensants. Nous aurions évidemment préféré avoir tort. La première déflagration eut donc lieu à Zaventem, à l’aéroport de Bruxelles-National, dans le Brabant flamand, où seize innocents perdirent la vie dans le grand hall qui accueille d’ordinaire hommes d’affaires, fonctionnaires ou, plus simplement, touristes. À la tragédie suivit une autre, dans la station de métro Maelbeek, au cœur du quartier européen où seize navetteurs périrent. Tout n’était plus que chaos, désolation et hurlement des sirènes.

Ce jour-là, ce fut mission sauve-qui-peut. Nous tentions de rassurer nos proches et de prendre de leurs nouvelles, de trouver des solutions pour rentrer chez nous dans une ville paralysée et pétrifiée, de comprendre ce que nous craignions d’avoir trop bien compris et de trouver les mots. Les premiers que je publiai furent accompagnés d’un dessin de Quick et Flupke, héros bruxellois de bande dessinée: « Il fut une époque où les petits chenapans de Bruxelles n’étaient pas bien méchants et nous faisait rire. Les temps ont changé. »

Pas d’amalgame

Déjà, les plus naïfs avaient déposé des bougies et des pancartes « pas d’amalgame » sur le pas de la Bourse, traditionnel lieu de rassemblement et de commémoration. Tandis que, le 11 septembre 2001, je compris que le monde ne serait plus pareil et que nous entrions dans un monde où les civilisations s’entrechoqueraient ; avec Charlie Hebdo et le Bataclan, que la liberté d’expression et nos modes de vie étaient attaqués ; cette fois-ci, ce fut ma ville qui était prise pour cible, celle de mes aïeux, là-même où, il y a quelques siècles, ne poussaient que de turbulents iris dans les paisibles marécages. Instantanément, je me fis la promesse de ne jamais reculer ni avoir de faiblesse au moment de combattre l’ennemi islamiste qui nous avait désigné et ceux qui avaient permis son éclosion.

A lire aussi, Alain Destexhe: Terrorisme: le 22 mars 2016 belge, miroir du 13 novembre français

Beaucoup ont continué à fermer les yeux par idéologie, par lâcheté et par électoralisme. Les politiques ne prirent pas la question de l’islamisme à bras-le-corps et continuèrent à vanter l’ouverture des frontières sans se plonger dans les quartiers où la réalité contredisait leur naïve fiction. Les éditorialistes s’échinèrent à noircir toujours plus de papier sur le « multiculturalisme heureux ». Et dix ans plus tard, la tache d’huile s’est étendue: Bruxelles est une terre quasiment perdue, balafrée de tags à la gloire de la Palestine, offerte à ceux qui veulent la destruction de notre identité, encore plus largement islamisée. A l’aéroport de Zaventem, un iftar a été récemment organisé; à la STIB, société de transports qui gère les métros bruxellois, les radicaux ont, de source bien informée, pignon sur rue. Et beaucoup s’auto-censurent quand il s’agit d’aborder la question de l’islamisation de la société. Aussi triste et révoltant que cela puisse paraître: les terroristes ont gagné la partie.  

Blues bruxellois

Il m’arrive de regarder des photos de la capitale belge quand celle-ci était heureuse, en 1958 au moment de l’exposition universelle, ou dans les années 70-80, quand des hommes et des femmes, pour la plupart plus de ce monde, portaient beau dans les rues et sur les boulevards, quand les restaurants n’étaient pas encore des snacks halal, quand la ville simplement brusselait comme dans une chanson de Jacques Brel. 

Et si la nostalgie ne fait pas une politique, je voudrais terminer par une note d’espoir, peut-être vain. Bruxelles fut détruite en 1695, sous les assauts répétés de Villeroy, agissant au nom du roi de France qui ne pouvait supporter d’être inquiété sur son aile nord. Elle fut reconstruite en un temps record. Sur l’une des façades d’un des bâtiments en vue de Bruxelles, une citation rappelle la palingénésie de la capitale : « Le phénix renaît de ses cendres ». C’est avec cet espoir chevillé au cœur que nous devons combattre. Sauver le monde ou, plus modestement notre civilisation, commence au seuil de sa porte.

Quand les corps chantent

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© Bart Grietens

Sur des poèmes musicaux de la célèbre compositrice finlandaise Kaija Saariaho, son compatriote, le chorégraphe Tero Saarinen, a créé un spectacle onirique où le regard s’égare dans un univers parfaitement irréel.


C’était un projet musical et chorégraphique qu’ils mirent deux bonnes années à mettre sur pied. Mais la compositrice Kaija Saariaho mourut prématurément à Paris en 2023 et de cette entreprise commune le chorégraphe Tero Saarinen a fait un hommage posthume à la plus célèbre des créatrices finlandaises.

Quatre compositions (Study for Life (Etude pour la vie), Petals (Pétales), Lichtbogen (Arc de lumière), Attente et Parfum de l’instant), dont la première donne son titre au spectacle, ont engendré une mise en scène où danseurs et musiciens se confondent miraculeusement. Gommant entre eux toute distance, le chorégraphe et metteur en scène fait de tous un groupe unique, merveilleusement homogène où les instrumentistes dansent et où chantent les corps des danseurs.

Helsinki, 1991

Kaija Saariaho et Tero Saarinen se sont connus en 1991 à Helsinki alors que Carolyn Carlson, sur une partition de celle-là, créait Maa pour le Ballet de l’Opéra national de Finlande (80 sujets), pièce où dansait Saarinen. C’était la première fois que cette compagnie de ballet classique était lancée dans une chorégraphie contemporaine, mais la deuxième fois que Carlson revenait dans la patrie de ses parents où, en 1976, elle avait déjà travaillé à Haiku pour le Ballet national de Finlande, l’autre formation importante de ce pays. Elle y avait alors créé la première des chorégraphies modernes jamais produite dans l’ancienne possession suédoise.

Pour Saarinen, tout jeune encore, ce furent les prémisses d’une nouvelle vie. Danseur exceptionnel de formation classique, mais de tempérament félin, presque sauvage, c’est déjà en tant qu’interprète d’une composition moderne de l’un de ses compatriotes, Jorma Uotinen, qu’il avait été couronné par le Concours international de Danse de Paris en 1986. Il dansera encore à ses débuts un solo créé par l’Américain Murray Louis, autre auteur de la nébuleuse Nikolaïs. 

N’en pouvant plus dès lors de faire le joli cœur dans les productions académiques de la compagnie établie à l’Opéra d’Helsinki, Saarinen va explorer d’autres horizons. Avec Carolyn Carlson évidemment dont il sera un interprète de prédilection. Mais aussi en partant pour le Népal dont il approche les danses traditionnelles, puis pour le Japon où il travaille le kabuki et le butô et s’initie à l’art de l’onnagata. 

Un authentique chorégraphe

Au contraire de tant de chorégraphes auto-proclamés ne pratiquant que ce médiocre théâtre gestuel qui inonde les scènes françaises d’aujourd’hui, Tero Saarinen, lui, déploie une authentique écriture chorégraphique. Très flexible, modulée d’un ouvrage à l’autre, elle donne lieu à d’incontestables réussites qui font de lui un auteur rare dans le paysage d’aujourd’hui. Ou tout simplement un vrai, un authentique chorégraphe. Depuis sa fondation et ses premières représentations en février 1996, il y a donc tout juste 30 ans, sa compagnie a parcouru une quarantaine de pays sur tous les continents. On ne l’a vue, hélas ! que fort peu en France qui se dit (f)Ranska en finnois. Deux fois au Festival de Danse de Cannes; une autre fois dans la grande salle du Théâtre de Chaillot ; sur quelques scènes de la décentralisation aussi… Représenté de façon toute confidentielle dans un petit théâtre de la Cartoucherie de Vincennes, sur invitation de Carolyn Carlson durant son festival June Events, le prodigieux solo, Hunt, composé et exécuté par Tero Saarinen sur la partition du Sacre du printemps, avait de quoi enthousiasmer les foules. Sectarisme ? Aveuglement ? Fâcheuse incapacité de savoir distinguer des œuvres remarquables ? Ce morceau de bravoure qui a été admiré dans plus de trente pays, n’a jamais été repris par les programmateurs parisiens. Ni durant le Festival d’Automne, ni au Théâtre de la Ville, ni à celui des Abbesses, ni à la Salle Gémier… Il aura fallu que le Ballet de Lorraine l’insère dans sa saison au Théâtre du Châtelet avec une autre chorégraphie de Saarinen sur une partition de Stravinsky.

C’est au sein du Ballet du Rhin, à Strasbourg et Mulhouse, en juin prochain, qu’en France Hunt sera enfin ressuscité avec un soliste de cette compagnie.

Quatre poèmes musicaux

Dans Study for Life, le chorégraphe s’efface en partie derrière le metteur en scène. On peut le regretter tant l’écriture de Saarinen peut être enthousiasmante.  Mais plus qu’à celui de la danse, il s’est mis délibérément au service de la musique et il la sert avec beaucoup d’intelligence, de conviction et de sensibilité.

Ce sont donc quatre pièces de Saariaho, quatre poèmes musicaux chantés par la soprano portugaise Raquel Camarinha et exécutés par un orchestre de chambre venu des Pays-Bas, Het Muziek (La Musique), qui constituent la charpente de Study for Life.   

Sur une vaste étendue noire et réfléchissante (décor d’Erika Turunen) qui ressemble aux eaux mortes d’un étang scintillant obscurément, Saarinen expose danseurs et musiciens dans des ensembles torturés où l’œil ne fait plus la différence entre les uns et les autres tant leur fusion peut être parfaite. Ce qui en soi est une prouesse quand on sait combien nombre de musiciens, surtout à côté des danseurs, apparaissent sur scène comme des albatros sur le pont d’un navire. Au tout début de l’ouvrage, le chorégraphe les mêle dans des compositions spectaculaires, héroïques et baroques, où ils construisent des tableaux vivants avec un rare bonheur sous des pluies de lumières (Fabiana Piccioli, Sander Loonen) tombant en pluie des cintres. Et le plus étrange dans cet univers si moderne, cerné des quatre côtés par les gradins où siège le public, plongé dans des compositions musicales qui sont furieusement de notre temps, c’est que les danseurs en viennent à ressembler, dans leurs attitudes figées, à des figures mythologiques, à des statues de marbre blanc, telles qu’on les voit à Rome surgissant des fontaines du Bernin ou à Versailles au sein des bosquets voulus par Le Nôtre. Des figures qui se réfléchissent théâtralement sur le sol noir comme elles se reflèteraient dans les eaux d’un ténébreux bassin.

(C) Mikko Suutarinen

D’innombrables échos

Dressés en groupes compacts ou étirés sur une diagonale tourmentée, musiciens et danseurs forment des tableaux dramatiques qui s’altèrent, se tordent, se délient au fil des notes. Cependant que la voix de la soprano, multipliée, éparpillée dans un espace sonore qui semble sans fin, se répercute dans l’espace en innombrables échos qui la rendent irréelle.

Plus tard, portés sur d’invisibles praticables que manœuvrent les danseurs, pianiste, harpiste, contrebassiste, violoncelliste, percussionniste… glissent, flottent sur cette étendue brillante comme dans le mirage d’une fête nocturne.

A la fin de l’ouvrage, la soprano est imperceptiblement engloutie sous un vaste cône de gaze qui fait écho à celui de glace qui fond lentement à l’entrée de la salle de spectacle. Un cône de glace dans lequel des capteurs de son (installation de Tuomas Norvio) ont permis d’entendre le murmure de l’eau qui s’égoutte de façon subreptice. Et avec la voix de la cantatrice qui s’éteint, s’envole la chimère d’un spectacle englouti par l’obscurité.

Une manufacture de câbles

D’une ancienne manufacture de câbles destinés aux navires mouillant dans le port d’Helsinki, le militantisme et l’énergie de plusieurs acteurs culturels finlandais ont réussi à faire de ce bâtiment industriel une Maison de la Danse qui répond à la Maison de la Musique, autrement plus luxueuse, située sur l’avenue Mannerheim. Comme un peu partout, la Danse demeure un parent pauvre, mais dans ces bâtiments aussi vastes qu’ils sont austères, elle a pleinement droit de cité. La Compagnie Tero Saarinen, la seule en Finlande à bénéficier d’une audience internationale, y donne désormais ses spectacles qu’elle présentait naguère dans un théâtre russe édifié au XIXe siècle et portant toujours le nom du tsar Alexandre II, grand-duc de Finlande. Le seul des Romanov ayant laissé de bons souvenirs aux peuples finnois. Elle y a aussi son siège et bénéficie ainsi d’un magnifique studio et de beaux bureaux et espaces communs qui semblent traduire l’engagement et la passion que l’ensemble des 17 salariés de la troupe, six danseurs permanents, deux répétiteurs, deux techniciens et sept personnes chargées de l’administration, des relations extérieures et du développement de la compagnie, parmi lesquelles Tero Saarinen, directeur artistique, et Iiris Autio, directrice générale. En 2024, l’Etat subventionnait la compagnie à hauteur de 630 000 euros, la Ville d’Helsinki avec 265 000 euros à quoi s’ajoutaient 390 000 euros spécifiquement destinés aux projets artistiques. Les recettes de la troupe s’élevaient quant à elles à un peu plus de 400 000 euros.

Photo : David Jakob

Créée en juin 2025 aux Pays-Bas lors du Festival de Hollande, reprise dans la foulée en Autriche au cours du Festival de Bregenz, Study for Life a vu en ce mois de mars sa naissance à Helsinki durant six représentations, devant un public où les générations se mélangent en toute harmonie. On imagine qu’à Paris elle trouverait parfaitement sa place dans un lieu comme la Cité de la Musique où célébrer à la fois Kaija Saariaho et Tero Saarinen permettrait au public français d’assouvir sa curiosité pour les artistes du Nord comme cela a été récemment le cas avec succès au Petit Palais avec le peintre finlandais Pekka Halonen.


Le Ballet national du Rhin ressuscite Hunt de Tero Saarinen écrit sur la partition du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky dans le cadre d’un programme Ballets Russes au Théâtre de la Filature de Mulhouse les 10 et 11 juin 2026, puis à l’Opéra de Strasbourg du 25 au 27 juin.

La Compagnie Tero Saarinen se produira au Teatro della Tosse, à Gênes, le 23 avril 2026. Au Festival de danse de Kuopio (Finlande) les 12 et 13 juin.

A la Maison de la Danse d’Helsinki pour célébrer ses trente ans d’existence avec trois créations (Carolyn Carlson, Tero Saarinen, Sonya Lindfors), du 22 au 26 septembre.