22 mars 2016 : la date résonne encore douloureusement.
En dehors des drames et des infortunes privées, ce fut probablement le jour le plus sombre de nos vies de Bruxellois. Nombre d’entre nous étions d’ailleurs encore dans une rame de métro lorsque nous apprîmes que d’autres, dans la station où nous étions passés quelques minutes plus tôt, eurent moins de chance. Les attentats de Bruxelles ont eu lieu il y a juste une décennie.
Et parmi ceux qui clamèrent « plus jamais ça », très peu ont agi pour empêcher que ce que recouvre le « plus jamais ça » ne se reproduisît.
La ville paralysée
A l’époque, les plus informés savaient que cela arriverait. Les quelques-uns, se comptant sur les doigts d’une main, qui avaient écrit qu’on ignorait juste quand et où les terroristes frapperaient Bruxelles durent subir la reductio ad hitlerum des traditionnels bien-pensants. Nous aurions évidemment préféré avoir tort. La première déflagration eut donc lieu à Zaventem, à l’aéroport de Bruxelles-National, dans le Brabant flamand, où seize innocents perdirent la vie dans le grand hall qui accueille d’ordinaire hommes d’affaires, fonctionnaires ou, plus simplement, touristes. À la tragédie suivit une autre, dans la station de métro Maelbeek, au cœur du quartier européen où seize navetteurs périrent. Tout n’était plus que chaos, désolation et hurlement des sirènes.
Ce jour-là, ce fut mission sauve-qui-peut. Nous tentions de rassurer nos proches et de prendre de leurs nouvelles, de trouver des solutions pour rentrer chez nous dans une ville paralysée et pétrifiée, de comprendre ce que nous craignions d’avoir trop bien compris et de trouver les mots. Les premiers que je publiai furent accompagnés d’un dessin de Quick et Flupke, héros bruxellois de bande dessinée: « Il fut une époque où les petits chenapans de Bruxelles n’étaient pas bien méchants et nous faisait rire. Les temps ont changé. »
Pas d’amalgame
Déjà, les plus naïfs avaient déposé des bougies et des pancartes « pas d’amalgame » sur le pas de la Bourse, traditionnel lieu de rassemblement et de commémoration. Tandis que, le 11 septembre 2001, je compris que le monde ne serait plus pareil et que nous entrions dans un monde où les civilisations s’entrechoqueraient ; avec Charlie Hebdo et le Bataclan, que la liberté d’expression et nos modes de vie étaient attaqués ; cette fois-ci, ce fut ma ville qui était prise pour cible, celle de mes aïeux, là-même où, il y a quelques siècles, ne poussaient que de turbulents iris dans les paisibles marécages. Instantanément, je me fis la promesse de ne jamais reculer ni avoir de faiblesse au moment de combattre l’ennemi islamiste qui nous avait désigné et ceux qui avaient permis son éclosion.
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Beaucoup ont continué à fermer les yeux par idéologie, par lâcheté et par électoralisme. Les politiques ne prirent pas la question de l’islamisme à bras-le-corps et continuèrent à vanter l’ouverture des frontières sans se plonger dans les quartiers où la réalité contredisait leur naïve fiction. Les éditorialistes s’échinèrent à noircir toujours plus de papier sur le « multiculturalisme heureux ». Et dix ans plus tard, la tache d’huile s’est étendue: Bruxelles est une terre quasiment perdue, balafrée de tags à la gloire de la Palestine, offerte à ceux qui veulent la destruction de notre identité, encore plus largement islamisée. A l’aéroport de Zaventem, un iftar a été récemment organisé; à la STIB, société de transports qui gère les métros bruxellois, les radicaux ont, de source bien informée, pignon sur rue. Et beaucoup s’auto-censurent quand il s’agit d’aborder la question de l’islamisation de la société. Aussi triste et révoltant que cela puisse paraître: les terroristes ont gagné la partie.
Blues bruxellois
Il m’arrive de regarder des photos de la capitale belge quand celle-ci était heureuse, en 1958 au moment de l’exposition universelle, ou dans les années 70-80, quand des hommes et des femmes, pour la plupart plus de ce monde, portaient beau dans les rues et sur les boulevards, quand les restaurants n’étaient pas encore des snacks halal, quand la ville simplement brusselait comme dans une chanson de Jacques Brel.
Et si la nostalgie ne fait pas une politique, je voudrais terminer par une note d’espoir, peut-être vain. Bruxelles fut détruite en 1695, sous les assauts répétés de Villeroy, agissant au nom du roi de France qui ne pouvait supporter d’être inquiété sur son aile nord. Elle fut reconstruite en un temps record. Sur l’une des façades d’un des bâtiments en vue de Bruxelles, une citation rappelle la palingénésie de la capitale : « Le phénix renaît de ses cendres ». C’est avec cet espoir chevillé au cœur que nous devons combattre. Sauver le monde ou, plus modestement notre civilisation, commence au seuil de sa porte.




