Les livres sur le rapport mère-fille sont légion, mais celui de Carole Fives, Appel manqué, ne ressemble à aucun autre. Mordant et hilarant, il n’épargne personne.

Face à une actualité toujours plus anxiogène, face à une littérature peuplée de féminicides et d’agressions sexuelles en tout genre, un petit livre fait acte de résistance : Appel manqué mériterait d’être remboursé par la Sécurité sociale. On y rit à gorge déployée, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Son héroïne, Charlène, fait partie de ces femmes impossibles à oublier. Nous l’avions découverte en 2017 dans Une femme au téléphone, roman aussi cocasse que réjouissant. Nous la retrouvons dix ans après. Elle n’a pas changé. Toujours aussi coriace, exubérante, névrosée. Le dispositif romanesque, qui a fait ses preuves, n’a pas changé non plus. Une femme au téléphone parle à sa fille. Le lecteur qui n’a jamais les répliques de la fille est contraint de les imaginer, ce qui ajoute indéniablement au plaisir de lecture. En exergue du livre, une citation de la mère : « Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec la mère. » Appel manqué en est la preuve. Charlène a désormais 73 ans, une chienne qui se paralyse de l’arrière-train et des problèmes pour boucler ses fins de mois. Heureusement il y a ses enfants qu’elle taxe allégrement. Sa fille en priorité, Carole, écrivain. Toute ressemblance avec des personnages existants étant parfaitement assumée. Carole donc, dont la mère déplore qu’elle n’ait pas le succès de « l’écrivaine au grand chapeau » et qui ne peut s’empêcher de lui glisser quelques conseils avisés : « Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent non ? » Fumeuse invétérée en dépit d’un cancer en rémission, portée sur la boisson, Charlène n’a rien d’une héroïne politiquement correcte et se demande parfois comment elle a pu engendrer une fille aussi différente d’elle. « Maintenant vous faites des chichis, vous avez peur du cancer, vous allaitez ! Votre génération c’est vraiment le Moyen Âge. » On ne serait pas loin de le penser et de regretter l’ancien monde. Un monde où les parents n’étaient pas sans cesse sur le dos de leurs enfants, où on ne les emmenait pas chez le psy pour un oui pour un non, où on ne les félicitait pas à tout bout de champ. Radiographie d’une époque, Appel manqué met en lumière sur un mode drolatique les avancées du féminisme – « Vous avez eu la pilule, l’IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! » – mais aussi les ridicules de nos comportements. Notamment pendant la période du Covid. « Le Macron, il va encore parler ce soir pour dire qu’on est en guerre, on voit bien qu’il a pas connu la guerre celui-là. » Les répliques fusent plus drôles les unes que les autres. Mère toxique, grand-mère indigne, Charlène a le sens de la formule : « Mes petits-enfants je les adore mais je les préfère en fond d’écran. » Un monologue irrésistible qui donne la parole à une femme redoutable, hilarante, finalement attachante, et qui ferait merveille porté à la scène.
Appel manqué, Carole Fives, « L’Arbalète », Gallimard, 2026. 128 pages



