Dans un « livre-enquête », le journaliste François Krug essaie de diaboliser Michel Houellebecq, Sylvain Tesson et Yann Moix en les accusant d’avoir vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu Charles Maurras…
Quand elles sont bien faites, les fiches de basse police peuvent procurer un vrai plaisir de lecture. Maître du genre, Emmanuel Ratier (1957-2015) n’avait pas son pareil pour révéler, dans sa lettre conspirationniste, antisémite et antimaçonnique Faits et Documents, la présence de tel ministre en vue ou de tel intellectuel médiatique à une conférence organisée par le Grand Orient de France ou dans les colonnes d’un journal juif confidentiel. Croyant salir ses cibles, il montrait en fait la complexité des hommes, leur éclectisme parfois inattendu, les rendant souvent plus sympathiques qu’on imaginait.
Dans son nouveau livre, François Krug est armé des mêmes intentions et méthodes, mais au service du camp d’en face, celui de la gauche sectaire. En 220 pages, il tente d’établir que trois des écrivains français contemporains les plus célèbres, Michel Houellebecq, Sylvain Tesson et Yann Moix, seraient d’abominables « compagnons de route cachés de l’extrême droite », non pas pour leurs écrits ni leurs prises de position, mais à cause de quelques-unes de leurs rencontres et fréquentations. Évitons les habituelles récriminations contre cette dangereuse manière de cataloguer les gens. À force de parler de chasse aux sorcières, de procès de Moscou ou de maccarthysme, on devient lassant.
Remarquons plutôt que n’est pas Ratier qui veut. Le livre de Krug ne contient aucune révélation. Il ne fait que redire ce que Philippe Muray, Marc-Édouard Nabe, Jérôme Dupuis (dans L’Express) et Saïd Mahrane (dans Le Point) ont déjà raconté avec davantage de talent et de culture littéraire. Ah non ! pardon, on y apprend quand même que Moix a pris une fois un verre avec Dieudonné (en 2010), que Tesson a confié par écrit à Jean Raspail qu’il se sentait « membre de la société secrète » de ses admirateurs (en 2019), et que contrairement à ce qu’on avait cru comprendre dans le Cahier de l’Herne qui lui est consacré, le premier article de Michel Houellebecq pour L’Idiot interna- tional (en 1991) ne parlait pas de Pif Gadget, mais de prothèses mammaires. Tremble, bête immonde !
Krug nous réserve aussi un formidable fou rire quand il croit démontrer la monstruosité de Tesson en remarquant que celui-ci partageait avec l’ultra-nationaliste Dominique Venner (1935-2013) un goût commun pour Homère et l’Islande ! Ne lui dites surtout pas que Mélenchon et Zemmour apprécient tous les deux Jean d’Ormesson, il pourrait penser que la collusion réac au sommet du pouvoir est encore plus vaste qu’il le redoute.
Mais ce livre restera sûrement dans les annales grâce à un procédé innovant. Pour les besoins de ses recherches, Krug s’est en effet penché sur une anodine photographie, parue dans Paris Match, de Sylvain Tesson dans son salon. Si l’on zoome dans l’image, s’excite-t-il, on découvre sur une étagère plusieurs ouvrages d’auteurs sulfureux (Martin Peltier, Alain Sanders et Jean-Pierre Hebert), dont la simple possession suffit bien sûr à prouver l’adhésion aux pires idées… Après le journalisme de caniveau, voilà donc inventé le complotisme de rayonnage.
Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique. Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise.
L’arrêté de la préfecture de l’Hérault en avait pourtant informé la population : dans un périmètre autour du collège Louise-Michel de Ganges, tout « dispositif sonore portatif » était rigoureusement interdit lors de la visite du président de la République, le 20 avril. Des casseroles ont été saisies. Il est vertigineux de voir là où nous en sommes : des casseroles saisies ! Absurdistan. Ceux qui contestent aujourd’hui la réalité d’une « crise démocratique » sont ainsi exposés à la menace d’un concert polyphonique. Malgré le rouleau compresseur des dernières années, du référendum de 2005 au 49.3 de 2023, le peuple fait montre d’une inventivité citoyenne toujours renouvelée. Il y a un an, le 30 avril 2022, lors de la cérémonie de remise des diplômes d’AgroParisTech, huit étudiants avaient publiquement appelé à « déserter » des emplois « destructeurs ». Que nous disaient-ils ? « Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fiers et méritants d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. […] Quelle vie voulons-nous ? Un patron cynique, un salaire pour prendre l’avion, même pas cinq semaines par an pour souffler et puis un burnout à 40 ans ? »
Ils ne sont pas des cas isolés. Dans de très nombreuses grandes écoles et universités, la question de l’avenir est posée et âprement discutée. Elle invite à des prises de conscience, des bifurcations et des ruptures. Ces jeunes ingénieurs refusent d’être les exécutants dociles de décisions prises par les marchés financiers et présentées comme « incontournables et urgentes » par leurs serviteurs politiques. Ils ne veulent pas participer à la folle course à la productivité, à la compétitivité et à la rentabilité. Ils lui opposent d’autres objectifs : le développement humain et écologique durable, une réelle autonomie. Une vie à la retraite et en bonne santé. Selon des travaux récents, environ 30 % des étudiants de grande école sont en « rupture » et se questionnent sur les métiers auxquels ils sont formés. Ils veulent en connaître l’impact social, écologique ou économique, quelles que soient les conséquences sur leur statut social ou leur situation financière.
Au cours des derniers mois, plus nous avons parlé des retraites et plus il a été question du travail, de son sens, de sa réalité, des transformations à opérer, et de l’ampleur de la crise du travail qui exige de « donner la parole et une partie du pouvoir à celles et ceux qui font le travail », comme le propose Dominique Méda (Le Monde, 15 avril 2023). Et si nous devenions les ingénieurs de nos vies ! Que voulez-vous, on ne me changera pas. Je suis né dans une casserole où étaient mélangés idéaux de justice, d’émancipation, d’utopies concrètes et d’actions immédiates pour de vraies solutions. Pour les héritiers de Denis Kessler, économiste passé du communisme au libéralisme pur et dur, l’objectif reste de « défaire méthodiquement le programme du CNR » (Challenges, 4 octobre 2007). Ma recette est à leurs yeux un brouet indigeste. Et s’il était notre futur festin ?
Nous assistons actuellement à un bras de fer burlesque entre Agnès Buzyn et les juges. L’ancienne ministre de la Santé refuse de se rendre aux convocations. L’analyse de Philippe Bilger.
À l’interrogation formulée par mon titre, je répondrai qu’elle devrait l’être. Je l’aurais d’ailleurs déjà fait. Il y a une multitude de rendez-vous où, selon le parti qu’elle choisira, la Justice continuera à aller soit vers la dépendance et l’inégalité, soit du côté de la rectitude et de l’équité. Le choix à effectuer est capital. Il concerne les juges de la Cour de Justice de la République (CJR) mais il pourrait tout aussi bien s’appliquer aux juridictions ordinaires. Cet arbitrage à opérer est d’autant plus fondamental que nous savons que le garde des Sceaux, il y a plusieurs mois, n’a pas fourni le meilleur exemple de sa soumission à l’État de droit, à cause de l’attitude qu’il a adoptée face à la commission d’instruction de cette même CJR. Il ne s’agit pas de faire « payer » à Agnès Buzyn cet épisode antérieur si calamiteux mais de restaurer un crédit à mon sens déjà fortement entamé. Les juges ne sont pas à la disposition des témoins assistés ; la règle est l’inverse. Le 10 septembre 2021, Agnès Buzyn avait été mise en examen pour mise en danger de la vie d’autrui. Ulcérée par cette qualification, elle avait engagé un recours et la Cour de cassation, le 20 janvier, avait annulé cette mise en examen.
L’État de droit, à la carte?
Le 28 février, elle défiait ses juges, « leur indiquant qu’elle mettait fin d’elle-même à l’interrogatoire et qu’elle ne répondrait plus à leurs questions ». Le 20 comme le 27 mars, convoquée, elle n’a pas daigné comparaître, après qu’un courrier de ses deux avocats, dont M. Eric Dezeuze, a cherché à expliquer, le 28 février, l’attitude de leur cliente. Ce même 28 février, ils recevaient une réponse très argumentée des trois juges mais rien n’y faisait : Agnès Buzyn ne déférait pas en mars à deux reprises. J’avoue plusieurs étonnements et c’est un euphémisme.
Ainsi, c’est Agnès Buzyn qui décide du respect ou non de l’État de droit. Elle veut bien de celui-ci quand, ayant le droit d’en user, il lui donne raison par l’entremise de la Cour de cassation le 20 janvier. Mais elle fait défaut en ne le respectant plus, prenant l’initiative d’une double absence en mars. Quel étrange processus que cette démarche alternée et choquante, surtout de la part d’une ancienne ministre, dans une affaire à la fois judiciaire et politique, à la tonalité intensément tragique. Je suis surtout surpris qu’un avocat à la parfaite déontologie et à la compétence reconnue par tous, M. Eric Dezeuze – je ne connais pas l’autre, M. Arnaud Mailhos – ait pu conseiller à sa cliente une telle pratique de rupture dont je pense qu’elle ne va pas améliorer son image, bien au contraire. Je considère que la lettre des juges n’était pas nécessaire parce que son existence semble donner un semblant de légitimité à l’obstruction d’Agnès Buzyn, confortée par ses avocats: ils se justifient comme s’ils étaient coupables ! Avec le risque qu’une mesure coercitive soit d’autant plus mal perçue ensuite…
Pas une affaire dérisoire
J’admets bien volontiers qu’une forme de lassitude ait pu naître après plus de 20 interrogatoires – hallucinant de lenteur ou de faiblesse dans la synthèse ! – mais cette fatigue ne saurait valider l’arrêt impérieux dû à la seule Agnès Buzyn. Ce n’est pas une affaire dérisoire. D’un côté, des politiques semblent de plus en plus traiter avec désinvolture ce que la Justice a le devoir de leur imposer pour enquêter et instruire valablement. De l’autre, heureusement, il en est d’autres qui donnent des exemples d’exemplarité dans leurs rapports avec les magistrats: je songe à Nicolas Sarkozy qui a toujours comparu, quels que soient ses sentiments négatifs à l’encontre de ses juges, et à Edouard Philippe, impeccable dans son adhésion républicaine à l’État de droit, quoiqu’il lui en ait coûté.
Les trois juges ont la possibilité de délivrer un mandat de comparution ou d’amener ou d’arrêt à l’encontre d’Agnès Buzyn. Qu’attendent-ils ? Ont-ils peur ? Pourtant ce ne serait pas un coup d’éclat ou de la provocation, mais de la Justice.
Pierre Ménat est un diplomate français. Il a été ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas. Il fut également le conseiller en charge des affaires européennes de Jacques Chirac, alors président de la République. Il connait parfaitement le fonctionnement de l’État comme celui de l’Union européenne. Il s’était déjà penché sur l’avenir de l’Europe après la crise du Covid (Dix questions sur l’Europe post covidienne, Éditions Pepper, 2020). Il continue son exploration de l’avenir de l’Union européenne en étudiant comment celle-ci fait face à la guerre, alors même qu’elle a été conçue pour bannir celle-ci de son horizon.
La paix est la première des promesses que porte la création de l’Europe. Celle-ci a été conçue pour en gérer les dividendes. Cette paix, les concepteurs de l’Union européenne voulaient la rendre pérenne, en faisant de la prospérité économique un facteur d’apaisement des relations internationales, et en poussant l’imbrication des économies européennes afin que toute entreprise belliqueuse mette en péril celui qui s’y livrerait. Mais aujourd’hui, le conflit ukrainien remet l’Europe face à la guerre et la confronte à un empire qui, lui, ne raisonne pas en termes de dividendes, de gestion et de profits, mais en termes de puissance. L’Europe a-t-elle les ressources pour faire face à cette nouvelle donne ?
Soft power européen et impérialisme russe
Alors que l’Union européenne peine à acquérir une consistance politique, voilà que se dresse sur le même continent, face à elle, un empire qui ne se pense pas comme un simple cadre juridique, mais comme un être collectif façonné par l’histoire, qui se réalise dans la domination et pour qui la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Si l’Union comme les États-membres prennent soin de ne pas se définir comme co-belligérants, l’Europe est néanmoins impliquée structurellement dans cette guerre « par son soutien militaire à l’Ukraine, par les effets du conflit sur ses valeurs, son économie, son exposition aux mouvements migratoires et par le retour de la menace nucléaire. Or ni les États européens, ni l’Union n’étaient préparés à cette situation. Les premiers escomptant percevoir les dividendes de la paix avaient fortement réduit leurs budgets militaires. La seconde s’était timidement engagée dans une réflexion sur l’autonomie stratégique, laquelle n’avait pas été portée à son terme ».
La période qui s’est ouverte en 2022 « sera placée sous le signe de la guerre, celle qui a éclaté en Ukraine, celle qui menace entre la Chine et Taïwan. Les guerres dans le Caucase, en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe, qui couvaient et qui risquent de s’attiser par un effet de contagion. Et n’oublions pas le combat du terrorisme islamiste contre la civilisation occidentale », observe Pierre Ménat. D’après ce diplomate chevronné, une guerre mondiale n’est pas certaine, « mais ses ingrédients sont en place : exacerbation des nationalismes, évocation de l’emploi d’armes nucléaires, formation de nouvelles alliances antagonistes. » Quel pourrait être le rôle de l’Europe dans ce nouveau cadre ?
Pierre Ménat. Photo: D.R.
L’auteur va explorer plusieurs pistes. Dans une première partie, il contextualise la décision de Vladimir Poutine et ce qu’elle montre de sa vision de l’Occident, il analyse ensuite les lignes de force et de fractures de l’Union européenne et fait le bilan des possibilités qui s’offrent à elle, mais il interroge également sa capacité à les comprendre et à les saisir. Dans la seconde partie, entre sanctions économiques et instrumentalisation de l’énergie et de l’agriculture comme outils de guerre, l’auteur se demande si l’Europe n’entre pas dans une forme d’économie de guerre sans paraitre pour autant en tirer les conséquences. Enfin, la dernière partie parle des défis que l’Europe doit relever pour que le concept de souveraineté européenne soit autre chose qu’un vœu pieux. Mais entre l’absence de défense européenne, la pression migratoire, le risque d’un élargissement sans fin, une Russie qui se construit sur le rejet de l’Occident et la difficulté d’incarnation de l’Europe, s’il y a un chemin, le moins que l’on puisse dire est qu’il est escarpé et étroit.
La guerre d’Ukraine, l’Europe et le monde
Le passage à l’acte de Vladimir Poutine s’explique en partie par le mépris que les oligarques éprouvent pour un Occident vu comme faible, lâche, sans identité, incapable de défendre les valeurs qu’il prône. Le président russe pensait donc pouvoir anéantir l’Ukraine sans provoquer de réactions fortes de la part de l’Union européenne et des États-Unis. Ce n’est pas ce qui va se passer et cette erreur d’appréciation a fait dire à Angela Merkel que Poutine était coupé du réel. Pour Pierre Ménat, « la réalité que Poutine perçoit, fondée sur l’imaginaire collectif du peuple russe n’est pas la même que celle qui peut être observée par les Occidentaux pour des raisons plus culturelles que politiques. (…)L’utilisation du mot nazi, la référence aux drogués sont des codes idéologiques qui participent à la diabolisation de l’Occident. L’Ukraine doit être punie car elle a voulu se couper de sa patrie naturelle, a choisi le modèle de la démocratie libérale et a aspiré à s’arrimer à l’Occident. ». L’attitude de Poutine le fait rompre avec le modèle européen et le détourne de la zone civilisationnelle, culturelle, géographique à laquelle son grand pays appartient. En face, si l’OTAN et les États-Unis voient leur rôle conforté par ce conflit, l’Europe, elle, a bien du mal à se penser en puissance et à exister, alors que c’est elle qui doit cohabiter avec une Russie qui en fait un repoussoir civilisationnel.
Si la France, consciente de son déclin, rêve d’une Europe puissance dont elle serait l’inspiratrice, la perte de son influence en Afrique fait qu’elle n’impressionne plus vraiment quiconque et peut difficilement en être le moteur. Le problème est surtout que cette évolution n’intéresse pas le pays le plus puissant de l’Union, l’Allemagne. Celle-ci a clairement choisi le lien avec les États-Unis plutôt que l’investissement dans une souveraineté européenne qui sert plus les intérêts de la France (détentrice de l’arme nucléaire et d’un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU) que les siens. L’électrochoc de l’invasion de l’Ukraine a également renforcé les attentes vis-à-vis de l’OTAN des pays de l’Est et des anciennes Républiques d’URSS. Celles-ci n’ont pas les mêmes aspirations pour Bruxelles « dont la tutelle peut leur rappeler parfois la limitation de leur souveraineté par Moscou. »
Pierre Ménat note que le nouvel ordre international en gestation met en scène l’affrontement entre l’Occident et une grande partie du reste du monde. La guerre d’Ukraine a montré cette partition. Si l’ensemble du monde occidental a condamné l’invasion de l’Ukraine, la Chine, l’Inde et de nombreux pays africains, sud-américains ou asiatiques ont apporté un soutien tacite à la Russie. « Au fond le principal atout du modèle occidental est son attractivité : peu de jeunes souhaitent s’expatrier en Russie, en Chine ou en Iran. » C’est en partant de ce constat que l’Europe aurait une carte à jouer en expliquant que la prospérité n’est pas qu’une question économique, mais dépend de l’esprit qui anime la société. Le développement européen s’appuie sur les valeurs d’une société politique qui fait vivre l’égalité des droits, qui mise sur la liberté des citoyens et qui croit en l’usage de la raison pour organiser la sphère publique. Un leadership européen est donc possible, mais l’Europe exploite-t-elle ses atouts ?
Atouts européens
Pierre Ménat est très convaincant quand il liste les atouts susceptibles de nourrir le leadership européen : sa prospérité et son marché lui donnent encore un poids économique non négligeable même si en déclin. L’euro est un outil qui peut être attractif pour des pays conscients que les échanges en dollars les mettent sous tutelle extraterritoriale des Etats-Unis et qui aimeraient s’en détacher. L’Europe pourrait se faire respecter sur le plan commercial et utiliser son statut de premier bailleur de fonds en matière d’aide publique au développement[1] en le gérant de manière plus politique. Mais cette façon de penser la puissance est étrangère à la conception très technocratique de l’Europe. Incapable de se penser comme autre chose qu’un espace normatif, l’Union reste un nain militaire et diplomatique. Or sans cette capacité-là, le discours sur la souveraineté européenne n’est qu’un leurre.
Sommes-nous vraiment entrés en économie de guerre ?
Autre point problématique soulevé par l’auteur; la capacité de l’Europe à s’adapter à un monde qui n’est pas un vaste supermarché, mais où au contraire, les matières premières, l’énergie, l’agriculture et les migrations humaines sont instrumentalisées comme moyens de pression dans le cadre de politiques de puissance. Face à cela, l’arme des sanctions est-elle efficace ?
L’auteur rappelle que, traditionnellement, « embargos et blocus étaient des étapes ultimes avant l’entrée en guerre ou encore l’un des volets de celle-ci (…) Mais si l’arme des sanctions aura inévitablement de lourds effets pour l’économie russe, dans un délai difficile à évaluer, ses contre-effets sont tout aussi négatifs pour les pays qui ont utilisé cette arme. »
L’exemple de l’énergie est parlant : c’est devenu un moyen de pression d’autant plus efficace que les politiques européennes peuvent apparaître plus obsessionnelles qu’attachées aux réalités. Ainsi, « la logique des différents paquets énergie-climat est toujours la même : augmenter le coût du recours aux énergies carbonées au profit des renouvelables et donc le prix que paye le consommateur lorsqu’il achète de l’essence, du gaz et même de l’électricité. Déjà très impopulaire quand le prix de l’énergie reste raisonnable, ce raisonnement devient intenable en période d’inflation et quand arrive l’hiver. » C’est l’effet boomerang des sanctions. Le but était d’affaiblir la Russie, or en raison des divisions de l’UE et de la gestion habile par Moscou, la situation nous affecte en premier lieu. Ainsi alors que « pour les mois voire les années à venir, l’énergie peut et doit être considérée comme une ressource de guerre, il viendra en effet un moment où la pression exercée sur les ménages deviendra intolérable et provoquera d’importants mouvements sociaux ». Mais ces réalités ne nourrissent pour l’instant aucun infléchissement majeur des politiques européennes.
L’avenir de l’Union européenne dans un environnement conflictuel
Les effets du Brexit (le départ de l’État le moins enclin à la coopération) et l’élection de Trump (arrivée à la présidence des Etats-Unis d’un homme disant clairement que l’Amérique avait vocation à se désengager de la défense européenne) auraient pu inciter l’Europe à s’intéresser aux questions de défense, mais celle-ci a continué à baisser sa garde. La part européenne dans les dépenses militaires mondiales était de 30% en 2001, elle s’établit en dessous de 15% en 2016. « Pendant que les nations du vieux continent escomptaient percevoir les dividendes de la paix, quatre grandes puissances, les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde augmentaient fortement leur effort de guerre ». Cet aveuglement se retrouve sur la question des migrations comme sur le choix de l’élargissement permanent au détriment des approfondissements nécessaires.
« Les migrations internationales représentent l’un des volets d’une guerre hybride et sont une source de déstabilisation. L’Europe est particulièrement exposée à une telle menace puisqu’elle est celui des cinq continents qui accueille le plus d’immigrés. »[2] Non seulement l’Union européenne se révèle incapable de s’organiser efficacement face à ce problème, mais elle est victime, de surcroît d’un chantage à l’afflux de migrants. La Turquie, qui retient sur son territoire une partie des migrants en échange d’une subvention de 6 milliards d’euros menace régulièrement de rouvrir ses frontières. La Biélorussie use également de la pression migratoire pour le compte de son allié russe. Son président a organisé la venue par avion de plusieurs milliers de personnes en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique pour les diriger vers les frontières polonaises, lituaniennes et estoniennes. Loukachenko a ainsi créé une crise interne à l’Europe et mis au grand jour ses divisions profondes. En effet, tandis que les États concernés ont construit des murs ou installé des barbelés pour protéger leurs frontières, les États européens de l’Ouest les rappelaient à l’ordre au nom de l’accueil dû aux réfugiés. « Il est désolant que la détresse humaine devienne un instrument au service d’objectifs malveillants, qu’ils émanent des auteurs de trafic ou des États, mais dans un contexte de guerre, il faut que le dispositif européen se resserre et s’affermisse. » On en est loin.
Mais d’autres éléments travaillent aussi à fragiliser l’Europe. Sa propension à l’élargissement n’est pas le moindre. Aujourd’hui huit pays sont candidats officiels à l’adhésion. Or, face au risque de guerre, un Etat ou une organisation doit se renforcer. Pierre Ménat fait remarquer que le grand élargissement de 2004-2007 est une source de difficultés pour l’Union qui peine à assurer la cohésion de ses Etats-membres.
Qui peut incarner la souveraineté européenne?
Une organisation ne peut être souveraine si elle n’a pas les moyens d’assurer sa propre protection. La souveraineté européenne est donc pour l’instant un mot qui ne se traduit pas dans la réalité. Une majorité de ses États membres préfère investir l’OTAN et cantonner la défense européenne à la gestion de crise et au développement de l’industrie de défense. La guerre en Ukraine parait leur donner raison puisque les Etats-Unis ont réinvesti la question de la sécurité européenne. Mais d’après notre diplomate, sur le fond la stratégie américaine n’a pas changé, elle reste tournée vers le Pacifique et veut renforcer sa puissance pour pouvoir se confronter avec la Chine. « Pour les Européens, la sécurité de leur continent est un impératif existentiel, celle-ci ne représente qu’un objectif dérivé pour les États-Unis. »
Autre point qui plaide en faveur d’une défense européenne : les intérêts de l’Europe et des Etats-Unis ne sont pas les mêmes. Les Européens, au-delà de la question de l’Ukraine, devront coopérer avec leur voisin russe, ils sont directement touchés par la politique de sanctions quand celle-ci n’atteint guère les Etats-Unis. Or l’Europe n’est pas dénuée d’atouts si elle veut peser militairement sur son propre continent : la France dispose d’un siège permanent au Conseil de Sécurité et détient l’arme nucléaire. Mis ensemble, les budgets militaires européens se montent à plus de 230 milliards d’euros. Somme quatre fois inférieure aux dépenses militaires américaines mais presque quatre fois supérieure au budget de la Russie. On le voit, l’édification d’une défense européenne est possible, mais est-elle pour autant un objectif réaliste tant qu’une majorité d’Etats membres préfère déléguer aux Américains leur propre sécurité ? Pour sortir de cette impasse, Pierre Ménat propose que les Etats conscients de la nécessité de renforcer leur sécurité sur leur propre continent s’organisent entre eux, créant un conseil de défense européen, mais admet qu’aucun d’entre eux n’en prend le chemin même si la France parle beaucoup de « souveraineté européenne ».
« Le déclenchement de la guerre en Ukraine est révélateur d’un monde marqué par l’affrontement idéologique, économique et militaire, entre des puissances qui ne croient plus aux mérites de la détente mais au contraire sont résolus à recourir à tous les moyens pour faire prévaloir leurs intérêts. Dans ce monde dangereux deux blocs se reforment, davantage séparés par leurs valeurs que par leurs systèmes économiques. » Entre l’Occident qui met en avant ses principes démocratiques et une constellation russo-chinoise lasse de subir la domination américaine ou européenne, les relations se tendent. Si l’Europe veut compter dans les relations internationales, elle doit élaborer son propre projet et se définir comme une puissance d’équilibre. Pierre Ménat montre qu’il existe un chemin pour cela, mais force est de constater que celui-ci est largement ignoré par les Etats membres. Au risque que les périls s’accentuant, l’échelon national et l’OTAN paraissent les seuls garants de l’avenir.
« L’Union européenne et la guerre », de Pierre Ménat, éditions Pepper et L’Harmattan, 2023, 146 pages.
[1]« En 2020, l’aide de l’Union et des États membres s’élevait à 66 milliards d’euros contre 30 milliards pour les États-Unis. Pour la France ce chiffre était en 2020 de 12,4 milliards d’euros, soit 0,55% du PNB (contre 0,2% pour les EU) »
[2] Le solde migratoire varie entre 500 000 et 1 million par an
Plus d’un an après que le chancelier allemand, Olaf Scholz, a annoncé un grand «changement d’époque», suite à l’invasion russe de l’Ukraine, peut-on affirmer que l’Allemagne a vraiment changé de cap? Depuis 1945, l’histoire du pays suggère une réalité plus complexe et plus contradictoire que son gouvernement ne veut bien admettre.
Quelques jours seulement après l’invasion de l’Ukraine du 24 février 2022, le Chancelier de la République fédérale annonce devant le Bundestag un « changement d’époque » («Zeitenwende»). Il s’agit d’augmenter les dépenses militaires et revoir la politique allemande de défense et de sécurité afin de faire du pays une puissance militaire forte, capable de prendre le leadership en Europe.
Cette rupture n’est pas passée inaperçue. Les États-Unis, ayant cajolé l’Allemagne depuis longtemps avec le qualificatif de «partner in leadership», ont exprimé leur satisfaction. Le Royaume Uni, un peu agacé, a formulé une approbation de principe, tout en émettant quelques doutes sur la bonne exécution. Quelle a été la réaction de la France ? Jusque-là, elle s’accommodait assez bien d’une division du travail dans laquelle les Allemands excellaient sur le front économique (et finançaient généreusement l’Europe en conséquence), tandis qu’elle assumait le premier rôle dans la défense militaire de l’UE (disposant d’armes nucléaires, de forces combattantes aguerries, d’excellents services diplomatiques et de renseignement, et de territoires outre-mer offrant des avantages stratégiques). A l’annonce de la Zeitenwende, elle a frémi.
L’Ouest ou l’Est ? Un dilemme historique pour les Allemands
Dans la vie politique intérieure, le discours de la Zeitenwende a agi comme un détonateur, déclenchant de multiples débats et prises de position.
L’Union chrétien-démocrate (la CDU et la CSU – sœur bavaroise de la première) a vu dans la tournure que prenaient les évènements une confirmation de leur thèse de toujours, selon laquelle l’Allemagne devrait chercher son salut à l’Ouest en s’appuyant en tout premier lieu sur les États-Unis. Cette une ligne sur laquelle la CDU-CSU est restée constante depuis la fondation de la République Fédérale, en 1949, avec l’appui des Américains et du Royaume Uni qui ont rejeté les manœuvres de la France pour que l’Allemagne soit remplacée par une pluralité de petits pays (plus facile à manier – comme à l’époque de Louis XIII, Louis XIV ou Napoléon). Adenauer lui-même, catholique pratiquant et originaire de l’ouest de l’Allemagne, se méfiait de l’Allemagne « prussienne » du nord-est… En revanche, au sein de la Sozialdemokratische Partei Deutschlands (le SPD) une orientation plus gesamteuropäisch, tournée plutôt vers l’Europe, s’est solidement installée dès les années 1950. Le parti a ainsi plaidé pour des négociations avec l’Union Soviétique en vue d’une réunification de l’Allemagne sur la base d’un statut de neutralité. Cette orientation, longtemps tenue en échec par la CDU-CSU, avec l’appui de l’OTAN, a néanmoins donné lieu plus tard, dans les années 1970, à la Ostpolitik du SPD, conduisant à des accords qui ont finalement permis un dégel progressif dans les relations avec la République Démocratique Allemande (RDA), l’Allemagne de l’Est restée sous dictature communiste et soviétique après 1945.
Après une opposition frontale à cette politique, la CDU-CSU a évolué. Franz-Josef Strauss, longtemps Premier ministre de la Bavière, s’est mobilisé personnellement au service de meilleurs rapports – y compris économiques – avec la Russie. A partir de la crise pétrolière, suite à la guerre de Yom Kippour en 1973, une relation commerciale importante s’est progressivement développée, la Russie fournissant l’Allemagne, ainsi que d’autres pays de l’Europe de l’Ouest, en gaz. Ces nouveaux liens ont été vus d’un œil mauvais par les Etats-Unis qui ont longtemps cherché à les entraver.
Les deux grandes puissances, l’Union Soviétique et les États-Unis, ont joué toutes les deux un rôle-clé dans la réunification de l’Allemagne en 1990, alors que la France et le Royaume Uni avaient freiné des quatre fers. M. Gorbatchev a naïvement cru qu’une nouvelle ère de paix priverait l’OTAN de sa raison d’être (à plus forte raison après la dissolution du Pacte de Varsovie). Dans le cadre des négociations sur l’Europe post-réunification, il a pris pour argent comptant les affirmations des responsables américains selon lesquelles l’OTAN ne s’étendrait pas à l’est. Comme il n’a pas insisté pour avoir des garanties écrites dans un traité en bonne et due forme, les Américains ne se sont sentis nullement tenus par ce qui finalement n’étaient que des paroles en l’air.
La nouvelle donne
Aujourd’hui, die Westler (ceux qui favorisent un rapprochement de l’Allemagne avec l’Occident) prétendent clore le débat une fois pour toutes en affirmant que le SPD s’est toujours trompé avec sa politique d’ouverture vers l’URSS/la Russie, la preuve étant l’invasion russe de l’Ukraine. L’action de Poutine représente, plus qu’une violation grave des normes internationales (qu’aucun autre pays, surtout occidental, ne violerait jamais !), mais l’iniquité intrinsèque de l’horrible ours russe, devenue définitivement infréquentable.
DieOstler (favorables à des rapports nourris et positifs avec la Russie) se font plutôt discrets ou se répandent en mea culpa pour leurs coupables tentatives passées de contribuer à de bons rapports avec les Russes – à l’instar du président de la République fédérale, M. Steinmeier, qui avait participé à la politique d’ouverture à la Russie de l’ancien chancelier SPD, Gerhard Schröder.
Quand on contemple le paysage politique d’aujourd’hui, on constate que les Verts sont devenus sans doute le parti le plus va-t-en-guerre, poussés notamment par Mme Baerbock, qui a bénéficié d’une formation d’élite pour jeunes talents étrangers prodiguée à des young leaders par les Américains qui souhaitent orienter favorablement les futurs dirigeants dès un jeune âge. Déjà dans les années 1990, les Verts avaient soutenu la guerre contre la Serbie, en dépit du fait qu’elle était clairement menée en dehors de tout cadre légal du droit international. Ils ont prétendu qu’elle était justifiée pour éviter le « le retour de la barbarie en Europe ». (Il s’agissait d’une guerre civile dans l’ex-Yougoslavie, au déclenchement de laquelle l’Allemagne – et le Vatican – avaient contribué en promouvant l’indépendance de la Croatie, une alliée historique des deux).
La CDU-CSU reste pro-occidentale et pro-américaine et approuve donc la nouvelle politique du gouvernement actuel avec quelques critiques à la marge. Le SPD, le parti d’Olaf Scholtz qui domine la coalition actuellement au pouvoir (surnommée « die Ampelkoalition », Ampel voulant dire « feux de circulation », en référence au rouge du SPD, au jaune des libéraux de la Freie Demokratische Partei, et au vert du parti écologiste), est sur la défensive face à la guerre actuelle. Le SPD ne semble pas chercher à défendre sa politique passée, alors que cette dernière a fortement contribué à la fin de la guerre froide en Europe, à la libération de l’Europe de l’Est et à des bénéfices économiques significatifs sur une longue période pour l’Allemagne. Certaines voix au sein du parti cherchent néanmoins à défendre une ligne qui prône la recherche active d’une paix en Ukraine. Cette approche est évidemment à l’opposé de la politique des États-Unis qui cherche à prolonger la guerre, en laissant d’ailleurs un flou planer sur leurs propres « buts de guerre ».
Sans surprise peut-être, c’est dans l’est de l’Allemagne (l’ancienne RDA) où l’on rencontre le plus de voix dissidentes face à hostilité quasi-unilatérale à la Russie qui domine dans le reste du pays. La Frankfurter Allgemeine Zeitung, le journal de référence en Allemagne, libéral-conservateur, qui est encore plus antirusse et proaméricaine depuis le 24 février 2022, explique cette dissidence par les liens de proximité et de sociabilité tissés entre les occupants soviétiques et les habitants allemands de la région pendant les 45 ans de l’occupation russe. Pourtant, c’est aussi dans l’est de l’Allemagne que le partie de la droite nationaliste, l’Alternative für Deutschland, trouve le plus de soutiens.
Des plaques tectoniques cachées
Si la situation politique interne et externe de l’Allemagne ne semble donc pas trop confuse à première vue, la réalité est différente.
L’unité de surface repose sur des bases très complexes, faites de non-dits, de souvenirs et de vieilles ambitions.
Actuellement, ces plaques tectoniques s’entrechoquent en craquant et en grinçant. Il est essentiel de prévoir dans quel sens l’Allemagne évoluera dans un monde de plus en plus multipolaire où l’Europe risque de perdre de son importance. C’est essentiel, mais terriblement difficile.
Après des propos polémiques et peu constructifs de notre ministre de l’Intérieur, le gouvernement italien met en garde Paris contre l’«utilisation» de l’Italie dans des problèmes de politique intérieure.
Il y a de la San Pelegrino dans le gaz entre les gouvernements français et italien. La menace migratoire qui pèse actuellement sur l’Europe affecte singulièrement une Italie vieillissante connaissant une baisse sans précédent de sa natalité (1,2 enfants par femme). Avec 350 000 décès de plus que de naissances en moyenne au cours des cinq années écoulées, l’Italie devient le vieillard de l’Europe. Le magazine Panorama a d’ailleurs publié un numéro dont le titre n’y allait pas par quatre chemins, montrant des personnes non européennes et affirmant que demain l’Italie serait sans Italiens. Francesco Lollobrigida, ministre de l’Agriculture de l’actuel gouvernement Meloni, a d’ailleurs demandé à ce qu’un plan d’encouragement de la natalité soit mis en place afin d’éviter la « substitution ethnique ».
Si l’intention est louable, les politiques de relance de la natalité sont malheureusement rarement couronnées de succès. En effet, il faut plus que des bonus fiscaux et des aides directes pour convaincre une jeunesse dans l’impasse de sauter le pas. Cette difficulté provoque un vide dans les « métiers en tension » qui réclament toujours de la main d’œuvre, à commencer par les secteurs de l’agriculture et du tourisme, essentiels pour l’économie de nos voisins transalpins comme pour la nôtre. Cette demande ne saurait toutefois pas expliquer les chiffres absolument démesurés des vagues d’immigration clandestines que les côtes italiennes encaissent depuis quelques années déjà et avec une intensité toute particulière en janvier 2023.
Une insulte gratuite
Les arrivées irrégulières ont en effet… quadruplé depuis janvier 2023. De quoi faire dire à Gérald Darmanin que Giorgia Meloni était « incapable » de juguler les flux migratoires. Une bataille de mots qui a beaucoup déplu au gouvernement italien, répliquant par la voix d’Antonio Tajani. L’actuel ministre italien des Affaires étrangères, et ancien président de la commission des Affaires constitutionnelles au Parlement européen, est un fin connaisseur des relations internationales et spécifiquement intra-européennes. Ce personnage, habituellement diplomate et modéré, n’y est pas allé par quatre chemins : « C’est une insulte gratuite et vulgaire adressée à un pays ami, allié. Quand quelqu’un offense de façon gratuite une autre personne, le minimum est qu’elle présente ses excuses ».
Il va probablement attendre, compte tenu du passif de notre ministre de l’Intérieur, peu enclin à la modestie comme l’avait prouvé l’affaire du Stade de France qui nous avait déjà mis à dos deux pays « alliés », en l’occurrence la Grande-Bretagne et l’Espagne. Et, à chaque fois, soyons beaux joueurs, nos voisins ont de bonnes raisons d’être en colère. Alors qu’Emmanuel Macron ne cesse d’évoquer la nécessité de coopérations et de partenariats européens, l’un de ses ministres les plus importants joue la partition populiste et la politique politicienne nationale, cherchant à attaquer Marine Le Pen en discréditant Giorgia Meloni. Qu’en est-il en réalité ? Giorgia Meloni a-t-elle abandonné ses promesses de campagne pour séduire le « système » comme le croient certains chez nous ?
Une situation très dégradée
En réalité, la situation italienne est d’une complexité inouïe. Giorgia Meloni a pris des mesures d’envergure. Elle a décidé en avril de la mise en place de l’État d’urgence migratoire. De fait, sur dix personnes arrivées illégalement en Europe en 2023 huit sont arrivées par l’Italie. Lors de son passage au ministère de l’Intérieur du gouvernement Draghi, Matteo Salvini a subi les pires vicissitudes judiciaires avec l’affaire Open Arms dont le procès a repris en décembre 2022. Giorgia Meloni est en partie tenue par cette affaire qui est un véritable chantage exercé par les ONG pour forcer les ports italiens à accepter les bateaux sauvés au large des côtes libyennes, ce pays laissant les navires sans réponse lorsqu’ils cherchent un port sûr.
Il faut ajouter à cela l’épineux problème de la « protection spéciale » renforcée en 2020, ayant provoqué une augmentation de 736,1 % de ses bénéficiaires entre 2020 et 2021. Ce système protège les personnes sujets à des dangers graves comme celles qui sont persécutées… mais aussi tous ceux qui bien que ne courant aucun risque politique dans leur pays ont par exemple besoin de soins médicaux qu’ils ne pourraient pas recevoir chez eux. C’est un dispositif extrêmement large et attractif pour les candidats à l’immigration clandestine, dont il est très facile d’abuser… Giorgia Meloni en a drastiquement réduit la portée, sans toutefois le supprimer. Elle veut ainsi juguler l’immigration tout en respectant les accords internationaux qui lient l’Italie.
On peut considérer qu’elle ne va pas assez loin et que s’attaquer à un tel phénomène demande des mesures plus fortes. C’est une certitude. Il est toutefois particulièrement hypocrite et mensonger de la part de Gérald Darmanin de s’en prendre à nos voisins alors que l’Italie demande à raison que cette lutte soit mieux coordonnée à l’échelle européenne, notamment en décidant d’un vrai plan de lutte contre les mafias de passeurs et d’un contrôle bien plus strict qu’il ne l’est des ONG, devenues leurs complices.
Giorgia Meloni a fait du démantèlement des cartels de trafiquants d’êtres humains la priorité du décret Cutro. Habile stratège, elle mène son pays sur deux jambes : la lutte contre l’immigration sans rien céder sur les valeurs fondamentales. Un chemin difficile. Gérald Darmanin ne s’est pas grandi…
Triste nouvelle: l’actrice talentueuse et férue de cancel culture Adèle Haenel arrête le cinéma! «Je vous annule de mon monde. Je pars, je me mets en grève» écrit chez les bobos de Télérama celle que l’on dit en froid avec Emmanuelle Seigner. Elle dit ne plus vouloir travailler dans un milieu qui «collabore avec l’ordre mortifère, écocide et raciste du monde tel qu’il est».
Adèle Haenel vient d’annoncer qu’elle arrêtait le cinéma. Pour se consacrer à la révolution permanente. Pour ceux qui ne connaissent pas la Haenel, c’est une petite pépé qui a joué dans deux-trois long-métrages projetés après les pubs sur TF1. C’est simple, le seul souvenir que j’en ai c’est de l’avoir vue dans un film… m’étais endormi, moi… à un moment ma femme me dit « oh regarde, elle a du poil au cul ! »… Ah ça réveille ! Le temps que j’émerge, bah on la voyait à sa vaisselle. C’était fini le beau moment. En vérité, c’est le seul souvenir que j’ai de son « œuvre ». Franchement ! C’est bien d’ailleurs. À propos ! Puisque l’une des causes d’Adèle ce sont les poils justement. Néo-Fém ! Les pattes velues, tout ça. C’est son truc.
Ah et puis, il y a le communisme aussi. En fait, la petite demoiselle est proche de Révolution Permanente, un groupuscule islamo-gauchiste qui n’intéresse personne. Elle veut une « société communiste ». L’a annoncé dans une conférence au début du mouvement des retraites. Bien, bien ! Bah maintenant qu’elle n’a plus rien à foutre de ses journées, elle va pouvoir en visiter des pays communistes, puisque c’est le paradis des travailleurs. La Chine, la Corée du Nord, Cuba, le Laos, le Vietnam et la fac de Rennes 2. Il en reste six en tout ! Elle a le choix comme ça.
🔴 Lors d’un meeting de Révolution Permanente à @UnivParis8 l’actrice Adèle Haenel a dénoncé un gouvernement « composé de violeurs » avant d’appeler à l’instauration d’un État communiste.
Admettons que, par prudence, Adèle choisisse Rennes 2. Bon… pas loin, il y a l’usine de Kermené. Comme une sorte de Cochonou breton. Un abattoir-transformateur géant avec des conditions de travail assez sanglantes. Une cathédrale de l’agro-alimentaire breton. 3400 salariés ! Ça en fait du prolétaire à convertir au communisme ça ! On espère qu’Adèle viendra s’engager. « S’établir » à la mode des Maos des années 70. Faire les 3×8 dans l’odeur de merde, de sang et de mort. Là, j’avoue que ça aurait de la gueule. Passer des Césars à l’abattoir, ce serait une belle preuve d’amour. Pour la sainte évangélisation de la classe ouvrière.
Mais Adèle n’ira pas s’établir en usine pas plus qu’elle n’ira se cailler les miches à Pyongyang. Parce que si Adèle abandonne le cinéma c’est qu’elle a un plan B tout aussi froufroutant: une collaboration théâtrale et artistique avec Gisèle Vienne. Elle l’a annoncé à Télérama ! Déjà Télérama, ça commence bien pour une reconversion dans la guérilla… Bon… Donc ce sera le théâtre. Ah bah tu parles d’un engagement prolétarien ! Aller remuer du popotin sous les projecteurs. Comme du cinéma sans les bobines en fait. La Gisèle Vienne, son Fidel Castro à notre Che Guevara du 7è art, elle est passée par le Centre Pompidou, le Théâtre du Châtelet, et à l’opéra de Lille. Pas très engagé tout ça ! Va falloir la convaincre d’aller à la MJC de Sochaux maintenant !
Donc Adèle va rester dans son petit monde intello-bourgeois avec Gisèèèèèle (à prononcer avec l’accent versaillais). Hey, si ça se trouve, elles couchent ensemble ! (sourire cochon)
Bref, quand la Adèle aura fini de danser la lambada, elle annoncera sur Télérama « qu’elle compte refaire du cinéma ». Comme ça. Mes couilles sur le billot ! Et celles de Pimentel le rédac’ chef, en prime ! Ça lui reprendra dans un ou deux ans. Elle en fera la couv’ de Biba ! Quand sa crise de communisme lui sera passé. De toute façon, si elle ne danse pas la polka avec la Vienne, c’est qu’elle a dû se faire un gréviste de Révolution Permanente. Et qu’il lui bourre le mou et autre chose depuis 2-3 semaines. Elle a tellement tourné fofolle qu’elle a décidé de tout envoyer valser. Une bonne femme amoureuse, tu lui ferais faire n’importe quoi. Envahir les Amériques jusqu’aux chutes du Niagara. Et puis, ça passe. Ça lasse. Ça se barre. Bon, en attendant, Adèle est sûrement avec un Trotsky du Val de Marne. Faites pas attention. Elle reviendra sur nos écrans bien assez tôt…
Notre chroniqueur, enfin revenu du Japon, a voulu faire, en guise de bilan, une comparaison entre la France et un pays à délinquance zéro. Ses conclusions, bien sûr, lui appartiennent…
Regardez bien la photo ci-dessus : les vélos abandonnés par leurs propriétaires sont alignés sans antivol, toute la journée, dans les galeries commerciales d’Osaka. Le soir, les cyclistes retrouveront leurs montures intactes : il n’y a pas de vol au Japon. Ni rien de cette petite délinquance qui use les nerfs de nos concitoyens. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.
La police est très discrète dans l’archipel. Elle n’est armée que de bâtons — mais qui sont de vraies armes entre les mains d’hommes formés à la pratique intensive du kendo. Il n’y a pas de gens dodus ni essoufflés ici. En 15 jours, j’ai croisé trois obèses — tous trois Chinois en villégiature.
La garde à vue, au Japon, dure 22 jours — sans possibilité de passer un appel et sans avocat — sinon à des tarifs invraisemblablement élevés sans garantie que cela serve à quelque chose, et sans autre possibilité que d’avouer. Si vous faites mine de vous rebeller par exemple, si vous utilisez une autre langue que le japonais, on vous collera une seconde inculpation sur le dos, avec à nouveau 22 jours de garde à vue.
Pendant la garde à vue, vous êtes interrogé 12 heures par jour, avec hurlements pleine face, interrogatoire agrémenté de shaking, voire de coups de bâton derrière les rotules. On vous explique gentiment que les 22 jours servent à attendrir la viande, comme on dit, et à laisser aux bleus le temps de disparaître.
Vous êtes nourri exclusivement de riz et d’eau, avec une douche par semaine. Pas de dérogation : Carlos Ghosn y a eu droit comme tout le monde. Etonnez-vous qu’il ait perdu 17 kilos en trois mois — sans possibilité de communiquer avec son épouse, qui ne parlait pas japonais.
Le principe de départ est que vous êtes coupable. C’est à vous de prouver que vous êtes innocent. Précisons qu’à 99% les juges entérinent le procès-verbal policier, et que les tribunaux suivent à 99% les ordonnances de renvoi des juges. Le Syndicat de la Magistrature, ici, connaît pas.
Je me suis pris à rêver du travail que feraient 300 policiers nippons débarquant à Marseille et appliquant dans les Quartiers Nord le droit japonais. Mais il faudrait aussi importer le droit nippon.
Une précision : il n’y a pour ainsi dire pas d’immigration au Japon. Quelques Coréens. La seule femme voilée rencontrée en deux semaines était une touriste moyen-orientale. Les Japonais ne s’en plaignent pas. C’est de toute façon une société de castes, où les burakumins (descendants des anciens corroyeurs), plus bronzés que les autres, ne peuvent se marier qu’entre eux.
Pas de délinquance ordinaire — ils ont des racketteurs yakuzas, une grande délinquance économique, et c’est tout —, et pas un papier par terre. Ni un mégot. Alors même qu’il y a fort peu de poubelles dans les rues, sinon dans les gares ou devant les kombinis, ces épiceries ouvertes quasi 24 h / 24 où vous pouvez tout acheter. Les gens conservent leurs déchets.
On se déplace majoritairement en train, au Japon. Toutes sortes de trains, depuis les métros, tramways, lignes de banlieue jusqu’au shinkansen, le TGV local — pendant qu’en France, sous prétexte de rentabilité, on a supprimé des centaines de petites lignes et bradé le Réseau ferré national à des compagnies privées exotiques. Jamais observé une minute de retard. Et les contrôleurs qui arpentent les rames en permanence saluent les passagers avant de quitter un wagon pour un autre. C’est un pays où la plus exquise politesse règne en maître.
Ajoutons qu’ils sont assez malins pour disposer dans les métros des poignées à trois niveaux différents, de façon à ce que grands et petits puissent se tenir.
Le coût de la vie est très inférieur à celui de l’Hexagone. On mange fort bien pour 15€ par personne. Les très grands hôtels seuls sont à des tarifs internationaux. Et si vous voulez passer un 5 à 7 avec une personne de votre choix, vous trouverez autour des gares des hôtels fort bien tenus offrant un tarif horaire.
À notre retour en France, nous avons transité à Roissy. Nous étions partis et arrivés impeccablement à l’heure. Mais la correspondance Paris / Marseille s’est offert 45 mn de retard — « à cause de la grève perlée des contrôleurs aériens ». Arrivant d’un pays où la grève effective n’existe pas, nous avons tout de suite compris que nous étions rentrés au pays : hier, on nous a volé notre voiture, garée imprudemment dans une rue de Marseille. Et le TGV dans lequel j’écris cette chronique, 10 mn après son départ, a déjà 5mn de retard.
Une nouvelle défaite de la pensée. On apprenait hier la déprogrammation d’une conférence de Florence Bergeaud-Blackler, sociologue au CNRS spécialiste de l’islam, qui devait s’exprimer ce vendredi à la Sorbonne. Une décision prise dans la confusion et la peur par la doyenne de la faculté de lettres de l’université.
Mme Bergeaud-Blackler était invitée à présenter son dernier livre : Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête (Odile Jacob). L’ouvrage vaut à son auteur d’être accusée d’islamophobie et menacée de mort sur les réseaux sociaux. Au point d’avoir été placée sous protection policière. Mais la chercheuse ne se sent pas pour autant soutenue par sa hiérarchie. À l’initiative de son référent à la Sorbonne (Pierre-Henri Tavoillot), une nouvelle date est envisagée pour son intervention. Rien ne dit que la sociologue acceptera cette proposition.
Causeur. Comment avez-vous appris l’annulation de votre conférence ? Florence Bergeaud-Blackler. C’est son organisateur, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, qui m’a appelée lundi soir pour me faire savoir que la doyenne de sa faculté avait pris la décision de cette déprogrammation.
Avez-vous eu des explications ? Non, car la doyenne n’en a pas donné à M. Tavoillot, et ne m’a pas contactée.
N’est-ce pas pour des raisons de sécurité ? On vous dit sous protection policière. Rien de tel ne m’a été indiqué. Je précise qu’aucun appel à manifester, à chahuter ou à empêcher cette conférence n’avait été lancé. On m’a juste dit que la doyenne « ne voulait pas mettre d’huile sur le feu ». Je suis donc placée dans une situation d’incertitude totale. Je ne suis plus en confiance.
Personne ne se tient informé de votre cas au ministère ? Je n’ai eu aucun signe de la part de qui que ce soit dans ma hiérarchie. Il y a deux mois, lorsque j’ai été publiquement traitée de raciste par des ex-collègues, il a fallu une pétition dans Le Point, signée par de nombreux chercheurs, enseignants et intellectuels, pour que le CNRS, auquel j’appartiens, fasse enfin un communiqué de soutien, assez laconique du reste. Cela dit, je bénéficie, comme tous mes collègues, de la protection juridique fonctionnelle. Mais cela s’arrête là. Ma protection physique, elle, n’est pas un sujet pour mon administration.
Comment expliquez-vous cela ? Mes autorités de tutelle croient sans doute ce que certains de mes pires détracteurs affirment, à savoir que mon dernier livre, qui est un travail extrêmement sérieux de recherche et dont j’assume chaque phrase, serait un Protocole des sages de Sion d’un genre nouveau, c’est-à-dire qui aurait troqué l’antisémitisme contre la haine des musulmans. C’est du chantage à l’islamophobie, phénomène que j’analyse justement dans mon livre. Quand on voit les difficultés que cela me vaut, il n’est pas étonnant que si peu d’étudiants manifestent l’envie de se consacrer à l’étude de l’islam et de ses rapports avec la société. L’espace mental de l’islamisme n’en est que conforté.
S’il y en a qui ne la ramènent pas pendant que tant de Français râlent matin, midi et soir autour de la réforme des retraites, ce sont bien eux. Et pourtant…
En tant que patrons, majoritairement, nous faisons tout ce que nous pouvons pour nos salariés.
Le salarié, ce privilégié des temps nouveaux ! Le salarié auquel il faudrait à tout prix offrir un nouveau rapport au travail, consistant à travailler moins et plus agréablement ; ce salarié nouveau qui aurait un droit à la paresse, qui devrait toujours pouvoir privilégier sa vie personnelle, qui exige dès que c’est possible du travail à distance etc…
Sandrine Rousseau: "Oui au droit à la paresse, oui au droit à la retraite à 60 ans" pic.twitter.com/hdDbANskrt
Et, avez-vous pensé au patron ? Lui qui lutte tous les jours pour gérer son entreprise ? Le patron, pour qui la paresse est un concept lointain ? Lequel doit composer avec des salariés qu’il aime (si, si), mais que des politiques de tous bords démotivent à loisir pour se faire bien voir des électeurs qu’ils contribuent par ailleurs à appauvrir ? Le « chef » passe par pertes et profits, de nos jours. Rien n’est jamais fait pour le patron, « coupable, forcément coupable ».
Un État omnipotent à la solde des salariés
L’État-patron, lui qui sait tout si bien, demande aux entreprises privées qu’elles augmentent leurs salariés, alors qu’il gère les siens de la plus mauvaise des façons – les fonctionnaires partent à la retraite avant tout le monde, sont en grève à la moindre occasion et se plaignent plus que les autres. Charité bien ordonnée commencerait par la Fonction Publique !
On n’imagine pas les répercussions que les injonctions permanentes à faire plus, et mieux, peuvent avoir sur le moral, la vie et le stress des patrons. Lorsqu’on parle de « patron », il faut comprendre tous ceux qui encadrent, qui sont chefs, ou ont des responsabilités dans nos entreprises… Il faut penser aux quatre millions d’entrepreneurs en France, à ceux qui sont « à leur compte » et emploient des salariés épisodiquement. Il faut penser aussi aux professions libérales, aux artisans, aux médecins, aux dentistes… Nos médecins, outre leur métier difficile, se retrouvent devant des obligations de vrais entrepreneurs, payant (cher) pour les locaux de leur cabinet, s’occupant de toute la paperasserie administrative propre à une entreprise, et de celle propre au secteur de la santé qui est pire encore ; ils ont eux aussi des salariés à gérer (préposées à l’accueil, assistantes…)
La menace du quiet quitting plane au-dessus de la tête des patrons
A propos de qualité de vie au travail, imagine-t-on une cheffe d’entreprise qui prendrait un jour par mois pour ses règles ? Qui se mettrait en « congé maladie » parce qu’elle est fatiguée, ou qui se déclarerait en burn-out face à la moindre contrariété ? Non : pour les patrons, il y a obligation de réussite, il faut motiver les troupes de l’entreprise, accéder à leurs demandes, donner du sens à leur travail, les féliciter… Et, puis, bien sûr, « partager la valeur » avant même de penser à la créer… En revanche, quand il y a un problème financier, c’est la maison du patron qu’on prend en caution. Nos « chefs » ont besoin d’être félicités, eux aussi, remerciés, qu’on leur témoigne de la fidélité, que l’on déborde éventuellement sur les horaires s’il y a une urgence, que l’on ne les laisse pas seuls le vendredi parce que c’est le jour préféré de télétravail dans l’équipe !
Avec la panne actuelle dans le recrutement, les patrons font tout pour garder leurs salariés, alors que, de plus en plus souvent, ces derniers se sentent le droit de négocier une rupture conventionnelle à la moindre occasion… pour finalement aller ailleurs. Certains menacent mollement : « je ne suis plus motivé » D’autres trouvent une meilleure formule : « j’ai fait le tour du job ». Et puis, il y a ceux qui font le strict minimum pour être poussés vers la sortie… Et ne parlons pas de ceux qui cherchent à profiter du « barème Macron » pour prendre un chèque supplémentaire en partant ! Le boss, lui, travaille sur son ordi tout le week-end et croule sous les mails en retard. Mais, s’il a le malheur de communiquer le samedi ou le dimanche avec un salarié, il risque les prudhommes !
Patron, espèce en danger
Les PME françaises grossissent moins que dans les autres pays, allez chercher pourquoi.
Pour faire semblant de traiter le problème, on crée des « effets de seuil », qui ont en fait comme unique conséquence d’empêcher les toutes petites entreprises de grossir. Car il faudrait être idiot pour recruter le salarié supplémentaire qui va vous faire dépasser le fameux seuil. On va plutôt lui dire de se mettre en « travailleur indépendant ». Oui : la complexité et les menaces fiscales sont telles que de nombreux chefs d’entreprise détournent le statut d’auto-entrepreneur, pour avoir le moins de salariés possible, et ce dans tous les secteurs – y compris le service public. On recrute donc des salariés, à la condition qu’ils aient leur structure personnelle. Tout le monde y gagne : moins de charges et surtout moins de contraintes et d’ennuis… Sauf que ce système est évidemment pervers et a totalement détourné le statut du véritable auto entrepreneur et que tous ces faux salariés auront de vrais problèmes à la retraite.
Parallèlement, l’autorité du patron est très mal vue, en particulier par les syndicats. Elle est sapée continuellement, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus faire le moindre reproche (c’est pourtant parfois utile, en cas d’erreur majeure du salarié dans son travail !) sous peine de voir la victime se déclarer en burn-out, voire harcelée, avec abus de position dominante.
En revanche, je l’ai déjà dit : interdiction de parler du burn-out des entrepreneurs ou des directeurs impliqués et au bout du rouleau, lesquels serrent les dents parce que eux portent tout sur leurs épaules… Pas le choix ! Alors, pour une fois, si le pays tout entier pouvait exceptionnellement dire vraiment : « Merci patron ! ».
Dans un « livre-enquête », le journaliste François Krug essaie de diaboliser Michel Houellebecq, Sylvain Tesson et Yann Moix en les accusant d’avoir vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu Charles Maurras…
Quand elles sont bien faites, les fiches de basse police peuvent procurer un vrai plaisir de lecture. Maître du genre, Emmanuel Ratier (1957-2015) n’avait pas son pareil pour révéler, dans sa lettre conspirationniste, antisémite et antimaçonnique Faits et Documents, la présence de tel ministre en vue ou de tel intellectuel médiatique à une conférence organisée par le Grand Orient de France ou dans les colonnes d’un journal juif confidentiel. Croyant salir ses cibles, il montrait en fait la complexité des hommes, leur éclectisme parfois inattendu, les rendant souvent plus sympathiques qu’on imaginait.
Dans son nouveau livre, François Krug est armé des mêmes intentions et méthodes, mais au service du camp d’en face, celui de la gauche sectaire. En 220 pages, il tente d’établir que trois des écrivains français contemporains les plus célèbres, Michel Houellebecq, Sylvain Tesson et Yann Moix, seraient d’abominables « compagnons de route cachés de l’extrême droite », non pas pour leurs écrits ni leurs prises de position, mais à cause de quelques-unes de leurs rencontres et fréquentations. Évitons les habituelles récriminations contre cette dangereuse manière de cataloguer les gens. À force de parler de chasse aux sorcières, de procès de Moscou ou de maccarthysme, on devient lassant.
Remarquons plutôt que n’est pas Ratier qui veut. Le livre de Krug ne contient aucune révélation. Il ne fait que redire ce que Philippe Muray, Marc-Édouard Nabe, Jérôme Dupuis (dans L’Express) et Saïd Mahrane (dans Le Point) ont déjà raconté avec davantage de talent et de culture littéraire. Ah non ! pardon, on y apprend quand même que Moix a pris une fois un verre avec Dieudonné (en 2010), que Tesson a confié par écrit à Jean Raspail qu’il se sentait « membre de la société secrète » de ses admirateurs (en 2019), et que contrairement à ce qu’on avait cru comprendre dans le Cahier de l’Herne qui lui est consacré, le premier article de Michel Houellebecq pour L’Idiot interna- tional (en 1991) ne parlait pas de Pif Gadget, mais de prothèses mammaires. Tremble, bête immonde !
Krug nous réserve aussi un formidable fou rire quand il croit démontrer la monstruosité de Tesson en remarquant que celui-ci partageait avec l’ultra-nationaliste Dominique Venner (1935-2013) un goût commun pour Homère et l’Islande ! Ne lui dites surtout pas que Mélenchon et Zemmour apprécient tous les deux Jean d’Ormesson, il pourrait penser que la collusion réac au sommet du pouvoir est encore plus vaste qu’il le redoute.
Mais ce livre restera sûrement dans les annales grâce à un procédé innovant. Pour les besoins de ses recherches, Krug s’est en effet penché sur une anodine photographie, parue dans Paris Match, de Sylvain Tesson dans son salon. Si l’on zoome dans l’image, s’excite-t-il, on découvre sur une étagère plusieurs ouvrages d’auteurs sulfureux (Martin Peltier, Alain Sanders et Jean-Pierre Hebert), dont la simple possession suffit bien sûr à prouver l’adhésion aux pires idées… Après le journalisme de caniveau, voilà donc inventé le complotisme de rayonnage.
Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique. Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise.
L’arrêté de la préfecture de l’Hérault en avait pourtant informé la population : dans un périmètre autour du collège Louise-Michel de Ganges, tout « dispositif sonore portatif » était rigoureusement interdit lors de la visite du président de la République, le 20 avril. Des casseroles ont été saisies. Il est vertigineux de voir là où nous en sommes : des casseroles saisies ! Absurdistan. Ceux qui contestent aujourd’hui la réalité d’une « crise démocratique » sont ainsi exposés à la menace d’un concert polyphonique. Malgré le rouleau compresseur des dernières années, du référendum de 2005 au 49.3 de 2023, le peuple fait montre d’une inventivité citoyenne toujours renouvelée. Il y a un an, le 30 avril 2022, lors de la cérémonie de remise des diplômes d’AgroParisTech, huit étudiants avaient publiquement appelé à « déserter » des emplois « destructeurs ». Que nous disaient-ils ? « Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fiers et méritants d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. […] Quelle vie voulons-nous ? Un patron cynique, un salaire pour prendre l’avion, même pas cinq semaines par an pour souffler et puis un burnout à 40 ans ? »
Ils ne sont pas des cas isolés. Dans de très nombreuses grandes écoles et universités, la question de l’avenir est posée et âprement discutée. Elle invite à des prises de conscience, des bifurcations et des ruptures. Ces jeunes ingénieurs refusent d’être les exécutants dociles de décisions prises par les marchés financiers et présentées comme « incontournables et urgentes » par leurs serviteurs politiques. Ils ne veulent pas participer à la folle course à la productivité, à la compétitivité et à la rentabilité. Ils lui opposent d’autres objectifs : le développement humain et écologique durable, une réelle autonomie. Une vie à la retraite et en bonne santé. Selon des travaux récents, environ 30 % des étudiants de grande école sont en « rupture » et se questionnent sur les métiers auxquels ils sont formés. Ils veulent en connaître l’impact social, écologique ou économique, quelles que soient les conséquences sur leur statut social ou leur situation financière.
Au cours des derniers mois, plus nous avons parlé des retraites et plus il a été question du travail, de son sens, de sa réalité, des transformations à opérer, et de l’ampleur de la crise du travail qui exige de « donner la parole et une partie du pouvoir à celles et ceux qui font le travail », comme le propose Dominique Méda (Le Monde, 15 avril 2023). Et si nous devenions les ingénieurs de nos vies ! Que voulez-vous, on ne me changera pas. Je suis né dans une casserole où étaient mélangés idéaux de justice, d’émancipation, d’utopies concrètes et d’actions immédiates pour de vraies solutions. Pour les héritiers de Denis Kessler, économiste passé du communisme au libéralisme pur et dur, l’objectif reste de « défaire méthodiquement le programme du CNR » (Challenges, 4 octobre 2007). Ma recette est à leurs yeux un brouet indigeste. Et s’il était notre futur festin ?
Nous assistons actuellement à un bras de fer burlesque entre Agnès Buzyn et les juges. L’ancienne ministre de la Santé refuse de se rendre aux convocations. L’analyse de Philippe Bilger.
À l’interrogation formulée par mon titre, je répondrai qu’elle devrait l’être. Je l’aurais d’ailleurs déjà fait. Il y a une multitude de rendez-vous où, selon le parti qu’elle choisira, la Justice continuera à aller soit vers la dépendance et l’inégalité, soit du côté de la rectitude et de l’équité. Le choix à effectuer est capital. Il concerne les juges de la Cour de Justice de la République (CJR) mais il pourrait tout aussi bien s’appliquer aux juridictions ordinaires. Cet arbitrage à opérer est d’autant plus fondamental que nous savons que le garde des Sceaux, il y a plusieurs mois, n’a pas fourni le meilleur exemple de sa soumission à l’État de droit, à cause de l’attitude qu’il a adoptée face à la commission d’instruction de cette même CJR. Il ne s’agit pas de faire « payer » à Agnès Buzyn cet épisode antérieur si calamiteux mais de restaurer un crédit à mon sens déjà fortement entamé. Les juges ne sont pas à la disposition des témoins assistés ; la règle est l’inverse. Le 10 septembre 2021, Agnès Buzyn avait été mise en examen pour mise en danger de la vie d’autrui. Ulcérée par cette qualification, elle avait engagé un recours et la Cour de cassation, le 20 janvier, avait annulé cette mise en examen.
L’État de droit, à la carte?
Le 28 février, elle défiait ses juges, « leur indiquant qu’elle mettait fin d’elle-même à l’interrogatoire et qu’elle ne répondrait plus à leurs questions ». Le 20 comme le 27 mars, convoquée, elle n’a pas daigné comparaître, après qu’un courrier de ses deux avocats, dont M. Eric Dezeuze, a cherché à expliquer, le 28 février, l’attitude de leur cliente. Ce même 28 février, ils recevaient une réponse très argumentée des trois juges mais rien n’y faisait : Agnès Buzyn ne déférait pas en mars à deux reprises. J’avoue plusieurs étonnements et c’est un euphémisme.
Ainsi, c’est Agnès Buzyn qui décide du respect ou non de l’État de droit. Elle veut bien de celui-ci quand, ayant le droit d’en user, il lui donne raison par l’entremise de la Cour de cassation le 20 janvier. Mais elle fait défaut en ne le respectant plus, prenant l’initiative d’une double absence en mars. Quel étrange processus que cette démarche alternée et choquante, surtout de la part d’une ancienne ministre, dans une affaire à la fois judiciaire et politique, à la tonalité intensément tragique. Je suis surtout surpris qu’un avocat à la parfaite déontologie et à la compétence reconnue par tous, M. Eric Dezeuze – je ne connais pas l’autre, M. Arnaud Mailhos – ait pu conseiller à sa cliente une telle pratique de rupture dont je pense qu’elle ne va pas améliorer son image, bien au contraire. Je considère que la lettre des juges n’était pas nécessaire parce que son existence semble donner un semblant de légitimité à l’obstruction d’Agnès Buzyn, confortée par ses avocats: ils se justifient comme s’ils étaient coupables ! Avec le risque qu’une mesure coercitive soit d’autant plus mal perçue ensuite…
Pas une affaire dérisoire
J’admets bien volontiers qu’une forme de lassitude ait pu naître après plus de 20 interrogatoires – hallucinant de lenteur ou de faiblesse dans la synthèse ! – mais cette fatigue ne saurait valider l’arrêt impérieux dû à la seule Agnès Buzyn. Ce n’est pas une affaire dérisoire. D’un côté, des politiques semblent de plus en plus traiter avec désinvolture ce que la Justice a le devoir de leur imposer pour enquêter et instruire valablement. De l’autre, heureusement, il en est d’autres qui donnent des exemples d’exemplarité dans leurs rapports avec les magistrats: je songe à Nicolas Sarkozy qui a toujours comparu, quels que soient ses sentiments négatifs à l’encontre de ses juges, et à Edouard Philippe, impeccable dans son adhésion républicaine à l’État de droit, quoiqu’il lui en ait coûté.
Les trois juges ont la possibilité de délivrer un mandat de comparution ou d’amener ou d’arrêt à l’encontre d’Agnès Buzyn. Qu’attendent-ils ? Ont-ils peur ? Pourtant ce ne serait pas un coup d’éclat ou de la provocation, mais de la Justice.
Pierre Ménat est un diplomate français. Il a été ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas. Il fut également le conseiller en charge des affaires européennes de Jacques Chirac, alors président de la République. Il connait parfaitement le fonctionnement de l’État comme celui de l’Union européenne. Il s’était déjà penché sur l’avenir de l’Europe après la crise du Covid (Dix questions sur l’Europe post covidienne, Éditions Pepper, 2020). Il continue son exploration de l’avenir de l’Union européenne en étudiant comment celle-ci fait face à la guerre, alors même qu’elle a été conçue pour bannir celle-ci de son horizon.
La paix est la première des promesses que porte la création de l’Europe. Celle-ci a été conçue pour en gérer les dividendes. Cette paix, les concepteurs de l’Union européenne voulaient la rendre pérenne, en faisant de la prospérité économique un facteur d’apaisement des relations internationales, et en poussant l’imbrication des économies européennes afin que toute entreprise belliqueuse mette en péril celui qui s’y livrerait. Mais aujourd’hui, le conflit ukrainien remet l’Europe face à la guerre et la confronte à un empire qui, lui, ne raisonne pas en termes de dividendes, de gestion et de profits, mais en termes de puissance. L’Europe a-t-elle les ressources pour faire face à cette nouvelle donne ?
Soft power européen et impérialisme russe
Alors que l’Union européenne peine à acquérir une consistance politique, voilà que se dresse sur le même continent, face à elle, un empire qui ne se pense pas comme un simple cadre juridique, mais comme un être collectif façonné par l’histoire, qui se réalise dans la domination et pour qui la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Si l’Union comme les États-membres prennent soin de ne pas se définir comme co-belligérants, l’Europe est néanmoins impliquée structurellement dans cette guerre « par son soutien militaire à l’Ukraine, par les effets du conflit sur ses valeurs, son économie, son exposition aux mouvements migratoires et par le retour de la menace nucléaire. Or ni les États européens, ni l’Union n’étaient préparés à cette situation. Les premiers escomptant percevoir les dividendes de la paix avaient fortement réduit leurs budgets militaires. La seconde s’était timidement engagée dans une réflexion sur l’autonomie stratégique, laquelle n’avait pas été portée à son terme ».
La période qui s’est ouverte en 2022 « sera placée sous le signe de la guerre, celle qui a éclaté en Ukraine, celle qui menace entre la Chine et Taïwan. Les guerres dans le Caucase, en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe, qui couvaient et qui risquent de s’attiser par un effet de contagion. Et n’oublions pas le combat du terrorisme islamiste contre la civilisation occidentale », observe Pierre Ménat. D’après ce diplomate chevronné, une guerre mondiale n’est pas certaine, « mais ses ingrédients sont en place : exacerbation des nationalismes, évocation de l’emploi d’armes nucléaires, formation de nouvelles alliances antagonistes. » Quel pourrait être le rôle de l’Europe dans ce nouveau cadre ?
Pierre Ménat. Photo: D.R.
L’auteur va explorer plusieurs pistes. Dans une première partie, il contextualise la décision de Vladimir Poutine et ce qu’elle montre de sa vision de l’Occident, il analyse ensuite les lignes de force et de fractures de l’Union européenne et fait le bilan des possibilités qui s’offrent à elle, mais il interroge également sa capacité à les comprendre et à les saisir. Dans la seconde partie, entre sanctions économiques et instrumentalisation de l’énergie et de l’agriculture comme outils de guerre, l’auteur se demande si l’Europe n’entre pas dans une forme d’économie de guerre sans paraitre pour autant en tirer les conséquences. Enfin, la dernière partie parle des défis que l’Europe doit relever pour que le concept de souveraineté européenne soit autre chose qu’un vœu pieux. Mais entre l’absence de défense européenne, la pression migratoire, le risque d’un élargissement sans fin, une Russie qui se construit sur le rejet de l’Occident et la difficulté d’incarnation de l’Europe, s’il y a un chemin, le moins que l’on puisse dire est qu’il est escarpé et étroit.
La guerre d’Ukraine, l’Europe et le monde
Le passage à l’acte de Vladimir Poutine s’explique en partie par le mépris que les oligarques éprouvent pour un Occident vu comme faible, lâche, sans identité, incapable de défendre les valeurs qu’il prône. Le président russe pensait donc pouvoir anéantir l’Ukraine sans provoquer de réactions fortes de la part de l’Union européenne et des États-Unis. Ce n’est pas ce qui va se passer et cette erreur d’appréciation a fait dire à Angela Merkel que Poutine était coupé du réel. Pour Pierre Ménat, « la réalité que Poutine perçoit, fondée sur l’imaginaire collectif du peuple russe n’est pas la même que celle qui peut être observée par les Occidentaux pour des raisons plus culturelles que politiques. (…)L’utilisation du mot nazi, la référence aux drogués sont des codes idéologiques qui participent à la diabolisation de l’Occident. L’Ukraine doit être punie car elle a voulu se couper de sa patrie naturelle, a choisi le modèle de la démocratie libérale et a aspiré à s’arrimer à l’Occident. ». L’attitude de Poutine le fait rompre avec le modèle européen et le détourne de la zone civilisationnelle, culturelle, géographique à laquelle son grand pays appartient. En face, si l’OTAN et les États-Unis voient leur rôle conforté par ce conflit, l’Europe, elle, a bien du mal à se penser en puissance et à exister, alors que c’est elle qui doit cohabiter avec une Russie qui en fait un repoussoir civilisationnel.
Si la France, consciente de son déclin, rêve d’une Europe puissance dont elle serait l’inspiratrice, la perte de son influence en Afrique fait qu’elle n’impressionne plus vraiment quiconque et peut difficilement en être le moteur. Le problème est surtout que cette évolution n’intéresse pas le pays le plus puissant de l’Union, l’Allemagne. Celle-ci a clairement choisi le lien avec les États-Unis plutôt que l’investissement dans une souveraineté européenne qui sert plus les intérêts de la France (détentrice de l’arme nucléaire et d’un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU) que les siens. L’électrochoc de l’invasion de l’Ukraine a également renforcé les attentes vis-à-vis de l’OTAN des pays de l’Est et des anciennes Républiques d’URSS. Celles-ci n’ont pas les mêmes aspirations pour Bruxelles « dont la tutelle peut leur rappeler parfois la limitation de leur souveraineté par Moscou. »
Pierre Ménat note que le nouvel ordre international en gestation met en scène l’affrontement entre l’Occident et une grande partie du reste du monde. La guerre d’Ukraine a montré cette partition. Si l’ensemble du monde occidental a condamné l’invasion de l’Ukraine, la Chine, l’Inde et de nombreux pays africains, sud-américains ou asiatiques ont apporté un soutien tacite à la Russie. « Au fond le principal atout du modèle occidental est son attractivité : peu de jeunes souhaitent s’expatrier en Russie, en Chine ou en Iran. » C’est en partant de ce constat que l’Europe aurait une carte à jouer en expliquant que la prospérité n’est pas qu’une question économique, mais dépend de l’esprit qui anime la société. Le développement européen s’appuie sur les valeurs d’une société politique qui fait vivre l’égalité des droits, qui mise sur la liberté des citoyens et qui croit en l’usage de la raison pour organiser la sphère publique. Un leadership européen est donc possible, mais l’Europe exploite-t-elle ses atouts ?
Atouts européens
Pierre Ménat est très convaincant quand il liste les atouts susceptibles de nourrir le leadership européen : sa prospérité et son marché lui donnent encore un poids économique non négligeable même si en déclin. L’euro est un outil qui peut être attractif pour des pays conscients que les échanges en dollars les mettent sous tutelle extraterritoriale des Etats-Unis et qui aimeraient s’en détacher. L’Europe pourrait se faire respecter sur le plan commercial et utiliser son statut de premier bailleur de fonds en matière d’aide publique au développement[1] en le gérant de manière plus politique. Mais cette façon de penser la puissance est étrangère à la conception très technocratique de l’Europe. Incapable de se penser comme autre chose qu’un espace normatif, l’Union reste un nain militaire et diplomatique. Or sans cette capacité-là, le discours sur la souveraineté européenne n’est qu’un leurre.
Sommes-nous vraiment entrés en économie de guerre ?
Autre point problématique soulevé par l’auteur; la capacité de l’Europe à s’adapter à un monde qui n’est pas un vaste supermarché, mais où au contraire, les matières premières, l’énergie, l’agriculture et les migrations humaines sont instrumentalisées comme moyens de pression dans le cadre de politiques de puissance. Face à cela, l’arme des sanctions est-elle efficace ?
L’auteur rappelle que, traditionnellement, « embargos et blocus étaient des étapes ultimes avant l’entrée en guerre ou encore l’un des volets de celle-ci (…) Mais si l’arme des sanctions aura inévitablement de lourds effets pour l’économie russe, dans un délai difficile à évaluer, ses contre-effets sont tout aussi négatifs pour les pays qui ont utilisé cette arme. »
L’exemple de l’énergie est parlant : c’est devenu un moyen de pression d’autant plus efficace que les politiques européennes peuvent apparaître plus obsessionnelles qu’attachées aux réalités. Ainsi, « la logique des différents paquets énergie-climat est toujours la même : augmenter le coût du recours aux énergies carbonées au profit des renouvelables et donc le prix que paye le consommateur lorsqu’il achète de l’essence, du gaz et même de l’électricité. Déjà très impopulaire quand le prix de l’énergie reste raisonnable, ce raisonnement devient intenable en période d’inflation et quand arrive l’hiver. » C’est l’effet boomerang des sanctions. Le but était d’affaiblir la Russie, or en raison des divisions de l’UE et de la gestion habile par Moscou, la situation nous affecte en premier lieu. Ainsi alors que « pour les mois voire les années à venir, l’énergie peut et doit être considérée comme une ressource de guerre, il viendra en effet un moment où la pression exercée sur les ménages deviendra intolérable et provoquera d’importants mouvements sociaux ». Mais ces réalités ne nourrissent pour l’instant aucun infléchissement majeur des politiques européennes.
L’avenir de l’Union européenne dans un environnement conflictuel
Les effets du Brexit (le départ de l’État le moins enclin à la coopération) et l’élection de Trump (arrivée à la présidence des Etats-Unis d’un homme disant clairement que l’Amérique avait vocation à se désengager de la défense européenne) auraient pu inciter l’Europe à s’intéresser aux questions de défense, mais celle-ci a continué à baisser sa garde. La part européenne dans les dépenses militaires mondiales était de 30% en 2001, elle s’établit en dessous de 15% en 2016. « Pendant que les nations du vieux continent escomptaient percevoir les dividendes de la paix, quatre grandes puissances, les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde augmentaient fortement leur effort de guerre ». Cet aveuglement se retrouve sur la question des migrations comme sur le choix de l’élargissement permanent au détriment des approfondissements nécessaires.
« Les migrations internationales représentent l’un des volets d’une guerre hybride et sont une source de déstabilisation. L’Europe est particulièrement exposée à une telle menace puisqu’elle est celui des cinq continents qui accueille le plus d’immigrés. »[2] Non seulement l’Union européenne se révèle incapable de s’organiser efficacement face à ce problème, mais elle est victime, de surcroît d’un chantage à l’afflux de migrants. La Turquie, qui retient sur son territoire une partie des migrants en échange d’une subvention de 6 milliards d’euros menace régulièrement de rouvrir ses frontières. La Biélorussie use également de la pression migratoire pour le compte de son allié russe. Son président a organisé la venue par avion de plusieurs milliers de personnes en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique pour les diriger vers les frontières polonaises, lituaniennes et estoniennes. Loukachenko a ainsi créé une crise interne à l’Europe et mis au grand jour ses divisions profondes. En effet, tandis que les États concernés ont construit des murs ou installé des barbelés pour protéger leurs frontières, les États européens de l’Ouest les rappelaient à l’ordre au nom de l’accueil dû aux réfugiés. « Il est désolant que la détresse humaine devienne un instrument au service d’objectifs malveillants, qu’ils émanent des auteurs de trafic ou des États, mais dans un contexte de guerre, il faut que le dispositif européen se resserre et s’affermisse. » On en est loin.
Mais d’autres éléments travaillent aussi à fragiliser l’Europe. Sa propension à l’élargissement n’est pas le moindre. Aujourd’hui huit pays sont candidats officiels à l’adhésion. Or, face au risque de guerre, un Etat ou une organisation doit se renforcer. Pierre Ménat fait remarquer que le grand élargissement de 2004-2007 est une source de difficultés pour l’Union qui peine à assurer la cohésion de ses Etats-membres.
Qui peut incarner la souveraineté européenne?
Une organisation ne peut être souveraine si elle n’a pas les moyens d’assurer sa propre protection. La souveraineté européenne est donc pour l’instant un mot qui ne se traduit pas dans la réalité. Une majorité de ses États membres préfère investir l’OTAN et cantonner la défense européenne à la gestion de crise et au développement de l’industrie de défense. La guerre en Ukraine parait leur donner raison puisque les Etats-Unis ont réinvesti la question de la sécurité européenne. Mais d’après notre diplomate, sur le fond la stratégie américaine n’a pas changé, elle reste tournée vers le Pacifique et veut renforcer sa puissance pour pouvoir se confronter avec la Chine. « Pour les Européens, la sécurité de leur continent est un impératif existentiel, celle-ci ne représente qu’un objectif dérivé pour les États-Unis. »
Autre point qui plaide en faveur d’une défense européenne : les intérêts de l’Europe et des Etats-Unis ne sont pas les mêmes. Les Européens, au-delà de la question de l’Ukraine, devront coopérer avec leur voisin russe, ils sont directement touchés par la politique de sanctions quand celle-ci n’atteint guère les Etats-Unis. Or l’Europe n’est pas dénuée d’atouts si elle veut peser militairement sur son propre continent : la France dispose d’un siège permanent au Conseil de Sécurité et détient l’arme nucléaire. Mis ensemble, les budgets militaires européens se montent à plus de 230 milliards d’euros. Somme quatre fois inférieure aux dépenses militaires américaines mais presque quatre fois supérieure au budget de la Russie. On le voit, l’édification d’une défense européenne est possible, mais est-elle pour autant un objectif réaliste tant qu’une majorité d’Etats membres préfère déléguer aux Américains leur propre sécurité ? Pour sortir de cette impasse, Pierre Ménat propose que les Etats conscients de la nécessité de renforcer leur sécurité sur leur propre continent s’organisent entre eux, créant un conseil de défense européen, mais admet qu’aucun d’entre eux n’en prend le chemin même si la France parle beaucoup de « souveraineté européenne ».
« Le déclenchement de la guerre en Ukraine est révélateur d’un monde marqué par l’affrontement idéologique, économique et militaire, entre des puissances qui ne croient plus aux mérites de la détente mais au contraire sont résolus à recourir à tous les moyens pour faire prévaloir leurs intérêts. Dans ce monde dangereux deux blocs se reforment, davantage séparés par leurs valeurs que par leurs systèmes économiques. » Entre l’Occident qui met en avant ses principes démocratiques et une constellation russo-chinoise lasse de subir la domination américaine ou européenne, les relations se tendent. Si l’Europe veut compter dans les relations internationales, elle doit élaborer son propre projet et se définir comme une puissance d’équilibre. Pierre Ménat montre qu’il existe un chemin pour cela, mais force est de constater que celui-ci est largement ignoré par les Etats membres. Au risque que les périls s’accentuant, l’échelon national et l’OTAN paraissent les seuls garants de l’avenir.
« L’Union européenne et la guerre », de Pierre Ménat, éditions Pepper et L’Harmattan, 2023, 146 pages.
[1]« En 2020, l’aide de l’Union et des États membres s’élevait à 66 milliards d’euros contre 30 milliards pour les États-Unis. Pour la France ce chiffre était en 2020 de 12,4 milliards d’euros, soit 0,55% du PNB (contre 0,2% pour les EU) »
[2] Le solde migratoire varie entre 500 000 et 1 million par an
Plus d’un an après que le chancelier allemand, Olaf Scholz, a annoncé un grand «changement d’époque», suite à l’invasion russe de l’Ukraine, peut-on affirmer que l’Allemagne a vraiment changé de cap? Depuis 1945, l’histoire du pays suggère une réalité plus complexe et plus contradictoire que son gouvernement ne veut bien admettre.
Quelques jours seulement après l’invasion de l’Ukraine du 24 février 2022, le Chancelier de la République fédérale annonce devant le Bundestag un « changement d’époque » («Zeitenwende»). Il s’agit d’augmenter les dépenses militaires et revoir la politique allemande de défense et de sécurité afin de faire du pays une puissance militaire forte, capable de prendre le leadership en Europe.
Cette rupture n’est pas passée inaperçue. Les États-Unis, ayant cajolé l’Allemagne depuis longtemps avec le qualificatif de «partner in leadership», ont exprimé leur satisfaction. Le Royaume Uni, un peu agacé, a formulé une approbation de principe, tout en émettant quelques doutes sur la bonne exécution. Quelle a été la réaction de la France ? Jusque-là, elle s’accommodait assez bien d’une division du travail dans laquelle les Allemands excellaient sur le front économique (et finançaient généreusement l’Europe en conséquence), tandis qu’elle assumait le premier rôle dans la défense militaire de l’UE (disposant d’armes nucléaires, de forces combattantes aguerries, d’excellents services diplomatiques et de renseignement, et de territoires outre-mer offrant des avantages stratégiques). A l’annonce de la Zeitenwende, elle a frémi.
L’Ouest ou l’Est ? Un dilemme historique pour les Allemands
Dans la vie politique intérieure, le discours de la Zeitenwende a agi comme un détonateur, déclenchant de multiples débats et prises de position.
L’Union chrétien-démocrate (la CDU et la CSU – sœur bavaroise de la première) a vu dans la tournure que prenaient les évènements une confirmation de leur thèse de toujours, selon laquelle l’Allemagne devrait chercher son salut à l’Ouest en s’appuyant en tout premier lieu sur les États-Unis. Cette une ligne sur laquelle la CDU-CSU est restée constante depuis la fondation de la République Fédérale, en 1949, avec l’appui des Américains et du Royaume Uni qui ont rejeté les manœuvres de la France pour que l’Allemagne soit remplacée par une pluralité de petits pays (plus facile à manier – comme à l’époque de Louis XIII, Louis XIV ou Napoléon). Adenauer lui-même, catholique pratiquant et originaire de l’ouest de l’Allemagne, se méfiait de l’Allemagne « prussienne » du nord-est… En revanche, au sein de la Sozialdemokratische Partei Deutschlands (le SPD) une orientation plus gesamteuropäisch, tournée plutôt vers l’Europe, s’est solidement installée dès les années 1950. Le parti a ainsi plaidé pour des négociations avec l’Union Soviétique en vue d’une réunification de l’Allemagne sur la base d’un statut de neutralité. Cette orientation, longtemps tenue en échec par la CDU-CSU, avec l’appui de l’OTAN, a néanmoins donné lieu plus tard, dans les années 1970, à la Ostpolitik du SPD, conduisant à des accords qui ont finalement permis un dégel progressif dans les relations avec la République Démocratique Allemande (RDA), l’Allemagne de l’Est restée sous dictature communiste et soviétique après 1945.
Après une opposition frontale à cette politique, la CDU-CSU a évolué. Franz-Josef Strauss, longtemps Premier ministre de la Bavière, s’est mobilisé personnellement au service de meilleurs rapports – y compris économiques – avec la Russie. A partir de la crise pétrolière, suite à la guerre de Yom Kippour en 1973, une relation commerciale importante s’est progressivement développée, la Russie fournissant l’Allemagne, ainsi que d’autres pays de l’Europe de l’Ouest, en gaz. Ces nouveaux liens ont été vus d’un œil mauvais par les Etats-Unis qui ont longtemps cherché à les entraver.
Les deux grandes puissances, l’Union Soviétique et les États-Unis, ont joué toutes les deux un rôle-clé dans la réunification de l’Allemagne en 1990, alors que la France et le Royaume Uni avaient freiné des quatre fers. M. Gorbatchev a naïvement cru qu’une nouvelle ère de paix priverait l’OTAN de sa raison d’être (à plus forte raison après la dissolution du Pacte de Varsovie). Dans le cadre des négociations sur l’Europe post-réunification, il a pris pour argent comptant les affirmations des responsables américains selon lesquelles l’OTAN ne s’étendrait pas à l’est. Comme il n’a pas insisté pour avoir des garanties écrites dans un traité en bonne et due forme, les Américains ne se sont sentis nullement tenus par ce qui finalement n’étaient que des paroles en l’air.
La nouvelle donne
Aujourd’hui, die Westler (ceux qui favorisent un rapprochement de l’Allemagne avec l’Occident) prétendent clore le débat une fois pour toutes en affirmant que le SPD s’est toujours trompé avec sa politique d’ouverture vers l’URSS/la Russie, la preuve étant l’invasion russe de l’Ukraine. L’action de Poutine représente, plus qu’une violation grave des normes internationales (qu’aucun autre pays, surtout occidental, ne violerait jamais !), mais l’iniquité intrinsèque de l’horrible ours russe, devenue définitivement infréquentable.
DieOstler (favorables à des rapports nourris et positifs avec la Russie) se font plutôt discrets ou se répandent en mea culpa pour leurs coupables tentatives passées de contribuer à de bons rapports avec les Russes – à l’instar du président de la République fédérale, M. Steinmeier, qui avait participé à la politique d’ouverture à la Russie de l’ancien chancelier SPD, Gerhard Schröder.
Quand on contemple le paysage politique d’aujourd’hui, on constate que les Verts sont devenus sans doute le parti le plus va-t-en-guerre, poussés notamment par Mme Baerbock, qui a bénéficié d’une formation d’élite pour jeunes talents étrangers prodiguée à des young leaders par les Américains qui souhaitent orienter favorablement les futurs dirigeants dès un jeune âge. Déjà dans les années 1990, les Verts avaient soutenu la guerre contre la Serbie, en dépit du fait qu’elle était clairement menée en dehors de tout cadre légal du droit international. Ils ont prétendu qu’elle était justifiée pour éviter le « le retour de la barbarie en Europe ». (Il s’agissait d’une guerre civile dans l’ex-Yougoslavie, au déclenchement de laquelle l’Allemagne – et le Vatican – avaient contribué en promouvant l’indépendance de la Croatie, une alliée historique des deux).
La CDU-CSU reste pro-occidentale et pro-américaine et approuve donc la nouvelle politique du gouvernement actuel avec quelques critiques à la marge. Le SPD, le parti d’Olaf Scholtz qui domine la coalition actuellement au pouvoir (surnommée « die Ampelkoalition », Ampel voulant dire « feux de circulation », en référence au rouge du SPD, au jaune des libéraux de la Freie Demokratische Partei, et au vert du parti écologiste), est sur la défensive face à la guerre actuelle. Le SPD ne semble pas chercher à défendre sa politique passée, alors que cette dernière a fortement contribué à la fin de la guerre froide en Europe, à la libération de l’Europe de l’Est et à des bénéfices économiques significatifs sur une longue période pour l’Allemagne. Certaines voix au sein du parti cherchent néanmoins à défendre une ligne qui prône la recherche active d’une paix en Ukraine. Cette approche est évidemment à l’opposé de la politique des États-Unis qui cherche à prolonger la guerre, en laissant d’ailleurs un flou planer sur leurs propres « buts de guerre ».
Sans surprise peut-être, c’est dans l’est de l’Allemagne (l’ancienne RDA) où l’on rencontre le plus de voix dissidentes face à hostilité quasi-unilatérale à la Russie qui domine dans le reste du pays. La Frankfurter Allgemeine Zeitung, le journal de référence en Allemagne, libéral-conservateur, qui est encore plus antirusse et proaméricaine depuis le 24 février 2022, explique cette dissidence par les liens de proximité et de sociabilité tissés entre les occupants soviétiques et les habitants allemands de la région pendant les 45 ans de l’occupation russe. Pourtant, c’est aussi dans l’est de l’Allemagne que le partie de la droite nationaliste, l’Alternative für Deutschland, trouve le plus de soutiens.
Des plaques tectoniques cachées
Si la situation politique interne et externe de l’Allemagne ne semble donc pas trop confuse à première vue, la réalité est différente.
L’unité de surface repose sur des bases très complexes, faites de non-dits, de souvenirs et de vieilles ambitions.
Actuellement, ces plaques tectoniques s’entrechoquent en craquant et en grinçant. Il est essentiel de prévoir dans quel sens l’Allemagne évoluera dans un monde de plus en plus multipolaire où l’Europe risque de perdre de son importance. C’est essentiel, mais terriblement difficile.
Après des propos polémiques et peu constructifs de notre ministre de l’Intérieur, le gouvernement italien met en garde Paris contre l’«utilisation» de l’Italie dans des problèmes de politique intérieure.
Il y a de la San Pelegrino dans le gaz entre les gouvernements français et italien. La menace migratoire qui pèse actuellement sur l’Europe affecte singulièrement une Italie vieillissante connaissant une baisse sans précédent de sa natalité (1,2 enfants par femme). Avec 350 000 décès de plus que de naissances en moyenne au cours des cinq années écoulées, l’Italie devient le vieillard de l’Europe. Le magazine Panorama a d’ailleurs publié un numéro dont le titre n’y allait pas par quatre chemins, montrant des personnes non européennes et affirmant que demain l’Italie serait sans Italiens. Francesco Lollobrigida, ministre de l’Agriculture de l’actuel gouvernement Meloni, a d’ailleurs demandé à ce qu’un plan d’encouragement de la natalité soit mis en place afin d’éviter la « substitution ethnique ».
Si l’intention est louable, les politiques de relance de la natalité sont malheureusement rarement couronnées de succès. En effet, il faut plus que des bonus fiscaux et des aides directes pour convaincre une jeunesse dans l’impasse de sauter le pas. Cette difficulté provoque un vide dans les « métiers en tension » qui réclament toujours de la main d’œuvre, à commencer par les secteurs de l’agriculture et du tourisme, essentiels pour l’économie de nos voisins transalpins comme pour la nôtre. Cette demande ne saurait toutefois pas expliquer les chiffres absolument démesurés des vagues d’immigration clandestines que les côtes italiennes encaissent depuis quelques années déjà et avec une intensité toute particulière en janvier 2023.
Une insulte gratuite
Les arrivées irrégulières ont en effet… quadruplé depuis janvier 2023. De quoi faire dire à Gérald Darmanin que Giorgia Meloni était « incapable » de juguler les flux migratoires. Une bataille de mots qui a beaucoup déplu au gouvernement italien, répliquant par la voix d’Antonio Tajani. L’actuel ministre italien des Affaires étrangères, et ancien président de la commission des Affaires constitutionnelles au Parlement européen, est un fin connaisseur des relations internationales et spécifiquement intra-européennes. Ce personnage, habituellement diplomate et modéré, n’y est pas allé par quatre chemins : « C’est une insulte gratuite et vulgaire adressée à un pays ami, allié. Quand quelqu’un offense de façon gratuite une autre personne, le minimum est qu’elle présente ses excuses ».
Il va probablement attendre, compte tenu du passif de notre ministre de l’Intérieur, peu enclin à la modestie comme l’avait prouvé l’affaire du Stade de France qui nous avait déjà mis à dos deux pays « alliés », en l’occurrence la Grande-Bretagne et l’Espagne. Et, à chaque fois, soyons beaux joueurs, nos voisins ont de bonnes raisons d’être en colère. Alors qu’Emmanuel Macron ne cesse d’évoquer la nécessité de coopérations et de partenariats européens, l’un de ses ministres les plus importants joue la partition populiste et la politique politicienne nationale, cherchant à attaquer Marine Le Pen en discréditant Giorgia Meloni. Qu’en est-il en réalité ? Giorgia Meloni a-t-elle abandonné ses promesses de campagne pour séduire le « système » comme le croient certains chez nous ?
Une situation très dégradée
En réalité, la situation italienne est d’une complexité inouïe. Giorgia Meloni a pris des mesures d’envergure. Elle a décidé en avril de la mise en place de l’État d’urgence migratoire. De fait, sur dix personnes arrivées illégalement en Europe en 2023 huit sont arrivées par l’Italie. Lors de son passage au ministère de l’Intérieur du gouvernement Draghi, Matteo Salvini a subi les pires vicissitudes judiciaires avec l’affaire Open Arms dont le procès a repris en décembre 2022. Giorgia Meloni est en partie tenue par cette affaire qui est un véritable chantage exercé par les ONG pour forcer les ports italiens à accepter les bateaux sauvés au large des côtes libyennes, ce pays laissant les navires sans réponse lorsqu’ils cherchent un port sûr.
Il faut ajouter à cela l’épineux problème de la « protection spéciale » renforcée en 2020, ayant provoqué une augmentation de 736,1 % de ses bénéficiaires entre 2020 et 2021. Ce système protège les personnes sujets à des dangers graves comme celles qui sont persécutées… mais aussi tous ceux qui bien que ne courant aucun risque politique dans leur pays ont par exemple besoin de soins médicaux qu’ils ne pourraient pas recevoir chez eux. C’est un dispositif extrêmement large et attractif pour les candidats à l’immigration clandestine, dont il est très facile d’abuser… Giorgia Meloni en a drastiquement réduit la portée, sans toutefois le supprimer. Elle veut ainsi juguler l’immigration tout en respectant les accords internationaux qui lient l’Italie.
On peut considérer qu’elle ne va pas assez loin et que s’attaquer à un tel phénomène demande des mesures plus fortes. C’est une certitude. Il est toutefois particulièrement hypocrite et mensonger de la part de Gérald Darmanin de s’en prendre à nos voisins alors que l’Italie demande à raison que cette lutte soit mieux coordonnée à l’échelle européenne, notamment en décidant d’un vrai plan de lutte contre les mafias de passeurs et d’un contrôle bien plus strict qu’il ne l’est des ONG, devenues leurs complices.
Giorgia Meloni a fait du démantèlement des cartels de trafiquants d’êtres humains la priorité du décret Cutro. Habile stratège, elle mène son pays sur deux jambes : la lutte contre l’immigration sans rien céder sur les valeurs fondamentales. Un chemin difficile. Gérald Darmanin ne s’est pas grandi…
Triste nouvelle: l’actrice talentueuse et férue de cancel culture Adèle Haenel arrête le cinéma! «Je vous annule de mon monde. Je pars, je me mets en grève» écrit chez les bobos de Télérama celle que l’on dit en froid avec Emmanuelle Seigner. Elle dit ne plus vouloir travailler dans un milieu qui «collabore avec l’ordre mortifère, écocide et raciste du monde tel qu’il est».
Adèle Haenel vient d’annoncer qu’elle arrêtait le cinéma. Pour se consacrer à la révolution permanente. Pour ceux qui ne connaissent pas la Haenel, c’est une petite pépé qui a joué dans deux-trois long-métrages projetés après les pubs sur TF1. C’est simple, le seul souvenir que j’en ai c’est de l’avoir vue dans un film… m’étais endormi, moi… à un moment ma femme me dit « oh regarde, elle a du poil au cul ! »… Ah ça réveille ! Le temps que j’émerge, bah on la voyait à sa vaisselle. C’était fini le beau moment. En vérité, c’est le seul souvenir que j’ai de son « œuvre ». Franchement ! C’est bien d’ailleurs. À propos ! Puisque l’une des causes d’Adèle ce sont les poils justement. Néo-Fém ! Les pattes velues, tout ça. C’est son truc.
Ah et puis, il y a le communisme aussi. En fait, la petite demoiselle est proche de Révolution Permanente, un groupuscule islamo-gauchiste qui n’intéresse personne. Elle veut une « société communiste ». L’a annoncé dans une conférence au début du mouvement des retraites. Bien, bien ! Bah maintenant qu’elle n’a plus rien à foutre de ses journées, elle va pouvoir en visiter des pays communistes, puisque c’est le paradis des travailleurs. La Chine, la Corée du Nord, Cuba, le Laos, le Vietnam et la fac de Rennes 2. Il en reste six en tout ! Elle a le choix comme ça.
🔴 Lors d’un meeting de Révolution Permanente à @UnivParis8 l’actrice Adèle Haenel a dénoncé un gouvernement « composé de violeurs » avant d’appeler à l’instauration d’un État communiste.
Admettons que, par prudence, Adèle choisisse Rennes 2. Bon… pas loin, il y a l’usine de Kermené. Comme une sorte de Cochonou breton. Un abattoir-transformateur géant avec des conditions de travail assez sanglantes. Une cathédrale de l’agro-alimentaire breton. 3400 salariés ! Ça en fait du prolétaire à convertir au communisme ça ! On espère qu’Adèle viendra s’engager. « S’établir » à la mode des Maos des années 70. Faire les 3×8 dans l’odeur de merde, de sang et de mort. Là, j’avoue que ça aurait de la gueule. Passer des Césars à l’abattoir, ce serait une belle preuve d’amour. Pour la sainte évangélisation de la classe ouvrière.
Mais Adèle n’ira pas s’établir en usine pas plus qu’elle n’ira se cailler les miches à Pyongyang. Parce que si Adèle abandonne le cinéma c’est qu’elle a un plan B tout aussi froufroutant: une collaboration théâtrale et artistique avec Gisèle Vienne. Elle l’a annoncé à Télérama ! Déjà Télérama, ça commence bien pour une reconversion dans la guérilla… Bon… Donc ce sera le théâtre. Ah bah tu parles d’un engagement prolétarien ! Aller remuer du popotin sous les projecteurs. Comme du cinéma sans les bobines en fait. La Gisèle Vienne, son Fidel Castro à notre Che Guevara du 7è art, elle est passée par le Centre Pompidou, le Théâtre du Châtelet, et à l’opéra de Lille. Pas très engagé tout ça ! Va falloir la convaincre d’aller à la MJC de Sochaux maintenant !
Donc Adèle va rester dans son petit monde intello-bourgeois avec Gisèèèèèle (à prononcer avec l’accent versaillais). Hey, si ça se trouve, elles couchent ensemble ! (sourire cochon)
Bref, quand la Adèle aura fini de danser la lambada, elle annoncera sur Télérama « qu’elle compte refaire du cinéma ». Comme ça. Mes couilles sur le billot ! Et celles de Pimentel le rédac’ chef, en prime ! Ça lui reprendra dans un ou deux ans. Elle en fera la couv’ de Biba ! Quand sa crise de communisme lui sera passé. De toute façon, si elle ne danse pas la polka avec la Vienne, c’est qu’elle a dû se faire un gréviste de Révolution Permanente. Et qu’il lui bourre le mou et autre chose depuis 2-3 semaines. Elle a tellement tourné fofolle qu’elle a décidé de tout envoyer valser. Une bonne femme amoureuse, tu lui ferais faire n’importe quoi. Envahir les Amériques jusqu’aux chutes du Niagara. Et puis, ça passe. Ça lasse. Ça se barre. Bon, en attendant, Adèle est sûrement avec un Trotsky du Val de Marne. Faites pas attention. Elle reviendra sur nos écrans bien assez tôt…
Notre chroniqueur, enfin revenu du Japon, a voulu faire, en guise de bilan, une comparaison entre la France et un pays à délinquance zéro. Ses conclusions, bien sûr, lui appartiennent…
Regardez bien la photo ci-dessus : les vélos abandonnés par leurs propriétaires sont alignés sans antivol, toute la journée, dans les galeries commerciales d’Osaka. Le soir, les cyclistes retrouveront leurs montures intactes : il n’y a pas de vol au Japon. Ni rien de cette petite délinquance qui use les nerfs de nos concitoyens. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.
La police est très discrète dans l’archipel. Elle n’est armée que de bâtons — mais qui sont de vraies armes entre les mains d’hommes formés à la pratique intensive du kendo. Il n’y a pas de gens dodus ni essoufflés ici. En 15 jours, j’ai croisé trois obèses — tous trois Chinois en villégiature.
La garde à vue, au Japon, dure 22 jours — sans possibilité de passer un appel et sans avocat — sinon à des tarifs invraisemblablement élevés sans garantie que cela serve à quelque chose, et sans autre possibilité que d’avouer. Si vous faites mine de vous rebeller par exemple, si vous utilisez une autre langue que le japonais, on vous collera une seconde inculpation sur le dos, avec à nouveau 22 jours de garde à vue.
Pendant la garde à vue, vous êtes interrogé 12 heures par jour, avec hurlements pleine face, interrogatoire agrémenté de shaking, voire de coups de bâton derrière les rotules. On vous explique gentiment que les 22 jours servent à attendrir la viande, comme on dit, et à laisser aux bleus le temps de disparaître.
Vous êtes nourri exclusivement de riz et d’eau, avec une douche par semaine. Pas de dérogation : Carlos Ghosn y a eu droit comme tout le monde. Etonnez-vous qu’il ait perdu 17 kilos en trois mois — sans possibilité de communiquer avec son épouse, qui ne parlait pas japonais.
Le principe de départ est que vous êtes coupable. C’est à vous de prouver que vous êtes innocent. Précisons qu’à 99% les juges entérinent le procès-verbal policier, et que les tribunaux suivent à 99% les ordonnances de renvoi des juges. Le Syndicat de la Magistrature, ici, connaît pas.
Je me suis pris à rêver du travail que feraient 300 policiers nippons débarquant à Marseille et appliquant dans les Quartiers Nord le droit japonais. Mais il faudrait aussi importer le droit nippon.
Une précision : il n’y a pour ainsi dire pas d’immigration au Japon. Quelques Coréens. La seule femme voilée rencontrée en deux semaines était une touriste moyen-orientale. Les Japonais ne s’en plaignent pas. C’est de toute façon une société de castes, où les burakumins (descendants des anciens corroyeurs), plus bronzés que les autres, ne peuvent se marier qu’entre eux.
Pas de délinquance ordinaire — ils ont des racketteurs yakuzas, une grande délinquance économique, et c’est tout —, et pas un papier par terre. Ni un mégot. Alors même qu’il y a fort peu de poubelles dans les rues, sinon dans les gares ou devant les kombinis, ces épiceries ouvertes quasi 24 h / 24 où vous pouvez tout acheter. Les gens conservent leurs déchets.
On se déplace majoritairement en train, au Japon. Toutes sortes de trains, depuis les métros, tramways, lignes de banlieue jusqu’au shinkansen, le TGV local — pendant qu’en France, sous prétexte de rentabilité, on a supprimé des centaines de petites lignes et bradé le Réseau ferré national à des compagnies privées exotiques. Jamais observé une minute de retard. Et les contrôleurs qui arpentent les rames en permanence saluent les passagers avant de quitter un wagon pour un autre. C’est un pays où la plus exquise politesse règne en maître.
Ajoutons qu’ils sont assez malins pour disposer dans les métros des poignées à trois niveaux différents, de façon à ce que grands et petits puissent se tenir.
Le coût de la vie est très inférieur à celui de l’Hexagone. On mange fort bien pour 15€ par personne. Les très grands hôtels seuls sont à des tarifs internationaux. Et si vous voulez passer un 5 à 7 avec une personne de votre choix, vous trouverez autour des gares des hôtels fort bien tenus offrant un tarif horaire.
À notre retour en France, nous avons transité à Roissy. Nous étions partis et arrivés impeccablement à l’heure. Mais la correspondance Paris / Marseille s’est offert 45 mn de retard — « à cause de la grève perlée des contrôleurs aériens ». Arrivant d’un pays où la grève effective n’existe pas, nous avons tout de suite compris que nous étions rentrés au pays : hier, on nous a volé notre voiture, garée imprudemment dans une rue de Marseille. Et le TGV dans lequel j’écris cette chronique, 10 mn après son départ, a déjà 5mn de retard.
Florence Bergeaud-Blackler est chargée de recherche au CNRS. D.R.
Une nouvelle défaite de la pensée. On apprenait hier la déprogrammation d’une conférence de Florence Bergeaud-Blackler, sociologue au CNRS spécialiste de l’islam, qui devait s’exprimer ce vendredi à la Sorbonne. Une décision prise dans la confusion et la peur par la doyenne de la faculté de lettres de l’université.
Mme Bergeaud-Blackler était invitée à présenter son dernier livre : Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête (Odile Jacob). L’ouvrage vaut à son auteur d’être accusée d’islamophobie et menacée de mort sur les réseaux sociaux. Au point d’avoir été placée sous protection policière. Mais la chercheuse ne se sent pas pour autant soutenue par sa hiérarchie. À l’initiative de son référent à la Sorbonne (Pierre-Henri Tavoillot), une nouvelle date est envisagée pour son intervention. Rien ne dit que la sociologue acceptera cette proposition.
Causeur. Comment avez-vous appris l’annulation de votre conférence ? Florence Bergeaud-Blackler. C’est son organisateur, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, qui m’a appelée lundi soir pour me faire savoir que la doyenne de sa faculté avait pris la décision de cette déprogrammation.
Avez-vous eu des explications ? Non, car la doyenne n’en a pas donné à M. Tavoillot, et ne m’a pas contactée.
N’est-ce pas pour des raisons de sécurité ? On vous dit sous protection policière. Rien de tel ne m’a été indiqué. Je précise qu’aucun appel à manifester, à chahuter ou à empêcher cette conférence n’avait été lancé. On m’a juste dit que la doyenne « ne voulait pas mettre d’huile sur le feu ». Je suis donc placée dans une situation d’incertitude totale. Je ne suis plus en confiance.
Personne ne se tient informé de votre cas au ministère ? Je n’ai eu aucun signe de la part de qui que ce soit dans ma hiérarchie. Il y a deux mois, lorsque j’ai été publiquement traitée de raciste par des ex-collègues, il a fallu une pétition dans Le Point, signée par de nombreux chercheurs, enseignants et intellectuels, pour que le CNRS, auquel j’appartiens, fasse enfin un communiqué de soutien, assez laconique du reste. Cela dit, je bénéficie, comme tous mes collègues, de la protection juridique fonctionnelle. Mais cela s’arrête là. Ma protection physique, elle, n’est pas un sujet pour mon administration.
Comment expliquez-vous cela ? Mes autorités de tutelle croient sans doute ce que certains de mes pires détracteurs affirment, à savoir que mon dernier livre, qui est un travail extrêmement sérieux de recherche et dont j’assume chaque phrase, serait un Protocole des sages de Sion d’un genre nouveau, c’est-à-dire qui aurait troqué l’antisémitisme contre la haine des musulmans. C’est du chantage à l’islamophobie, phénomène que j’analyse justement dans mon livre. Quand on voit les difficultés que cela me vaut, il n’est pas étonnant que si peu d’étudiants manifestent l’envie de se consacrer à l’étude de l’islam et de ses rapports avec la société. L’espace mental de l’islamisme n’en est que conforté.
S’il y en a qui ne la ramènent pas pendant que tant de Français râlent matin, midi et soir autour de la réforme des retraites, ce sont bien eux. Et pourtant…
En tant que patrons, majoritairement, nous faisons tout ce que nous pouvons pour nos salariés.
Le salarié, ce privilégié des temps nouveaux ! Le salarié auquel il faudrait à tout prix offrir un nouveau rapport au travail, consistant à travailler moins et plus agréablement ; ce salarié nouveau qui aurait un droit à la paresse, qui devrait toujours pouvoir privilégier sa vie personnelle, qui exige dès que c’est possible du travail à distance etc…
Sandrine Rousseau: "Oui au droit à la paresse, oui au droit à la retraite à 60 ans" pic.twitter.com/hdDbANskrt
Et, avez-vous pensé au patron ? Lui qui lutte tous les jours pour gérer son entreprise ? Le patron, pour qui la paresse est un concept lointain ? Lequel doit composer avec des salariés qu’il aime (si, si), mais que des politiques de tous bords démotivent à loisir pour se faire bien voir des électeurs qu’ils contribuent par ailleurs à appauvrir ? Le « chef » passe par pertes et profits, de nos jours. Rien n’est jamais fait pour le patron, « coupable, forcément coupable ».
Un État omnipotent à la solde des salariés
L’État-patron, lui qui sait tout si bien, demande aux entreprises privées qu’elles augmentent leurs salariés, alors qu’il gère les siens de la plus mauvaise des façons – les fonctionnaires partent à la retraite avant tout le monde, sont en grève à la moindre occasion et se plaignent plus que les autres. Charité bien ordonnée commencerait par la Fonction Publique !
On n’imagine pas les répercussions que les injonctions permanentes à faire plus, et mieux, peuvent avoir sur le moral, la vie et le stress des patrons. Lorsqu’on parle de « patron », il faut comprendre tous ceux qui encadrent, qui sont chefs, ou ont des responsabilités dans nos entreprises… Il faut penser aux quatre millions d’entrepreneurs en France, à ceux qui sont « à leur compte » et emploient des salariés épisodiquement. Il faut penser aussi aux professions libérales, aux artisans, aux médecins, aux dentistes… Nos médecins, outre leur métier difficile, se retrouvent devant des obligations de vrais entrepreneurs, payant (cher) pour les locaux de leur cabinet, s’occupant de toute la paperasserie administrative propre à une entreprise, et de celle propre au secteur de la santé qui est pire encore ; ils ont eux aussi des salariés à gérer (préposées à l’accueil, assistantes…)
La menace du quiet quitting plane au-dessus de la tête des patrons
A propos de qualité de vie au travail, imagine-t-on une cheffe d’entreprise qui prendrait un jour par mois pour ses règles ? Qui se mettrait en « congé maladie » parce qu’elle est fatiguée, ou qui se déclarerait en burn-out face à la moindre contrariété ? Non : pour les patrons, il y a obligation de réussite, il faut motiver les troupes de l’entreprise, accéder à leurs demandes, donner du sens à leur travail, les féliciter… Et, puis, bien sûr, « partager la valeur » avant même de penser à la créer… En revanche, quand il y a un problème financier, c’est la maison du patron qu’on prend en caution. Nos « chefs » ont besoin d’être félicités, eux aussi, remerciés, qu’on leur témoigne de la fidélité, que l’on déborde éventuellement sur les horaires s’il y a une urgence, que l’on ne les laisse pas seuls le vendredi parce que c’est le jour préféré de télétravail dans l’équipe !
Avec la panne actuelle dans le recrutement, les patrons font tout pour garder leurs salariés, alors que, de plus en plus souvent, ces derniers se sentent le droit de négocier une rupture conventionnelle à la moindre occasion… pour finalement aller ailleurs. Certains menacent mollement : « je ne suis plus motivé » D’autres trouvent une meilleure formule : « j’ai fait le tour du job ». Et puis, il y a ceux qui font le strict minimum pour être poussés vers la sortie… Et ne parlons pas de ceux qui cherchent à profiter du « barème Macron » pour prendre un chèque supplémentaire en partant ! Le boss, lui, travaille sur son ordi tout le week-end et croule sous les mails en retard. Mais, s’il a le malheur de communiquer le samedi ou le dimanche avec un salarié, il risque les prudhommes !
Patron, espèce en danger
Les PME françaises grossissent moins que dans les autres pays, allez chercher pourquoi.
Pour faire semblant de traiter le problème, on crée des « effets de seuil », qui ont en fait comme unique conséquence d’empêcher les toutes petites entreprises de grossir. Car il faudrait être idiot pour recruter le salarié supplémentaire qui va vous faire dépasser le fameux seuil. On va plutôt lui dire de se mettre en « travailleur indépendant ». Oui : la complexité et les menaces fiscales sont telles que de nombreux chefs d’entreprise détournent le statut d’auto-entrepreneur, pour avoir le moins de salariés possible, et ce dans tous les secteurs – y compris le service public. On recrute donc des salariés, à la condition qu’ils aient leur structure personnelle. Tout le monde y gagne : moins de charges et surtout moins de contraintes et d’ennuis… Sauf que ce système est évidemment pervers et a totalement détourné le statut du véritable auto entrepreneur et que tous ces faux salariés auront de vrais problèmes à la retraite.
Parallèlement, l’autorité du patron est très mal vue, en particulier par les syndicats. Elle est sapée continuellement, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus faire le moindre reproche (c’est pourtant parfois utile, en cas d’erreur majeure du salarié dans son travail !) sous peine de voir la victime se déclarer en burn-out, voire harcelée, avec abus de position dominante.
En revanche, je l’ai déjà dit : interdiction de parler du burn-out des entrepreneurs ou des directeurs impliqués et au bout du rouleau, lesquels serrent les dents parce que eux portent tout sur leurs épaules… Pas le choix ! Alors, pour une fois, si le pays tout entier pouvait exceptionnellement dire vraiment : « Merci patron ! ».