Accueil Site Page 649

Flûte alors!

0

Le cinéaste progressiste Cédric Klapisch s’essaie à l’opéra, avec La Flûte enchantée de Mozart. Nous sommes allés écouter.


Ce n’est pas sans curiosité qu’en ce mardi 14 novembre l’on se rendait au Théâtre des Champs-Elysées pour assister à la première de Die Zauberflöte : comme chacun sait, l’ultime opéra du divin Mozart, millésimé 1791. Car c’est aussi la première mise en scène lyrique du cinéaste de L’Auberge espagnole, Cédric Klapisch.  

Couac

On y allait sans a priori : les plus grands du septième art n’ont-ils pas tâté de l’opéra, parfois même avant que d’avoir tourné leur premier film, tel l’immense Luchino Visconti ? De Michael Haneke à Kirill Serebrennikov en passant par Patrice Chéreau, Ingmar Bergman, Benoît Jacquot ou Franco Zeffirelli, le flambeau est passé par des mains parfois baguées au sceau du génie.

Or c’est peu dire que la flamme vacille, ranimée à feu très bas par Cédric Klapisch : sous la baguette de François-Xavier Roch à la tête de sa formation « Les Siècles » censée magnifier les interprétations sur instruments d’époque, ça commence par un couac bizarre du côté des cors, en plein milieu de l’ouverture de La flûte enchantée. Comme notre cinéaste a cru bon d’assaisonner son plateau d’un bruitage liminaire (le spectacle se verra ensuite grevé des sons variés de la nature, voire même, in extremis, des crépitements d’un incendie de forêt), on en était même venu à douter si le couac augural n’était pas intentionnel – une insolite ponctuation contemporaine fichée dans la partition ? La suite montrera que non : la battue (exagérément lente et piano) semble constamment hésiter entre esthétique baroqueuse et poussées de fièvre préromantique : on ne sait plus à quel parti pris orchestral se vouer.

A lire aussi: L’Aube, déjà au firmament

Entre en scène un Tamino plus rouge qu’une fleur de coquelicot, vêture criarde de pied en cap (et en cape), sous les traits du ténor Cyrille Dubois, habituellement de bonne facture vocale, mais son vibrato serré semble, avec le temps, devenu strident –  il chantait le rôle beaucoup mieux à la Bastille, il y a deux ans, dans la mise en scène autrement inspirée de Robert Carsen. Le baryton Florent Karrer, gallinacé à barbe rousse et à la voix grave, sa corpulence nappée d’un lourd plumage bigarré, ne remplace pas à son avantage, en Papageno, le bon Florian Sempey qui a déclaré forfait. Le sommet dans l’échec est tout de même atteint avec La Reine de la Nuit, laquelle dépare cette distribution essentiellement francophone, non tant en raison de son accent polonais (on ne saurait décemment en faire le reproche à la soprano Aleksandra Olczyk) que par une insuffisance avérée dans les vocalises, particulièrement dans les aigus. Il est entendu que le rôle, sur le plan technique, est en soi une performance de haut niveau. Reste que son vibrato, pesant, ébréché, criard, ne tirait de sa gorge qu’un nombre incalculable de fausses notes – on en était presque gêné pour elle.

© Vincent Pontet

Beaucoup trop loin du livret original

Quant à Catherine Trottmann, elle nous aurait fait une Papagena acceptable si Cedric Klaplisch, tout à son souci de « moderniser » Mozart, entre autres par des récitatifs en français (pourquoi pas ?), ne poussait la « traduction » jusqu’à lui faire dire, à la toute fin du deuxième acte : « t’as kiffé ? », à l’adresse d’un Papageno qui, lui, s’avouera carrément « gérontophile » devant celle qui a pris, comme le veut l’intrigue, l’apparence trompeuse d’une vieillarde. Heureusement, Papagena réagit : « Eh, faites gaffe ! Un peu de délicatesse pour les vieilles dames ». Voilà ce que lui fait répondre notre Klapisch, s’échappant sans vergogne du livret original d’Emmanuel Schikaneder. Goûtant décidément l’anachronisme au point de ne résister à aucune trivialité, au Premier ministre enjoignant Papageno de se « comporter comme un homme », Klapisch invente la réplique qui suit : « Cette injonction est tellement genrée. J’hallucine ! Hello, on est en 1791, mec ! Le monde a changé ! ». Il fallait tout de même oser.  L’« immonde » Monostatos à « l’emprise toxique » -sic- (campé par le baryton Marc Mauillon) apparaît de bout en bout nippé en lycra noir façon SM, torse tatoué. Pamina, à Papageno : « – il est amoureux ? ». Réponse : « –de ouf ! » Bref, vous l’aurez compris, l’idiome du 9-3 a pénétré Mozart.

A lire aussi: Raymond Abellio, le Pic de La Mirandole du XXe siècle

C’est sans aucun doute la propension à raccorder, à n’importe quel prix, la savante fantasmagorie de ce Singspiel ouvertement franc-maçon aux préoccupations woke, écologistes, environnementales, qui a poussé Cédric Klapisch, hors de tout recours au cinéma (à part la projection de vignettes animalières stylisées en noir et blanc créées par Stéphane Blanquet), à concevoir avec sa scénographe Clémence Bezat (jadis assistante de Richard Peduzzi, le décorateur attitré de Chéreau) un plateau qui conjuguera, dans un rapport à l’univers mozartien tout à la fois tendancieux, artificiel et illisible, une sorte de résille architecturée, transparente, ajourée ; des lianes torsadées, verticales, comme de la fibre connectique ; de longs et purs voilages blancs qui tombent des cintres ; un vaste papier peint en toile de fond montrant un paysage inviolé de forêt tropicale ; et pour finir le tableau géant, en fond de scène, de quelque improbable mégalopole futuriste traversée d’îlots arborés, semées de tours sans fin et de membranes immaculées flottant dans l’azur – la Ville de l’an 2000 comme on se la figurait en 1950…  Signés Stéphane Rolland et Pierre Martinez, les costumes renvoient à je ne sais quelle haute couture d’anticipation (longues traînes miroitantes, Reine de la Nuit casquée d’un énorme compotier en résille argentée, « initiés » nippés tels des bonzes du Népal, trois enfants solistes en chasubles rouges – mais pourquoi une fillette, parmi eux, et non point trois garçons, tout simplement, comme c’est la règle ?

© Vincent Pontet

Bref, l’impératif manifeste de plaquer sur l’esthétique mozartienne l’échantillonnage complet des problématiques en vogue – exigence écologique, sexisme, changement climatique, etc. – rend le propos assez lourdingue, subordonné qu’il est à ses intentions moralisantes. D’ailleurs Cédric Klapisch ne s’en cache même pas : il est là pour catéchiser. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à l’entretien avec Vincent Borel qui figure dans la brochure-programme : « Le livret de La Flûte, observe-t-il sans rire, a des aspects misogynes, sexistes et parfois racistes (sic). Ainsi, poursuit le cinéaste-metteur en scène, il m’apparaît impossible de conserver cela sans pointer du doigt des propos auxquels je ne peux adhérer. L’utilisation de l’humour et du deuxième degré a souvent été mon choix pour me moquer sciemment de ces passages délicats et aider à les contextualiser ».

Mozart n’a plus qu’à remercier Klapisch de le remettre dans le droit chemin, et nous avec. Il était temps.  

La Flûte enchantée/ Die Zauberflöte. Opéra/ Singspiel en deux actes de W.A. Mozart.
Direction François-Xavier Roth. Mise en scène Cédric Klapisch. Orchestre Les Siècles.
Théâtre des Champs-Elysées. Jusqu’au 24 novembre.

Le cas Gilles Verdez

L’agaçant chroniqueur de Cyril Hanouna a fait son dada de la défense des musulmans que d’odieux Français s’échineraient à vouloir assimiler.


Il y a un phénomène physique récurrent dont j’aimerais entretenir mon lecteur. Chaque fois que, par inadvertance ou par plaisir coupable, je visionne une séquence de l’émission Touche pas à mon poste, ma main est prise d’une irrésistible envie de balancer la télécommande contre l’écran dès qu’y apparait Gilles Verdez. En effet, dans cette émission, la palme de l’intervention la plus stupéfiante de niaiserie revient systématiquement à ce journaliste. Récemment, l’avocat Pierre Gentillet s’est confronté à la meute de chroniqueurs de Touche pas à mon poste au sujet de l’actualité de l’antisémitisme en France.

L’indignation pour seule argumentation

Cet article se propose de comprendre comment les opinions de la première bobo gauchiste aux cheveux verts venue se retrouvent dans la bouche d’un vieil homme aux cheveux blancs. À l’instar d’un Torquemada du vivre-ensemble, Gilles Verdez ne prend pas la peine de discuter les opinions qui ne plaident pas en faveur du communautarisme; il se contente de les mettre à l’index de sa morale du jour bricolée au doigt mouillé, en les déclarant inacceptables. Chez lui, l’indignation perpétuelle remplace la démonstration.

« Parler des radicalisés à l’école, c’est très bien, mais en réalité ça pose une question politique en amont qui est la question de la montée de l’islamisme et aussi de la question migratoire, dit Me Gentillet.
– Vous êtes en train de vriller. Bientôt, vous allez nous dire que c’est à cause des musulmans, répond Verdez. 
« Oui, c’est à cause des chrétiens aussi, sans doute ? lui réplique Gentillet.
– Ah, donc vous dites ça ? Voilà voilà, là vous vrillez… » finit par lui opposer Verdez, les yeux exorbités.

S’il ne s’était réellement converti, je dirais que sa religion est, non pas l’islam, mais la défense de l’islam[1]. Et pas n’importe quel type de défense, non. Une défense systématique, qui intervient à la base de tous ses raisonnements plutôt qu’au moment de leur conclusion. Gilles Verdez s’astreint à un exercice difficile : déconsidérer et attaquer par principe toute personne ou tout groupe de personnes dès l’instant qu’elles remettent en cause le modèle de société multiculturelle dont le seul bonheur qu’il retire est visiblement sa femme, tout en prêchant son adhésion aux principes normalement partagés de laïcité, de liberté d’expression ou de sécurité publique. Mais à l’impossible nul n’est tenu, et, pour parvenir à cette contorsion intellectuelle, le chroniqueur doit accepter de faire partie de la catégorie des hommes extraordinaires. Non pas ceux ont le pouvoir de changer la réalité; ceux qu’ils ont la faiblesse de l’ignorer.

A lire aussi: Elisabeth Lévy, après l’affaire Moundir: « Je ne suis pas en porcelaine »

Amusant personnage

Gilles Verdez doit se résoudre à jouer le rôle d’un personnage qui se situe à mi-chemin entre la précieuse ridicule et le bourgeois gentilhomme, ce qui n’est pas sans élever l’émission de C8. Ainsi, par exemple, lorsqu’il s’offusque qu’on puisse constater l’implication de la communauté arabo-musulmane dans la délinquance urbaine, ou dans les actes d’antisémitisme perpétrés ces derniers temps étrangement en même temps que la réactivation d’un conflit qui oppose Juifs et… Arabes. C’est par cette sorte de négationnisme politique que ce brave chroniqueur participe, avec des gens comme Yassine Bellatar et autres infiltrés du communautarisme musulman, à la prospération d’une étrange ambiance en France, c’est-à-dire à la banalisation et à la normalisation de l’instauration d’un mode de vie arabisant sur le sol français, qui ne tire sa justification que du nombre de ses adeptes. Ce qui va de la langue au vêtement en passant par les considérations géopolitiques, je crains que la ligne 3 du métro parisien dans laquelle se sont fait entendre des chants antijuifs à l’initiative de nos futurs compatriotes ne s’en souvienne si Gilles Verdez l’a oublié.

Gilles Verdez confond peut-être sa vie privée avec les affaires publiques. Il croit que, s’étant converti lui-même à l’islam, la société française serait tenue de le faire aussi. Qu’aimant une femme de culture musulmane, et je ne l’en blâme pas, puisque moi aussi, la France devrait s’accommoder des mêmes contraintes qu’on trouve dans son ménage. Or voilà, deux individus peuvent faire bon ménage, pas deux peuples sur le même sol, et les agréments qu’on trouve au seuil de la chambre à coucher n’ont pas leur pareil passé le seuil de sa porte d’entrée. Gilles Verdez le saurait, s’il sortait quelquefois dans la rue ou s’il ouvrait plus souvent les yeux plutôt que sa grande bouche.


[1] https://www.midilibre.fr/2022/11/18/tpmp-je-vais-faire-mon-premier-ramadan-annonce-le-chroniqueur-gilles-verdez-10812456.php

La fabrique des terroristes: l’école telle que certains la veulent

Les élèves français sont en déperdition totale. 45% d’entre eux, à 14 ans, ne maîtrisent ni la lecture, ni l’écriture, ni les maths les plus basiques, constate le ministère de l’Éducation nationale. Ce n’est pas seulement un problème pédagogique, affirme notre chroniqueur. C’est une civilisation qui se meurt. Suite de l’analyse commencée il y a quelques jours.


Bien sûr, les sceptiques doutent qu’un relâchement sur l’orthographe ou la grammaire puisse marquer la fin d’une civilisation. Mais la question de la langue est centrale. Elle est le marqueur de toute transcendance — et l’outil de toute immanence.

Autrefois, c’était le latin — la langue de Dieu, disait saint Jérôme, auteur de la Vulgate, la traduction unifiée de l’Ancien et du Nouveau Testaments. C’était aussi la langue de l’empereur : quand Jérôme écrit, il y a moins d’un demi-siècle que l’Empire est christianisé — en fait, il ne l’est pas. Le latin, c’est la langue de l’empereur-Dieu. Le projet politique rejoignait le projet théologique. Chez les musulmans, c’est l’arabe — celui du Coran, un livre qui ne saurait être traduit, et que 90% des musulmans français, d’ailleurs, sont à peu près incapables de lire dans le texte, ils se contentent d’ânonner des sourates apprises par cœur, exactement comme au Moyen Âge les prêtres des campagnes disaient la messe sans trop savoir ce que signifiaient les paroles.

C’est dans le même esprit que « la langue de la République est le français ». Le bon français, n’en déplaise aux pédagogues qui avec l’assentiment du ministère depuis quarante ans, acceptent, sous prétexte de les laisser s’exprimer, le gloubi-boulga des élèves les plus défavorisés.
Vous rappelez-vous François Cavanna ? Ce fils d’Italiens raconte dans Les Ritals que sa mère lui lavait la bouche au savon de Marseille quand il se hasardait à parler italien. « Tu es en France, tu parles français » — et il a si bien parlé français qu’il l’a écrit avec virtuosité. C’est en français que s’expriment ses bébés, Charlie et Hara-Kiri.

A lire aussi : Le retour de l’uniforme à l’école réglait aussi le problème de l’abaya

Petites causes, grands effets. Laisser les élèves baragouiner en pataouète augmenté, c’est non seulement leur rendre un mauvais service — car la langue dans laquelle on refusera de les recruter, plus tard, c’est le français ; mais c’est surtout ouvrir la porte aux prophètes de l’innommable.

On habite sa langue. On habite une histoire : peu importe qu’elle nous ait été enseignée à travers une geste héroïque, où la vérité s’embellissait de mythes et de légendes. Les peuples qui renoncent à leurs mythes sont bien près de s’éteindre. En cherchant un professeur d’Histoire pour l’assassiner, Mohammed Mogouchkov savait exactement ce qu’il faisait : il tentait d’effacer trois millénaires de civilisation française, pour la remplacer par l’islam des caves.

Cela, je l’ai raconté il y a plus de quinze ans dans Une école sous influence. Je n’étais pas le premier. En 2002, Georges Bensoussan, sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner, faisait paraître, avec quelques collaborateurs, Les Territoires perdus de la République — il y a plus de 20 ans. En 2004, l’Inspecteur général Jean-Pierre Obin envoyait au ministère un rapport circonstancié, résultant de ses observations dans des collèges marseillais, sur Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Un rapport que François Fillon, ministre en exercice, s’empressa d’enfouir dans un tiroir profond, et que j’ai contribué à éditer et commenter deux ans plus tard, sous la direction d’Alain Seksig (L’Ecole face à l’obscurantisme religieux, Max Milo, 2006 — il y a 18 ans !). Une bonne partie de cet ouvrage est ici.

Le passage de Fillon rue de Grenelle fut presque aussi calamiteux que celui de Vallaud-Belkacem. N’oublions pas qu’il entérina la directive européenne issue du Protocole de Lisbonne sur le « socle de compétences » qui allait éclipser la transmission des savoirs. C’est en vertu de ce socle, toujours d’actualité, que vos enfants sont notés avec des couleurs, moins traumatisantes que des notes…

A lire aussi : Islamisme: des fichés S sur les bancs de l’école de votre enfant

Parce que l’Europe est depuis sa création l’adversaire de la République, l’adversaire de toute idée nationale, l’adversaire d’une histoire des peuples au profit d’une histoire des banques. Et ce, depuis Jean Monnet. Pas un hasard si le disciple favori de Monnet, Giscard d’Estaing, a proclamé ce laminage en règle de l’Ecole qu’on appelle le collège unique — et en même temps le regroupement familial.

Il en ressort que ceux qui, dans l’École, appuient cette politique d’éradication de la France portent une responsabilité terrible, le genre de responsabilité qui en 1793 les aurait envoyés tutoyer la Veuve. On a supprimé les grands hommes auxquels la patrie pouvait bien être reconnaissante, on a vulgarisé la langue, on s’en est pris même à la culture scientifique — et ce faisant, on a laminé la laïcité. Marianne raconte dans le détail dans son dernier numéro comment Macron a feinté les laïcards pour imposer une vision globale et indifférenciée. Le marché, oui, la République, non. Qu’importe que les banlieues s’islamisent, pourvu qu’elles consomment.

Car elles consomment — par exemple les smartphones qui permettent aux ravagés de l’intellect de s’envoyer les vidéos du Hamas. Et de s’en réjouir.

Qu’enseigneraient des professeurs d’Histoire qui n’iraient pas travailler la peur au ventre ? Eh bien par exemple l’analyse de Cornélius Castoriadis, in Péripéties et illuminations, 1991 :

« Les Arabes se présentent maintenant comme les éternelles victimes de l’Occident. C’est une mythologie grotesque. Les Arabes ont été, depuis Mahomet, une nation conquérante, qui s’est étendue en Asie, en Afrique et en Europe en arabisant les populations conquises […]. L’extension actuelle des Arabes (et de l’islam) est le produit de la conquête et de la conversion, plus ou moins forcée, à l’islam des populations soumises. […] Je ne crois pas aux bavardages actuels sur la coexistence de n’importe quelles cultures dans la diversité […]. Il faut sortir de l’hypocrisie généralisée qui caractérise les discours contemporains. Les musulmans ne peuvent vivre en France que dans la mesure où, dans les faits, ils acceptent de ne pas être musulmans sur une série de points. Il est caractéristique que les quelques intellectuels arabes qu’on croyait jusqu’ici pénétrés par les valeurs de la critique et de la réflexion participent maintenant activement à une mythologisation de l’histoire arabe, dans laquelle les Arabes sont, depuis treize siècles, de blanches colombes et tous leurs maux leur sont infligés par la colonisation occidentale. »

A lire aussi : Parents vigilants: des milliers de cris d’alarme

Nous voici loin des obligations idéologiques nées de la loi Taubira. Loin du discours culpabilisant qui accuse de racisme et de néo-colonialisme toute personne blanche qui dit la vérité. Nous voici au cœur de ce que devrait être l’Ecole, et que des considérations partisanes, le souci de la sacro-sainte intersectionnalité des luttes, et des convictions pourries détournent de sa mission : assimiler tous les enfants, quelle que soit leur origine, à la culture française, en les déculturant de simagrées qu’on leur a présentées comme leur culture, et qui sont juste des gesticulations obscènes.

La guerre est déclarée. Et dans cette guerre il faudra se battre aussi bien contre l’ennemi extérieur, qui tente de greffer son grand principe d’ignorance sur notre civilisation, mais aussi des collabos de l’intérieur, qui sous prétexte de « respecter » les convictions des ignorants, ont renoncé à transmettre la culture occidentale et la langue française à des populations en déshérence, prêtes à basculer du côté obscur. Les pires terroristes ne sont pas même ceux qui massacrent. Ce sont, à mes yeux, ceux qui se soumettent, que ce soit par visées électoralistes ou par convictions pédadémagogiques.

L'école à deux vitesses: Par l'auteur de "La Fabrique du crétin", vendu à plus de 150 000 exemplaires

Prix: 14,63 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 1,90 €

Une école sous influence ou Tartuffe-Roi

Prix: 2,46 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

La députée, le sénateur et le petit chat

Soupçonné d’avoir drogué une députée, le sénateur Joël Guerriau (Horizons), 66 ans, est suspendu de son parti, mais plaide une « erreur de manipulation ». Les faits se déroulés dans un immeuble du Sénat et éclaboussent la prestigieuse institution républicaine…


On connaît le mot de Chamfort: « Sans le gouvernement, on ne rirait plus en France. » Une facile ironie nous inciterait à paraphraser la formule, juste pour la mettre au goût du jour. Cela pourrait donner : « De quoi pourrait-on bien rire en France sans nos politiciens ? » Ils sont en effet impayables.

Nous avons Madame la Ministre des Sports qui nous explique, sans aucune gêne, que se faire payer cinq-cent mille euros par an à la direction de la Fédération Française de Tennis représentait en vérité un très grand sacrifice pour elle, puisqu’elle émargeait à quelque chose comme un million quatre cent mille euros dans la grande distribution. Elle nous sert cela au moment même où une étude circonstanciée nous apprend qu’environ 40% des foyers français en seraient arrivés à réduire les portions alimentaires de leurs repas quotidiens parce qu’ils ne parviennent plus à joindre les deux bouts. Tant d’inconscience mêlée à tant d’indécence vous a un léger parfum de 1789 dont ces gens-là, ceux d’en haut, devraient commencer à se soucier pour de bon.

On a évité la catastrophe

Toutefois, il y a mieux en matière de rigolade amère. Car dans ces sphères du pouvoir on ne se lasse jamais de nous surprendre, de nous émerveiller. L’inventivité y est sans pareille. Nous avons ces jours-ci la pantalonnade pitoyable d’un trio du sérail, un sénateur, une députée et un petit chat. J’inclus le félin dans le sérail car on ne confondra pas le minet d’un membre de la chambre haute avec le greffier de madame et monsieur tout le monde. La sacro-sainte égalité républicaine-z-et démocratique a ses limites, tout de même.

A lire aussi, Isabelle Larmat: Les contorsions d’Emmanuel Macron

Les faits : une invitation entre collègues parlementaires. Elle, la députée, et lui, le sénateur, en l’occurrence. Au domicile du petit chat. Il s’agirait de célébrer un heureux événement. La France croulant ces temps-ci sous les motifs d’intense satisfaction, sous un flot continu de réussites époustouflantes, on ne perdra pas son temps à chercher de quelle prouesse il est question. Toujours est-il que, après un godet ou deux, l’invitée, se sentant prise de malaise, quitte le tête-à-tête festif, se retrouve bientôt à l’hôpital où on constate que son sang est plombé d’une pollution à l’ecstasy. S’ensuit une plainte en bonne et due forme, suivie d’une perquisition chez le petit chat et son maître, non moins en bonne et due forme, et là, la substance incriminée aurait été découverte. On épargne au chat les examens sanguins, mais pas à son patron. Il semble qu’on aurait alors mis au jour, certes un chouia d’hémoglobine résiduelle, assez fortement coupée cependant de trucs dont la loi et la morale publique, pour une fois en phase, réprouvent l’usage.

Erreur de manipulation, plaide la puissance invitante par la bouche de son avocat pour expliquer la pollution sanguine de son hôte. Cela soit dit en passant, on se félicitera que l’erreur n’ait pas porté sur le liquide vaisselle ou le débouche cabinet. Notre députée l’a échappé belle. On s’en réjouit.

Stress post-sénatoriales

Le moment où l’on en viendrait presque à se tordre de rire – même sans rien avoir fumé – c’est lorsque l’interpellé livre les explications de sa propre consommation de ces trucs et machins prohibés sus-évoqués. En 1 : le stress des sénatoriales. Ces élections ayant eu lieu en septembre (notre homme a été réélu très confortablement), il s’agirait donc en cette fin novembre d’une pathologie s’apparentant plutôt à un post-stress d’origine post-sénatoriales. Mine de rien, la recherche avancée en psychologie vient donc de s’enrichir d’une nouvelle voie. Comme quoi, de loin en loin, un politicien, ça peut servir à quelque chose.

A lire aussi, du même auteur: Fernand Raynaud à l’Élysée, vite!

Vient en deuxième justification, celle qui, à nos yeux, surpasse toutes les autres par sa pertinence et devant laquelle on ne peut que s’incliner : l’état de santé du chat. Si, si, je vous assure. Au point qu’on se demande s’il était bien opportun et surtout bienséant de prétendre célébrer une bonne nouvelle, un heureux événement à trois-mètres cinquante de la litière d’un matou peut-être bien à ses derniers moments ? Quel manque de tact !

On aura beau dire, la classe politique doit être saluée encore et toujours au moins pour une chose : l’ardeur qu’elle met à nous dégoûter d’elle, à faire grossir toujours davantage les bataillons des déserteurs du chemin des urnes. J’ignore s’il existe un gouvernement des chats. S’il en est un, je parie que le débat du jour porte sur l’opportunité ou non de créer une fourrière pour politiciens véreux, pourris, dépravés.

Dans cette sordide affaire, un fait cependant nous ravit, qui ravirait aussi Molière, sans doute : le petit chat n’est pas mort.


L’avocat du sénateur assure qu’il n’est « pas un prédateur », qu’il n’est « pas un adepte de la soumission chimique », et qu’il rétablira son honneur « quel que soit le temps que cela prendra »… NDLR

Le Bûcher des sorcières: Les plus grands procès de sorcellerie de l'histoire décryptés

Prix: 19,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 9,10 €

CRS, SS! Étudiants, diants diants!

0

Menton : des étudiants de Sciences Po ont formé un blocus la semaine dernière, contre la « censure » de leurs positions pro-Palestine. S’ils ont bien le droit d’être émus comme tout le monde par le sort peu enviable des Palestiniens, les étudiants ont en revanche mal appris deux leçons: celle sur la colonisation, et celle sur l’interdiction de l’apologie du terrorisme. Liliane Messika raconte.


Il fut un temps où le monde était binaire : il y avait le jour et la nuit, les hommes et les femmes, les professeurs et les élèves, les innocents et les coupables : le jour, le soleil éclairait l’activité humaine, la nuit, la lune baignait les dormeurs de sa veilleuse ; les hommes plantaient la petite graine et les femmes la transformaient en bébés ; les professeurs enseignaient et les élèves apprenaient ; les innocents étaient protégés et les coupables punis. Mais ça, c’était avant le progrès.

À l’ère woke, les progressistes cassent la nuit ce que les contribuables fabriquent le jour, les hommes prétendent faire pousser les bébés dans un organe qu’ils n’ont pas, les femmes peuvent exiger que l’on rende la langue incompréhensible pour ajouter une quéquette alphabétique aux adjectifs qui les décrivent, les étudiants enseignent aux professeurs leurs délires quotidiens, que ceux-ci récitent les mains jointes et les yeux baissés et les coupables de pogromes sont qualifiés de résistants, pendant que leurs victimes sont soupçonnées de fake news.

Le niveau des études baisse, mais l’éveil des étudiants s’élève proportionnellement

Plus le classement PISA de la France s’effondre, plus la conscience révolutionnaire atteint des hauteurs stratosphériques parmi les étudiants. Et plus l’école ou l’université est prestigieuse, plus la distance avec le réel s’accroît.

C’est ainsi que Sciences-Po Lyon n’autorise les « débats » qu’entre débatteurs du même avis, c’est-à-dire le leur. Sciences-Po Paris supprime les cours de danse de salon au motif que le professeur indique les pas de danse aux « hommes » et aux « femmes », qui sont des notions obsolètes. Science-Po Menton met des piquets de grève devant sa fac pour lutter contre « la censure de la Direction sur la Palestine » au nom de la « liberté d’expression ». Soyons précis, plus précis que la Direction de l’école et que les syndicalistes pro-palestiniens : il s’agit, pour ces incultes, de défendre « les victimes » du « colonisateur[1]», alias Israël qui, à la méconnaissance de ces étudiants, est le seul « colonisateur » de la planète. 

Du côté de la réalité

Ladite colonisation n’a jamais répondu à la définition d’une colonie, qui est la mainmise d’un État par un autre État ultramarin plus puissant, qui exploite la population et les matières premières du plus faible.

A lire aussi, du même auteur: «Les musulmans» n’étaient pas à la manif. Zohra Bitan, si

Bien sûr, utiliser les mots en fonction de leur sens est un conformisme qui sent son privilège blanc à plein nez. Les étudiants dûment woke n’ont pas ce travers. Eux attribuent aux mots leurs propres qualités. Il existe donc des mots non binaires et d’autres qui ont transitionné de leur définition originelle à un sens contraire, ou flou, voire à aucun sens, mais qui sont quand même utilisés pour leur sonorité agréable.

Seuls, les intégristes qui attribuent aux mots le sens que leur donne l’Académie française, peuvent comprendre pourquoi « Juifs » (synonyme : « israélites ») et « colonisateurs d’Israël » sont incompatibles. Pour commencer, les Juifs n’ont jamais possédé d’autre État que les royaumes juifs d’Israël, aussi prétendre que cet État a lancé depuis l’outre-mer une opération de « colonisation » sur un autre pays, plus faible, est absurde, faute de colonisateur. Que cet État plus puissant, dont la seule matière première est la matière grise de ses citoyens, ait exploité les « ressources en matières premières » du second est une hypothèse que les étudiants seraient bien en peine de démontrer. D’autre part, en 1967, Israël avait pris Gaza à l’Égypte, qui a refusé de récupérer ce territoire lors de la signature du traité de paix entre les deux ex-adversaires, en 1979. De plus et c’est fondamental, il n’a jamais existé, sur la planète Terre, un État palestinien qui eût pu prétendre être colonisé. D’où la chute du deuxième terme de l’équation, faute de combattus.

Enfin, et c’eût été de nature à justifier un non-lieu, cette « colonisation » s’est terminée quand les Israéliens se sont retirés sans contrepartie de Gaza en juillet 2005, avant la naissance des ignorants mentonnais qui se haussent du col. L’embargo militaire, lui, existe depuis 2007, quand le Hamas a renversé l’Autorité palestinienne, tuant des centaines de Palestiniens membres du Fatah-frère-ennemi et transformant la Bande en base militaire.

Croire ou savoir, il faut choisir

Pourquoi la Direction de Science-Po Menton a-t-elle dû préciser que « aucun slogan antisémite ne sera toléré ». Assimile-t-elle l’antisionisme à l’antisémitisme ? De fait, l’antisémitisme a fait 6 millions de morts en 1939-45 et le programme de l’antisionisme est d’en faire 7 millions de plus « du fleuve à la mer », c’est-à-dire en éradiquant l’État juif qui s’y trouve.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: La fabrique des terroristes: l’école telle que certains la veulent

Le programme des grévistes, pour l’instant, se réduit à« Nous devons continuer à boycotter, à démunir et à sanctionner Israël ». Leur spécialité étant les sciences politiques, ils déploient le sens des nuances que demandent ces études pour expliquer leur action : « l’attaque récente est une conséquence directe de la violence qu’Israël inflige quotidiennement aux Palestinien·nes en Cisjordanie et à GazaLes peuples opprimés recherchent toujours la liberté et lorsque tout le reste échoue, ils se tournent vers la violence. Nous devons soutenir la Palestine.[2] »

La Direction de l’établissement possédant, apparemment, le cerveau qui fait défaut à ses élèves, comprend bien qu’un tel programme est justifié concernant l’agresseur, mais qu’il cumule bêtise et méchanceté s’il vise l’agressé. Les étudiants qui ont inversé les rôles ont le choix entre le déshonneur d’avouer qu’ils l’ont fait exprès et la guerre contre les profs pour avoir la moyenne. Ils auront les deux. On remarque au passage qu’ils ne sont pas meilleurs en maths, puisque les factions pro-palestiniennes accusent sempiternellement Israël de génocide, confondant la division et la multiplication : la population « palestinienne » a été multipliée par près de dix depuis 1948, pas divisée par un génocide ! Mais qu’importe le réel, quand on a l’ivresse de l’antisémitisme multipliée par le fla-con de l’ignorance !


[1] www.lefigaro.fr/nice/des-etudiants-de-sciences-po-menton-organisent-un-blocage-contre-la-censure-de-la-direction-sur-la-palestine-20231116

[2] https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/alpes-maritimes/menton/guerre-entre-le-hamas-et-israel-le-campus-de-sciences-po-menton-ebranle-par-les-publications-d-une-organisation-pro-palestinienne-2853872.html

Message à nos lecteurs, abonnés, soutiens, ambassadeurs…

0

Causeur a besoin de votre soutien !


Nous n’en démordons pas. Comme vous et comme le recommandait Péguy, nous voyons ce que nous voyons. Et nous le disons. Depuis un mois, chaque jour apporte son lot de preuves sordides à l’appui du diagnostic que nous formulons à Causeur depuis plus de 16 ans : de Gaza à nos banlieues, du Hamas à Arras, une alliance d’idéologies néfastes, issues de Lumières devenues folles et d’un islamisme arrogant, conquérant et sans scrupules, sont en guerre contre notre conception de l’humanité, contre nos mœurs et surtout, contre nos libertés.

Nous n’avons cessé de dénoncer la mauvaise foi avec laquelle cette alliance exploite notre générosité et notre universalisme, en nous culpabilisant sans fin pour notre passé. Nous avons critiqué l’islamisme et l’Islam sans jamais mettre en cause des musulmans parce qu’ils sont musulmans, et nous avons pourtant été traités d’islamophobes. Nous avons dénoncé cette nouvelle morale perverse qui divise le monde en victimes et bourreaux selon la couleur de la peau et la religion et nous avons été traités de racistes.

Cet adversaire redoutable bénéficie de surcroît d’un allié de taille : le déni qui, depuis des années, conduit une grande partie des élites dirigeantes à cacher sous le tapis les réalités pénibles. Trempé dans la lâcheté, ce réflexe d’autruche a transformé des problèmes douloureux en désastre peut-être irrémédiable. C’est aussi ce grand mensonge qu’il faut combattre.

Plus que jamais nous avons besoin de vous, vous nos lecteurs, nos abonnés, nos soutiens, nos ambassadeurs auprès de vos proches et amis. Le combat intellectuel et culturel qui nous requiert est sans fin car à chaque fois qu’un coin du voile est levé, les bonimenteurs du bien s’emploient à le rabattre sur le réel, de sorte que chaque vérité, même la plus évidente, doit être défendue, expliquée, ressassée pied à pied. Pour défaire les adversaires de la Raison et défendre, contre les lyncheurs, la discorde civilisée, nous avons besoin de vous.

Elisabeth Lévy

Directrice de la rédaction 


Pour rappel, votre don est déductible de votre impôt sur le revenu à la hauteur de 66% si vous êtes un particulier et 60% si vous êtes une entreprise. L’association « J’aime l’info » vous adressera une attestation de dons pour votre déclaration d’impôt en avril 2024.

Le labyrinthe de Marc Obregon

0

C’est au début du mois de septembre 2023 que j’ai fait la rencontre de Marc Obregon. C’était au stand des Éditions du Verbe Haut, mon éditeur et le sien, à l’occasion des Journées Chouannes où nous étions tous pour y présenter nos livres et nos travaux.

Points communs

Au cours de la journée, nous discutons littérature et très vite nous nous découvrons une passion commune pour Philip K. Dick et Maurice G. Dantec, deux écrivains à la fois majeurs par l’importance qu’ils ont eue dans l’édition et plutôt confidentiels par le nombre de lecteurs ayant réellement compris le sens de leurs œuvres. Plus généralement, ce que nous aimons en commun dans cette littérature, c’est cette sorte d’étonnant mélange entre l’évocation résignée du techno-futurisme tel qu’il se rend inévitable et l’inquiétude que manifestent ses écrivains à propos des excès eux-mêmes inévitables que cette « scientification » du monde entraînera dans son sillage. Quelques minutes d’échanges sur ce thème m’ont convaincu de lire l’Orbe, le roman de Marc Obregon.

A lire aussi, Thomas Morales: Tiens, voilà du Boudard!

L’auteur, qui m’avait indiqué que le lecteur de Dick et Dantec que je suis se trouverait en terrain connu (et reconnu) dans l’Orbe ne m’avait pas menti : dès les premiers pages, mon esprit a été assailli des plaisirs et des intrigantes curiosités qui s’imposent à nous lorsque l’on ouvre un livre de ces deux auteurs. L’ambiance, à la fois post-apocalyptique (la pandémie hante le décor et nous renvoie à des souvenirs réellement expérimentés en 2020) et pré-apocalyptique (dans le livre, le virus n’a pas encore décimé le monde mais le monde, craignant qu’il le fasse, se prépare à l’empêcher sans savoir encore s’il y parviendra) joue avec nos souvenirs : en brodant son histoire imaginaire sur le tissu d’un événement authentique qu’il ne cite pourtant jamais nommément, le lecteur, à cause de l’habilité de l’écrivain à confondre le réel et la fiction, n’est jamais certain de lire ce qu’il pense être en train de lire ; emporté dans une confusion diaboliquement entretenue par Obregon, il s’imagine qu’on lui parle de Wuhan avant qu’un indice ne le détourne de cette pensée puis qu’un autre l’y ramène. Et ce jeu du chat et de la souris entre réalité et fiction, ces jonctions répétées entre faits réels, faits inspirés de la réalité, faits inventés et faits imaginés car plausibles, dure du début à la fin. Ce régime spécial interdit au lecteur de se plonger dans l’Orbe avec trop de légèreté : ici, chaque paragraphe est indispensable à la compréhension de cette ingénierie littéraire tortueuse en apparence et chirurgicale en réalité.  

Aussi fascinant et que déroutant

Obregon fait preuve d’une science du récit qui emmène le lecteur au cœur de l’intrigue sans avoir l’air d’y toucher, pour qu’au détour d’une page ou d’un paragraphe ce lecteur se découvre, lui-même surpris, au cœur d’un réseau narratif dans lequel il a été plongé depuis la première page sans même s’en rendre compte. Écriture en quelque sorte tentaculaire, qui vous appâte, vous séduit, vous hypnotise pour mieux vous déposer dans l’œil d’un cyclone d’où non seulement vous ne voulez plus sortir mais d’où, surtout, vous ne le pouvez plus. Je ne suis pourtant pas un débutant, j’ai beaucoup lu, notamment Dick justement, un maître du genre : pour autant cette expérience qui aurait dû me préparer à détecter la toile que Marc Obregon tissait autour de moi page après page ne m’a été d’aucune aide ; quelque part entre les pages 10 et 15, déjà, j’ai compris que l’on m’avait gentiment conduit dans le cœur d’un labyrinthe aussi fascinant que déroutant. Dès lors, plus aucun doute n’est permis : Obregon est un talent en fusion. Il n’imite pas Philip K. Dick ou Dantec : il les continue.

A lire aussi, Jérôme Leroy: ChatGPT: Philip K. Dick, Gunthers Anders et Baudrillard ne sont pas contents

Comme souvent avec les ouvrages de cette envergure, il est difficile de savoir s’ils annoncent le futur ou s’ils décrivent le présent. L’omniprésence des technologies articulées par l’intelligence artificielle, le contrôle et la vérification de nos moindres faits et gestes par les oligarchies policières, l’examen par des bots de nos pensées intimes, l’aiguillage inconscient de nos volontés par des firmes privées assez puissantes pour supplanter les États et même pour se substituer à notre propre conscience et ainsi décider pour nous avant nous, tout ceci existe déjà sous des formes plus ou moins expérimentales et affreusement prometteuses. Combien de romans de science-fiction sont devenus des prophéties ? Dans Cosmos Inc., Maurice G. Dantec décrit une ville entièrement sectorisée où l’on ne peut circuler qu’à la condition de pouvoir présenter tel ou tel passe, lesquels ne sont délivrés qu’en fonction d’un certain nombre de critères qui annonçaient le futur « passe sanitaire » et, qui sait ? le futur « passe civique » dont nous ne tarderons pas à entendre parler…

Je n’appelle pas l’Orbe un roman de science-fiction mais plutôt d’anticipation, doté en plus de cette vertu de tempérance qui interdit de faire ces descriptions trop hyperboliques, trop « exagérées » qui font dire aux profanes que c’est un genre littéraire illuminé pour chasseurs d’OVNI ou de complots : au contraire, tout dans l’Orbe, même le pire, est pesé, mesuré, dosé pour que le lecteur prenne conscience qu’un tel avenir non seulement est plausible mais qu’il a même déjà commencé ; nous sommes déjà demain, depuis ce matin — c’est dans notre sommeil qu’il a déployé ses tentacules.

Obregon n’oublie pas l’amour, ce sentiment puissant qui, même sous les décombres, continue de vivre, de battre, de bouillonner, ce qu’aucune intelligence artificielle ne comprendra même si elle parvenait à prendre sur nous un contrôle qui par conséquent ne serait jamais qu’imparfait. C’est peut-être notre ultime espoir.

L'Orbe

Prix: 19,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 19,00 €

« Betty » pour l’éternité

0

L’actrice sulfureuse Béatrice Dalle revient sur sa vie dans un documentaire diffusé par France 5


« Je n’ai jamais fait une seule chose dans ma vie dont j’ai honte ! », affirme l’actrice Béatrice Dalle, dans le documentaire intitulé À prendre ou à laisser, que lui consacre France 5. Il est disponible en replay jusqu’au 9 mai. Le dispositif est le suivant : Béatrice Dalle nous raconte son histoire, en voix off, pendant que défilent les images d’archives. Cela fonctionne très bien, comme une sorte de mise en abîme, comme si la star redécouvrait des pans entiers de sa vie avec nous, et nous les distillait. Elle les raconte avec sa voix gouailleuse, un peu abîmée par le tabac et les substances – dont elle ne cache pas avoir abusé à une époque de sa vie. « J’ai trop vécu », dit-elle. Trop vécu, mais par accident. En effet, elle a connu une enfance banale au Mans, auprès d’un père ancien militaire (elle en a d’ailleurs conservé une sorte de bonne éducation, même si cela peut paraître étrange de la part de cette scandaleuse). Et elle affirme avoir adoré l’école. « J’aurais pu y rester toute ma vie ». Et si finalement, cet électron libre qui a « toujours fait ce qu’elle voulait » avait cherché un cadre toute sa vie ? Et si c’était à travers la caméra qu’elle l’avait trouvé ?

A lire aussi: Thomas Jolly, de Shakespeare aux JO. Ou la culture à l’heure de la déconstruction

La suite, nous la connaissons. Elle s’ennuie comme un rat mort, et fuit à Paris où elle devient une petite punkette qui hante les salles de concert. Elle est repérée par un photographe, et fait la couverture du magazine Photo. Tout s’enchaîne alors comme dans un conte de fées un peu trash. Le directeur de casting, Dominique Besnehard, recherche une actrice pour 37.2 le matin, un projet de film de Jean-Jacques Beineix. Il tombe tout de suite sous le charme de ce visage singulier et enfantin où l’on devine une pointe de tragique. Anecdote amusante : lors de son premier contact, quand Besnehard l’appelle pour lui donner rendez-vous, il s’entend répondre : « Vous ne m’avez pas dit bonjour, rappelez-moi et soyez poli. » Le directeur de casting comprend à ce moment que Béatrice est comme Betty, et que Betty sera jouée par Béatrice. Le film fait un carton, plus de 3 millions de spectateurs en salles. « C’est un évènement », déclare Jean Rochefort, à l’issue de la première où l’on voit Béatrice, star en devenir, pleurer comme une enfant lors de la standing ovation. « Je passe de rien, du vide sidéral, à partout où je passe, c’est l’émeute. » Elle est maintenant Betty pour l’éternité. À l’image des jeunes filles des années 50, qui paradaient en choucroute et robes vichy à la Bardot, nous, les jeunes filles des années 80, voulions toutes sa petite robe rouge, et ce fameux carré à la fois rétro et punkoïde… À l’image de Betty, Béatrice n’a peur de rien et surtout de personne. Elle envoie balader Gainsbourg quand il tente de lui faire le coup de la Lolita, et beaucoup se souviennent aussi d’une séquence culte avec PPDA. Souhaitant la mettre mal à l’aise lors du journal télévisé, ce dernier fait allusion au vol de bijoux qu’elle a commis. Mal lui en a pris : avec un calme et un aplomb hors du commun, elle évoque les lettres érotiques que celui-ci lui aurait envoyées. « Il se pissait dessus » s’amuse-t-elle. Et, à la fin de l’entretien, les techniciens du plateau l’applaudissent. Last but not least, Mitterrand la félicite! Respect.

A lire aussi: Jean-Paul Rouve: acteur raté à succès

Néanmoins, Dalle est loin d’être l’actrice d’un seul film. Beineix nous rappelle qu’elle a tourné avec tous les réalisateurs du cinéma mondial underground qui comptent. Dont des très grands : Jarmursch (Night on earth), Ferrara (The blackout) pour les Américains, et même avec le génie autrichien de la noirceur, Haneke (Le temps du loup). En 2001, elle fait de nouveau sensation dans Trouble Every day, de Claire Denis, un film sur… l’anthropophagie. « Mes rôles au cinéma, faut que ce soit des opéras sanglants !» Ce film, qui aborde un tabou ultime lui vaut définitivement sa réputation de veuve noire, voire de détraquée! Même si Claire Denis, la réalisatrice, y traite en réalité d’un amour qui est passionnel au point d’aboutir à la dévoration de l’autre… L’amour, avec le cinéma, c’est la grande affaire de notre star underground. Elle affirme être capable de tuer par amour, être à la fois fleur bleue et mante religieuse. « J’ai aimé souvent, je me suis trompée beaucoup », dit-elle, presque en paraphrasant Musset. À presque 60 ans, notre ancienne pin-up est depuis longtemps entrée en cinéma comme on entre en religion. N’a-t-elle pas d’ailleurs déjà affirmé qu’elle aurait aimé être bonne sœur ?

Béatrice Dalle, à prendre ou à laisser, un film d’Elise Baudouin sur France 5

Morlino, premier précepteur de France

0

Le critique littéraire a fiché les écrivains français du XXème siècle qu’on lira encore en 2100


Avant la déferlante numérique, les volumes du Lagarde et Michard trônaient dans toutes les chambres d’écoliers, bien disposés, bien alignés, sur une étagère parfois fragile supportant le poids de tout ce savoir livresque, coincés entre les albums de « Tintin » et la collection Folio du « petit Nicolas », c’est ainsi que la littérature se propageait au royaume de France, dans presque toutes les classes sociales et jusque dans les provinces les plus éloignées de la capitale. Désormais, Bernard Morlino, écrivain footeux et critique niçois, compagnon de route du sire Cérésa dans Service Littéraire et preux chevalier du roman-cathédrale refait le match en sélectionnant 100 écrivains français du XXème siècle, ayant publié entre le 1er janvier 1901 et le 31 décembre 2000 dans un recueil intitulé Les cent qui restent aux éditions Écriture, ce qui explique l’absence de l’immense Jules Renard.

Une liste arbitraire

Chers amis lecteurs, gardez votre calme, nous sommes déjà sur la défensive, jugeant sévèrement l’arbitraire de ce fichier national et soulignant avec gourmandise ses probables manques ou approximations. Quand il s’agit de nos auteurs fétiches, nous perdons la boule, nous déraillons, pourquoi celui-ci et pas celui-là, il est acquis que nos goûts divins en la matière priment sur les masses mal-pensantes. Rassurez-vous, nous sommes en famille, en confiance, Morlino a du palais et de l’odorat, il flaire de loin les imitateurs et dégomme les fausses gloires avec un sens du tacle souverain. Son bottin des lettres est solide, bien charpenté, girond souvent, pas du tout mondain, il donne faim et soif, il pique notre curiosité et confirme souvent nos intuitions. Cet honnête homme s’intéresse seulement aux écrivains qui ont du jarret et de la cervelle ; les chichiteux, les ultra-médiatiques, les faiseurs et les précieux n’ont pas leur place dans ce guide du savoir-écrire. « J’ai retenu les auteurs dotés d’un style particulier et d’une vision du monde. Il fallait aussi qu’ils aient apporté de la nouveauté dans le fond et non seulement dans la forme » avertit-il, dès son introduction. Choix cornélien, subjectivité suspecte, vieille coterie à la manœuvre, réseautage puéril, dès que l’on classe les plumitifs, on rejette et donc, on avance son opinion, sa ligne éditoriale, ce n’est pas un gros mot. La liberté d’opinion est ce qui reste aux critiques non affidés à une quelconque maison ou administration. Par avance, connaissant la susceptibilité de ses futurs acheteurs, Morlino prévient que certains absents n’ont pas toujours tort. « Il n’y a pas non plus (dans ce mémorandum) les écrivains que l’on dit mineurs mais qui sont formidables : Henri Calet, Emmanuel Bove, Pierre Herbart, Marc Bernard, Henry de Monfreid, André Dhôtel, Jacques Perret… », il s’en désole et on l’absout.

À lire aussi, du même auteur: Florence Arthaud, une supernana!

Ne pinaillons pas, l’essentiel y est ! Nous regrettons que nos petits chéris, Paul Guimard, Jean Freustié, Michel Mohrt, Christine de Rivoyre, René Fallet ou André Hardellet (faute presque impardonnable) soient passés à la trappe.

Sinon, on se régale, on est à la parade et on monte avec un immense plaisir dans son tortillard du XXème. D’abord, parce que Morlino sait écrire, son toucher de plume est arrivé à parfaite maturité, en deux pages, il croque, il saisit, il sale, il poivre, il donne envie de replonger, par exemple, dans l’œuvre de Valery Larbaud. « Tous ceux qui le lisent ne peuvent plus s’en passer, séduit par son art de la confidence ». On opine du chef et on en redemande. Remettez-nous-en encore un chef Morlino ! Il n’a pas oublié Cossery qu’il élève au rang de Prince Albert. « Le romancier est devenu culte dès lors qu’il renonça à écrire » souligne-t-il, avec malice. Et il dresse un portrait enchanteur d’Alphonse Boudard, le replaçant à sa juste valeur sur l’échiquier des lettres, loin des raccourcis argotiques et sabreurs, « il était un moraliste qui haïssait le narcissisme contemporain » écrit-il.

Une nouvelle bible

Les deux figures tutélaires de ma jeunesse, Albert Simonin et Alexandre Vialatte, ont belle allure sous la prose de Morlino. Mes vielles badernes de Léon-Paul Fargue, Jules Romains et Sacha Guitry font évidemment partie du voyage. Les femmes ne manquent pas à l’appel, Sagan pointe sa frimousse au volant de son Aston, Colette fait tinter ses casseroles en cuivre et Despentes brandit sa verdeur punk. Et les sommités, les commandeurs, les intouchables : Barrès, Beckett, Céline, Cioran, Drieu, Giono, Morand, Proust ou Simenon font la queuleuleu sans Bézu mais avec Henri Béraud, le flâneur salarié et sous le regard distant de Georges Perros qui préfère rouler à moto du côté de Douarnenez.

En refermant cette nouvelle bible des bibliothèques, on se dit que Morlino est le précepteur rêvé qui manque à la jeunesse de France, pour la sortir des impasses identitaires et victimaires.

Les cent qui restent de Bernard Morlino – Écriture, 420 pages

Les cent qui restent: 100 écrivains français du XXe siècle qu'on lira encore en 2100

Prix: 25,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 21,14 €

L’Aube, déjà au firmament

En sept mois, L’Aube s’est imposée parmi les grandes tables de la capitale. Avec passion et détermination, son jeune chef, Thibault Nizard, défend la tradition gastronomique française, de la cuisine jusqu’au service en salle. Une démonstration de l’excellence qu’il a reçue en héritage.


« Tradition, tradition et uniquement la tradition. Et surtout, le savoir-faire français ! » Qui ose s’exprimer en ces termes ? Thibault Nizard, 30 ans, tatoué de la tête aux pieds. Un chef surdoué. Depuis le mois d’avril, il est aux fourneaux de L’Aube, au Palais-Royal, un restaurant qu’il a eu le courage de créer ex-nihilo. Après avoir bénéficié de la confiance des banques – ce qui n’est pas rien –, il a su s’entourer pour lancer une formidable aventure collective. Sa petite brigade se compose de compagnons de route, des jeunes, comme lui, rencontrés dans les prestigieuses maisons dans lesquelles il a officié, telles Drouant et le 110 Taillevent. « On se connaît depuis huit ans, dix ans pour certains, remarque-t-il avec une certaine émotion. Mes équipes me font confiance et m’ont fait grandir. On a grandi ensemble, ils m’ont suivi et je les ai fait évoluer au fil de mes nominations. Je leur rends cette confiance au quotidien. » Cette aventure amicale se double d’une histoire d’amour : Élinor, qui dirige la salle, n’est autre que son épouse… Ça fait quoi, d’ailleurs, de travailler en couple ? « C’est spécial… Elle travaille dans la restauration depuis aussi longtemps que moi. Avant, on se voyait cinq à six heures par semaine, maintenant c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Et c’est formidable. C’est la personne qui me connaît le mieux, qui est en salle pour expliquer mes plats, ma vision. Elle vit le restaurant autant que moi. C’est un état de symbiose. »

© Hannah Assouline

Cet épanouissement explique sûrement l’aisance avec laquelle se déroule chaque service. Dans la salle feutrée, entièrement repensée pour devenir « simple, chic et épurée », les regards convergent vers la cuisine ouverte. Le ballet des chefs est un spectacle qui ne peut lasser les amateurs. Fluidité des mouvements, précision des gestes… les assiettes sont dressées sur un îlot central sous l’œil du chef qui ajoute la dernière touche, la pointe de sauce, l’herbe fraîche qui parachève l’équilibre de la composition. Si l’épure est toute contemporaine, les plats, eux, s’inscrivent dans la longue tradition. Thibault Nizard est de haute noblesse gastronomique : saucier de formation ! À contrecourant de la déconstruction culinaire, il sait l’importance de l’héritage – en cuisine comme ailleurs. Il voue le même profond respect aux produits :« Lorsque j’annonce une daurade, je sers une daurade, non une ballotine qui ne ressemble à rien. Le poisson a une certaine forme, une certaine élégance que l’on doit retrouver dans l’assiette. Et l’on peut dire la même chose d’une tomate ! » ; comme envers les recettes de saison : « Je suis féru de chasse et de gibiers à plumes, j’adore ça ! Je les défends à ma table avec l’Oreiller de la belle Aurore, le faisan… C’est une cuisine qui me ressemble vraiment. Et en hiver, nous faisons nos charcuteries : rillettes, saucisses, foie gras… » Et bien sûr, le lièvre à la royale ! Thibault Nizard le sert en deux services, en médaillon (chairs finement hachées autour d’un cœur de foie gras), puis à la « sénateur Couteaux » (chairs effilochées). Ce plat riche et puissant en bouche, créé pour un Louis XIV édenté mais toujours friand de gibiers, retrouve à cette table une nouvelle jeunesse sans rien perdre de ses extraordinaires saveurs, ni même sa fabuleuse sauce au sang. C’est la touche Nizard. « Nous sommes en 2023, nous nous devons d’apporter une touche de modernité et de raffinement sans décevoir nos pairs qui nous ont appris à faire de bonnes sauces et de bons fonds ! »

Les cèpes, champignons de saison ! ©Hannah Assouline

On retrouve ce respect de la tradition jusque dans le « geste de salle », Thibault et Élinor Nizard étant attachés au service sur chariot à découpe et à flambage. « Vous trouverez toujours à la carte au moins un plat découpé ou flambé devant les clients, explique-t-il. Il est important de préserver ces gestes. Ces moments d’élégance et de prestige ne durent qu’une dizaine de minutes, mais demeurent comme un rite de passage. Et après des années cela m’impressionne encore ! On ne doit pas dénoter à cette belle tradition. » Ainsi nous permettent-ils de conclure un repas en contemplant avec des yeux d’enfants ces crêpes Suzette qui semblent s’animer après avoir été roulées dans le sirop d’orange puis flambées au Grand-Marnier.

A lire aussi : Giuliano Sperandio, gardien de la table française

Crêpes Suzette flambées. © Hannah Assouline

Sans vin, il manquerait un pied à la grande table française. Cela ne risque pas d’arriver à L’Aube où le chef et son sommelier travaillent continuellement à améliorer une cave à la hauteur de la cuisine. « Nous avons actuellement 5 000 bouteilles et j’aimerais, à terme, arriver à 7 000 environ. Ma prédilection va aux vins du Rhône, mon sommelier apprécie davantage le bordelais… mais nous travaillons ensemble ! Nous accordons une grande importance aux accords mets-vins. Il a de toute façon carte blanche pour élaborer cette cave. Une cave est un travail de longue haleine. C’est aussi une histoire de rencontres, il faut aller à la rencontre des vignerons, connaître leurs vignobles. On peut ensuite raconter toute l’énergie, toute l’histoire qu’il y a dans une bouteille. Ça ne se fait pas en passant un coup de téléphone ! » Cette exigence, cet amour du métier ont d’ores et déjà été récompensés par le prix Lebey de la meilleure carte des vins de Paris 2023.

Un décor aussi feutré qu’épuré. ©Hannah Assouline

En à peine sept mois, Thibault Nizard a conquis les guides et les critiques et, le plus important, les clients aussi. Les habitués se comptent depuis l’ouverture, car il y a une promesse de L’Aube : le repas suivant sera aussi succulent que le précédent sans être identique, la carte évoluant au fil des semaines. L’élégance, la discrétion et l’attention du service, elles, ne varient pas. Le repas gastronomique français classé par l’Unesco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité trouve ici une ambassade, d’autant que, voisin immédiat de la Comédie-Française, le restaurant a été inspiré de proposer un service « après spectacle[1] ». Dans le temps, on appelait cela un souper !

L’Aube

10, rue de Richelieu,75001 Paris
Tél. : 01 42 44 00 60 www.laube-paris.com

Menus : 49 et 95 euros (déjeuner et dîner); 150 et 190 euros (dîner).


[1]. Sur réservation.

Flûte alors!

0
© Vincent Pontet

Le cinéaste progressiste Cédric Klapisch s’essaie à l’opéra, avec La Flûte enchantée de Mozart. Nous sommes allés écouter.


Ce n’est pas sans curiosité qu’en ce mardi 14 novembre l’on se rendait au Théâtre des Champs-Elysées pour assister à la première de Die Zauberflöte : comme chacun sait, l’ultime opéra du divin Mozart, millésimé 1791. Car c’est aussi la première mise en scène lyrique du cinéaste de L’Auberge espagnole, Cédric Klapisch.  

Couac

On y allait sans a priori : les plus grands du septième art n’ont-ils pas tâté de l’opéra, parfois même avant que d’avoir tourné leur premier film, tel l’immense Luchino Visconti ? De Michael Haneke à Kirill Serebrennikov en passant par Patrice Chéreau, Ingmar Bergman, Benoît Jacquot ou Franco Zeffirelli, le flambeau est passé par des mains parfois baguées au sceau du génie.

Or c’est peu dire que la flamme vacille, ranimée à feu très bas par Cédric Klapisch : sous la baguette de François-Xavier Roch à la tête de sa formation « Les Siècles » censée magnifier les interprétations sur instruments d’époque, ça commence par un couac bizarre du côté des cors, en plein milieu de l’ouverture de La flûte enchantée. Comme notre cinéaste a cru bon d’assaisonner son plateau d’un bruitage liminaire (le spectacle se verra ensuite grevé des sons variés de la nature, voire même, in extremis, des crépitements d’un incendie de forêt), on en était même venu à douter si le couac augural n’était pas intentionnel – une insolite ponctuation contemporaine fichée dans la partition ? La suite montrera que non : la battue (exagérément lente et piano) semble constamment hésiter entre esthétique baroqueuse et poussées de fièvre préromantique : on ne sait plus à quel parti pris orchestral se vouer.

A lire aussi: L’Aube, déjà au firmament

Entre en scène un Tamino plus rouge qu’une fleur de coquelicot, vêture criarde de pied en cap (et en cape), sous les traits du ténor Cyrille Dubois, habituellement de bonne facture vocale, mais son vibrato serré semble, avec le temps, devenu strident –  il chantait le rôle beaucoup mieux à la Bastille, il y a deux ans, dans la mise en scène autrement inspirée de Robert Carsen. Le baryton Florent Karrer, gallinacé à barbe rousse et à la voix grave, sa corpulence nappée d’un lourd plumage bigarré, ne remplace pas à son avantage, en Papageno, le bon Florian Sempey qui a déclaré forfait. Le sommet dans l’échec est tout de même atteint avec La Reine de la Nuit, laquelle dépare cette distribution essentiellement francophone, non tant en raison de son accent polonais (on ne saurait décemment en faire le reproche à la soprano Aleksandra Olczyk) que par une insuffisance avérée dans les vocalises, particulièrement dans les aigus. Il est entendu que le rôle, sur le plan technique, est en soi une performance de haut niveau. Reste que son vibrato, pesant, ébréché, criard, ne tirait de sa gorge qu’un nombre incalculable de fausses notes – on en était presque gêné pour elle.

© Vincent Pontet

Beaucoup trop loin du livret original

Quant à Catherine Trottmann, elle nous aurait fait une Papagena acceptable si Cedric Klaplisch, tout à son souci de « moderniser » Mozart, entre autres par des récitatifs en français (pourquoi pas ?), ne poussait la « traduction » jusqu’à lui faire dire, à la toute fin du deuxième acte : « t’as kiffé ? », à l’adresse d’un Papageno qui, lui, s’avouera carrément « gérontophile » devant celle qui a pris, comme le veut l’intrigue, l’apparence trompeuse d’une vieillarde. Heureusement, Papagena réagit : « Eh, faites gaffe ! Un peu de délicatesse pour les vieilles dames ». Voilà ce que lui fait répondre notre Klapisch, s’échappant sans vergogne du livret original d’Emmanuel Schikaneder. Goûtant décidément l’anachronisme au point de ne résister à aucune trivialité, au Premier ministre enjoignant Papageno de se « comporter comme un homme », Klapisch invente la réplique qui suit : « Cette injonction est tellement genrée. J’hallucine ! Hello, on est en 1791, mec ! Le monde a changé ! ». Il fallait tout de même oser.  L’« immonde » Monostatos à « l’emprise toxique » -sic- (campé par le baryton Marc Mauillon) apparaît de bout en bout nippé en lycra noir façon SM, torse tatoué. Pamina, à Papageno : « – il est amoureux ? ». Réponse : « –de ouf ! » Bref, vous l’aurez compris, l’idiome du 9-3 a pénétré Mozart.

A lire aussi: Raymond Abellio, le Pic de La Mirandole du XXe siècle

C’est sans aucun doute la propension à raccorder, à n’importe quel prix, la savante fantasmagorie de ce Singspiel ouvertement franc-maçon aux préoccupations woke, écologistes, environnementales, qui a poussé Cédric Klapisch, hors de tout recours au cinéma (à part la projection de vignettes animalières stylisées en noir et blanc créées par Stéphane Blanquet), à concevoir avec sa scénographe Clémence Bezat (jadis assistante de Richard Peduzzi, le décorateur attitré de Chéreau) un plateau qui conjuguera, dans un rapport à l’univers mozartien tout à la fois tendancieux, artificiel et illisible, une sorte de résille architecturée, transparente, ajourée ; des lianes torsadées, verticales, comme de la fibre connectique ; de longs et purs voilages blancs qui tombent des cintres ; un vaste papier peint en toile de fond montrant un paysage inviolé de forêt tropicale ; et pour finir le tableau géant, en fond de scène, de quelque improbable mégalopole futuriste traversée d’îlots arborés, semées de tours sans fin et de membranes immaculées flottant dans l’azur – la Ville de l’an 2000 comme on se la figurait en 1950…  Signés Stéphane Rolland et Pierre Martinez, les costumes renvoient à je ne sais quelle haute couture d’anticipation (longues traînes miroitantes, Reine de la Nuit casquée d’un énorme compotier en résille argentée, « initiés » nippés tels des bonzes du Népal, trois enfants solistes en chasubles rouges – mais pourquoi une fillette, parmi eux, et non point trois garçons, tout simplement, comme c’est la règle ?

© Vincent Pontet

Bref, l’impératif manifeste de plaquer sur l’esthétique mozartienne l’échantillonnage complet des problématiques en vogue – exigence écologique, sexisme, changement climatique, etc. – rend le propos assez lourdingue, subordonné qu’il est à ses intentions moralisantes. D’ailleurs Cédric Klapisch ne s’en cache même pas : il est là pour catéchiser. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à l’entretien avec Vincent Borel qui figure dans la brochure-programme : « Le livret de La Flûte, observe-t-il sans rire, a des aspects misogynes, sexistes et parfois racistes (sic). Ainsi, poursuit le cinéaste-metteur en scène, il m’apparaît impossible de conserver cela sans pointer du doigt des propos auxquels je ne peux adhérer. L’utilisation de l’humour et du deuxième degré a souvent été mon choix pour me moquer sciemment de ces passages délicats et aider à les contextualiser ».

Mozart n’a plus qu’à remercier Klapisch de le remettre dans le droit chemin, et nous avec. Il était temps.  

La Flûte enchantée/ Die Zauberflöte. Opéra/ Singspiel en deux actes de W.A. Mozart.
Direction François-Xavier Roth. Mise en scène Cédric Klapisch. Orchestre Les Siècles.
Théâtre des Champs-Elysées. Jusqu’au 24 novembre.

Le cas Gilles Verdez

0
D.R.

L’agaçant chroniqueur de Cyril Hanouna a fait son dada de la défense des musulmans que d’odieux Français s’échineraient à vouloir assimiler.


Il y a un phénomène physique récurrent dont j’aimerais entretenir mon lecteur. Chaque fois que, par inadvertance ou par plaisir coupable, je visionne une séquence de l’émission Touche pas à mon poste, ma main est prise d’une irrésistible envie de balancer la télécommande contre l’écran dès qu’y apparait Gilles Verdez. En effet, dans cette émission, la palme de l’intervention la plus stupéfiante de niaiserie revient systématiquement à ce journaliste. Récemment, l’avocat Pierre Gentillet s’est confronté à la meute de chroniqueurs de Touche pas à mon poste au sujet de l’actualité de l’antisémitisme en France.

L’indignation pour seule argumentation

Cet article se propose de comprendre comment les opinions de la première bobo gauchiste aux cheveux verts venue se retrouvent dans la bouche d’un vieil homme aux cheveux blancs. À l’instar d’un Torquemada du vivre-ensemble, Gilles Verdez ne prend pas la peine de discuter les opinions qui ne plaident pas en faveur du communautarisme; il se contente de les mettre à l’index de sa morale du jour bricolée au doigt mouillé, en les déclarant inacceptables. Chez lui, l’indignation perpétuelle remplace la démonstration.

« Parler des radicalisés à l’école, c’est très bien, mais en réalité ça pose une question politique en amont qui est la question de la montée de l’islamisme et aussi de la question migratoire, dit Me Gentillet.
– Vous êtes en train de vriller. Bientôt, vous allez nous dire que c’est à cause des musulmans, répond Verdez. 
« Oui, c’est à cause des chrétiens aussi, sans doute ? lui réplique Gentillet.
– Ah, donc vous dites ça ? Voilà voilà, là vous vrillez… » finit par lui opposer Verdez, les yeux exorbités.

S’il ne s’était réellement converti, je dirais que sa religion est, non pas l’islam, mais la défense de l’islam[1]. Et pas n’importe quel type de défense, non. Une défense systématique, qui intervient à la base de tous ses raisonnements plutôt qu’au moment de leur conclusion. Gilles Verdez s’astreint à un exercice difficile : déconsidérer et attaquer par principe toute personne ou tout groupe de personnes dès l’instant qu’elles remettent en cause le modèle de société multiculturelle dont le seul bonheur qu’il retire est visiblement sa femme, tout en prêchant son adhésion aux principes normalement partagés de laïcité, de liberté d’expression ou de sécurité publique. Mais à l’impossible nul n’est tenu, et, pour parvenir à cette contorsion intellectuelle, le chroniqueur doit accepter de faire partie de la catégorie des hommes extraordinaires. Non pas ceux ont le pouvoir de changer la réalité; ceux qu’ils ont la faiblesse de l’ignorer.

A lire aussi: Elisabeth Lévy, après l’affaire Moundir: « Je ne suis pas en porcelaine »

Amusant personnage

Gilles Verdez doit se résoudre à jouer le rôle d’un personnage qui se situe à mi-chemin entre la précieuse ridicule et le bourgeois gentilhomme, ce qui n’est pas sans élever l’émission de C8. Ainsi, par exemple, lorsqu’il s’offusque qu’on puisse constater l’implication de la communauté arabo-musulmane dans la délinquance urbaine, ou dans les actes d’antisémitisme perpétrés ces derniers temps étrangement en même temps que la réactivation d’un conflit qui oppose Juifs et… Arabes. C’est par cette sorte de négationnisme politique que ce brave chroniqueur participe, avec des gens comme Yassine Bellatar et autres infiltrés du communautarisme musulman, à la prospération d’une étrange ambiance en France, c’est-à-dire à la banalisation et à la normalisation de l’instauration d’un mode de vie arabisant sur le sol français, qui ne tire sa justification que du nombre de ses adeptes. Ce qui va de la langue au vêtement en passant par les considérations géopolitiques, je crains que la ligne 3 du métro parisien dans laquelle se sont fait entendre des chants antijuifs à l’initiative de nos futurs compatriotes ne s’en souvienne si Gilles Verdez l’a oublié.

Gilles Verdez confond peut-être sa vie privée avec les affaires publiques. Il croit que, s’étant converti lui-même à l’islam, la société française serait tenue de le faire aussi. Qu’aimant une femme de culture musulmane, et je ne l’en blâme pas, puisque moi aussi, la France devrait s’accommoder des mêmes contraintes qu’on trouve dans son ménage. Or voilà, deux individus peuvent faire bon ménage, pas deux peuples sur le même sol, et les agréments qu’on trouve au seuil de la chambre à coucher n’ont pas leur pareil passé le seuil de sa porte d’entrée. Gilles Verdez le saurait, s’il sortait quelquefois dans la rue ou s’il ouvrait plus souvent les yeux plutôt que sa grande bouche.


[1] https://www.midilibre.fr/2022/11/18/tpmp-je-vais-faire-mon-premier-ramadan-annonce-le-chroniqueur-gilles-verdez-10812456.php

La fabrique des terroristes: l’école telle que certains la veulent

0
Le ministre de l'Éducation nationale, Gabriel Attal visite une école primaire à Saint-Germain-sur-Ille © Gabrielle CEZARD/SIPA

Les élèves français sont en déperdition totale. 45% d’entre eux, à 14 ans, ne maîtrisent ni la lecture, ni l’écriture, ni les maths les plus basiques, constate le ministère de l’Éducation nationale. Ce n’est pas seulement un problème pédagogique, affirme notre chroniqueur. C’est une civilisation qui se meurt. Suite de l’analyse commencée il y a quelques jours.


Bien sûr, les sceptiques doutent qu’un relâchement sur l’orthographe ou la grammaire puisse marquer la fin d’une civilisation. Mais la question de la langue est centrale. Elle est le marqueur de toute transcendance — et l’outil de toute immanence.

Autrefois, c’était le latin — la langue de Dieu, disait saint Jérôme, auteur de la Vulgate, la traduction unifiée de l’Ancien et du Nouveau Testaments. C’était aussi la langue de l’empereur : quand Jérôme écrit, il y a moins d’un demi-siècle que l’Empire est christianisé — en fait, il ne l’est pas. Le latin, c’est la langue de l’empereur-Dieu. Le projet politique rejoignait le projet théologique. Chez les musulmans, c’est l’arabe — celui du Coran, un livre qui ne saurait être traduit, et que 90% des musulmans français, d’ailleurs, sont à peu près incapables de lire dans le texte, ils se contentent d’ânonner des sourates apprises par cœur, exactement comme au Moyen Âge les prêtres des campagnes disaient la messe sans trop savoir ce que signifiaient les paroles.

C’est dans le même esprit que « la langue de la République est le français ». Le bon français, n’en déplaise aux pédagogues qui avec l’assentiment du ministère depuis quarante ans, acceptent, sous prétexte de les laisser s’exprimer, le gloubi-boulga des élèves les plus défavorisés.
Vous rappelez-vous François Cavanna ? Ce fils d’Italiens raconte dans Les Ritals que sa mère lui lavait la bouche au savon de Marseille quand il se hasardait à parler italien. « Tu es en France, tu parles français » — et il a si bien parlé français qu’il l’a écrit avec virtuosité. C’est en français que s’expriment ses bébés, Charlie et Hara-Kiri.

A lire aussi : Le retour de l’uniforme à l’école réglait aussi le problème de l’abaya

Petites causes, grands effets. Laisser les élèves baragouiner en pataouète augmenté, c’est non seulement leur rendre un mauvais service — car la langue dans laquelle on refusera de les recruter, plus tard, c’est le français ; mais c’est surtout ouvrir la porte aux prophètes de l’innommable.

On habite sa langue. On habite une histoire : peu importe qu’elle nous ait été enseignée à travers une geste héroïque, où la vérité s’embellissait de mythes et de légendes. Les peuples qui renoncent à leurs mythes sont bien près de s’éteindre. En cherchant un professeur d’Histoire pour l’assassiner, Mohammed Mogouchkov savait exactement ce qu’il faisait : il tentait d’effacer trois millénaires de civilisation française, pour la remplacer par l’islam des caves.

Cela, je l’ai raconté il y a plus de quinze ans dans Une école sous influence. Je n’étais pas le premier. En 2002, Georges Bensoussan, sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner, faisait paraître, avec quelques collaborateurs, Les Territoires perdus de la République — il y a plus de 20 ans. En 2004, l’Inspecteur général Jean-Pierre Obin envoyait au ministère un rapport circonstancié, résultant de ses observations dans des collèges marseillais, sur Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Un rapport que François Fillon, ministre en exercice, s’empressa d’enfouir dans un tiroir profond, et que j’ai contribué à éditer et commenter deux ans plus tard, sous la direction d’Alain Seksig (L’Ecole face à l’obscurantisme religieux, Max Milo, 2006 — il y a 18 ans !). Une bonne partie de cet ouvrage est ici.

Le passage de Fillon rue de Grenelle fut presque aussi calamiteux que celui de Vallaud-Belkacem. N’oublions pas qu’il entérina la directive européenne issue du Protocole de Lisbonne sur le « socle de compétences » qui allait éclipser la transmission des savoirs. C’est en vertu de ce socle, toujours d’actualité, que vos enfants sont notés avec des couleurs, moins traumatisantes que des notes…

A lire aussi : Islamisme: des fichés S sur les bancs de l’école de votre enfant

Parce que l’Europe est depuis sa création l’adversaire de la République, l’adversaire de toute idée nationale, l’adversaire d’une histoire des peuples au profit d’une histoire des banques. Et ce, depuis Jean Monnet. Pas un hasard si le disciple favori de Monnet, Giscard d’Estaing, a proclamé ce laminage en règle de l’Ecole qu’on appelle le collège unique — et en même temps le regroupement familial.

Il en ressort que ceux qui, dans l’École, appuient cette politique d’éradication de la France portent une responsabilité terrible, le genre de responsabilité qui en 1793 les aurait envoyés tutoyer la Veuve. On a supprimé les grands hommes auxquels la patrie pouvait bien être reconnaissante, on a vulgarisé la langue, on s’en est pris même à la culture scientifique — et ce faisant, on a laminé la laïcité. Marianne raconte dans le détail dans son dernier numéro comment Macron a feinté les laïcards pour imposer une vision globale et indifférenciée. Le marché, oui, la République, non. Qu’importe que les banlieues s’islamisent, pourvu qu’elles consomment.

Car elles consomment — par exemple les smartphones qui permettent aux ravagés de l’intellect de s’envoyer les vidéos du Hamas. Et de s’en réjouir.

Qu’enseigneraient des professeurs d’Histoire qui n’iraient pas travailler la peur au ventre ? Eh bien par exemple l’analyse de Cornélius Castoriadis, in Péripéties et illuminations, 1991 :

« Les Arabes se présentent maintenant comme les éternelles victimes de l’Occident. C’est une mythologie grotesque. Les Arabes ont été, depuis Mahomet, une nation conquérante, qui s’est étendue en Asie, en Afrique et en Europe en arabisant les populations conquises […]. L’extension actuelle des Arabes (et de l’islam) est le produit de la conquête et de la conversion, plus ou moins forcée, à l’islam des populations soumises. […] Je ne crois pas aux bavardages actuels sur la coexistence de n’importe quelles cultures dans la diversité […]. Il faut sortir de l’hypocrisie généralisée qui caractérise les discours contemporains. Les musulmans ne peuvent vivre en France que dans la mesure où, dans les faits, ils acceptent de ne pas être musulmans sur une série de points. Il est caractéristique que les quelques intellectuels arabes qu’on croyait jusqu’ici pénétrés par les valeurs de la critique et de la réflexion participent maintenant activement à une mythologisation de l’histoire arabe, dans laquelle les Arabes sont, depuis treize siècles, de blanches colombes et tous leurs maux leur sont infligés par la colonisation occidentale. »

A lire aussi : Parents vigilants: des milliers de cris d’alarme

Nous voici loin des obligations idéologiques nées de la loi Taubira. Loin du discours culpabilisant qui accuse de racisme et de néo-colonialisme toute personne blanche qui dit la vérité. Nous voici au cœur de ce que devrait être l’Ecole, et que des considérations partisanes, le souci de la sacro-sainte intersectionnalité des luttes, et des convictions pourries détournent de sa mission : assimiler tous les enfants, quelle que soit leur origine, à la culture française, en les déculturant de simagrées qu’on leur a présentées comme leur culture, et qui sont juste des gesticulations obscènes.

La guerre est déclarée. Et dans cette guerre il faudra se battre aussi bien contre l’ennemi extérieur, qui tente de greffer son grand principe d’ignorance sur notre civilisation, mais aussi des collabos de l’intérieur, qui sous prétexte de « respecter » les convictions des ignorants, ont renoncé à transmettre la culture occidentale et la langue française à des populations en déshérence, prêtes à basculer du côté obscur. Les pires terroristes ne sont pas même ceux qui massacrent. Ce sont, à mes yeux, ceux qui se soumettent, que ce soit par visées électoralistes ou par convictions pédadémagogiques.

L'école à deux vitesses: Par l'auteur de "La Fabrique du crétin", vendu à plus de 150 000 exemplaires

Prix: 14,63 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 1,90 €

Une école sous influence ou Tartuffe-Roi

Prix: 2,46 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

La députée, le sénateur et le petit chat

0
La députée centriste Sandrine Josso, ici photographiée en juillet 2022, a porté plainte contre le sénateur Joël Guerriau qu'elle accuse de l'avoir droguée © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Soupçonné d’avoir drogué une députée, le sénateur Joël Guerriau (Horizons), 66 ans, est suspendu de son parti, mais plaide une « erreur de manipulation ». Les faits se déroulés dans un immeuble du Sénat et éclaboussent la prestigieuse institution républicaine…


On connaît le mot de Chamfort: « Sans le gouvernement, on ne rirait plus en France. » Une facile ironie nous inciterait à paraphraser la formule, juste pour la mettre au goût du jour. Cela pourrait donner : « De quoi pourrait-on bien rire en France sans nos politiciens ? » Ils sont en effet impayables.

Nous avons Madame la Ministre des Sports qui nous explique, sans aucune gêne, que se faire payer cinq-cent mille euros par an à la direction de la Fédération Française de Tennis représentait en vérité un très grand sacrifice pour elle, puisqu’elle émargeait à quelque chose comme un million quatre cent mille euros dans la grande distribution. Elle nous sert cela au moment même où une étude circonstanciée nous apprend qu’environ 40% des foyers français en seraient arrivés à réduire les portions alimentaires de leurs repas quotidiens parce qu’ils ne parviennent plus à joindre les deux bouts. Tant d’inconscience mêlée à tant d’indécence vous a un léger parfum de 1789 dont ces gens-là, ceux d’en haut, devraient commencer à se soucier pour de bon.

On a évité la catastrophe

Toutefois, il y a mieux en matière de rigolade amère. Car dans ces sphères du pouvoir on ne se lasse jamais de nous surprendre, de nous émerveiller. L’inventivité y est sans pareille. Nous avons ces jours-ci la pantalonnade pitoyable d’un trio du sérail, un sénateur, une députée et un petit chat. J’inclus le félin dans le sérail car on ne confondra pas le minet d’un membre de la chambre haute avec le greffier de madame et monsieur tout le monde. La sacro-sainte égalité républicaine-z-et démocratique a ses limites, tout de même.

A lire aussi, Isabelle Larmat: Les contorsions d’Emmanuel Macron

Les faits : une invitation entre collègues parlementaires. Elle, la députée, et lui, le sénateur, en l’occurrence. Au domicile du petit chat. Il s’agirait de célébrer un heureux événement. La France croulant ces temps-ci sous les motifs d’intense satisfaction, sous un flot continu de réussites époustouflantes, on ne perdra pas son temps à chercher de quelle prouesse il est question. Toujours est-il que, après un godet ou deux, l’invitée, se sentant prise de malaise, quitte le tête-à-tête festif, se retrouve bientôt à l’hôpital où on constate que son sang est plombé d’une pollution à l’ecstasy. S’ensuit une plainte en bonne et due forme, suivie d’une perquisition chez le petit chat et son maître, non moins en bonne et due forme, et là, la substance incriminée aurait été découverte. On épargne au chat les examens sanguins, mais pas à son patron. Il semble qu’on aurait alors mis au jour, certes un chouia d’hémoglobine résiduelle, assez fortement coupée cependant de trucs dont la loi et la morale publique, pour une fois en phase, réprouvent l’usage.

Erreur de manipulation, plaide la puissance invitante par la bouche de son avocat pour expliquer la pollution sanguine de son hôte. Cela soit dit en passant, on se félicitera que l’erreur n’ait pas porté sur le liquide vaisselle ou le débouche cabinet. Notre députée l’a échappé belle. On s’en réjouit.

Stress post-sénatoriales

Le moment où l’on en viendrait presque à se tordre de rire – même sans rien avoir fumé – c’est lorsque l’interpellé livre les explications de sa propre consommation de ces trucs et machins prohibés sus-évoqués. En 1 : le stress des sénatoriales. Ces élections ayant eu lieu en septembre (notre homme a été réélu très confortablement), il s’agirait donc en cette fin novembre d’une pathologie s’apparentant plutôt à un post-stress d’origine post-sénatoriales. Mine de rien, la recherche avancée en psychologie vient donc de s’enrichir d’une nouvelle voie. Comme quoi, de loin en loin, un politicien, ça peut servir à quelque chose.

A lire aussi, du même auteur: Fernand Raynaud à l’Élysée, vite!

Vient en deuxième justification, celle qui, à nos yeux, surpasse toutes les autres par sa pertinence et devant laquelle on ne peut que s’incliner : l’état de santé du chat. Si, si, je vous assure. Au point qu’on se demande s’il était bien opportun et surtout bienséant de prétendre célébrer une bonne nouvelle, un heureux événement à trois-mètres cinquante de la litière d’un matou peut-être bien à ses derniers moments ? Quel manque de tact !

On aura beau dire, la classe politique doit être saluée encore et toujours au moins pour une chose : l’ardeur qu’elle met à nous dégoûter d’elle, à faire grossir toujours davantage les bataillons des déserteurs du chemin des urnes. J’ignore s’il existe un gouvernement des chats. S’il en est un, je parie que le débat du jour porte sur l’opportunité ou non de créer une fourrière pour politiciens véreux, pourris, dépravés.

Dans cette sordide affaire, un fait cependant nous ravit, qui ravirait aussi Molière, sans doute : le petit chat n’est pas mort.


L’avocat du sénateur assure qu’il n’est « pas un prédateur », qu’il n’est « pas un adepte de la soumission chimique », et qu’il rétablira son honneur « quel que soit le temps que cela prendra »… NDLR

Le Bûcher des sorcières: Les plus grands procès de sorcellerie de l'histoire décryptés

Prix: 19,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 9,10 €

CRS, SS! Étudiants, diants diants!

0
Blocage devant le site de Science Po, Menton (06), 16 novembre 2023. Image : Twitter.

Menton : des étudiants de Sciences Po ont formé un blocus la semaine dernière, contre la « censure » de leurs positions pro-Palestine. S’ils ont bien le droit d’être émus comme tout le monde par le sort peu enviable des Palestiniens, les étudiants ont en revanche mal appris deux leçons: celle sur la colonisation, et celle sur l’interdiction de l’apologie du terrorisme. Liliane Messika raconte.


Il fut un temps où le monde était binaire : il y avait le jour et la nuit, les hommes et les femmes, les professeurs et les élèves, les innocents et les coupables : le jour, le soleil éclairait l’activité humaine, la nuit, la lune baignait les dormeurs de sa veilleuse ; les hommes plantaient la petite graine et les femmes la transformaient en bébés ; les professeurs enseignaient et les élèves apprenaient ; les innocents étaient protégés et les coupables punis. Mais ça, c’était avant le progrès.

À l’ère woke, les progressistes cassent la nuit ce que les contribuables fabriquent le jour, les hommes prétendent faire pousser les bébés dans un organe qu’ils n’ont pas, les femmes peuvent exiger que l’on rende la langue incompréhensible pour ajouter une quéquette alphabétique aux adjectifs qui les décrivent, les étudiants enseignent aux professeurs leurs délires quotidiens, que ceux-ci récitent les mains jointes et les yeux baissés et les coupables de pogromes sont qualifiés de résistants, pendant que leurs victimes sont soupçonnées de fake news.

Le niveau des études baisse, mais l’éveil des étudiants s’élève proportionnellement

Plus le classement PISA de la France s’effondre, plus la conscience révolutionnaire atteint des hauteurs stratosphériques parmi les étudiants. Et plus l’école ou l’université est prestigieuse, plus la distance avec le réel s’accroît.

C’est ainsi que Sciences-Po Lyon n’autorise les « débats » qu’entre débatteurs du même avis, c’est-à-dire le leur. Sciences-Po Paris supprime les cours de danse de salon au motif que le professeur indique les pas de danse aux « hommes » et aux « femmes », qui sont des notions obsolètes. Science-Po Menton met des piquets de grève devant sa fac pour lutter contre « la censure de la Direction sur la Palestine » au nom de la « liberté d’expression ». Soyons précis, plus précis que la Direction de l’école et que les syndicalistes pro-palestiniens : il s’agit, pour ces incultes, de défendre « les victimes » du « colonisateur[1]», alias Israël qui, à la méconnaissance de ces étudiants, est le seul « colonisateur » de la planète. 

Du côté de la réalité

Ladite colonisation n’a jamais répondu à la définition d’une colonie, qui est la mainmise d’un État par un autre État ultramarin plus puissant, qui exploite la population et les matières premières du plus faible.

A lire aussi, du même auteur: «Les musulmans» n’étaient pas à la manif. Zohra Bitan, si

Bien sûr, utiliser les mots en fonction de leur sens est un conformisme qui sent son privilège blanc à plein nez. Les étudiants dûment woke n’ont pas ce travers. Eux attribuent aux mots leurs propres qualités. Il existe donc des mots non binaires et d’autres qui ont transitionné de leur définition originelle à un sens contraire, ou flou, voire à aucun sens, mais qui sont quand même utilisés pour leur sonorité agréable.

Seuls, les intégristes qui attribuent aux mots le sens que leur donne l’Académie française, peuvent comprendre pourquoi « Juifs » (synonyme : « israélites ») et « colonisateurs d’Israël » sont incompatibles. Pour commencer, les Juifs n’ont jamais possédé d’autre État que les royaumes juifs d’Israël, aussi prétendre que cet État a lancé depuis l’outre-mer une opération de « colonisation » sur un autre pays, plus faible, est absurde, faute de colonisateur. Que cet État plus puissant, dont la seule matière première est la matière grise de ses citoyens, ait exploité les « ressources en matières premières » du second est une hypothèse que les étudiants seraient bien en peine de démontrer. D’autre part, en 1967, Israël avait pris Gaza à l’Égypte, qui a refusé de récupérer ce territoire lors de la signature du traité de paix entre les deux ex-adversaires, en 1979. De plus et c’est fondamental, il n’a jamais existé, sur la planète Terre, un État palestinien qui eût pu prétendre être colonisé. D’où la chute du deuxième terme de l’équation, faute de combattus.

Enfin, et c’eût été de nature à justifier un non-lieu, cette « colonisation » s’est terminée quand les Israéliens se sont retirés sans contrepartie de Gaza en juillet 2005, avant la naissance des ignorants mentonnais qui se haussent du col. L’embargo militaire, lui, existe depuis 2007, quand le Hamas a renversé l’Autorité palestinienne, tuant des centaines de Palestiniens membres du Fatah-frère-ennemi et transformant la Bande en base militaire.

Croire ou savoir, il faut choisir

Pourquoi la Direction de Science-Po Menton a-t-elle dû préciser que « aucun slogan antisémite ne sera toléré ». Assimile-t-elle l’antisionisme à l’antisémitisme ? De fait, l’antisémitisme a fait 6 millions de morts en 1939-45 et le programme de l’antisionisme est d’en faire 7 millions de plus « du fleuve à la mer », c’est-à-dire en éradiquant l’État juif qui s’y trouve.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: La fabrique des terroristes: l’école telle que certains la veulent

Le programme des grévistes, pour l’instant, se réduit à« Nous devons continuer à boycotter, à démunir et à sanctionner Israël ». Leur spécialité étant les sciences politiques, ils déploient le sens des nuances que demandent ces études pour expliquer leur action : « l’attaque récente est une conséquence directe de la violence qu’Israël inflige quotidiennement aux Palestinien·nes en Cisjordanie et à GazaLes peuples opprimés recherchent toujours la liberté et lorsque tout le reste échoue, ils se tournent vers la violence. Nous devons soutenir la Palestine.[2] »

La Direction de l’établissement possédant, apparemment, le cerveau qui fait défaut à ses élèves, comprend bien qu’un tel programme est justifié concernant l’agresseur, mais qu’il cumule bêtise et méchanceté s’il vise l’agressé. Les étudiants qui ont inversé les rôles ont le choix entre le déshonneur d’avouer qu’ils l’ont fait exprès et la guerre contre les profs pour avoir la moyenne. Ils auront les deux. On remarque au passage qu’ils ne sont pas meilleurs en maths, puisque les factions pro-palestiniennes accusent sempiternellement Israël de génocide, confondant la division et la multiplication : la population « palestinienne » a été multipliée par près de dix depuis 1948, pas divisée par un génocide ! Mais qu’importe le réel, quand on a l’ivresse de l’antisémitisme multipliée par le fla-con de l’ignorance !


[1] www.lefigaro.fr/nice/des-etudiants-de-sciences-po-menton-organisent-un-blocage-contre-la-censure-de-la-direction-sur-la-palestine-20231116

[2] https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/alpes-maritimes/menton/guerre-entre-le-hamas-et-israel-le-campus-de-sciences-po-menton-ebranle-par-les-publications-d-une-organisation-pro-palestinienne-2853872.html

Message à nos lecteurs, abonnés, soutiens, ambassadeurs…

0
Elisabeth Lévy © Pierre Olivier

Causeur a besoin de votre soutien !


Nous n’en démordons pas. Comme vous et comme le recommandait Péguy, nous voyons ce que nous voyons. Et nous le disons. Depuis un mois, chaque jour apporte son lot de preuves sordides à l’appui du diagnostic que nous formulons à Causeur depuis plus de 16 ans : de Gaza à nos banlieues, du Hamas à Arras, une alliance d’idéologies néfastes, issues de Lumières devenues folles et d’un islamisme arrogant, conquérant et sans scrupules, sont en guerre contre notre conception de l’humanité, contre nos mœurs et surtout, contre nos libertés.

Nous n’avons cessé de dénoncer la mauvaise foi avec laquelle cette alliance exploite notre générosité et notre universalisme, en nous culpabilisant sans fin pour notre passé. Nous avons critiqué l’islamisme et l’Islam sans jamais mettre en cause des musulmans parce qu’ils sont musulmans, et nous avons pourtant été traités d’islamophobes. Nous avons dénoncé cette nouvelle morale perverse qui divise le monde en victimes et bourreaux selon la couleur de la peau et la religion et nous avons été traités de racistes.

Cet adversaire redoutable bénéficie de surcroît d’un allié de taille : le déni qui, depuis des années, conduit une grande partie des élites dirigeantes à cacher sous le tapis les réalités pénibles. Trempé dans la lâcheté, ce réflexe d’autruche a transformé des problèmes douloureux en désastre peut-être irrémédiable. C’est aussi ce grand mensonge qu’il faut combattre.

Plus que jamais nous avons besoin de vous, vous nos lecteurs, nos abonnés, nos soutiens, nos ambassadeurs auprès de vos proches et amis. Le combat intellectuel et culturel qui nous requiert est sans fin car à chaque fois qu’un coin du voile est levé, les bonimenteurs du bien s’emploient à le rabattre sur le réel, de sorte que chaque vérité, même la plus évidente, doit être défendue, expliquée, ressassée pied à pied. Pour défaire les adversaires de la Raison et défendre, contre les lyncheurs, la discorde civilisée, nous avons besoin de vous.

Elisabeth Lévy

Directrice de la rédaction 


Pour rappel, votre don est déductible de votre impôt sur le revenu à la hauteur de 66% si vous êtes un particulier et 60% si vous êtes une entreprise. L’association « J’aime l’info » vous adressera une attestation de dons pour votre déclaration d’impôt en avril 2024.

Le labyrinthe de Marc Obregon

0
Les Editions du Verbe Haut

C’est au début du mois de septembre 2023 que j’ai fait la rencontre de Marc Obregon. C’était au stand des Éditions du Verbe Haut, mon éditeur et le sien, à l’occasion des Journées Chouannes où nous étions tous pour y présenter nos livres et nos travaux.

Points communs

Au cours de la journée, nous discutons littérature et très vite nous nous découvrons une passion commune pour Philip K. Dick et Maurice G. Dantec, deux écrivains à la fois majeurs par l’importance qu’ils ont eue dans l’édition et plutôt confidentiels par le nombre de lecteurs ayant réellement compris le sens de leurs œuvres. Plus généralement, ce que nous aimons en commun dans cette littérature, c’est cette sorte d’étonnant mélange entre l’évocation résignée du techno-futurisme tel qu’il se rend inévitable et l’inquiétude que manifestent ses écrivains à propos des excès eux-mêmes inévitables que cette « scientification » du monde entraînera dans son sillage. Quelques minutes d’échanges sur ce thème m’ont convaincu de lire l’Orbe, le roman de Marc Obregon.

A lire aussi, Thomas Morales: Tiens, voilà du Boudard!

L’auteur, qui m’avait indiqué que le lecteur de Dick et Dantec que je suis se trouverait en terrain connu (et reconnu) dans l’Orbe ne m’avait pas menti : dès les premiers pages, mon esprit a été assailli des plaisirs et des intrigantes curiosités qui s’imposent à nous lorsque l’on ouvre un livre de ces deux auteurs. L’ambiance, à la fois post-apocalyptique (la pandémie hante le décor et nous renvoie à des souvenirs réellement expérimentés en 2020) et pré-apocalyptique (dans le livre, le virus n’a pas encore décimé le monde mais le monde, craignant qu’il le fasse, se prépare à l’empêcher sans savoir encore s’il y parviendra) joue avec nos souvenirs : en brodant son histoire imaginaire sur le tissu d’un événement authentique qu’il ne cite pourtant jamais nommément, le lecteur, à cause de l’habilité de l’écrivain à confondre le réel et la fiction, n’est jamais certain de lire ce qu’il pense être en train de lire ; emporté dans une confusion diaboliquement entretenue par Obregon, il s’imagine qu’on lui parle de Wuhan avant qu’un indice ne le détourne de cette pensée puis qu’un autre l’y ramène. Et ce jeu du chat et de la souris entre réalité et fiction, ces jonctions répétées entre faits réels, faits inspirés de la réalité, faits inventés et faits imaginés car plausibles, dure du début à la fin. Ce régime spécial interdit au lecteur de se plonger dans l’Orbe avec trop de légèreté : ici, chaque paragraphe est indispensable à la compréhension de cette ingénierie littéraire tortueuse en apparence et chirurgicale en réalité.  

Aussi fascinant et que déroutant

Obregon fait preuve d’une science du récit qui emmène le lecteur au cœur de l’intrigue sans avoir l’air d’y toucher, pour qu’au détour d’une page ou d’un paragraphe ce lecteur se découvre, lui-même surpris, au cœur d’un réseau narratif dans lequel il a été plongé depuis la première page sans même s’en rendre compte. Écriture en quelque sorte tentaculaire, qui vous appâte, vous séduit, vous hypnotise pour mieux vous déposer dans l’œil d’un cyclone d’où non seulement vous ne voulez plus sortir mais d’où, surtout, vous ne le pouvez plus. Je ne suis pourtant pas un débutant, j’ai beaucoup lu, notamment Dick justement, un maître du genre : pour autant cette expérience qui aurait dû me préparer à détecter la toile que Marc Obregon tissait autour de moi page après page ne m’a été d’aucune aide ; quelque part entre les pages 10 et 15, déjà, j’ai compris que l’on m’avait gentiment conduit dans le cœur d’un labyrinthe aussi fascinant que déroutant. Dès lors, plus aucun doute n’est permis : Obregon est un talent en fusion. Il n’imite pas Philip K. Dick ou Dantec : il les continue.

A lire aussi, Jérôme Leroy: ChatGPT: Philip K. Dick, Gunthers Anders et Baudrillard ne sont pas contents

Comme souvent avec les ouvrages de cette envergure, il est difficile de savoir s’ils annoncent le futur ou s’ils décrivent le présent. L’omniprésence des technologies articulées par l’intelligence artificielle, le contrôle et la vérification de nos moindres faits et gestes par les oligarchies policières, l’examen par des bots de nos pensées intimes, l’aiguillage inconscient de nos volontés par des firmes privées assez puissantes pour supplanter les États et même pour se substituer à notre propre conscience et ainsi décider pour nous avant nous, tout ceci existe déjà sous des formes plus ou moins expérimentales et affreusement prometteuses. Combien de romans de science-fiction sont devenus des prophéties ? Dans Cosmos Inc., Maurice G. Dantec décrit une ville entièrement sectorisée où l’on ne peut circuler qu’à la condition de pouvoir présenter tel ou tel passe, lesquels ne sont délivrés qu’en fonction d’un certain nombre de critères qui annonçaient le futur « passe sanitaire » et, qui sait ? le futur « passe civique » dont nous ne tarderons pas à entendre parler…

Je n’appelle pas l’Orbe un roman de science-fiction mais plutôt d’anticipation, doté en plus de cette vertu de tempérance qui interdit de faire ces descriptions trop hyperboliques, trop « exagérées » qui font dire aux profanes que c’est un genre littéraire illuminé pour chasseurs d’OVNI ou de complots : au contraire, tout dans l’Orbe, même le pire, est pesé, mesuré, dosé pour que le lecteur prenne conscience qu’un tel avenir non seulement est plausible mais qu’il a même déjà commencé ; nous sommes déjà demain, depuis ce matin — c’est dans notre sommeil qu’il a déployé ses tentacules.

Obregon n’oublie pas l’amour, ce sentiment puissant qui, même sous les décombres, continue de vivre, de battre, de bouillonner, ce qu’aucune intelligence artificielle ne comprendra même si elle parvenait à prendre sur nous un contrôle qui par conséquent ne serait jamais qu’imparfait. C’est peut-être notre ultime espoir.

L'Orbe

Prix: 19,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 19,00 €

« Betty » pour l’éternité

0
Béatrice Dalle sur TF1, 1992 © SIPA

L’actrice sulfureuse Béatrice Dalle revient sur sa vie dans un documentaire diffusé par France 5


« Je n’ai jamais fait une seule chose dans ma vie dont j’ai honte ! », affirme l’actrice Béatrice Dalle, dans le documentaire intitulé À prendre ou à laisser, que lui consacre France 5. Il est disponible en replay jusqu’au 9 mai. Le dispositif est le suivant : Béatrice Dalle nous raconte son histoire, en voix off, pendant que défilent les images d’archives. Cela fonctionne très bien, comme une sorte de mise en abîme, comme si la star redécouvrait des pans entiers de sa vie avec nous, et nous les distillait. Elle les raconte avec sa voix gouailleuse, un peu abîmée par le tabac et les substances – dont elle ne cache pas avoir abusé à une époque de sa vie. « J’ai trop vécu », dit-elle. Trop vécu, mais par accident. En effet, elle a connu une enfance banale au Mans, auprès d’un père ancien militaire (elle en a d’ailleurs conservé une sorte de bonne éducation, même si cela peut paraître étrange de la part de cette scandaleuse). Et elle affirme avoir adoré l’école. « J’aurais pu y rester toute ma vie ». Et si finalement, cet électron libre qui a « toujours fait ce qu’elle voulait » avait cherché un cadre toute sa vie ? Et si c’était à travers la caméra qu’elle l’avait trouvé ?

A lire aussi: Thomas Jolly, de Shakespeare aux JO. Ou la culture à l’heure de la déconstruction

La suite, nous la connaissons. Elle s’ennuie comme un rat mort, et fuit à Paris où elle devient une petite punkette qui hante les salles de concert. Elle est repérée par un photographe, et fait la couverture du magazine Photo. Tout s’enchaîne alors comme dans un conte de fées un peu trash. Le directeur de casting, Dominique Besnehard, recherche une actrice pour 37.2 le matin, un projet de film de Jean-Jacques Beineix. Il tombe tout de suite sous le charme de ce visage singulier et enfantin où l’on devine une pointe de tragique. Anecdote amusante : lors de son premier contact, quand Besnehard l’appelle pour lui donner rendez-vous, il s’entend répondre : « Vous ne m’avez pas dit bonjour, rappelez-moi et soyez poli. » Le directeur de casting comprend à ce moment que Béatrice est comme Betty, et que Betty sera jouée par Béatrice. Le film fait un carton, plus de 3 millions de spectateurs en salles. « C’est un évènement », déclare Jean Rochefort, à l’issue de la première où l’on voit Béatrice, star en devenir, pleurer comme une enfant lors de la standing ovation. « Je passe de rien, du vide sidéral, à partout où je passe, c’est l’émeute. » Elle est maintenant Betty pour l’éternité. À l’image des jeunes filles des années 50, qui paradaient en choucroute et robes vichy à la Bardot, nous, les jeunes filles des années 80, voulions toutes sa petite robe rouge, et ce fameux carré à la fois rétro et punkoïde… À l’image de Betty, Béatrice n’a peur de rien et surtout de personne. Elle envoie balader Gainsbourg quand il tente de lui faire le coup de la Lolita, et beaucoup se souviennent aussi d’une séquence culte avec PPDA. Souhaitant la mettre mal à l’aise lors du journal télévisé, ce dernier fait allusion au vol de bijoux qu’elle a commis. Mal lui en a pris : avec un calme et un aplomb hors du commun, elle évoque les lettres érotiques que celui-ci lui aurait envoyées. « Il se pissait dessus » s’amuse-t-elle. Et, à la fin de l’entretien, les techniciens du plateau l’applaudissent. Last but not least, Mitterrand la félicite! Respect.

A lire aussi: Jean-Paul Rouve: acteur raté à succès

Néanmoins, Dalle est loin d’être l’actrice d’un seul film. Beineix nous rappelle qu’elle a tourné avec tous les réalisateurs du cinéma mondial underground qui comptent. Dont des très grands : Jarmursch (Night on earth), Ferrara (The blackout) pour les Américains, et même avec le génie autrichien de la noirceur, Haneke (Le temps du loup). En 2001, elle fait de nouveau sensation dans Trouble Every day, de Claire Denis, un film sur… l’anthropophagie. « Mes rôles au cinéma, faut que ce soit des opéras sanglants !» Ce film, qui aborde un tabou ultime lui vaut définitivement sa réputation de veuve noire, voire de détraquée! Même si Claire Denis, la réalisatrice, y traite en réalité d’un amour qui est passionnel au point d’aboutir à la dévoration de l’autre… L’amour, avec le cinéma, c’est la grande affaire de notre star underground. Elle affirme être capable de tuer par amour, être à la fois fleur bleue et mante religieuse. « J’ai aimé souvent, je me suis trompée beaucoup », dit-elle, presque en paraphrasant Musset. À presque 60 ans, notre ancienne pin-up est depuis longtemps entrée en cinéma comme on entre en religion. N’a-t-elle pas d’ailleurs déjà affirmé qu’elle aurait aimé être bonne sœur ?

Béatrice Dalle, à prendre ou à laisser, un film d’Elise Baudouin sur France 5

Morlino, premier précepteur de France

0
L'écrivain et journaliste Bernard Morlino. DR.

Le critique littéraire a fiché les écrivains français du XXème siècle qu’on lira encore en 2100


Avant la déferlante numérique, les volumes du Lagarde et Michard trônaient dans toutes les chambres d’écoliers, bien disposés, bien alignés, sur une étagère parfois fragile supportant le poids de tout ce savoir livresque, coincés entre les albums de « Tintin » et la collection Folio du « petit Nicolas », c’est ainsi que la littérature se propageait au royaume de France, dans presque toutes les classes sociales et jusque dans les provinces les plus éloignées de la capitale. Désormais, Bernard Morlino, écrivain footeux et critique niçois, compagnon de route du sire Cérésa dans Service Littéraire et preux chevalier du roman-cathédrale refait le match en sélectionnant 100 écrivains français du XXème siècle, ayant publié entre le 1er janvier 1901 et le 31 décembre 2000 dans un recueil intitulé Les cent qui restent aux éditions Écriture, ce qui explique l’absence de l’immense Jules Renard.

Une liste arbitraire

Chers amis lecteurs, gardez votre calme, nous sommes déjà sur la défensive, jugeant sévèrement l’arbitraire de ce fichier national et soulignant avec gourmandise ses probables manques ou approximations. Quand il s’agit de nos auteurs fétiches, nous perdons la boule, nous déraillons, pourquoi celui-ci et pas celui-là, il est acquis que nos goûts divins en la matière priment sur les masses mal-pensantes. Rassurez-vous, nous sommes en famille, en confiance, Morlino a du palais et de l’odorat, il flaire de loin les imitateurs et dégomme les fausses gloires avec un sens du tacle souverain. Son bottin des lettres est solide, bien charpenté, girond souvent, pas du tout mondain, il donne faim et soif, il pique notre curiosité et confirme souvent nos intuitions. Cet honnête homme s’intéresse seulement aux écrivains qui ont du jarret et de la cervelle ; les chichiteux, les ultra-médiatiques, les faiseurs et les précieux n’ont pas leur place dans ce guide du savoir-écrire. « J’ai retenu les auteurs dotés d’un style particulier et d’une vision du monde. Il fallait aussi qu’ils aient apporté de la nouveauté dans le fond et non seulement dans la forme » avertit-il, dès son introduction. Choix cornélien, subjectivité suspecte, vieille coterie à la manœuvre, réseautage puéril, dès que l’on classe les plumitifs, on rejette et donc, on avance son opinion, sa ligne éditoriale, ce n’est pas un gros mot. La liberté d’opinion est ce qui reste aux critiques non affidés à une quelconque maison ou administration. Par avance, connaissant la susceptibilité de ses futurs acheteurs, Morlino prévient que certains absents n’ont pas toujours tort. « Il n’y a pas non plus (dans ce mémorandum) les écrivains que l’on dit mineurs mais qui sont formidables : Henri Calet, Emmanuel Bove, Pierre Herbart, Marc Bernard, Henry de Monfreid, André Dhôtel, Jacques Perret… », il s’en désole et on l’absout.

À lire aussi, du même auteur: Florence Arthaud, une supernana!

Ne pinaillons pas, l’essentiel y est ! Nous regrettons que nos petits chéris, Paul Guimard, Jean Freustié, Michel Mohrt, Christine de Rivoyre, René Fallet ou André Hardellet (faute presque impardonnable) soient passés à la trappe.

Sinon, on se régale, on est à la parade et on monte avec un immense plaisir dans son tortillard du XXème. D’abord, parce que Morlino sait écrire, son toucher de plume est arrivé à parfaite maturité, en deux pages, il croque, il saisit, il sale, il poivre, il donne envie de replonger, par exemple, dans l’œuvre de Valery Larbaud. « Tous ceux qui le lisent ne peuvent plus s’en passer, séduit par son art de la confidence ». On opine du chef et on en redemande. Remettez-nous-en encore un chef Morlino ! Il n’a pas oublié Cossery qu’il élève au rang de Prince Albert. « Le romancier est devenu culte dès lors qu’il renonça à écrire » souligne-t-il, avec malice. Et il dresse un portrait enchanteur d’Alphonse Boudard, le replaçant à sa juste valeur sur l’échiquier des lettres, loin des raccourcis argotiques et sabreurs, « il était un moraliste qui haïssait le narcissisme contemporain » écrit-il.

Une nouvelle bible

Les deux figures tutélaires de ma jeunesse, Albert Simonin et Alexandre Vialatte, ont belle allure sous la prose de Morlino. Mes vielles badernes de Léon-Paul Fargue, Jules Romains et Sacha Guitry font évidemment partie du voyage. Les femmes ne manquent pas à l’appel, Sagan pointe sa frimousse au volant de son Aston, Colette fait tinter ses casseroles en cuivre et Despentes brandit sa verdeur punk. Et les sommités, les commandeurs, les intouchables : Barrès, Beckett, Céline, Cioran, Drieu, Giono, Morand, Proust ou Simenon font la queuleuleu sans Bézu mais avec Henri Béraud, le flâneur salarié et sous le regard distant de Georges Perros qui préfère rouler à moto du côté de Douarnenez.

En refermant cette nouvelle bible des bibliothèques, on se dit que Morlino est le précepteur rêvé qui manque à la jeunesse de France, pour la sortir des impasses identitaires et victimaires.

Les cent qui restent de Bernard Morlino – Écriture, 420 pages

Les cent qui restent: 100 écrivains français du XXe siècle qu'on lira encore en 2100

Prix: 25,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 21,14 €

L’Aube, déjà au firmament

0
Thibault et Élinor Nizard, un couple à la ville et en salle © Hannah Assouline

En sept mois, L’Aube s’est imposée parmi les grandes tables de la capitale. Avec passion et détermination, son jeune chef, Thibault Nizard, défend la tradition gastronomique française, de la cuisine jusqu’au service en salle. Une démonstration de l’excellence qu’il a reçue en héritage.


« Tradition, tradition et uniquement la tradition. Et surtout, le savoir-faire français ! » Qui ose s’exprimer en ces termes ? Thibault Nizard, 30 ans, tatoué de la tête aux pieds. Un chef surdoué. Depuis le mois d’avril, il est aux fourneaux de L’Aube, au Palais-Royal, un restaurant qu’il a eu le courage de créer ex-nihilo. Après avoir bénéficié de la confiance des banques – ce qui n’est pas rien –, il a su s’entourer pour lancer une formidable aventure collective. Sa petite brigade se compose de compagnons de route, des jeunes, comme lui, rencontrés dans les prestigieuses maisons dans lesquelles il a officié, telles Drouant et le 110 Taillevent. « On se connaît depuis huit ans, dix ans pour certains, remarque-t-il avec une certaine émotion. Mes équipes me font confiance et m’ont fait grandir. On a grandi ensemble, ils m’ont suivi et je les ai fait évoluer au fil de mes nominations. Je leur rends cette confiance au quotidien. » Cette aventure amicale se double d’une histoire d’amour : Élinor, qui dirige la salle, n’est autre que son épouse… Ça fait quoi, d’ailleurs, de travailler en couple ? « C’est spécial… Elle travaille dans la restauration depuis aussi longtemps que moi. Avant, on se voyait cinq à six heures par semaine, maintenant c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Et c’est formidable. C’est la personne qui me connaît le mieux, qui est en salle pour expliquer mes plats, ma vision. Elle vit le restaurant autant que moi. C’est un état de symbiose. »

© Hannah Assouline

Cet épanouissement explique sûrement l’aisance avec laquelle se déroule chaque service. Dans la salle feutrée, entièrement repensée pour devenir « simple, chic et épurée », les regards convergent vers la cuisine ouverte. Le ballet des chefs est un spectacle qui ne peut lasser les amateurs. Fluidité des mouvements, précision des gestes… les assiettes sont dressées sur un îlot central sous l’œil du chef qui ajoute la dernière touche, la pointe de sauce, l’herbe fraîche qui parachève l’équilibre de la composition. Si l’épure est toute contemporaine, les plats, eux, s’inscrivent dans la longue tradition. Thibault Nizard est de haute noblesse gastronomique : saucier de formation ! À contrecourant de la déconstruction culinaire, il sait l’importance de l’héritage – en cuisine comme ailleurs. Il voue le même profond respect aux produits :« Lorsque j’annonce une daurade, je sers une daurade, non une ballotine qui ne ressemble à rien. Le poisson a une certaine forme, une certaine élégance que l’on doit retrouver dans l’assiette. Et l’on peut dire la même chose d’une tomate ! » ; comme envers les recettes de saison : « Je suis féru de chasse et de gibiers à plumes, j’adore ça ! Je les défends à ma table avec l’Oreiller de la belle Aurore, le faisan… C’est une cuisine qui me ressemble vraiment. Et en hiver, nous faisons nos charcuteries : rillettes, saucisses, foie gras… » Et bien sûr, le lièvre à la royale ! Thibault Nizard le sert en deux services, en médaillon (chairs finement hachées autour d’un cœur de foie gras), puis à la « sénateur Couteaux » (chairs effilochées). Ce plat riche et puissant en bouche, créé pour un Louis XIV édenté mais toujours friand de gibiers, retrouve à cette table une nouvelle jeunesse sans rien perdre de ses extraordinaires saveurs, ni même sa fabuleuse sauce au sang. C’est la touche Nizard. « Nous sommes en 2023, nous nous devons d’apporter une touche de modernité et de raffinement sans décevoir nos pairs qui nous ont appris à faire de bonnes sauces et de bons fonds ! »

Les cèpes, champignons de saison ! ©Hannah Assouline

On retrouve ce respect de la tradition jusque dans le « geste de salle », Thibault et Élinor Nizard étant attachés au service sur chariot à découpe et à flambage. « Vous trouverez toujours à la carte au moins un plat découpé ou flambé devant les clients, explique-t-il. Il est important de préserver ces gestes. Ces moments d’élégance et de prestige ne durent qu’une dizaine de minutes, mais demeurent comme un rite de passage. Et après des années cela m’impressionne encore ! On ne doit pas dénoter à cette belle tradition. » Ainsi nous permettent-ils de conclure un repas en contemplant avec des yeux d’enfants ces crêpes Suzette qui semblent s’animer après avoir été roulées dans le sirop d’orange puis flambées au Grand-Marnier.

A lire aussi : Giuliano Sperandio, gardien de la table française

Crêpes Suzette flambées. © Hannah Assouline

Sans vin, il manquerait un pied à la grande table française. Cela ne risque pas d’arriver à L’Aube où le chef et son sommelier travaillent continuellement à améliorer une cave à la hauteur de la cuisine. « Nous avons actuellement 5 000 bouteilles et j’aimerais, à terme, arriver à 7 000 environ. Ma prédilection va aux vins du Rhône, mon sommelier apprécie davantage le bordelais… mais nous travaillons ensemble ! Nous accordons une grande importance aux accords mets-vins. Il a de toute façon carte blanche pour élaborer cette cave. Une cave est un travail de longue haleine. C’est aussi une histoire de rencontres, il faut aller à la rencontre des vignerons, connaître leurs vignobles. On peut ensuite raconter toute l’énergie, toute l’histoire qu’il y a dans une bouteille. Ça ne se fait pas en passant un coup de téléphone ! » Cette exigence, cet amour du métier ont d’ores et déjà été récompensés par le prix Lebey de la meilleure carte des vins de Paris 2023.

Un décor aussi feutré qu’épuré. ©Hannah Assouline

En à peine sept mois, Thibault Nizard a conquis les guides et les critiques et, le plus important, les clients aussi. Les habitués se comptent depuis l’ouverture, car il y a une promesse de L’Aube : le repas suivant sera aussi succulent que le précédent sans être identique, la carte évoluant au fil des semaines. L’élégance, la discrétion et l’attention du service, elles, ne varient pas. Le repas gastronomique français classé par l’Unesco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité trouve ici une ambassade, d’autant que, voisin immédiat de la Comédie-Française, le restaurant a été inspiré de proposer un service « après spectacle[1] ». Dans le temps, on appelait cela un souper !

L’Aube

10, rue de Richelieu,75001 Paris
Tél. : 01 42 44 00 60 www.laube-paris.com

Menus : 49 et 95 euros (déjeuner et dîner); 150 et 190 euros (dîner).


[1]. Sur réservation.