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Imbroglio nippon, la passion à froid

Le dernier film de Takuya Kato est un drame où les non-dits et la culpabilité tissent les fils d’une tragédie intime.


En délicatesse avec son époux, homme économiquement bien nanti qui projette de vendre son appartement et d’acheter une maison (au fil du récit on comprendra qu’ils sont mariés en secondes noces, qu’il a un fils de son premier mariage, qu’il a naguère trompé cette femme, avec qui il cohabite depuis longtemps sans plus copuler jamais, et ce quoiqu’il aspire à avoir un autre enfant d’elle…), Watako entretient secrètement une relation avec un amant (correcteur de son état). Ils se retrouvent, le week-end, dans des hôtels confortables, loin de la ville. Mais voilà que l’amant meurt accidentellement sous ses yeux, écrasé par une voiture. Elle appelle une ambulance, mais pour préserver la clandestinité de cette liaison, choisit de couper la communication et de se défausser sur un quelconque autre témoin pour donner l’alerte. Pétrie de remords à l’idée que son silence a peut-être tué l’amant, et se sentant dès lors responsable de sa mort, Watako tente de poursuivre sa vie conjugale dans le déni de cette passion tranchée net par le sort. Mais de fil en aiguille, les événements (conversation avec la première épouse, rencontre au cimetière avec le père du défunt, bague perdue et retrouvée…) l’obligent, confrontée à sa propre vérité, à faire de sa mélancolie un tremplin vers l’acceptation de soi.

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Format carré de l’écran, tonalité froide des séquences, construction habile d’un récit complexe traversé de flash-backs qui se glissent insensiblement dans la trame des événements, rétention de la musique, retenue et ambiguïté très concertée des dialogues : le climat sévère du film exprime avec exactitude cette difficulté à communiquer dont Takuya Kato, pour son second long métrage, semble faire une constante de la société japonaise. Film d’une grande exigence formelle, La mélancolie vous enchaîne subtilement dans ses rets.          

La mélancolie. Film de Takuya Kato. Japon, couleur, 2023. Durée: 1h24.

En salles le 14 août 2024.

Pour visualiser la bande-annonce :

L’affirmation d’un terrorisme féminin décomplexé

                   Les années de plomb : ces femmes qui font le choix des armes. Voir les Episodes 1 et 2


La dernière partie du XXᵉ siècle est marquée par l’engagement massif des femmes dans les organisations politiques, parmi les plus célèbres, Nathalie Ménigon et Joëlle Crépet à Action directe en France, Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin à la RAF (Rote Armee Fraktion /Fraction armée rouge) en Allemagne, Adriana Faranda et Barbara Balzerani dans les Brigades Rouges en Italie.

Les médias titreront :

« Chasse aux femmes en RFA », Libération, 6 août 1977.

« Le sexe des anges de la terreur », Le Monde, 9 décembre 1977.

« Les tigresses des BR », Paris Match, 19 mai 1978.

« Terrorisme : l’empire des femmes », Le Point, 7 septembre 1981.

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Les années 70-80, dites « les années de plomb », consacrent l’avènement du terrorisme féminin, principalement en Europe, période qui correspond aussi à une profonde mutation sociale notamment avec l’émancipation des femmes. Toutes ces organisations acceptent le recours à la violence, en vertu de l’idéologie d’extrême gauche à consonances marxistes, comme une nécessité pour faire avancer l’histoire. La violence comme mode d’expression contre la bourgeoisie, contre l’Etat et ses symboles, qu’elles abhorrent !

Penchons-nous sur le cas d’Action directe. Action directe est une organisation politique française d’extrême gauche, des communistes révolutionnaires, c’est ainsi qu’ils se définissaient, sœur jumelle de la RAF, résultat de la fusion des membres des GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes), des NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie populaire) et des Brigades internationales, issues de la Gauche Prolétarienne (GP), qui prônait le recours à la violence comme arme politique. Ces organisations n’hésitent pas à commettre des attentats, mitrailler des édifices publics et des sièges de sociétés, assassinant et attaquant des banques pour financer leurs projets. Proches des autres groupes armés européens et palestiniens, elles créent une véritable coopération logistique et financière entre elles.

C’est en 1979 qu’Action directe va commencer à revendiquer en son nom ses attaques, nom emprunté à l’anarcho-syndicalisme du début du XXᵉ siècle. 1ᵉʳ mai 1979, à Paris, le siège du Conseil National du Patronat Français est mitraillé, une première action qui ouvre le bal à d’autres contre tout ce qui peut représenter l’Etat et le capitalisme. Le groupe sera démantelé en 1987, 150 personnes sont impliquées à des niveaux différents. Plusieurs dizaines de femmes avaient rejoint les rangs d’Action directe. Des peines allant jusqu’à la réclusion criminelle à perpétuité seront prononcées.

La réalité inconcevable de la femme tueuse

Nathalie Ménigon, une des figures principales d’Action directe, est condamnée en 1986 et en 1989 à la réclusion criminelle à perpétuité pour les assassinats de René Audran et de George Besse. Elle était également la compagne de Jean-Marc Rouillan, autre grande figure du mouvement. Le Figaro dans un article du 16 septembre 1986 la présente comme « sa compagne », faisant référence à Jean-Marc Rouillan, alors que lui est qualifié de « cerveau ». Une femme capable de penser, d’organiser et de commettre un attentat, une réalité inconcevable. Dans un autre article du 15 septembre 1980, Le Figaro qualifiera le duo Menigon-Rouillan de « couple fou du terrorisme ». Nathalie, l’amoureuse, celle qui suit naïvement son amant. Le Monde dans un article du 15 janvier 1989, relate les propos de l’avocat général lors du procès des assassins de Georges Besse: « le plus horrible, le plus choquant, c’est que les tueurs soient des tueuses, deux jeunes femmes passionnées, déterminées, en apparence insensibles et qui n’ont pas agi pour des raisons personnelles mais uniquement pour abattre ce qu’elles appellent un symbole ». Le Monde toujours dans un article du 16 mai 1986, à propos de Joëlle Crépet, écrira « victime d’un aveugle engagement, moins idéologue que passionnel ». L’engagement politique est relégué au bénéfice de la passion. La passion ce tourbillon qui ferait tourner la tête de toutes les femmes, terroristes comprises ! Ce qui choque, ce n’est pas l’action de tuer, on tue pour se défendre, pour manger et même par amour, ce qui choque c’est que le tueur soit une femme.

Mais toujours pas de femme, activiste, engagée dans une action politique, un peu comme l’anarchiste Germaine Berton des décennies avant. Les années de plomb soulèvent le problème de l’acception dans notre société de la violence politique des femmes. Agissent-elles par conviction ? Sont-elles de simples « compagnes de » ? Sont-elles naïves et faibles ? Suivent-elles par amour ? Sont-elles psychologiquement déviantes ?

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L’apparition de cette violence féminine, de ce terrorisme « féminin », remet en question l’ordre traditionnel et conventionnel établi, en cherchant des explications sociologiques ou psychologiques pour justifier cette anomalie de la nature du genre féminin. Force pourtant est d’admettre que la décision idéologique demeure la principale motivation de ces femmes, qui ont rejoint les mouvements européens d’extrême gauche. A cela s’ajoute la composante de la colère contre les générations précédentes qui ont collaboré avec le nazisme et le fascisme, avec à la fois le désir de punir et de réparer (voir Mélanie Klein et Joan Rivière, L’amour et la haine. Le besoin de réparation, Petite Biblio Payot) ! Si la répression a été la même pour les hommes et les femmes d’Action directe, si Nathalie Menigon et ses sœurs ont été jugées en droit à égalité avec les hommes du groupe, le jugement médiatique et populaire en revanche a été tout autre.

Fait remarquable pour être relaté, en mai 1976, Ulrike Meinhof, membre des FAR, se suicide dans sa cellule pendant sa détention, son cerveau sera prélevé et examiné par le médecin légiste, un ancien nazi (!), « afin de rechercher un lien entre sa structure et les agissements commis par Ulrike ». A-t-on eu l’idée de procéder à de telles recherches sur le cerveau d’Andreas Baader ? Etranges méthodes qui rappellent celles de Lombroso à une autre époque.

La femme, simple « suiveuse »?

La violence appartient aux hommes, elle est leur monopole, la femme est l’exception. Ces femmes qui affichent leur violence de manière décomplexée remettent en question le couple homme-femme en les sortant de la zone dans laquelle on les avait enfermées.

Les médias ont joué un rôle majeur dans la pérennisation des stéréotypes sexuels en relatant et en décrédibilisant l’engagement des femmes terroristes. On remarque une tendance à évacuer la dimension politique des faits qui leur sont reprochés et qu’elles revendiquent. On met en doute la sincérité de leur engagement et de leur motivation. Joëlle Crépet sera qualifiée de « victime d’un aveugle engagement, moins idéologue que passionnel ». Les journaux les présentent comme des « suiveuses », des « amoureuses », comme le célèbre couple formé par Bonnie et Clyde, on tente de trouver une explication à cette anormalité par le prisme de l’amour, quand d’autres seront qualifiées par la presse « de démentes ». « Cet homme qui part et ne dit rien à sa femme, elle qui s’inquiète : c’est vieux comme le monde. Leur amour était fait de ce qu’elle ne savait rien. Elle était le repos du guerrier ».  Et de lancer au tribunal, pour justifier sa demande de relaxe : « Vous ne pouvez pas condamner une femme simplement parce qu’elle a aimé ! », Le Monde, 21 janvier 1989. S’agissant de Paula Jacques, compagne de Claude Halfen, tous deux membres d’Action directe, le caractère politique de son engagement est éclipsé, oublié, sous le couvert des sentiments amoureux et de la naïveté, voire même de l’exploitation de la faiblesse de la femme, caractéristique liée à son sexe !

Lors de l’assassinat de George Besse, les médias ont souligné que ces femmes, pour donner un sens à leur existence étaient prêtes à tuer plutôt que de donner la vie, renvoyant ainsi la femme à sa fonction biologique de procréatrice. L’homme a pourtant cette même fonction de reproduction mais qui soulignerait la fonction biologique de l’homme comme incompatible avec son engagement ?

Cette représentation classique de la femme par les médias était presque rassurante, en réaffirmant la différence entre le masculin et le féminin, clef de voûte de la structure de la société telle qu’elle s’est construite, elle cantonnait chaque genre dans sa fonction naturelle. Aux femmes la vie, aux hommes la mort !

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Les médias pousseront l’ancrage du stéréotype en rappelant le rôle de ménagère des membres d’Action directe. Dans un article du 16 mai 1987, Le Monde souligne que pendant une planque « Joëlle Aubron avait planté des tomates et elle en faisait des conserves soigneusement rangées dans le cellier ». Une certaine manière de reléguer la femme à autre chose qu’à son engagement politique. Aux femmes les fourneaux, aux hommes le combat !

Les discours médiatiques ont renforcé la terroriste dans la catégorie « femme ». Mais la femme terroriste est avant tout une terroriste. Amoureuse, suiveuse, démente, ménagère, dans tous les cas la tendance place la femme hors du champ politique et idéologique. La femme gêne, on cherche à la disqualifier, quelle que soit la cause, elle part perdante au regard des médias qui ignorent son engagement. Elles renversent les stéréotypes liés au genre et mettent en lumière l’anormalité de leurs actions qui engendrent le dysfonctionnement de la société.

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Attention : travail !

La valeur-travail (Arbeitwert) était un concept central chez Marx. Elle a quasiment disparu du logiciel du Nouveau Front populaire qui lui préfère les allocs et la hausse du SMIC. Et dire qu’en 1936, Léon Blum revendiquait « l’espoir, le goût du travail, le goût de la vie » !


Juin 1997. La gauche prend le pouvoir à la faveur d’une dissolution surprise décidée par le président Jacques Chirac. Les trente-cinq heures sont la mesure phare du nouveau Premier ministre Lionel Jospin. Une réforme non seulement critiquée par la droite et les chefs d’entreprise, mais aussi par quelques poids lourds de la majorité.  « Ce n’est pas en travaillant moins qu’on en sortira », s’inquiète Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, tandis que Jack Lang, alors président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, redoute une «  législation trop rigide ». Le camp du progrès social n’est pas unanime. Certains, à gauche, ne croient pas qu’émietter le gâteau soit de bonne politique. Ils préféreraient donner la priorité à l’expansion économique.

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Janvier 2017. La primaire socialiste bat son plein. Parmi les sujets de clivage entre les candidats : le revenu universel.  Parfois défendue par des libéraux, la mesure séduit une partie du peuple de gauche et se trouve au cœur du programme de Benoît Hamon. Face à lui, Arnaud Montebourg refuse cette dérive et brandit le « redressement productif » comme mot d’ordre. Las, il n’obtient que 17% des voix et se retrouve piteusement éliminé dès le premier tour.  Finalement qualifié face à Manuel Valls au second tour, Benoit Hamon remportera l’investiture avec son projet de société Netflix-cannabis-canapé-pour-tous. Puisque la bataille économique a été perdue, il n’y a plus qu’à offrir un super RSA à la France entière.

Redistribution et pensée magique

Sept ans plus tard, dans la précipitation de la dissolution, qui défend encore la valeur-travail à gauche ? Si l’on se penche sur le programme du Nouveau Front Populaire, nulle trace des notions de production et d’innovation. Le volet économique, dans lequel La France Insoumise est à la manœuvre, ne parle que de redistribuer les richesses, développer la voiture électrique, fermer des centrales nucléaires, maîtriser l’inflation et la hausse du SMIC, le tout saupoudré de pensée magique quant au potentiel des énergies renouvelables. Il faut réécouter Anne Hidalgo, en 2017, annonçant qu’à l’occasion des Jeux Olympiques 2024, des capteurs solaires permettraient « sans aucun doute » de récupérer l’énergie des sportifs et des spectateurs.

Faute donc d’aller chercher la croissance avec les dents, la nouvelle gauche compte redresser le pays en faisant les poches des riches. Les Insoumis proposent ainsi de créer une nouvelle tranche d’imposition sur les héritages : au-dessus de douze millions, on prend tout. La plupart des lecteurs de Causeur s’estimeront à l’abri de la confiscation. Qu’ils ne fanfaronnent pas trop vite : face à Benjamin Duhamel sur BFMTV, le 22 juin dernier, Mathilde Panot précisait (dans une grande imprécision) que les impôts augmenteraient pour les salaires au-dessus de 4000 euros. C’était la fameuse barre qui définissait les riches selon François Hollande, lors de la campagne présidentielle de 2007. Une nouvelle convergence entre les gauches réputées jusque-là irréconciliables.

Paul Lafargue versus Karl Marx

Au sein du Nouveau Front Populaire, seul le Parti communiste fait tâche, si l’on ose dire, en défendant, mezzo voce, le productivisme. En septembre 2022, dans une tribune publiée dans les colonnes du Monde, son secrétaire national, Fabien Roussel déclarait : « La gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations, minima sociaux et revenus de substitution ». Soit une certaine cohérence idéologique avec les paroles de l’Internationale : « Ouvriers et paysans, nous sommes/le grand parti des travailleurs/La terre n’appartient qu’aux hommes/l’oisif ira loger ailleurs ». Tandis qu’au même moment Sandrine Rousseau préférait invoquer le « droit à la paresse », en allusion au titre d’un menu essai de Paul Lafargue, publié en 1883, qui préconise des journées de travail de trois heures. En 1868, l’auteur avait épousé Laura Marx, fille de Karl, union qui, dit-on, n’enchanta pas complètement l’intéressé.

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Entre le lumpenprolétariat et les bobos adeptes de l’otium des anciens, une alliance de classes s’est ainsi constituée, qui enjambe et écrase les autres catégories sociales. Il faut dire que parmi les figures de La France Insoumise et des Écologistes, peu suintent l’huile de coude, les bleus de travail, le métro aux heures de pointe. L’an dernier, le sondeur Jérôme Fourquet a montré dans son essai La France d’après (Seuil) que, dans la banlieue rouge de Paris, et notamment en Seine-Saint-Denis, les anciens maires tôliers ou chaudronniers ont été remplacés peu à peu par des consultants en marketing. Sandrine Rousseau, diva des Verts ? Professeur d’économie qui disparaît, d’après ses élèves, six mois sur douze de la fac de Lille. Sophie Binet, patronne de la CGT ? Révélée en 2006 lors de la fronde contre le CPE, a fait ses classes dans les rangs de l’UNEF. Manuel Bompard, leader des Insoumis ? Apparatchik devenu à vingt-quatre ans secrétaire national de l’ancien Front de Gauche. Louis Boyard, benjamin des députés de gauche ? S’est surtout distingué dans le trafic de stupéfiants avant d’entrer au Palais Bourbon. Sofia Chikirou, plus proche collaboratrice du gourou Jean-Luc Mélenchon  ? Autre apparatchik, passée par le PS après avoir été, un temps, tentée par le sarkozysme. A La France Insoumise, il n’y a que François Ruffin pour se faire le héros et le héraut des classes laborieuses. Une position qui explique sans doute sa mauvaise réputation dans les rangs du mouvement.

Alors comme ça, le sport, c’est de droite…

La réflexion — un terme sans doute très exagéré, dans son cas — de Mathieu Slama sur le fait que le sport, c’est de droite, semble avoir amusé notre chroniqueur. Grand sportif lui-même, et réputé d’extrême-droite par tous les bien-pensants, il a décidé d’étendre la pensée (autre terme très exagéré) de l’icône du gauchisme sous-intellectuel à tous les domaines associés au sport — tous de droite. Mais que reste-t-il à la Gauche ?


Cretinus Maximus, connu sous le sobriquet de Mathieu Slama, vient d’accoucher de l’une de ces idées lumineuses qui font de lui un phare de la pensée entre le boulevard Saint-Germain et la rue Saint-Guillaume, ce territoire du VIe arrondissement où s’élabore désormais la pensée française ultime. Les valeurs sportives de base, performance, goût de la compétition, effort et dépassement de soi « peuvent être toxiques et abîmer profondément des vies », gazouille-t-il sur l’ex-Twitter. De même le mérite, qui « n’existe pas, c’est un mensonge qui sert à justifier les inégalités et les injustices. » De la part d’un « fils de » qui pète dans la soie depuis sa naissance, c’est une déclaration d’une humilité réjouissante. Comme disait Didier Desrimais en janvier sur Causeur, il est « la glorification du vide ».

On aura remarqué, bien sûr, que toutes les valeurs — qui ne sont pas strictement sportives — que décrie notre apologiste de la paresse sont justement celles que la Gauche, en quarante ans, a soigneusement effacées de l’Ecole, qu’il s’agisse des programmes, toujours plus simplifiés, ou des pratiques pédagogiques, toujours moins contraignantes. Le pompon, la palme, la médaille étant pour les décisions de Najat Vallaud-Belkacem, dernière architecte du désastre. Aux enseignants qui doutent de la valeur de l’effort, de la contrainte, de l’acharnement, je suggère de réviser les pratiques d’entraînement de Léon Marchand.

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C’est que nous en sommes, rappelez-vous, à cette inversion de toutes les valeurs que George Orwell avait prédit dans 1984. La liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force, et Mathieu Slama pense. S’il a aimé la cérémonie d’ouverture des jeux (que l’extrême-droite, dit l’hurluberlu, a détesté « parce qu’elle hait la liberté plus que tout »), il n’apprécie pas les jeux eux-mêmes, exaltation nocive de tout ce qui est patriotique : « Le nationalisme dans le sport me dégoûte », précise notre athlète de l’intellect. « L’identité de l’Europe, c’est d’être sans identité ».

Ce qui permettra la destruction de l’Europe par n’importe quels gredins se réclamant d’une idéologie (ou d’une religion) à identité forte.

Le coût de la virilité

Jean Kast, sur Boulevard Voltaire, rappelle que Slama avait détesté la mise en scène de Macron en boxeur : pas parce que l’image était légèrement retouchée, ce qui était en soi assez drôle, mais parce que « la mise en scène autour de la boxe, sport à l’imaginaire hautement viriliste, n’est pas neutre » : « C’est une vision de la masculinité profondément réactionnaire ».

Les boxeuses XY qui affichent en ce moment leurs muscles de mecs dans une compétition réservée aux femmes, ce qui leur permet de flanquer légalement des tannées à leurs opposantes (mais que font les chiennes de garde ?) ne sauraient lui donner tort. Vite, organisons une confrontation !

Sans doute ces belles idées ont-elles émergé dans le crâne de notre minus habens en se regardant dans un miroir. Moi qui suis — prétendent nombre de détracteurs — d’une droite extrême et nauséabonde, j’ai un mépris d’avance, comme disait Albert Cohen, pour tous ces intellectuels bâtis comme des salades cuites. J’en reste à la formule classique, mens sana in corpore sano. Socrate avait combattu les Perses dans les rangs des hoplites, Montaigne avait été formé à tous les exercices du corps, à l’image des Anciens que son père vénérait, Giraudoux était champion universitaire en athlétisme, Montherlant a chanté les athlètes, Hemingway a relevé tous les défis, et Sylvain Tesson a contrarié de son mieux les destins en se livrant à nombre d’activités ultimes — lire par exemple Blanc (2022). Des types de droite, tous, sans doute — même si Giraudoux a milité ardemment pour l’entrée des femmes dans les compétitions olympiques, que refusait à l’origine Pierre de Coubertin.

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Sérieusement, comment des médias français peuvent-ils encore donner la parole à ce résidu exsangue du socialisme français ? Les gauchistes que j’ai connus étaient de vrais sportifs, capables d’envoyer un cocktail Molotov à trente mètres — la pratique du handball, ça aide — et de détaler comme des zèbres devant une charge de CRS. Voire de les affronter en corps à corps.

Mais Slama ?

Notre époque est délétère, qui donne la parole à des individus qui n’existent que parce qu’ils ont des accointances sélectionnées, — un pedigree social faute d’avoir un pedigree physique ou intellectuel. Une époque de fausses valeurs, de petits bras et de petites burnes, qui devrait se souvenir qu’in fine, Athènes a perdu la Guerre du Péloponnèse face aux grosses brutes de Sparte. Si nous voulons gagner la guerre à bas bruit qui a déjà commencé ici, nous ferions bien de ressusciter les valeurs « virilistes » qui nous ont permis, jadis, de bouter les Anglais hors de France, de vaincre les souverains européens sur tous les champs de bataille, et de refouler les Germains au-delà du Rhin.

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La Cène des JO: Léonard trahi par ses émules même

On a beaucoup parlé de la manière dont la cérémonie d’ouverture des JO a semblé blasphémer la religion chrétienne. Ce qu’on n’a pas souligné, c’est combien elle a blasphémé l’esthétique. L’idéal d’un Eros androgyne promu par l’art de Léonard de Vinci a été trahi par l’inculture des défenseurs du transgenrisme. Analyse de Daniel Salvatore Schiffer, auteur d’un livre sur le génie polymathe de la Renaissance italienne.


« M’a-t-on compris ? Dionysos contre le Crucifié… » : telle est l’ultime sentence de Friedrich Nietzsche, l’un des philosophes les plus importants du XIXe siècle, dans son dernier livre, intitulé Ecce Homo, œuvre où, au-delà même de ses accents autobiographiques, il parachève, par l’entremise de ce Dionysos s’opposant ainsi là au Christ, sa virulente critique des valeurs judéo-chrétiennes pour y substituer ce qu’il appelle, au terme de cette morale conçue pour les temps à venir, sa « transmutation des valeurs ». Mais, surtout, une phrase, cette ultime pensée nietzschéenne, qui, à l’heure où les polémiques, sinon l’indignation, abondent au sujet de l’un des tableaux vivants les plus commentés de la cérémonie d’ouverture de ces Jeux Olympiques de Paris, semble résumer, fût-ce inconsciemment, l’esprit, sinon la claire intention, de son directeur artistique, Thomas Jolly, conseillé certes en cela, sur les questions d’ordre plus spécifiquement historiques, par quelques spécialistes, au premier rang desquels émerge Patrick Boucheron.

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Ce tableau – ou plutôt, pour être plus précis, ce double tableau – c’est, bien sûr, la fameuse « Cène » de Léonard de Vinci, l’un des trois grands génies (avec Michel-Ange et Raphaël) de la Renaissance florentine, auquel l’on a joint pour l’occasion, comme en un diptyque inédit, « Le Festin des dieux », datant de 1635, du peintre néerlandais Jan van Bijlert (quoique, pour être tout à fait exact, la première allégorie picturale de cette fête païenne soient en réalité le fait initial, en 1514 déjà, de Giovanni Bellini puis, achevée cinq ans plus tard, du Titien, tous deux artistes majeurs de la Renaissance vénitienne) : une œuvre, aujourd’hui conservée au musée Magnin de Dijon, d’inspiration mythologique (gréco-romaine), célébrant allègrement, au sommet de l’Olympe, les noces de Thétis et de Pélée. Dont acte !

Sauf que, peu de critiques, trop unanimement centrés sur la seule notion de « blasphème », l’ont perçu en profondeur, ce prétendu double tableau de Thomas Jolly manque, par-delà même ses pitoyables fautes de goût sur le plan purement esthétique, l’essentiel, tant dans le fond que dans la forme, y manifestant ainsi une non moins navrante ignorance en la matière.

Quand le culte du beau vire à la culture du laid

La plus flagrante de ces grossières fautes de goût, mais qui témoignent également d’une consternante méconnaissance du sujet prétendument traité là, est, sans conteste, la manière, aussi grotesque que caricaturale, dont Dionysos, dieu grec du vin et du plaisir, y a été représenté, affublé d’une horrible couronne de fleurs synthétiques en guise de parure vestimentaire et peinturluré d’un non moins douteux bleu schtroumpf, par l’inénarrable Philippe Katerine, avec un corps rendu là, par-delà même sa quasi nudité, artificiellement obèse.

Car, loin et même à l’opposé de ce piètre accoutrement, Dionysos, jeune et bel éphèbe, n’avait certes rien à envier, bien au contraire comme le montrent à souhait ses diverses représentations au sein de la statuaire hellénique, à la beauté plastique, en tous points conforme aux canons esthétiques de cetemps-là, de son rival, et complément au sein des divinités athéniennes, Apollon, dieu des arts et de la lumière. Preuve en est, parmi d’innombrables autres représentations, mais néanmoins toujours dans la droite ligne de l’imaginaire alors en vogue au sein de la Renaissance italienne aussi bien que de l’Antiquité grecque, la manière, d’une grâce sans pareille, dont Léonard de Vinci en personne, le magnifique auteur de la précitée « Cène » justement, le dépeint dans sa toute dernière œuvre : un tableau intitulé, précisément, « Bacchus »,nom latin de Dionysos au sein du panthéon romain ! 

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Ce superbe « Bacchus » léonardesque, assis au milieu d’un paysage idyllique et revêtu d’une peau de léopard, le voici, du reste, tel qu’on peut le contempler à loisir depuis des lustres, mais que les concepteurs de la cérémonie de ces JO de Paris n’ont manifestement jamais vu ni même pris la peine de considérer un tant soit peu, au musée du Louvre lui-même. C’est dire si l’ignorance, de leur part, est là, en cette pénible circonstance, à son triste comble!

Mais il y a plus, encore, en ce « Bacchus » ! C’est qu’il se veut en fait là une variante picturale d’un autre tableau, l’avant dernier, du même Léonard de Vinci : son sublime « Saint Jean-Baptiste » qui, en plus d’être le premier clair-obscur de l’histoire de l’art (près d’un siècle avant Rembrandt ou Le Caravage), s’avère en fait, l’index droit pointé vers le ciel en guise d’appel à la transcendance divine, une figure androgyne et au sourire typiquement, à l’instar de celui donnant vie au visage de sa célébrissime « Joconde », léonardesque lui aussi. Ce « Saint Jean-Baptiste » de toute beauté, d’une grâce quasi angélique, le voici, ici aussi, tel qu’il se donne à voir également, en majesté, au musée du Louvre.

Sur l’androgynie: l’érotisme bisexué des anges

Quant à ceux qui douteraient de son androgynie, qu’ils se reportent alors, en guise d’incontestable preuve en la matière, à son dessin préparatoire (hélas resté injustement méconnu, tant il est objet de censure et même carrément interdit à la vision du public au regard de son caractère particulièrement audacieux sur le plan sexuel), où l’on voit, dessiné au fusain, ce même et très ambigu « Saint Jean-Baptiste », le buste nu, orné de seins de femme et, le sourire ostensiblement malicieux, voire ouvertement provocateur sous son abondante chevelure bouclée, exhibant un long sexe, entièrement nu lui aussi, en érection!

Le titre définitif de cette œuvre ultime, nimbée d’un érotisme hautement transgressif, de Léonard de Vinci, dandy avant la lettre et notoire homosexuel, n’est pas, lui non plus, moins évocateur : « L’ange incarné ».  Il est de notoriété publique, en effet, que les anges, bibliquement parlant, n’ont pas de sexe – asexués, donc – ou plutôt, s’ils en ont un, il se doit forcément d’être, contre tout binarisme anthropologique ou lacune physiologique, de nature bisexuée, incorporant ainsi conjointement, afin de mieux comprendre ainsi l’espèce humaine en sa globalité, le masculin et le féminin, eux-mêmes intrinsèques à toute humanité correctement, et surtout totalement, entendue à l’aune, par définition, de l’absolue perfection divine!

Une mise en scène ou, à force d’inclusion, c’est la grâce de l’art qui s’en est trouvée exclue

C’est ainsi que, rapporté cette fois à l’authentique et fameuse « Cène » de Léonard de Vinci, fresque décorant, agencée en une perspective architecturale digne du grand Bramante, le mur frontal du réfectoire de l’ancien couvent milanais de Santa Maria delle Grazie, le Christ lui-même y apparaît lui aussi sous les traits, pour qui sait y regarder de plus près, d’un être bisexué, comme le montre également sans ambages, placé à sa droite (à sa gauche pour les spectateurs que nous sommes), son apôtre préféré, Saint Jean, qui y pose ici, quant à lui, sous la figure, d’une délicatesse infinie, d’une jeune et tendre femme (que certains commentateurs avisés assimilent en outre là, soit dit en passant, à Marie-Madeleine, ex-prostituée que Jésus aima, comme le laissent clairement sous-entendre les Saintes Écritures, d’un amour certes christique, voire divin, mais néanmoins, là aussi, tout humain).

De la culture du blasphème au culte de la vulgarité

Conclusion ? C’est dire si Léonard de Vinci, génie d’entre les génies, était en avance, avec cette divine et très moderne invention du troisième genre – l’androgynie ou même l’hermaphrodisme, ce mythe inhérent à l’Antiquité grecque – sur son temps, et combien donc, dans ce sillage artistique, il avait anticipé ce que les tenants de l’inepte wokisme contemporain, dont les adeptes LGBTQIA+, qui n’ont donc manifestement rien inventé contrairement à ce qu’ils vont prétendant du haut d’on ne sait quelle moraline de bas étage, considèrent aujourd’hui comme un acte de libération majeure!

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Sauf que, trahissant ainsi là les idéaux philosophiques tout autant qu’esthétiques de cette Grèce antique comme de cette Renaissance italienne, ils y ont misérablement ajouté, y prenant la vulgarité des poses pour la liberté des mœurs et la laideur de la forme pour l’originalité du fond, une ignorance à faire tressaillir de honte les authentiques amoureux, un tant soit peu cultivés, du beau en sa plus noble expression.

Bref : une mise en scène, cette « Cène », populiste et démagogique, grandiloquente et lourdingue, confuse et malhabile, tapageuse et tape-à-l’œil, dépourvue de toute élégance formelle comme de tout raffinement intellectuel, de cette grâce qui faisait le génie, suprême signe distinctif, de Léonard de Vinci. Trop peu, ces seuls, faciles et superficiels effets visuels pour dire en profondeur, fût-ce avec la technologie la plus performante, l’âme du monde !

Aussi est-ce peut-être là, précisément, que réside l’unique mais véritable scandale, qui n’avait pourtant rien de blasphématoire religieusement tant elle s’est révélée indigente conceptuellement, de cette cérémonie d’ouverture, inégale à bien des égards, des Jeux Olympiques, édition 2024, de Paris.

Pis : une cérémonie où, à force d’inclusion, c’est l’art lui-même, plus encore que l’universalisme qu’elle prétendait y mettre en valeur, qui, finalement, s’en est donc trouvé là, paradoxalement, exclu !

Divin Vinci. Léonard de Vinci, l'Ange incarné

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rockisme contre wokisme

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Le dandysme: La création de soi

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Olivier Amiel récidive : touchdown !

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En principe, « le je est haïssable ». En pratique et en Olivier Amiel dans le texte de son quatrième opus, le jeu américain est prétexte à un « nous » qui cache sa pudeur sous un exhibitionnisme métaphorique.


Un OLNI : objet littéraire non identifié

Unité d’action : ce n’est ni un roman, ni un essai, ni une pièce de théâtre, plutôt une balade autobiographique désabusée, dans un paysage dont les hauts sont américains et les bas hexagonalement dépressifs. Unité de temps : une semaine, un chapitre par jour. Unité de lieu : la chambre du fils du narrateur que ce dernier customise en « basement », salle de jeu typique des sous-sols dans les maisons individuelles américaines. Unité de personnage : le monologue du narrateur est entrecoupé de voix off imaginaires ou fantasmées (celle de son père, celle du vendeur de Bricorama) et de citations de « grands auteurs ».

Le titre n’est pas une allégorie, encore moins une plaisanterie 

L’auteur ambitionne réellement d’intéresser le public français à un jeu emblématique du Nouveau monde, dont le nom est « football ». Sauf que les Américains appellent « soccer » celui qui passionne les Français… et que nous appelons le leur, en français, « football américain ». Le déclencheur de cette promenade est ce que l’auteur qualifie d’humiliation majuscule : sa sélection au nombre des dix finalistes d’un prix littéraire dont, pour la première fois, seuls les deux premiers ont été rendus publics. Humiliation d’autant plus minuscule que seul l’ego des huit autres en a souffert, en silence pour sept d’entre eux et en littérature pour Amiel.

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Le patronyme de l’auteur est aussi un prénom bilingue : en hébreu, il signifie « le dieu de mon peuple » et en celte, à peine moins ambitieux, il se traduit par « chef » ou « prince ». Et l’on voudrait qu’il soit modeste ? Mardi, c’est match inaugural de la saison de football américain, qui fait intervenir la voix pseudo-racaille de son fils. Remarque désabusée de l’auteur sur l’extravagance où peut se nicher le sentiment d’appartenance : « avec sa bande de copains dans leur collège privé et bourgeois, c’est à la mode de parler comme les caïds des cités… » Le père, lui, avoue une tendresse réactionnaire assumée, même si elle déclenche le courroux de l’aristocratie woke amatrice de « iel » et réfractaire à la biologie : « Accompagner son enfant au stade reste un des plus grands plaisirs partagés entre un père et son fils ». Et de réitérer la provocation en aimant un « jeu qui est un sport de gagne-terrain », dont l’acmé est le « touchdown » qui donne son titre au livre et des migraines aux amateurs de foot classique qui essaient d’en comprendre les règles.

Virilité et wokitude sont dans un stade. Qu’est-ce qui nous reste ?

C’est un sport « qui répond au besoin de virilité des Occidentaux ». De quoi faire se retourner le neurone de Sardine Ruisseau dans son bocal ! Et la rasséréner quand l’auteur nous apprend que « les instances professionnelles du football américain tentent depuis quelques années de « dégenrer » au maximum ce sport à l’engagement féroce et à la brutalité exacerbée ».

L’homo wokistus, « aime le frisson du danger de la guerre » décrypte l’auteur, mais ça ne l’empêche pas d’être une chochotte qui fait attention de ne pas « se couper les doigts avec la feuille de papier du journal du matin ». L’amour du jeu comme pansement après « l’Humiliation » littéraire est aussi aveugle que l’amour tout court : « Il y a quelque chose de très intellectuel dans ce sport de brutes ». Mais l’auteur fait dans l’autodérision vis-à-vis de notre société, affligée du paradoxe de Tocqueville. L’Américain avait décrit le phénomène : plus la distance séparant une société de son idéal diminue et plus elle paraît insupportable à ses membres. Ce que Amiel résume en « Nous sommes collectivement frappés du syndrome de la princesse au petit pois ».

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Vendredi, c’est philosophie, avec le « présentisme », qui consiste à interpréter « le passé à travers le prisme du présent, sans aucune mise en perspective historique » et l’antisémitisme, dont la majorité des passages à l’acte, depuis le 7 octobre 2023, « se situe géographiquement dans les métropoles démocrates et les campus universitaires chics et libéraux, chez les privilégiés de gauche et prétendument progressistes… »

Les wokes américains étant habillés pour l’hiver, l’auteur se tourne, en bas de chez lui, vers les manifestants pro-palestiniens, « très grande majorité de vieux blancs avec un look gauchiste d’ancien soixante-huitard », qui scandent des slogans antisémites et pour qui « le Juif est un « Super blanc » dans le sens de la construction et de la domination sociales, donc un privilégié. Il est ainsi non défendable pour les militants racialistes de la lutte antiraciste, et tant pis si ça fait défendre, parfois, l’indéfendable ».

L’important c’est de participer, mais on a plutôt envie de faire comme l’auteur et de s’enfermer dans son for intérieur, dont il ne sort que pour l’alibi sportif : « Le lyrisme de la guerre de Jünger ne peut que parler à ma génération préservée. De là à aller à la guerre comme un jeu, no, mais trouver un jeu semblable à la guerre, oui. Et c’est tellement plus calme pour la génération suivante ». S’il a raison, ce sera plus calme après les Jeux olympiques. On ne peut s’empêcher d’en douter. Cela n’enlève rien à son talent.

GB News, la télé des déplorables

GB News est la sœur britannique de CNews. Une chaîne d’info rompue aux critiques de la presse bien-pensante et aux rappels à l’ordre de l’Arcom anglais. Son public, méprisé par les bonnes âmes, est de plus en plus nombreux. Mais la majorité travailliste qui sortira sûrement des urnes rêve de brider cette voix conservatrice.


« Le régulateur devrait fermer cette chaîne. » « On devrait lui retirer sa licence de diffusion. » Ce ne sont pas des propos sur CNews proférés par quelques députés Insoumis ou commentateur francintérien, mais des remarques sur la chaîne britannique GB News faites par une élue conservatrice modérée et un journaliste politique de renom. GB News et CNews ont en commun d’être conspuées par les élites dominantes du centre et de la gauche. Pour la bonne raison que les deux chaînes savent parler à ce public prolétaire ou petit-bourgeois, vivant généralement en dehors des grandes villes, qui s’inquiète des impacts négatifs de l’immigration non maîtrisée et de la mondialisation. Ceux que David Goodhart appelle les « somewhere » et qu’Hillary Clinton a baptisé les « déplorables ». En plus d’être créditées des mêmes travers – désinformation, racisme, sexisme et favoritisme envers la droite dure –, GB News et CNews sont régulièrement tancées par le gendarme des médias, l’Arcom ou son équivalent britannique l’Ofcom. Elles ont souffert de campagnes de militants d’extrême gauche pour faire fuir les annonceurs. Et elles perdent de l’argent tout en augmentant sans cesse leur audience au point de dépasser ou talonner la concurrence établie, BFM TV et Sky News. Lancée en juin 2021, cinq ans après la transformation d’I-Télé en CNews, GB News a réussi à s’imposer sur un créneau similaire que les autres chaînes refusent de servir : celui de l’électorat populiste. Les deux sont dénoncées comme des chaînes d’opinion plutôt que d’information, mais le fait est qu’elles accueillent des opinions que les autres médias ignorent superbement. Elles sont pointées du doigt pour leur traitement jugé disproportionné des questions d’immigration et d’ordre public, mais ces questions, vitales pour beaucoup de citoyens, sont dédaignées par la doxa politique et journalistique.

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Comme CNews, GB News construit sa programmation autour de personnalités fortes, bien connues du public. Parmi les animateurs, il y a un mélange de professionnels chevronnés venus des chaînes privées, Sky News et ITV (la TF1 anglaise), et de jeunes loups comme Patrick Christys, homme du nord de l’Angleterre qui sait parler au public pro-Brexit, ou Nana Akua, d’ascendance ghanéenne, qui ne ménage pas ses critiques à l’égard du mouvement BLM. Leur franc-parler contraste avec l’approche des animateurs de la BBC, mais quand ces derniers affirment que le Hamas n’est pas une organisation terroriste, où est la neutralité ? Il y a aussi des personnages plus insolites, comme Neil Oliver, célèbre pour ses documentaires archéologiques et historiques, qui fait des éditos sur l’État profond face caméra. L’humoriste Andrew Doyle, l’auteur de deux best-sellers satiriques sur le wokisme, anime une émission sérieuse sur la liberté d’expression, tandis que Leo Kearse, qui se qualifie de « comique de droite », commente les actualités chaque soir avec une gouaille écossaise.

Mais la vraie force de GB News tient à sa façon dont elle emploie des personnalités politiques, Nigel Farage en tête. Ce dernier, ancien chef de UKIP et créateur du parti Reform UK, a sauvé la chaîne, qu’il a rejointe peu après sa création, par son émission en prime time tous les soirs. Deux années de suite, il a reçu le prix du meilleur animateur télé du Television and Radio Industries Club, qu’il a accepté sous les huées des journalistes mainstream. Celui qui l’a remplacé à la présidence de Reform UK, Richard Tice, a rejoint GB News en septembre. Mais il y a aussi des conservateurs, comme le député Jacob Rees-Mogg, brexiteur et ministre sous Boris Johnson, et Liz Truss, qui a sa propre émission régulière. En octobre, la chaîne a annoncé que BoJo lui-même allait commenter les élections britanniques et américaines cette année, mais l’ex-Premier ministre semble avoir changé d’avis depuis.

Un public « imaginaire »

Une chaîne d’information peut-elle recruter des politiques ? La réponse repose sur la distinction que fait le droit britannique entre news – « information » – et current affairs – « débat ». Si le politique ne s’immisce pas dans les news, tout va bien. Avant que Farage décide – au dernier moment – de reprendre sa casquette de leader de Reform et de se porter candidat aux législatives, il aurait pu commenter les élections. Pour autant, l’Ofcom a été saisie de plusieurs réclamations sur la neutralité des politiques. Ce n’est pas un problème pour les téléspectateurs de la chaîne. Ce public a été qualifié par une journaliste de The Guardian d’« imaginaire », mais une étude récente montre qu’il est bien réel, majoritairement masculin, a plus de 47 ans, et se dit pour 51 % appartenir aux classes ouvrières et pour 41 % aux classes moyennes. Certes, en 2019, il a voté conservateur à 51 %, mais tout de même à 22 % pour les travaillistes de Corbyn. Il a voté à 63 % pour le Brexit et en 2024, il serait prêt à voter majoritairement pour Reform UK. Il se peut bien que le succès de Farage se retourne contre sa chaîne. Les candidats Reform risquent de diviser le vote de droite au bénéfice des travaillistes. Cela risque non seulement de coûter son siège à l’animateur conservateur Rees-Mogg, mais aussi de donner une super-majorité au Parlement à des travaillistes impatients de rendre le cadre réglementaire beaucoup plus difficile pour GB News.

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Reste à savoir qui sont les généreux propriétaires qui remettent périodiquement la chaîne à flot. Les actionnaires principaux sont Legatum, une société d’investissement dirigé par le Néo-Zélandais Christopher Chandler, et sir Paul Marshall, le cofondateur d’un important fonds spéculatif. Les deux hommes sont connus pour leur philanthropie. Comme Vincent Bolloré, Marshall est un chrétien fervent qui met sa fortune au service du conservatisme en général et construit patiemment un empire médiatique. Il vient de quitter le conseil d’administration de GB News dans l’espoir d’acquérir le grand quotidien de droite The Daily Telegraph et l’hebdomadaire The Spectator. Il a lancé l’excellent média en ligne antiwoke UnHerd, en 2017, et il est réputé proche du gourou du conservatisme, le Canadien Jordan Peterson. Marshall, comme Bolloré, est critiqué pour mettre son argent au service de causes politiques, mais sans de tels hommes, il serait impossible de résister à la domination des « Pravda » élitistes et des quasi-monopoles d’État.

Mon Dieu, après les JO, est-ce cette Assemblée-là qui va légiférer sur la mort administrée ?

Après la parenthèse olympique, le débat sur la légalisation de l’euthanasie reviendra sur le devant de la scène. Mais est-ce qu’on peut faire confiance aux élus actuels de l’Assemblée nationale, obsédés par des questions purement politiciennes d’alliances et de contre-alliances, pour délibérer et légiférer sur un tel sujet en toute sérénité? Tribune de Jean Lacau St Guily, médecin et cancérologue.


La dissolution de l’Assemblée nationale a brutalement interrompu le processus législatif sur la légalisation de la mort administrée sous les formes de l’euthanasie et du suicide assistée. L’Assemblée se cherche, les partis se cherchent, le gouvernement se cherche, le président se cherche, l’institution se cherche, le régime se cherche ; aucun ne sait que faire pour remettre le pays en marche, sauver son économie, sa sécurité, ses frontières. Ouuuf il y a les vacances et les Jeux Olympiques qui font tout oublier pour une parenthèse enchantée : l’organisation est parfaite, le travail des champions français paye, il y a des perdants magnifiques et des gagnants de légende, les Français unis les soutiennent et se réjouissent, c’est un fonctionnement normal, c’est une espèce d’éphémère modèle français où les politiques, président en tête, viennent prendre la lumière. Là ils se trouvent.

Mais ce monde politique-là, passés les jeux olympiques et les vacances, a fait inscrire la loi sur la fin de vie pour qu’elle soit la première loi confiée à cette assemblée ; soumise identique à celle qui était en cours d’examen, après une discussion préalable purement formelle (mais cela ne semble plus devoir être un problème dans cette assemblée qui semble bien se nourrir d’injonctions contradictoires en ce qui concerne l’exercice démocratique) et rapidement menée, on revoterait en l’état les premiers articles précédemment votés, puis, à brides abattues, on irait jusqu’au bout de la loi autorisant l’euthanasie et le suicide assistée ; mais des simplifications sont aussi possibles : par exemple, sans reprendre les articles sur les soins palliatifs car objectivement trop coûteux et trop difficiles à mettre en œuvre, mais en libéralisant encore les conditions d’accès à la fin de vie administrée en faisant un copier-coller des demandes instantes des associations euthanasistes. Les jeux politiciens des groupes les uns contre les autres, acceptant les collusions partisanes quand elles arrangent, cherchant plus à détruire des adversaires qu’à réfléchir en responsables sur le Bien Commun, décidant ce qui est progressiste ou réactionnaire, parviendront probablement à faire passer n’importe quoi dans cette loi pour faire du tort à l’ennemi politique. On doute qu’il puisse être question de conscience, de réflexion, de temps long, de solidarité, de pacte entre forts et faibles, d’accompagnement, de don, de réciprocité, pourtant indispensables sur le sujet de la fin de vie. De la geste olympique, on ne retiendrait que la victoire des forts et l’on oublierait bien vite le soutien des forts à la fragilité des faibles que proclament pourtant magnifiquement les jeux paralympiques.

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Pourtant, comment peut-on imaginer que les acteurs du triste spectacle qui a été offert aux citoyens français effondrés, quels qu’aient pu être leurs votes, soient ceux à qui on confiera de légiférer sur un tel sujet ? Comment pourra-t-on leur faire confiance, les prendre au sérieux, croire ce qu’ils diront, penser qu’ils voteront autrement qu’à courte vue politicienne en se fondant uniquement sur des jeux d’alliance : je vote pour parce que c’est le deal avec tel autre groupe, je vote contre pour ne pas faire le jeu de tels autres ? Pitié ! Qu’on épargne une mascarade de plus aux Français et que ceux qui vont mourir ne se retrouvent pas à la merci d’une telle loi de circonstances partisanes. Ce serait une honte de plus pour notre pays. Et qui nous ferait retomber de haut après la gloire olympique qui nous aura été offerte cette année.

Ils étaient quatre…

Philippe Bilger se souvient de quatre grands avocats qui manquent à ceux qui les connaissaient mais qui restent présents comme des modèles pour leur profession.


Il y a des titres ambigus qui me plaisent. Parce que celui que j’ai choisi fait référence à quatre immenses avocats disparus, aux personnalités tellement dissemblables que les définir par ce chiffre est sans doute la méthode la plus appropriée.

Ils manquent à leurs amis, dont j’étais, à leur famille, au monde judiciaire, à la vie intellectuelle, à la passion d’exister, on ne les a pas remplacés parce qu’en chacun d’eux il y avait une force, une singularité, une puissance, une liberté, une simplicité (cette qualité est rare chez nos petits maîtres d’aujourd’hui) qui les constituaient, chacun, comme uniques.

Ils ne se ressemblaient pas mais s’estimaient, s’admiraient. Deux d’entre eux avaient un profond compagnonnage, les mêmes origines, presque le même parcours. Il y avait aussi le maître de l’éloquence venue de l’école aixoise, la superbe voix qui dans l’exaltation, l’indignation, l’argumentation, convainquait souvent, ne se décourageait jamais, avait pour ennemie la peine de mort et a suscité beaucoup d’imitateurs qui avaient tout de lui sauf l’essentiel qui était la parole incroyablement en mouvement. Il y avait enfin mon maître en courage et en rigueur, la froideur apparente dans une énergie en feu et une intelligence indépassable, la foudre du verbe, le respect des juges quand ils le méritaient sans, jamais, la moindre complaisance.

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Pourquoi ai-je eu envie, dans une période qui prête davantage à la facilité, à la futilité qu’à l’émotion et à la nostalgie, de faire revenir dans ma mémoire ces quatre personnalités d’exception qui étaient de surcroît des avocats inouïs alors qu’il me semble que dorénavant on a seulement des conseils et on verra après s’il y a de la culture, de l’humanité, de la vérité… 

Peut-être parce que ces périodes apparemment creuses où le temps se traîne ou va trop vite sont aussi destinées à combler les failles, les béances, les lacunes, à estomper les déceptions grâce au retour éclatant, en pleine lumière, de ces quatre que j’ai eu le bonheur de côtoyer, que j’ai affrontés. Et à l’issue des joutes, j’étais fier d’avoir gagné et, si j’avais perdu, j’étais fier que cela ait été à cause d’eux…

L’homme de l’éloquence aixoise devenu une référence dans les cours d’assises, à Paris et ailleurs, Jean-Louis Pelletier, bien sûr. Dans les deux inséparables fougueux, totalement complices, avocats authentiques jusqu’au bout des ongles, on a évidemment reconnu Pierre Haïk et Hervé Temime. Enfin, qui a pu se tromper sur l’identité du porteur de foudre et de cet ascète judiciaire qu’était Thierry Lévy ?

Je pense à eux.

Léon, Félix : la Troisième République est de retour !

Au-delà de leur succès sportif, Léon Marchand et Félix Lebrun semblent remettre au goût du jour des prénoms bien de chez nous d’une autre époque. Signe d’une forme de résistance à la mondialisation et à l’américanisation de la société? Analyse de Frédéric Magellan.


Cette séquence olympique offre finalement une pause rafraichissante après les agitations politiques du printemps, et la France, encore coupée en trois il y a quelques semaines, communie aujourd’hui dans le succès de ses champions. On devine cet élan unanime suffisamment éphémère pour l’apprécier d’autant plus. Au classement des médailles, le pays fait mieux que tenir son rang.

Duels et moustaches retroussées

Léon, Félix ! Serions-nous revenus à la Troisième République ? Ces prénoms évoquent en effet la France d’il y a cent vingt ans, quand les messieurs portaient la moustache retroussée, indice d’un nationalisme viril, et s’adonnaient au duel pour un mot de travers. Le régime qui a succédé au Second Empire est resté dans la mémoire collective comme « la République des Jules », puisque les Favre, Simon, Ferry et Grévy ont connu des destins politiques plus ou moins importants durant le dernier tiers du XIXᵉ siècle. On sait que le prénom Jules a connu un regain de forme depuis le début des années 2000. Avec les succès sportifs de Léon Marchand (né en 2002) et de Félix Lebrun (né en 2006), on réalise que d’autres prénoms très « 1905 » ont aussi fait leur réapparition.

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Léon est un prénom qui transcende les clivages. Léon Bloy, Léon Daudet, Léon Blum : du mendiant ingrat au chef du Front Populaire en passant par le pamphlétaire maurrassien, le prénom réconcilie toutes les familles spirituelles de la France. Déjà à l’époque, les Léon pouvaient s’écharper à propos de l’affaire Dreyfus ou pour la traduction d’un vers de Virgile, mais l’amour des lettres arrondissait quand même beaucoup d’angles. Félix Lebrun, lui, fait mieux que de nous évoquer le président Félix Faure, décédé dans les circonstances que l’on sait. Félix Lebrun, c’est un nom qui rappelle aussi Albert Lebrun, aux commandes du pays dans les heures tragiques du printemps 40. Le général de Gaulle l’a définitivement assassiné, en une seule phrase, dans les Mémoires de guerre « Au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un État ». A Félix Faure, les excès de la volonté de puissance ; à Albert Lebrun, les excès de l’involonté de puissance.

Des prénoms qui contrastent avec ceux de l’équipe de France de football, défaite en juin dernier par l’Espagne lors du Championnat d’Europe des Nations. Les prénoms américains à la Kylian y côtoient des prénoms à forte connotation communautaire : Youssouf, N’Golo, Ousmane. N’exagérons pas l’ampleur de ce clivage entre le football et les sports olympiques : Alphonse Aréola et Jules Koundé portent aussi avec leurs prénoms un petit côté « Troisième République ».

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes

On aurait tort de prendre à la légère ces questions de prénoms. Au cours de la campagne présidentielle 2022, la polémique du prénom a été réveillée à chaque interview (ou presque) d’Éric Zemmour. Quelques années auparavant, le journaliste devenu candidat avait considéré que la perpétuation des prénoms musulmans parmi les descendants de la deuxième ou de la troisième génération d’immigrés était un signe de refus d’assimilation. Sur le plateau de Thierry Ardisson, en 2018, il avait même déclaré à Hapsatou Sy : « C’est votre prénom qui est une insulte à la France. La France n’est pas une terre vierge, c’est une terre avec une histoire, avec un passé. Votre prénom n’est pas dans l’histoire, vous êtes dans les tréfonds de la France ». Importance démesurée accordée à un choix intime, avaient estimé beaucoup de commentateurs. Pourtant, il n’a pas fallu attendre 2018 pour que transparaissent dans le choix du prénom stratégies sociales et goûts politiques. Au XVIIᵉ siècle, La Bruyère, dans Les Caractères, reprochait aux Grands de son temps d’affectionner les prénoms antiques au détriment des prénoms chrétiens, qui, alors, faisaient « peuple » : 

« C’est déjà trop d’avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu : quel moyen encore de s’appeler Pierre, Jean, Jacques comme le marchand ou le laboureur ? Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes : faisons-nous baptiser sous ceux d’Hannibal, de César et de Pompée : c’étaient de grands hommes ; sous celui de Lucrèce : c’était une illustre Romaine ; sous ceux d’Achille, d’Hercule, tous demi-dieux. Et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis ? »

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Ce goût pour les prénoms exotiques parmi les élites résista longtemps. Quand un certain Napoléon Bonaparte commença à faire parler de lui, les aristocrates de son temps trouvaient ce prénom un peu trop original pour un homme d’aussi basse origine et le soupçonnaient de se prénommer en réalité Nicolas. D’après Maurice Agulhon, si le prénom Marianne est peu à peu associé à l’allégorie de la République au cours du XIXᵉ siècle, c’est parce que les gens de la bonne société trouvaient au nouveau régime des origines tout aussi plébéiennes que leurs propres domestiques, qui s’appelaient bien souvent Marie-Anne, prénom doublement et banalement chrétien. Ce n’est que bien plus tard que les prénoms composés sont devenus des apanages de la bourgeoisie (redevenue) catholique.

Plus proche de nous, Fabien Roussel, prénommé ainsi en hommage au Colonel Fabien, membre du PCF et figure de la Résistance, nous montre que le prénom détermine déjà quelque peu les choix politiques de celui qui le porte, et pour paraphraser le titre du film de Jean-Jacques Zilbermann, nous rappelle que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes.

Demain, les Léon contre les Kévin

Alors, que penser du retour des Léon et Félix ? Leur renaissance il y a une vingtaine d’années nous apparait aujourd’hui sur les podiums olympiques. Et peut-être demain dans l’hémicycle, où des enfants plus ou moins bourgeois et centristes ferrailleront contre les prolétariens Jordan et Kévin du Rassemblement National. Rétrospectivement, ce retour des prénoms old school fait l’effet d’une résistance gauloise et un peu snob à la mode des prénoms américains (et italiens) apparue à la fin du siècle dernier, quand les parents des classes populaires prénommaient leurs enfants comme les personnages des séries qu’ils visionnaient à la télé.

Imbroglio nippon, la passion à froid

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© 2023「HOTSURERU」FILM PARTNERS & COMME DES CINÉMAS

Le dernier film de Takuya Kato est un drame où les non-dits et la culpabilité tissent les fils d’une tragédie intime.


En délicatesse avec son époux, homme économiquement bien nanti qui projette de vendre son appartement et d’acheter une maison (au fil du récit on comprendra qu’ils sont mariés en secondes noces, qu’il a un fils de son premier mariage, qu’il a naguère trompé cette femme, avec qui il cohabite depuis longtemps sans plus copuler jamais, et ce quoiqu’il aspire à avoir un autre enfant d’elle…), Watako entretient secrètement une relation avec un amant (correcteur de son état). Ils se retrouvent, le week-end, dans des hôtels confortables, loin de la ville. Mais voilà que l’amant meurt accidentellement sous ses yeux, écrasé par une voiture. Elle appelle une ambulance, mais pour préserver la clandestinité de cette liaison, choisit de couper la communication et de se défausser sur un quelconque autre témoin pour donner l’alerte. Pétrie de remords à l’idée que son silence a peut-être tué l’amant, et se sentant dès lors responsable de sa mort, Watako tente de poursuivre sa vie conjugale dans le déni de cette passion tranchée net par le sort. Mais de fil en aiguille, les événements (conversation avec la première épouse, rencontre au cimetière avec le père du défunt, bague perdue et retrouvée…) l’obligent, confrontée à sa propre vérité, à faire de sa mélancolie un tremplin vers l’acceptation de soi.

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Format carré de l’écran, tonalité froide des séquences, construction habile d’un récit complexe traversé de flash-backs qui se glissent insensiblement dans la trame des événements, rétention de la musique, retenue et ambiguïté très concertée des dialogues : le climat sévère du film exprime avec exactitude cette difficulté à communiquer dont Takuya Kato, pour son second long métrage, semble faire une constante de la société japonaise. Film d’une grande exigence formelle, La mélancolie vous enchaîne subtilement dans ses rets.          

La mélancolie. Film de Takuya Kato. Japon, couleur, 2023. Durée: 1h24.

En salles le 14 août 2024.

Pour visualiser la bande-annonce :

L’affirmation d’un terrorisme féminin décomplexé

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Avis de recherche pour Nathalie Menigon d'Action directe, 20 novembre 1986. SIPA

                   Les années de plomb : ces femmes qui font le choix des armes. Voir les Episodes 1 et 2


La dernière partie du XXᵉ siècle est marquée par l’engagement massif des femmes dans les organisations politiques, parmi les plus célèbres, Nathalie Ménigon et Joëlle Crépet à Action directe en France, Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin à la RAF (Rote Armee Fraktion /Fraction armée rouge) en Allemagne, Adriana Faranda et Barbara Balzerani dans les Brigades Rouges en Italie.

Les médias titreront :

« Chasse aux femmes en RFA », Libération, 6 août 1977.

« Le sexe des anges de la terreur », Le Monde, 9 décembre 1977.

« Les tigresses des BR », Paris Match, 19 mai 1978.

« Terrorisme : l’empire des femmes », Le Point, 7 septembre 1981.

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Les années 70-80, dites « les années de plomb », consacrent l’avènement du terrorisme féminin, principalement en Europe, période qui correspond aussi à une profonde mutation sociale notamment avec l’émancipation des femmes. Toutes ces organisations acceptent le recours à la violence, en vertu de l’idéologie d’extrême gauche à consonances marxistes, comme une nécessité pour faire avancer l’histoire. La violence comme mode d’expression contre la bourgeoisie, contre l’Etat et ses symboles, qu’elles abhorrent !

Penchons-nous sur le cas d’Action directe. Action directe est une organisation politique française d’extrême gauche, des communistes révolutionnaires, c’est ainsi qu’ils se définissaient, sœur jumelle de la RAF, résultat de la fusion des membres des GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes), des NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie populaire) et des Brigades internationales, issues de la Gauche Prolétarienne (GP), qui prônait le recours à la violence comme arme politique. Ces organisations n’hésitent pas à commettre des attentats, mitrailler des édifices publics et des sièges de sociétés, assassinant et attaquant des banques pour financer leurs projets. Proches des autres groupes armés européens et palestiniens, elles créent une véritable coopération logistique et financière entre elles.

C’est en 1979 qu’Action directe va commencer à revendiquer en son nom ses attaques, nom emprunté à l’anarcho-syndicalisme du début du XXᵉ siècle. 1ᵉʳ mai 1979, à Paris, le siège du Conseil National du Patronat Français est mitraillé, une première action qui ouvre le bal à d’autres contre tout ce qui peut représenter l’Etat et le capitalisme. Le groupe sera démantelé en 1987, 150 personnes sont impliquées à des niveaux différents. Plusieurs dizaines de femmes avaient rejoint les rangs d’Action directe. Des peines allant jusqu’à la réclusion criminelle à perpétuité seront prononcées.

La réalité inconcevable de la femme tueuse

Nathalie Ménigon, une des figures principales d’Action directe, est condamnée en 1986 et en 1989 à la réclusion criminelle à perpétuité pour les assassinats de René Audran et de George Besse. Elle était également la compagne de Jean-Marc Rouillan, autre grande figure du mouvement. Le Figaro dans un article du 16 septembre 1986 la présente comme « sa compagne », faisant référence à Jean-Marc Rouillan, alors que lui est qualifié de « cerveau ». Une femme capable de penser, d’organiser et de commettre un attentat, une réalité inconcevable. Dans un autre article du 15 septembre 1980, Le Figaro qualifiera le duo Menigon-Rouillan de « couple fou du terrorisme ». Nathalie, l’amoureuse, celle qui suit naïvement son amant. Le Monde dans un article du 15 janvier 1989, relate les propos de l’avocat général lors du procès des assassins de Georges Besse: « le plus horrible, le plus choquant, c’est que les tueurs soient des tueuses, deux jeunes femmes passionnées, déterminées, en apparence insensibles et qui n’ont pas agi pour des raisons personnelles mais uniquement pour abattre ce qu’elles appellent un symbole ». Le Monde toujours dans un article du 16 mai 1986, à propos de Joëlle Crépet, écrira « victime d’un aveugle engagement, moins idéologue que passionnel ». L’engagement politique est relégué au bénéfice de la passion. La passion ce tourbillon qui ferait tourner la tête de toutes les femmes, terroristes comprises ! Ce qui choque, ce n’est pas l’action de tuer, on tue pour se défendre, pour manger et même par amour, ce qui choque c’est que le tueur soit une femme.

Mais toujours pas de femme, activiste, engagée dans une action politique, un peu comme l’anarchiste Germaine Berton des décennies avant. Les années de plomb soulèvent le problème de l’acception dans notre société de la violence politique des femmes. Agissent-elles par conviction ? Sont-elles de simples « compagnes de » ? Sont-elles naïves et faibles ? Suivent-elles par amour ? Sont-elles psychologiquement déviantes ?

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L’apparition de cette violence féminine, de ce terrorisme « féminin », remet en question l’ordre traditionnel et conventionnel établi, en cherchant des explications sociologiques ou psychologiques pour justifier cette anomalie de la nature du genre féminin. Force pourtant est d’admettre que la décision idéologique demeure la principale motivation de ces femmes, qui ont rejoint les mouvements européens d’extrême gauche. A cela s’ajoute la composante de la colère contre les générations précédentes qui ont collaboré avec le nazisme et le fascisme, avec à la fois le désir de punir et de réparer (voir Mélanie Klein et Joan Rivière, L’amour et la haine. Le besoin de réparation, Petite Biblio Payot) ! Si la répression a été la même pour les hommes et les femmes d’Action directe, si Nathalie Menigon et ses sœurs ont été jugées en droit à égalité avec les hommes du groupe, le jugement médiatique et populaire en revanche a été tout autre.

Fait remarquable pour être relaté, en mai 1976, Ulrike Meinhof, membre des FAR, se suicide dans sa cellule pendant sa détention, son cerveau sera prélevé et examiné par le médecin légiste, un ancien nazi (!), « afin de rechercher un lien entre sa structure et les agissements commis par Ulrike ». A-t-on eu l’idée de procéder à de telles recherches sur le cerveau d’Andreas Baader ? Etranges méthodes qui rappellent celles de Lombroso à une autre époque.

La femme, simple « suiveuse »?

La violence appartient aux hommes, elle est leur monopole, la femme est l’exception. Ces femmes qui affichent leur violence de manière décomplexée remettent en question le couple homme-femme en les sortant de la zone dans laquelle on les avait enfermées.

Les médias ont joué un rôle majeur dans la pérennisation des stéréotypes sexuels en relatant et en décrédibilisant l’engagement des femmes terroristes. On remarque une tendance à évacuer la dimension politique des faits qui leur sont reprochés et qu’elles revendiquent. On met en doute la sincérité de leur engagement et de leur motivation. Joëlle Crépet sera qualifiée de « victime d’un aveugle engagement, moins idéologue que passionnel ». Les journaux les présentent comme des « suiveuses », des « amoureuses », comme le célèbre couple formé par Bonnie et Clyde, on tente de trouver une explication à cette anormalité par le prisme de l’amour, quand d’autres seront qualifiées par la presse « de démentes ». « Cet homme qui part et ne dit rien à sa femme, elle qui s’inquiète : c’est vieux comme le monde. Leur amour était fait de ce qu’elle ne savait rien. Elle était le repos du guerrier ».  Et de lancer au tribunal, pour justifier sa demande de relaxe : « Vous ne pouvez pas condamner une femme simplement parce qu’elle a aimé ! », Le Monde, 21 janvier 1989. S’agissant de Paula Jacques, compagne de Claude Halfen, tous deux membres d’Action directe, le caractère politique de son engagement est éclipsé, oublié, sous le couvert des sentiments amoureux et de la naïveté, voire même de l’exploitation de la faiblesse de la femme, caractéristique liée à son sexe !

Lors de l’assassinat de George Besse, les médias ont souligné que ces femmes, pour donner un sens à leur existence étaient prêtes à tuer plutôt que de donner la vie, renvoyant ainsi la femme à sa fonction biologique de procréatrice. L’homme a pourtant cette même fonction de reproduction mais qui soulignerait la fonction biologique de l’homme comme incompatible avec son engagement ?

Cette représentation classique de la femme par les médias était presque rassurante, en réaffirmant la différence entre le masculin et le féminin, clef de voûte de la structure de la société telle qu’elle s’est construite, elle cantonnait chaque genre dans sa fonction naturelle. Aux femmes la vie, aux hommes la mort !

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Les médias pousseront l’ancrage du stéréotype en rappelant le rôle de ménagère des membres d’Action directe. Dans un article du 16 mai 1987, Le Monde souligne que pendant une planque « Joëlle Aubron avait planté des tomates et elle en faisait des conserves soigneusement rangées dans le cellier ». Une certaine manière de reléguer la femme à autre chose qu’à son engagement politique. Aux femmes les fourneaux, aux hommes le combat !

Les discours médiatiques ont renforcé la terroriste dans la catégorie « femme ». Mais la femme terroriste est avant tout une terroriste. Amoureuse, suiveuse, démente, ménagère, dans tous les cas la tendance place la femme hors du champ politique et idéologique. La femme gêne, on cherche à la disqualifier, quelle que soit la cause, elle part perdante au regard des médias qui ignorent son engagement. Elles renversent les stéréotypes liés au genre et mettent en lumière l’anormalité de leurs actions qui engendrent le dysfonctionnement de la société.

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Attention : travail !

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François Ruffin à Amiens, lors de la soirée électorale du premier tour des législatives, le 30 juin 2024 © Jeanne Accorsini/sipa

La valeur-travail (Arbeitwert) était un concept central chez Marx. Elle a quasiment disparu du logiciel du Nouveau Front populaire qui lui préfère les allocs et la hausse du SMIC. Et dire qu’en 1936, Léon Blum revendiquait « l’espoir, le goût du travail, le goût de la vie » !


Juin 1997. La gauche prend le pouvoir à la faveur d’une dissolution surprise décidée par le président Jacques Chirac. Les trente-cinq heures sont la mesure phare du nouveau Premier ministre Lionel Jospin. Une réforme non seulement critiquée par la droite et les chefs d’entreprise, mais aussi par quelques poids lourds de la majorité.  « Ce n’est pas en travaillant moins qu’on en sortira », s’inquiète Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, tandis que Jack Lang, alors président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, redoute une «  législation trop rigide ». Le camp du progrès social n’est pas unanime. Certains, à gauche, ne croient pas qu’émietter le gâteau soit de bonne politique. Ils préféreraient donner la priorité à l’expansion économique.

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Janvier 2017. La primaire socialiste bat son plein. Parmi les sujets de clivage entre les candidats : le revenu universel.  Parfois défendue par des libéraux, la mesure séduit une partie du peuple de gauche et se trouve au cœur du programme de Benoît Hamon. Face à lui, Arnaud Montebourg refuse cette dérive et brandit le « redressement productif » comme mot d’ordre. Las, il n’obtient que 17% des voix et se retrouve piteusement éliminé dès le premier tour.  Finalement qualifié face à Manuel Valls au second tour, Benoit Hamon remportera l’investiture avec son projet de société Netflix-cannabis-canapé-pour-tous. Puisque la bataille économique a été perdue, il n’y a plus qu’à offrir un super RSA à la France entière.

Redistribution et pensée magique

Sept ans plus tard, dans la précipitation de la dissolution, qui défend encore la valeur-travail à gauche ? Si l’on se penche sur le programme du Nouveau Front Populaire, nulle trace des notions de production et d’innovation. Le volet économique, dans lequel La France Insoumise est à la manœuvre, ne parle que de redistribuer les richesses, développer la voiture électrique, fermer des centrales nucléaires, maîtriser l’inflation et la hausse du SMIC, le tout saupoudré de pensée magique quant au potentiel des énergies renouvelables. Il faut réécouter Anne Hidalgo, en 2017, annonçant qu’à l’occasion des Jeux Olympiques 2024, des capteurs solaires permettraient « sans aucun doute » de récupérer l’énergie des sportifs et des spectateurs.

Faute donc d’aller chercher la croissance avec les dents, la nouvelle gauche compte redresser le pays en faisant les poches des riches. Les Insoumis proposent ainsi de créer une nouvelle tranche d’imposition sur les héritages : au-dessus de douze millions, on prend tout. La plupart des lecteurs de Causeur s’estimeront à l’abri de la confiscation. Qu’ils ne fanfaronnent pas trop vite : face à Benjamin Duhamel sur BFMTV, le 22 juin dernier, Mathilde Panot précisait (dans une grande imprécision) que les impôts augmenteraient pour les salaires au-dessus de 4000 euros. C’était la fameuse barre qui définissait les riches selon François Hollande, lors de la campagne présidentielle de 2007. Une nouvelle convergence entre les gauches réputées jusque-là irréconciliables.

Paul Lafargue versus Karl Marx

Au sein du Nouveau Front Populaire, seul le Parti communiste fait tâche, si l’on ose dire, en défendant, mezzo voce, le productivisme. En septembre 2022, dans une tribune publiée dans les colonnes du Monde, son secrétaire national, Fabien Roussel déclarait : « La gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations, minima sociaux et revenus de substitution ». Soit une certaine cohérence idéologique avec les paroles de l’Internationale : « Ouvriers et paysans, nous sommes/le grand parti des travailleurs/La terre n’appartient qu’aux hommes/l’oisif ira loger ailleurs ». Tandis qu’au même moment Sandrine Rousseau préférait invoquer le « droit à la paresse », en allusion au titre d’un menu essai de Paul Lafargue, publié en 1883, qui préconise des journées de travail de trois heures. En 1868, l’auteur avait épousé Laura Marx, fille de Karl, union qui, dit-on, n’enchanta pas complètement l’intéressé.

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Entre le lumpenprolétariat et les bobos adeptes de l’otium des anciens, une alliance de classes s’est ainsi constituée, qui enjambe et écrase les autres catégories sociales. Il faut dire que parmi les figures de La France Insoumise et des Écologistes, peu suintent l’huile de coude, les bleus de travail, le métro aux heures de pointe. L’an dernier, le sondeur Jérôme Fourquet a montré dans son essai La France d’après (Seuil) que, dans la banlieue rouge de Paris, et notamment en Seine-Saint-Denis, les anciens maires tôliers ou chaudronniers ont été remplacés peu à peu par des consultants en marketing. Sandrine Rousseau, diva des Verts ? Professeur d’économie qui disparaît, d’après ses élèves, six mois sur douze de la fac de Lille. Sophie Binet, patronne de la CGT ? Révélée en 2006 lors de la fronde contre le CPE, a fait ses classes dans les rangs de l’UNEF. Manuel Bompard, leader des Insoumis ? Apparatchik devenu à vingt-quatre ans secrétaire national de l’ancien Front de Gauche. Louis Boyard, benjamin des députés de gauche ? S’est surtout distingué dans le trafic de stupéfiants avant d’entrer au Palais Bourbon. Sofia Chikirou, plus proche collaboratrice du gourou Jean-Luc Mélenchon  ? Autre apparatchik, passée par le PS après avoir été, un temps, tentée par le sarkozysme. A La France Insoumise, il n’y a que François Ruffin pour se faire le héros et le héraut des classes laborieuses. Une position qui explique sans doute sa mauvaise réputation dans les rangs du mouvement.

Alors comme ça, le sport, c’est de droite…

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Un boxeur ouzbek face à un américain, le 6 août 2024 à Paris © CHRISTOPHE SAIDI/SIPA

La réflexion — un terme sans doute très exagéré, dans son cas — de Mathieu Slama sur le fait que le sport, c’est de droite, semble avoir amusé notre chroniqueur. Grand sportif lui-même, et réputé d’extrême-droite par tous les bien-pensants, il a décidé d’étendre la pensée (autre terme très exagéré) de l’icône du gauchisme sous-intellectuel à tous les domaines associés au sport — tous de droite. Mais que reste-t-il à la Gauche ?


Cretinus Maximus, connu sous le sobriquet de Mathieu Slama, vient d’accoucher de l’une de ces idées lumineuses qui font de lui un phare de la pensée entre le boulevard Saint-Germain et la rue Saint-Guillaume, ce territoire du VIe arrondissement où s’élabore désormais la pensée française ultime. Les valeurs sportives de base, performance, goût de la compétition, effort et dépassement de soi « peuvent être toxiques et abîmer profondément des vies », gazouille-t-il sur l’ex-Twitter. De même le mérite, qui « n’existe pas, c’est un mensonge qui sert à justifier les inégalités et les injustices. » De la part d’un « fils de » qui pète dans la soie depuis sa naissance, c’est une déclaration d’une humilité réjouissante. Comme disait Didier Desrimais en janvier sur Causeur, il est « la glorification du vide ».

On aura remarqué, bien sûr, que toutes les valeurs — qui ne sont pas strictement sportives — que décrie notre apologiste de la paresse sont justement celles que la Gauche, en quarante ans, a soigneusement effacées de l’Ecole, qu’il s’agisse des programmes, toujours plus simplifiés, ou des pratiques pédagogiques, toujours moins contraignantes. Le pompon, la palme, la médaille étant pour les décisions de Najat Vallaud-Belkacem, dernière architecte du désastre. Aux enseignants qui doutent de la valeur de l’effort, de la contrainte, de l’acharnement, je suggère de réviser les pratiques d’entraînement de Léon Marchand.

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C’est que nous en sommes, rappelez-vous, à cette inversion de toutes les valeurs que George Orwell avait prédit dans 1984. La liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force, et Mathieu Slama pense. S’il a aimé la cérémonie d’ouverture des jeux (que l’extrême-droite, dit l’hurluberlu, a détesté « parce qu’elle hait la liberté plus que tout »), il n’apprécie pas les jeux eux-mêmes, exaltation nocive de tout ce qui est patriotique : « Le nationalisme dans le sport me dégoûte », précise notre athlète de l’intellect. « L’identité de l’Europe, c’est d’être sans identité ».

Ce qui permettra la destruction de l’Europe par n’importe quels gredins se réclamant d’une idéologie (ou d’une religion) à identité forte.

Le coût de la virilité

Jean Kast, sur Boulevard Voltaire, rappelle que Slama avait détesté la mise en scène de Macron en boxeur : pas parce que l’image était légèrement retouchée, ce qui était en soi assez drôle, mais parce que « la mise en scène autour de la boxe, sport à l’imaginaire hautement viriliste, n’est pas neutre » : « C’est une vision de la masculinité profondément réactionnaire ».

Les boxeuses XY qui affichent en ce moment leurs muscles de mecs dans une compétition réservée aux femmes, ce qui leur permet de flanquer légalement des tannées à leurs opposantes (mais que font les chiennes de garde ?) ne sauraient lui donner tort. Vite, organisons une confrontation !

Sans doute ces belles idées ont-elles émergé dans le crâne de notre minus habens en se regardant dans un miroir. Moi qui suis — prétendent nombre de détracteurs — d’une droite extrême et nauséabonde, j’ai un mépris d’avance, comme disait Albert Cohen, pour tous ces intellectuels bâtis comme des salades cuites. J’en reste à la formule classique, mens sana in corpore sano. Socrate avait combattu les Perses dans les rangs des hoplites, Montaigne avait été formé à tous les exercices du corps, à l’image des Anciens que son père vénérait, Giraudoux était champion universitaire en athlétisme, Montherlant a chanté les athlètes, Hemingway a relevé tous les défis, et Sylvain Tesson a contrarié de son mieux les destins en se livrant à nombre d’activités ultimes — lire par exemple Blanc (2022). Des types de droite, tous, sans doute — même si Giraudoux a milité ardemment pour l’entrée des femmes dans les compétitions olympiques, que refusait à l’origine Pierre de Coubertin.

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Sérieusement, comment des médias français peuvent-ils encore donner la parole à ce résidu exsangue du socialisme français ? Les gauchistes que j’ai connus étaient de vrais sportifs, capables d’envoyer un cocktail Molotov à trente mètres — la pratique du handball, ça aide — et de détaler comme des zèbres devant une charge de CRS. Voire de les affronter en corps à corps.

Mais Slama ?

Notre époque est délétère, qui donne la parole à des individus qui n’existent que parce qu’ils ont des accointances sélectionnées, — un pedigree social faute d’avoir un pedigree physique ou intellectuel. Une époque de fausses valeurs, de petits bras et de petites burnes, qui devrait se souvenir qu’in fine, Athènes a perdu la Guerre du Péloponnèse face aux grosses brutes de Sparte. Si nous voulons gagner la guerre à bas bruit qui a déjà commencé ici, nous ferions bien de ressusciter les valeurs « virilistes » qui nous ont permis, jadis, de bouter les Anglais hors de France, de vaincre les souverains européens sur tous les champs de bataille, et de refouler les Germains au-delà du Rhin.

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La Cène des JO: Léonard trahi par ses émules même

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"La Cène" de Léonard de Vinci, l'église Santa Maria delle Grazie, Milan, OLYMPIA/SIPA

On a beaucoup parlé de la manière dont la cérémonie d’ouverture des JO a semblé blasphémer la religion chrétienne. Ce qu’on n’a pas souligné, c’est combien elle a blasphémé l’esthétique. L’idéal d’un Eros androgyne promu par l’art de Léonard de Vinci a été trahi par l’inculture des défenseurs du transgenrisme. Analyse de Daniel Salvatore Schiffer, auteur d’un livre sur le génie polymathe de la Renaissance italienne.


« M’a-t-on compris ? Dionysos contre le Crucifié… » : telle est l’ultime sentence de Friedrich Nietzsche, l’un des philosophes les plus importants du XIXe siècle, dans son dernier livre, intitulé Ecce Homo, œuvre où, au-delà même de ses accents autobiographiques, il parachève, par l’entremise de ce Dionysos s’opposant ainsi là au Christ, sa virulente critique des valeurs judéo-chrétiennes pour y substituer ce qu’il appelle, au terme de cette morale conçue pour les temps à venir, sa « transmutation des valeurs ». Mais, surtout, une phrase, cette ultime pensée nietzschéenne, qui, à l’heure où les polémiques, sinon l’indignation, abondent au sujet de l’un des tableaux vivants les plus commentés de la cérémonie d’ouverture de ces Jeux Olympiques de Paris, semble résumer, fût-ce inconsciemment, l’esprit, sinon la claire intention, de son directeur artistique, Thomas Jolly, conseillé certes en cela, sur les questions d’ordre plus spécifiquement historiques, par quelques spécialistes, au premier rang desquels émerge Patrick Boucheron.

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Ce tableau – ou plutôt, pour être plus précis, ce double tableau – c’est, bien sûr, la fameuse « Cène » de Léonard de Vinci, l’un des trois grands génies (avec Michel-Ange et Raphaël) de la Renaissance florentine, auquel l’on a joint pour l’occasion, comme en un diptyque inédit, « Le Festin des dieux », datant de 1635, du peintre néerlandais Jan van Bijlert (quoique, pour être tout à fait exact, la première allégorie picturale de cette fête païenne soient en réalité le fait initial, en 1514 déjà, de Giovanni Bellini puis, achevée cinq ans plus tard, du Titien, tous deux artistes majeurs de la Renaissance vénitienne) : une œuvre, aujourd’hui conservée au musée Magnin de Dijon, d’inspiration mythologique (gréco-romaine), célébrant allègrement, au sommet de l’Olympe, les noces de Thétis et de Pélée. Dont acte !

Sauf que, peu de critiques, trop unanimement centrés sur la seule notion de « blasphème », l’ont perçu en profondeur, ce prétendu double tableau de Thomas Jolly manque, par-delà même ses pitoyables fautes de goût sur le plan purement esthétique, l’essentiel, tant dans le fond que dans la forme, y manifestant ainsi une non moins navrante ignorance en la matière.

Quand le culte du beau vire à la culture du laid

La plus flagrante de ces grossières fautes de goût, mais qui témoignent également d’une consternante méconnaissance du sujet prétendument traité là, est, sans conteste, la manière, aussi grotesque que caricaturale, dont Dionysos, dieu grec du vin et du plaisir, y a été représenté, affublé d’une horrible couronne de fleurs synthétiques en guise de parure vestimentaire et peinturluré d’un non moins douteux bleu schtroumpf, par l’inénarrable Philippe Katerine, avec un corps rendu là, par-delà même sa quasi nudité, artificiellement obèse.

Car, loin et même à l’opposé de ce piètre accoutrement, Dionysos, jeune et bel éphèbe, n’avait certes rien à envier, bien au contraire comme le montrent à souhait ses diverses représentations au sein de la statuaire hellénique, à la beauté plastique, en tous points conforme aux canons esthétiques de cetemps-là, de son rival, et complément au sein des divinités athéniennes, Apollon, dieu des arts et de la lumière. Preuve en est, parmi d’innombrables autres représentations, mais néanmoins toujours dans la droite ligne de l’imaginaire alors en vogue au sein de la Renaissance italienne aussi bien que de l’Antiquité grecque, la manière, d’une grâce sans pareille, dont Léonard de Vinci en personne, le magnifique auteur de la précitée « Cène » justement, le dépeint dans sa toute dernière œuvre : un tableau intitulé, précisément, « Bacchus »,nom latin de Dionysos au sein du panthéon romain ! 

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Ce superbe « Bacchus » léonardesque, assis au milieu d’un paysage idyllique et revêtu d’une peau de léopard, le voici, du reste, tel qu’on peut le contempler à loisir depuis des lustres, mais que les concepteurs de la cérémonie de ces JO de Paris n’ont manifestement jamais vu ni même pris la peine de considérer un tant soit peu, au musée du Louvre lui-même. C’est dire si l’ignorance, de leur part, est là, en cette pénible circonstance, à son triste comble!

Mais il y a plus, encore, en ce « Bacchus » ! C’est qu’il se veut en fait là une variante picturale d’un autre tableau, l’avant dernier, du même Léonard de Vinci : son sublime « Saint Jean-Baptiste » qui, en plus d’être le premier clair-obscur de l’histoire de l’art (près d’un siècle avant Rembrandt ou Le Caravage), s’avère en fait, l’index droit pointé vers le ciel en guise d’appel à la transcendance divine, une figure androgyne et au sourire typiquement, à l’instar de celui donnant vie au visage de sa célébrissime « Joconde », léonardesque lui aussi. Ce « Saint Jean-Baptiste » de toute beauté, d’une grâce quasi angélique, le voici, ici aussi, tel qu’il se donne à voir également, en majesté, au musée du Louvre.

Sur l’androgynie: l’érotisme bisexué des anges

Quant à ceux qui douteraient de son androgynie, qu’ils se reportent alors, en guise d’incontestable preuve en la matière, à son dessin préparatoire (hélas resté injustement méconnu, tant il est objet de censure et même carrément interdit à la vision du public au regard de son caractère particulièrement audacieux sur le plan sexuel), où l’on voit, dessiné au fusain, ce même et très ambigu « Saint Jean-Baptiste », le buste nu, orné de seins de femme et, le sourire ostensiblement malicieux, voire ouvertement provocateur sous son abondante chevelure bouclée, exhibant un long sexe, entièrement nu lui aussi, en érection!

Le titre définitif de cette œuvre ultime, nimbée d’un érotisme hautement transgressif, de Léonard de Vinci, dandy avant la lettre et notoire homosexuel, n’est pas, lui non plus, moins évocateur : « L’ange incarné ».  Il est de notoriété publique, en effet, que les anges, bibliquement parlant, n’ont pas de sexe – asexués, donc – ou plutôt, s’ils en ont un, il se doit forcément d’être, contre tout binarisme anthropologique ou lacune physiologique, de nature bisexuée, incorporant ainsi conjointement, afin de mieux comprendre ainsi l’espèce humaine en sa globalité, le masculin et le féminin, eux-mêmes intrinsèques à toute humanité correctement, et surtout totalement, entendue à l’aune, par définition, de l’absolue perfection divine!

Une mise en scène ou, à force d’inclusion, c’est la grâce de l’art qui s’en est trouvée exclue

C’est ainsi que, rapporté cette fois à l’authentique et fameuse « Cène » de Léonard de Vinci, fresque décorant, agencée en une perspective architecturale digne du grand Bramante, le mur frontal du réfectoire de l’ancien couvent milanais de Santa Maria delle Grazie, le Christ lui-même y apparaît lui aussi sous les traits, pour qui sait y regarder de plus près, d’un être bisexué, comme le montre également sans ambages, placé à sa droite (à sa gauche pour les spectateurs que nous sommes), son apôtre préféré, Saint Jean, qui y pose ici, quant à lui, sous la figure, d’une délicatesse infinie, d’une jeune et tendre femme (que certains commentateurs avisés assimilent en outre là, soit dit en passant, à Marie-Madeleine, ex-prostituée que Jésus aima, comme le laissent clairement sous-entendre les Saintes Écritures, d’un amour certes christique, voire divin, mais néanmoins, là aussi, tout humain).

De la culture du blasphème au culte de la vulgarité

Conclusion ? C’est dire si Léonard de Vinci, génie d’entre les génies, était en avance, avec cette divine et très moderne invention du troisième genre – l’androgynie ou même l’hermaphrodisme, ce mythe inhérent à l’Antiquité grecque – sur son temps, et combien donc, dans ce sillage artistique, il avait anticipé ce que les tenants de l’inepte wokisme contemporain, dont les adeptes LGBTQIA+, qui n’ont donc manifestement rien inventé contrairement à ce qu’ils vont prétendant du haut d’on ne sait quelle moraline de bas étage, considèrent aujourd’hui comme un acte de libération majeure!

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Sauf que, trahissant ainsi là les idéaux philosophiques tout autant qu’esthétiques de cette Grèce antique comme de cette Renaissance italienne, ils y ont misérablement ajouté, y prenant la vulgarité des poses pour la liberté des mœurs et la laideur de la forme pour l’originalité du fond, une ignorance à faire tressaillir de honte les authentiques amoureux, un tant soit peu cultivés, du beau en sa plus noble expression.

Bref : une mise en scène, cette « Cène », populiste et démagogique, grandiloquente et lourdingue, confuse et malhabile, tapageuse et tape-à-l’œil, dépourvue de toute élégance formelle comme de tout raffinement intellectuel, de cette grâce qui faisait le génie, suprême signe distinctif, de Léonard de Vinci. Trop peu, ces seuls, faciles et superficiels effets visuels pour dire en profondeur, fût-ce avec la technologie la plus performante, l’âme du monde !

Aussi est-ce peut-être là, précisément, que réside l’unique mais véritable scandale, qui n’avait pourtant rien de blasphématoire religieusement tant elle s’est révélée indigente conceptuellement, de cette cérémonie d’ouverture, inégale à bien des égards, des Jeux Olympiques, édition 2024, de Paris.

Pis : une cérémonie où, à force d’inclusion, c’est l’art lui-même, plus encore que l’universalisme qu’elle prétendait y mettre en valeur, qui, finalement, s’en est donc trouvé là, paradoxalement, exclu !

Divin Vinci. Léonard de Vinci, l'Ange incarné

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Le dandysme: La création de soi

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Olivier Amiel récidive : touchdown !

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Olivier Amiel © Frédéric Vennarecci

En principe, « le je est haïssable ». En pratique et en Olivier Amiel dans le texte de son quatrième opus, le jeu américain est prétexte à un « nous » qui cache sa pudeur sous un exhibitionnisme métaphorique.


Un OLNI : objet littéraire non identifié

Unité d’action : ce n’est ni un roman, ni un essai, ni une pièce de théâtre, plutôt une balade autobiographique désabusée, dans un paysage dont les hauts sont américains et les bas hexagonalement dépressifs. Unité de temps : une semaine, un chapitre par jour. Unité de lieu : la chambre du fils du narrateur que ce dernier customise en « basement », salle de jeu typique des sous-sols dans les maisons individuelles américaines. Unité de personnage : le monologue du narrateur est entrecoupé de voix off imaginaires ou fantasmées (celle de son père, celle du vendeur de Bricorama) et de citations de « grands auteurs ».

Le titre n’est pas une allégorie, encore moins une plaisanterie 

L’auteur ambitionne réellement d’intéresser le public français à un jeu emblématique du Nouveau monde, dont le nom est « football ». Sauf que les Américains appellent « soccer » celui qui passionne les Français… et que nous appelons le leur, en français, « football américain ». Le déclencheur de cette promenade est ce que l’auteur qualifie d’humiliation majuscule : sa sélection au nombre des dix finalistes d’un prix littéraire dont, pour la première fois, seuls les deux premiers ont été rendus publics. Humiliation d’autant plus minuscule que seul l’ego des huit autres en a souffert, en silence pour sept d’entre eux et en littérature pour Amiel.

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Le patronyme de l’auteur est aussi un prénom bilingue : en hébreu, il signifie « le dieu de mon peuple » et en celte, à peine moins ambitieux, il se traduit par « chef » ou « prince ». Et l’on voudrait qu’il soit modeste ? Mardi, c’est match inaugural de la saison de football américain, qui fait intervenir la voix pseudo-racaille de son fils. Remarque désabusée de l’auteur sur l’extravagance où peut se nicher le sentiment d’appartenance : « avec sa bande de copains dans leur collège privé et bourgeois, c’est à la mode de parler comme les caïds des cités… » Le père, lui, avoue une tendresse réactionnaire assumée, même si elle déclenche le courroux de l’aristocratie woke amatrice de « iel » et réfractaire à la biologie : « Accompagner son enfant au stade reste un des plus grands plaisirs partagés entre un père et son fils ». Et de réitérer la provocation en aimant un « jeu qui est un sport de gagne-terrain », dont l’acmé est le « touchdown » qui donne son titre au livre et des migraines aux amateurs de foot classique qui essaient d’en comprendre les règles.

Virilité et wokitude sont dans un stade. Qu’est-ce qui nous reste ?

C’est un sport « qui répond au besoin de virilité des Occidentaux ». De quoi faire se retourner le neurone de Sardine Ruisseau dans son bocal ! Et la rasséréner quand l’auteur nous apprend que « les instances professionnelles du football américain tentent depuis quelques années de « dégenrer » au maximum ce sport à l’engagement féroce et à la brutalité exacerbée ».

L’homo wokistus, « aime le frisson du danger de la guerre » décrypte l’auteur, mais ça ne l’empêche pas d’être une chochotte qui fait attention de ne pas « se couper les doigts avec la feuille de papier du journal du matin ». L’amour du jeu comme pansement après « l’Humiliation » littéraire est aussi aveugle que l’amour tout court : « Il y a quelque chose de très intellectuel dans ce sport de brutes ». Mais l’auteur fait dans l’autodérision vis-à-vis de notre société, affligée du paradoxe de Tocqueville. L’Américain avait décrit le phénomène : plus la distance séparant une société de son idéal diminue et plus elle paraît insupportable à ses membres. Ce que Amiel résume en « Nous sommes collectivement frappés du syndrome de la princesse au petit pois ».

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Vendredi, c’est philosophie, avec le « présentisme », qui consiste à interpréter « le passé à travers le prisme du présent, sans aucune mise en perspective historique » et l’antisémitisme, dont la majorité des passages à l’acte, depuis le 7 octobre 2023, « se situe géographiquement dans les métropoles démocrates et les campus universitaires chics et libéraux, chez les privilégiés de gauche et prétendument progressistes… »

Les wokes américains étant habillés pour l’hiver, l’auteur se tourne, en bas de chez lui, vers les manifestants pro-palestiniens, « très grande majorité de vieux blancs avec un look gauchiste d’ancien soixante-huitard », qui scandent des slogans antisémites et pour qui « le Juif est un « Super blanc » dans le sens de la construction et de la domination sociales, donc un privilégié. Il est ainsi non défendable pour les militants racialistes de la lutte antiraciste, et tant pis si ça fait défendre, parfois, l’indéfendable ».

L’important c’est de participer, mais on a plutôt envie de faire comme l’auteur et de s’enfermer dans son for intérieur, dont il ne sort que pour l’alibi sportif : « Le lyrisme de la guerre de Jünger ne peut que parler à ma génération préservée. De là à aller à la guerre comme un jeu, no, mais trouver un jeu semblable à la guerre, oui. Et c’est tellement plus calme pour la génération suivante ». S’il a raison, ce sera plus calme après les Jeux olympiques. On ne peut s’empêcher d’en douter. Cela n’enlève rien à son talent.

Touchdown: Journal de guerre

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GB News, la télé des déplorables

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Quelques-uns des présentateurs et chroniqueurs vedettes de la chaîne GB News : Kriss Akabusi, Nana Akua, Dawn Neesom et Michael Portillo © GB News

GB News est la sœur britannique de CNews. Une chaîne d’info rompue aux critiques de la presse bien-pensante et aux rappels à l’ordre de l’Arcom anglais. Son public, méprisé par les bonnes âmes, est de plus en plus nombreux. Mais la majorité travailliste qui sortira sûrement des urnes rêve de brider cette voix conservatrice.


« Le régulateur devrait fermer cette chaîne. » « On devrait lui retirer sa licence de diffusion. » Ce ne sont pas des propos sur CNews proférés par quelques députés Insoumis ou commentateur francintérien, mais des remarques sur la chaîne britannique GB News faites par une élue conservatrice modérée et un journaliste politique de renom. GB News et CNews ont en commun d’être conspuées par les élites dominantes du centre et de la gauche. Pour la bonne raison que les deux chaînes savent parler à ce public prolétaire ou petit-bourgeois, vivant généralement en dehors des grandes villes, qui s’inquiète des impacts négatifs de l’immigration non maîtrisée et de la mondialisation. Ceux que David Goodhart appelle les « somewhere » et qu’Hillary Clinton a baptisé les « déplorables ». En plus d’être créditées des mêmes travers – désinformation, racisme, sexisme et favoritisme envers la droite dure –, GB News et CNews sont régulièrement tancées par le gendarme des médias, l’Arcom ou son équivalent britannique l’Ofcom. Elles ont souffert de campagnes de militants d’extrême gauche pour faire fuir les annonceurs. Et elles perdent de l’argent tout en augmentant sans cesse leur audience au point de dépasser ou talonner la concurrence établie, BFM TV et Sky News. Lancée en juin 2021, cinq ans après la transformation d’I-Télé en CNews, GB News a réussi à s’imposer sur un créneau similaire que les autres chaînes refusent de servir : celui de l’électorat populiste. Les deux sont dénoncées comme des chaînes d’opinion plutôt que d’information, mais le fait est qu’elles accueillent des opinions que les autres médias ignorent superbement. Elles sont pointées du doigt pour leur traitement jugé disproportionné des questions d’immigration et d’ordre public, mais ces questions, vitales pour beaucoup de citoyens, sont dédaignées par la doxa politique et journalistique.

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Comme CNews, GB News construit sa programmation autour de personnalités fortes, bien connues du public. Parmi les animateurs, il y a un mélange de professionnels chevronnés venus des chaînes privées, Sky News et ITV (la TF1 anglaise), et de jeunes loups comme Patrick Christys, homme du nord de l’Angleterre qui sait parler au public pro-Brexit, ou Nana Akua, d’ascendance ghanéenne, qui ne ménage pas ses critiques à l’égard du mouvement BLM. Leur franc-parler contraste avec l’approche des animateurs de la BBC, mais quand ces derniers affirment que le Hamas n’est pas une organisation terroriste, où est la neutralité ? Il y a aussi des personnages plus insolites, comme Neil Oliver, célèbre pour ses documentaires archéologiques et historiques, qui fait des éditos sur l’État profond face caméra. L’humoriste Andrew Doyle, l’auteur de deux best-sellers satiriques sur le wokisme, anime une émission sérieuse sur la liberté d’expression, tandis que Leo Kearse, qui se qualifie de « comique de droite », commente les actualités chaque soir avec une gouaille écossaise.

Mais la vraie force de GB News tient à sa façon dont elle emploie des personnalités politiques, Nigel Farage en tête. Ce dernier, ancien chef de UKIP et créateur du parti Reform UK, a sauvé la chaîne, qu’il a rejointe peu après sa création, par son émission en prime time tous les soirs. Deux années de suite, il a reçu le prix du meilleur animateur télé du Television and Radio Industries Club, qu’il a accepté sous les huées des journalistes mainstream. Celui qui l’a remplacé à la présidence de Reform UK, Richard Tice, a rejoint GB News en septembre. Mais il y a aussi des conservateurs, comme le député Jacob Rees-Mogg, brexiteur et ministre sous Boris Johnson, et Liz Truss, qui a sa propre émission régulière. En octobre, la chaîne a annoncé que BoJo lui-même allait commenter les élections britanniques et américaines cette année, mais l’ex-Premier ministre semble avoir changé d’avis depuis.

Un public « imaginaire »

Une chaîne d’information peut-elle recruter des politiques ? La réponse repose sur la distinction que fait le droit britannique entre news – « information » – et current affairs – « débat ». Si le politique ne s’immisce pas dans les news, tout va bien. Avant que Farage décide – au dernier moment – de reprendre sa casquette de leader de Reform et de se porter candidat aux législatives, il aurait pu commenter les élections. Pour autant, l’Ofcom a été saisie de plusieurs réclamations sur la neutralité des politiques. Ce n’est pas un problème pour les téléspectateurs de la chaîne. Ce public a été qualifié par une journaliste de The Guardian d’« imaginaire », mais une étude récente montre qu’il est bien réel, majoritairement masculin, a plus de 47 ans, et se dit pour 51 % appartenir aux classes ouvrières et pour 41 % aux classes moyennes. Certes, en 2019, il a voté conservateur à 51 %, mais tout de même à 22 % pour les travaillistes de Corbyn. Il a voté à 63 % pour le Brexit et en 2024, il serait prêt à voter majoritairement pour Reform UK. Il se peut bien que le succès de Farage se retourne contre sa chaîne. Les candidats Reform risquent de diviser le vote de droite au bénéfice des travaillistes. Cela risque non seulement de coûter son siège à l’animateur conservateur Rees-Mogg, mais aussi de donner une super-majorité au Parlement à des travaillistes impatients de rendre le cadre réglementaire beaucoup plus difficile pour GB News.

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Reste à savoir qui sont les généreux propriétaires qui remettent périodiquement la chaîne à flot. Les actionnaires principaux sont Legatum, une société d’investissement dirigé par le Néo-Zélandais Christopher Chandler, et sir Paul Marshall, le cofondateur d’un important fonds spéculatif. Les deux hommes sont connus pour leur philanthropie. Comme Vincent Bolloré, Marshall est un chrétien fervent qui met sa fortune au service du conservatisme en général et construit patiemment un empire médiatique. Il vient de quitter le conseil d’administration de GB News dans l’espoir d’acquérir le grand quotidien de droite The Daily Telegraph et l’hebdomadaire The Spectator. Il a lancé l’excellent média en ligne antiwoke UnHerd, en 2017, et il est réputé proche du gourou du conservatisme, le Canadien Jordan Peterson. Marshall, comme Bolloré, est critiqué pour mettre son argent au service de causes politiques, mais sans de tels hommes, il serait impossible de résister à la domination des « Pravda » élitistes et des quasi-monopoles d’État.

Mon Dieu, après les JO, est-ce cette Assemblée-là qui va légiférer sur la mort administrée ?

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L'Assemblée nationale, le 25 juillet 2024. Fotoarena/Sipa USA/SIPA

Après la parenthèse olympique, le débat sur la légalisation de l’euthanasie reviendra sur le devant de la scène. Mais est-ce qu’on peut faire confiance aux élus actuels de l’Assemblée nationale, obsédés par des questions purement politiciennes d’alliances et de contre-alliances, pour délibérer et légiférer sur un tel sujet en toute sérénité? Tribune de Jean Lacau St Guily, médecin et cancérologue.


La dissolution de l’Assemblée nationale a brutalement interrompu le processus législatif sur la légalisation de la mort administrée sous les formes de l’euthanasie et du suicide assistée. L’Assemblée se cherche, les partis se cherchent, le gouvernement se cherche, le président se cherche, l’institution se cherche, le régime se cherche ; aucun ne sait que faire pour remettre le pays en marche, sauver son économie, sa sécurité, ses frontières. Ouuuf il y a les vacances et les Jeux Olympiques qui font tout oublier pour une parenthèse enchantée : l’organisation est parfaite, le travail des champions français paye, il y a des perdants magnifiques et des gagnants de légende, les Français unis les soutiennent et se réjouissent, c’est un fonctionnement normal, c’est une espèce d’éphémère modèle français où les politiques, président en tête, viennent prendre la lumière. Là ils se trouvent.

Mais ce monde politique-là, passés les jeux olympiques et les vacances, a fait inscrire la loi sur la fin de vie pour qu’elle soit la première loi confiée à cette assemblée ; soumise identique à celle qui était en cours d’examen, après une discussion préalable purement formelle (mais cela ne semble plus devoir être un problème dans cette assemblée qui semble bien se nourrir d’injonctions contradictoires en ce qui concerne l’exercice démocratique) et rapidement menée, on revoterait en l’état les premiers articles précédemment votés, puis, à brides abattues, on irait jusqu’au bout de la loi autorisant l’euthanasie et le suicide assistée ; mais des simplifications sont aussi possibles : par exemple, sans reprendre les articles sur les soins palliatifs car objectivement trop coûteux et trop difficiles à mettre en œuvre, mais en libéralisant encore les conditions d’accès à la fin de vie administrée en faisant un copier-coller des demandes instantes des associations euthanasistes. Les jeux politiciens des groupes les uns contre les autres, acceptant les collusions partisanes quand elles arrangent, cherchant plus à détruire des adversaires qu’à réfléchir en responsables sur le Bien Commun, décidant ce qui est progressiste ou réactionnaire, parviendront probablement à faire passer n’importe quoi dans cette loi pour faire du tort à l’ennemi politique. On doute qu’il puisse être question de conscience, de réflexion, de temps long, de solidarité, de pacte entre forts et faibles, d’accompagnement, de don, de réciprocité, pourtant indispensables sur le sujet de la fin de vie. De la geste olympique, on ne retiendrait que la victoire des forts et l’on oublierait bien vite le soutien des forts à la fragilité des faibles que proclament pourtant magnifiquement les jeux paralympiques.

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Pourtant, comment peut-on imaginer que les acteurs du triste spectacle qui a été offert aux citoyens français effondrés, quels qu’aient pu être leurs votes, soient ceux à qui on confiera de légiférer sur un tel sujet ? Comment pourra-t-on leur faire confiance, les prendre au sérieux, croire ce qu’ils diront, penser qu’ils voteront autrement qu’à courte vue politicienne en se fondant uniquement sur des jeux d’alliance : je vote pour parce que c’est le deal avec tel autre groupe, je vote contre pour ne pas faire le jeu de tels autres ? Pitié ! Qu’on épargne une mascarade de plus aux Français et que ceux qui vont mourir ne se retrouvent pas à la merci d’une telle loi de circonstances partisanes. Ce serait une honte de plus pour notre pays. Et qui nous ferait retomber de haut après la gloire olympique qui nous aura été offerte cette année.

Ils étaient quatre…

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Thierry Levy, avocat penaliste. Emission "Campus" sur France 2, le 24/02/06. BALTEL/SIPA

Philippe Bilger se souvient de quatre grands avocats qui manquent à ceux qui les connaissaient mais qui restent présents comme des modèles pour leur profession.


Il y a des titres ambigus qui me plaisent. Parce que celui que j’ai choisi fait référence à quatre immenses avocats disparus, aux personnalités tellement dissemblables que les définir par ce chiffre est sans doute la méthode la plus appropriée.

Ils manquent à leurs amis, dont j’étais, à leur famille, au monde judiciaire, à la vie intellectuelle, à la passion d’exister, on ne les a pas remplacés parce qu’en chacun d’eux il y avait une force, une singularité, une puissance, une liberté, une simplicité (cette qualité est rare chez nos petits maîtres d’aujourd’hui) qui les constituaient, chacun, comme uniques.

Ils ne se ressemblaient pas mais s’estimaient, s’admiraient. Deux d’entre eux avaient un profond compagnonnage, les mêmes origines, presque le même parcours. Il y avait aussi le maître de l’éloquence venue de l’école aixoise, la superbe voix qui dans l’exaltation, l’indignation, l’argumentation, convainquait souvent, ne se décourageait jamais, avait pour ennemie la peine de mort et a suscité beaucoup d’imitateurs qui avaient tout de lui sauf l’essentiel qui était la parole incroyablement en mouvement. Il y avait enfin mon maître en courage et en rigueur, la froideur apparente dans une énergie en feu et une intelligence indépassable, la foudre du verbe, le respect des juges quand ils le méritaient sans, jamais, la moindre complaisance.

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Pourquoi ai-je eu envie, dans une période qui prête davantage à la facilité, à la futilité qu’à l’émotion et à la nostalgie, de faire revenir dans ma mémoire ces quatre personnalités d’exception qui étaient de surcroît des avocats inouïs alors qu’il me semble que dorénavant on a seulement des conseils et on verra après s’il y a de la culture, de l’humanité, de la vérité… 

Peut-être parce que ces périodes apparemment creuses où le temps se traîne ou va trop vite sont aussi destinées à combler les failles, les béances, les lacunes, à estomper les déceptions grâce au retour éclatant, en pleine lumière, de ces quatre que j’ai eu le bonheur de côtoyer, que j’ai affrontés. Et à l’issue des joutes, j’étais fier d’avoir gagné et, si j’avais perdu, j’étais fier que cela ait été à cause d’eux…

L’homme de l’éloquence aixoise devenu une référence dans les cours d’assises, à Paris et ailleurs, Jean-Louis Pelletier, bien sûr. Dans les deux inséparables fougueux, totalement complices, avocats authentiques jusqu’au bout des ongles, on a évidemment reconnu Pierre Haïk et Hervé Temime. Enfin, qui a pu se tromper sur l’identité du porteur de foudre et de cet ascète judiciaire qu’était Thierry Lévy ?

Je pense à eux.

Léon, Félix : la Troisième République est de retour !

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Félix Lebrun (© Pete Dovgan/Speed Media/Shutters/SIPA) et Léon Marchand (© Lavandeira Jr./EFE/SIPA)

Au-delà de leur succès sportif, Léon Marchand et Félix Lebrun semblent remettre au goût du jour des prénoms bien de chez nous d’une autre époque. Signe d’une forme de résistance à la mondialisation et à l’américanisation de la société? Analyse de Frédéric Magellan.


Cette séquence olympique offre finalement une pause rafraichissante après les agitations politiques du printemps, et la France, encore coupée en trois il y a quelques semaines, communie aujourd’hui dans le succès de ses champions. On devine cet élan unanime suffisamment éphémère pour l’apprécier d’autant plus. Au classement des médailles, le pays fait mieux que tenir son rang.

Duels et moustaches retroussées

Léon, Félix ! Serions-nous revenus à la Troisième République ? Ces prénoms évoquent en effet la France d’il y a cent vingt ans, quand les messieurs portaient la moustache retroussée, indice d’un nationalisme viril, et s’adonnaient au duel pour un mot de travers. Le régime qui a succédé au Second Empire est resté dans la mémoire collective comme « la République des Jules », puisque les Favre, Simon, Ferry et Grévy ont connu des destins politiques plus ou moins importants durant le dernier tiers du XIXᵉ siècle. On sait que le prénom Jules a connu un regain de forme depuis le début des années 2000. Avec les succès sportifs de Léon Marchand (né en 2002) et de Félix Lebrun (né en 2006), on réalise que d’autres prénoms très « 1905 » ont aussi fait leur réapparition.

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Léon est un prénom qui transcende les clivages. Léon Bloy, Léon Daudet, Léon Blum : du mendiant ingrat au chef du Front Populaire en passant par le pamphlétaire maurrassien, le prénom réconcilie toutes les familles spirituelles de la France. Déjà à l’époque, les Léon pouvaient s’écharper à propos de l’affaire Dreyfus ou pour la traduction d’un vers de Virgile, mais l’amour des lettres arrondissait quand même beaucoup d’angles. Félix Lebrun, lui, fait mieux que de nous évoquer le président Félix Faure, décédé dans les circonstances que l’on sait. Félix Lebrun, c’est un nom qui rappelle aussi Albert Lebrun, aux commandes du pays dans les heures tragiques du printemps 40. Le général de Gaulle l’a définitivement assassiné, en une seule phrase, dans les Mémoires de guerre « Au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un État ». A Félix Faure, les excès de la volonté de puissance ; à Albert Lebrun, les excès de l’involonté de puissance.

Des prénoms qui contrastent avec ceux de l’équipe de France de football, défaite en juin dernier par l’Espagne lors du Championnat d’Europe des Nations. Les prénoms américains à la Kylian y côtoient des prénoms à forte connotation communautaire : Youssouf, N’Golo, Ousmane. N’exagérons pas l’ampleur de ce clivage entre le football et les sports olympiques : Alphonse Aréola et Jules Koundé portent aussi avec leurs prénoms un petit côté « Troisième République ».

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes

On aurait tort de prendre à la légère ces questions de prénoms. Au cours de la campagne présidentielle 2022, la polémique du prénom a été réveillée à chaque interview (ou presque) d’Éric Zemmour. Quelques années auparavant, le journaliste devenu candidat avait considéré que la perpétuation des prénoms musulmans parmi les descendants de la deuxième ou de la troisième génération d’immigrés était un signe de refus d’assimilation. Sur le plateau de Thierry Ardisson, en 2018, il avait même déclaré à Hapsatou Sy : « C’est votre prénom qui est une insulte à la France. La France n’est pas une terre vierge, c’est une terre avec une histoire, avec un passé. Votre prénom n’est pas dans l’histoire, vous êtes dans les tréfonds de la France ». Importance démesurée accordée à un choix intime, avaient estimé beaucoup de commentateurs. Pourtant, il n’a pas fallu attendre 2018 pour que transparaissent dans le choix du prénom stratégies sociales et goûts politiques. Au XVIIᵉ siècle, La Bruyère, dans Les Caractères, reprochait aux Grands de son temps d’affectionner les prénoms antiques au détriment des prénoms chrétiens, qui, alors, faisaient « peuple » : 

« C’est déjà trop d’avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu : quel moyen encore de s’appeler Pierre, Jean, Jacques comme le marchand ou le laboureur ? Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes : faisons-nous baptiser sous ceux d’Hannibal, de César et de Pompée : c’étaient de grands hommes ; sous celui de Lucrèce : c’était une illustre Romaine ; sous ceux d’Achille, d’Hercule, tous demi-dieux. Et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis ? »

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Ce goût pour les prénoms exotiques parmi les élites résista longtemps. Quand un certain Napoléon Bonaparte commença à faire parler de lui, les aristocrates de son temps trouvaient ce prénom un peu trop original pour un homme d’aussi basse origine et le soupçonnaient de se prénommer en réalité Nicolas. D’après Maurice Agulhon, si le prénom Marianne est peu à peu associé à l’allégorie de la République au cours du XIXᵉ siècle, c’est parce que les gens de la bonne société trouvaient au nouveau régime des origines tout aussi plébéiennes que leurs propres domestiques, qui s’appelaient bien souvent Marie-Anne, prénom doublement et banalement chrétien. Ce n’est que bien plus tard que les prénoms composés sont devenus des apanages de la bourgeoisie (redevenue) catholique.

Plus proche de nous, Fabien Roussel, prénommé ainsi en hommage au Colonel Fabien, membre du PCF et figure de la Résistance, nous montre que le prénom détermine déjà quelque peu les choix politiques de celui qui le porte, et pour paraphraser le titre du film de Jean-Jacques Zilbermann, nous rappelle que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes.

Demain, les Léon contre les Kévin

Alors, que penser du retour des Léon et Félix ? Leur renaissance il y a une vingtaine d’années nous apparait aujourd’hui sur les podiums olympiques. Et peut-être demain dans l’hémicycle, où des enfants plus ou moins bourgeois et centristes ferrailleront contre les prolétariens Jordan et Kévin du Rassemblement National. Rétrospectivement, ce retour des prénoms old school fait l’effet d’une résistance gauloise et un peu snob à la mode des prénoms américains (et italiens) apparue à la fin du siècle dernier, quand les parents des classes populaires prénommaient leurs enfants comme les personnages des séries qu’ils visionnaient à la télé.