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Impasse Dominique de Villepin

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Dominique de Villepin
Dominique de Villepin entend-il miser sur sa popularité intacte depuis 2006 et les manifestations anti-CPE.

J’ai regardé attentivement, le 25 mars, la conférence de presse de Dominique de Villepin. Contrairement à mes amis Aimée Joubert et Marc Cohen, je ne suis pas conquis.

Cela s’annonçait pourtant bien : certains de ses proches parlaient d’un mouvement d’inspiration républicaine allant de Debout la République au Mouvement républicain et citoyen. Alors, certes, Dominique de Villepin a, lors de cette conférence de presse, exprimé son malaise devant la politique de Nicolas Sarkozy, se plaçant ipso facto dans l’opposition. Certes, il a eu une allusion au Conseil national de la résistance et au Pacte républicain qui en résulta. Certes, il a exprimé un mea culpa salutaire à propos de sa trop grande dilection pour la souplesse du marché de travail lorsqu’il était premier ministre. Il a aussi mis en cause le bouclier fiscal à 50 % et proposé une tranche supérieure supplémentaire pour l’impôt sur le revenu, ce qui va à l’encontre de la politique qu’il a menée sous Jacques Chirac.

Pourtant, même si Dominique de Villepin a utilisé une phraséologie et a construit le plan de son discours sur la base de la République, de la Nation et de l’État, ce qui m’a rappelé certaines entrées en matière de Philippe Séguin, il ne m’a pas convaincu.

[access capability= »lire_inedits »]Franchement, lorsqu’il a évoqué la Justice et l’ardente nécessité de se conformer aux canons européens pour rompre le lien entre Parquet et pouvoir politique, lorsqu’il a parlé en termes exagérés de la nouvelle manière de nommer les dirigeants de l’audiovisuel public, lorsqu’il a fustigé le débat sur l’identité nationale forcément générateur de stigmatisation et de division, j’ai bien cru que son grand ami Edwy Plenel avait participé à la rédaction du discours. Et si ce n’était pas le cas, je trouve que c’était bien imité. Il exalte la République et, dans la même phrase, met en garde contre la tentation de « montrer du doigt une communauté ». Si le directeur de Médiapart n’a pas participé à la construction de ce discours, c’est encore plus inquiétant car cela signifie que les marottes plénéliennes ont tellement intégré le cerveau de Villepin que ce dernier peut faire du plénélisme sans le savoir. En tout cas, il a consacré au moins un tiers de son intervention à les développer.

Non pas qu’il faille considérer que l’explosion du nombre de gardes à vue ou la remise en cause de notre système de procédure pénale[1. Même si, en la matière, j’attendais davantage Villepin sur la défense de notre système inquisitorial par fidélité au fameux modèle français plutôt que sur l’alignement sur le modèle anglo-saxon.] ne posent pas de problèmes en soi. Mais, aussi intéressants soient-ils, ces thèmes ne figurent pas parmi les priorités des Français, et en particulier des couches populaires en recherche d’une alternative à Nicolas Sarkozy, si l’on veut bien considérer qu’une partie d’entre eux excluent de voter un jour pour une gauche coupable à leurs yeux d’angélisme en matière de sécurité et d’immigration.

Fin 2006, il semblait intéressé par les thèmes développés par l’économiste Hakim El-Karoui et par Emmanuel Todd sur la nécessité de promouvoir un protectionnisme européen. Au point, nous a confié ce dernier, d’envisager une candidature présidentielle basée sur cette thématique[2. Notons au passage que cette candidature aurait privé Nicolas Sarkozy de l’oxygène que lui apportait Henri Guaino, qui pouvait ainsi truffer les discours de l’actuel président de références à la protection communautaire, et de sa nécessité dans un contexte de délocalisations et de désindustrialisation.]. Plus rien de tout ça dans l’intervention de Dominique de Villepin. Alors qu’il aurait pu être précurseur en 2007, il a gommé toute tentation de recours aux solutions protectionnistes, lesquelles ont pourtant progressé dans la société française au point que Nicolas Sarkozy les évoque souvent, que Ségolène Royal les étudie, que François Bayrou ne les rejette plus d’un revers de main, que Benoît Hamon est devenu porte-parole du Parti socialiste ou que Marine Le Pen fasse campagne sur ce thème dans le Nord et laisse immigration et islam à sa concurrente de l’UMP. Dans son discours, il préconise en la matière de « concentrer nos moyens sur les secteurs d’avenir, sur l’innovation ». Pascal Lamy ou Jean Peyrelevade n’auraient pas mieux dit.

Dès lors, il faut s’interroger sur le positionnement du futur parti de Villepin. Ne remettant pas en cause ni la construction actuelle de l’Europe, ni le libre-échange, préconisant davantage de justice fiscale et sociale pour rendre ce contexte acceptable, il se situe dans la droite ligne de la candidature Bayrou de 2007 prenant acte (prématurément ?) de la disparition du candidat centriste dans l’espace politique. Après tout, ce dernier n’avait pas été loin de réussir son pari en réunissant 19 % des suffrages. Mais la situation sera différente en 2012. D’abord, Bayrou n’a pas renoncé et les politologues s’accordent à dire qu’il faut dissocier son équation personnelle des piètres prestations du MoDem lors des scrutins locaux. Ensuite, Ségolène Royal va être conduite à « centriser » son positionnement si, étouffée par la montée en puissance de sa copine Martine, elle se porte candidate hors du Parti socialiste[3. À moins qu’elle ne finisse par épouser les idées protectionnistes et déborde Aubry par la gauche, ce qui serait génial et donc improbable.]. Villepin, Royal, Bayrou se bousculent donc dans cet espace politique rendu d’autant plus étroit que ni Sarkozy ni Aubry ne sont décidés pour l’heure à remettre en cause l’orthodoxie libre-échangiste et européiste.

Dominique de Villepin peut penser qu’il incarne davantage le renouveau qu’un Bayrou carbonisé et qu’il est meilleur orateur que Ségolène Royal, ce qui n’est guère difficile. Ce ne serait pas faux. Mais on ne voit vraiment pas en quoi il s’agirait d’une candidature gaulliste. On me dira qu’il a fustigé la politique étrangère d’alignement sur l’OTAN du président de la République. Certes, mais outre qu’il a attendu une question de journaliste pour l’évoquer, on ne l’a pas entendu affirmer qu’il faudrait à nouveau quitter le commandement intégré, ce qui aurait pourtant été un signe fort.

Ne soyons pas dupes : ce discours fait des heureux. Si Villepin est souvent invité chez Denisot, à Canal+, c’est qu’il plaît aux médias et aux élites. Alors, certes, ce ne sera pas avec Minc ni Colombani, mais ce sera avec Plenel qui, ne lui en déplaise, ne constitue que l’autre face d’une même médaille libéralo-mondialisée. Aussi, dans un élan de générosité, proposé-je le nom du futur parti villepiniste : Médiapart(i).[/access]

Gavroche contre Big Brother

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Fantômas se déchaîne, film d'André Hunebelle, 1965
Fantômas se déchaîne, film d'André Hunebelle, 1965.

Le point commun entre Chéri-Bibi, Gatsby, Big Brother, Jules Maigret, Fantômas, Cosette et la Dame aux camélias ? Ne cherchez pas : ils sont tous, d’une manière ou d’une autre, des personnages populaires de la littérature des deux derniers siècles. Il leur fallait bien un dictionnaire. Des dictionnaires des littératures populaires, il en existait déjà. Là, l’entreprise menée par Stéfanie Delestré et Hagar Desanti[1. Je précise que les initiatrices de ce dictionnaire, connaissant mon engagement pour la littérature prolétarienne, m’ont confié la notice « SAS », de Gérard de Villiers.], deux jeunes universitaires dont la première est, en outre, directrice de la collection Le Poulpe, chez Baleine, est d’une nature toute différente.

Le personnage populaire appartient en effet souvent à la littérature du même nom, mais pas nécessairement. On admettra ainsi sans mal que Victor Hugo est tout de même un écrivain un peu plus indispensable à l’histoire de la littérature que la Suédoise Astrid Lingren. Et pourtant, qui oserait dire que Gavroche est plus connu que Fifi Brindacier ?

[access capability= »lire_inedits »]On sera ainsi, notamment, reconnaissant aux auteurs d’en finir au passage avec quelques vieilles lunes structuralistes sur la disparition du sujet en littérature : « N’en déplaise à Ricardou et à ses compères, nous sommes pour notre part bien convaincues que les personnages constituent une entrée privilégiée dans les textes. Et s’ils ne prennent sens que dans des intrigues dont ils sont les héros, peut-être est-ce justement la qualité de l’accès qu’ils ménagent ainsi au lecteur qui fait leur popularité, leur pérennité et celles des romans qui les mettent en scène. » Cela nous permet ainsi de retrouver quelques archétypes littéraires comme Bartleby, Big Brother ou Guy Montag, le pompier qui refuse de brûler les livres dans Fahrenheit 451.

Ce préalable méthodologique étant levé, préparez-vous à une lecture de pur plaisir, un voyage dans vos souvenirs d’enfance et dans ce qui, pour nous tous, relève de la culture commune. Chaque notice a en effet été rédigée par un écrivain qui a entretenu avec le personnage qu’il a choisi un compagnonnage particulier. Nous avons ainsi des couples inattendus comme Amélie Nothomb et Cosette et d’autres, comment dire, plus évidents quand nous lisons l’article « Lady Chatterley » sous la plume de Catherine Millet. À tout seigneur, tout honneur : on trouvera également, parmi les rédacteurs, un certain nombre d’excellents auteurs de romans noirs comme Serge Quadruppani sur Fantômas, Jean Vautrin qui a choisi, évidemment, son homonyme balzacien, le génie du crime qui inspira Vidocq, ou Dominique Sylvain sur Fantômette.

Pour finir, on signalera que ce dictionnaire délicieux comporte aussi des notices thématiques qui forment à elles seules un vrai programme de déstabilisation de l’ordre établi et sont, comme le poème, du beau travail du négatif : « Aventuriers », « Bagnards et prisonniers », « Bêtes humaines ou hommes sauvages », « Criminels », « Femmes fatales », « Espions », «  Génies du mal et sociétés secrètes », sans compter les « Prostituées et demi-mondaines ».

Dictionnaire des personnages populaires de la littérature: (XIX et XXe siècles)

Prix: 16,68 €

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Le Voyage de Monsieur Martel

Frédéric Marte
Frédéric Martel. Photo Radio France / Christophe Abramowitz.

Monsieur Frédéric Martel a fait un grand voyage, et il tient à ce que cela se sache. Depuis qu’il est rentré dans sa province parisienne, il fait tout un battage dans le poste pour nous raconter ses aventures du vaste monde. Bien campé derrière son micro, son gros livre posé en évidence devant lui, Monsieur Martel nous conte des choses qui nous écarquillent les yeux. La culture dorénavant, c’est mainstream ! C’est le mamamouchi du bout de la Turquie qui l’a dit ! Et le sultan aussi ! De Hollywood à Bollywood, sans passer surtout par Paris, partout c’est mainstream !
 
À califourchon sur ce mainstream, il en a vu et il en a fait des choses Monsieur Martel ! Il est allé à la rencontre des Aidoru de Cipango et des princes du Bottom-up du vaste royaume de Catai. Il a vu de ses yeux vu des break to dans les BRIC. Il a surfé sur le Hal-lyu au pays du matin calme. Aux confins de l’Orient mystérieux et de l’Extrême Occident il a su pénétrer des Consumer Product Division. Il a parfois visionné en live des content à Macao, assisté, sûrement, à des crossover audacieux à Java, voire même à des Showcase dans le Shandong. Il a parlé figures avec des CFO, entertainment avec des COO, à moins que ce soit l’inverse, avant de dîner avec des chopsticks et des CEO en haut d’une nouvelle tour de Babel à Singapour. Surtout, au bout du monde, au bout de la nuit, il a trendsetté avec des trendsetters brésiliens, indiens, marocains, chinois, australiens, américains… Mazette ! Sur son site, on trouve la liste intégrale des 1250 personnes qu’il a interviewées pour nous, et des trente pays qu’il a visités pour nous aussi[1. Et aussi le sens des mots empruntés au registre de Monsieur Martel que j’emploie ici.].
 
À bas l’instruction, vive l’edutainment

Ah, qu’il est heureux Monsieur Martel ! On le sent émoustillé et ravi de nous montrer combien on est lourds et tristes ici en France. C’est rédhibitoire, avec notre exception culturelle, avec nos vieilleries dans la Pléiade, on nage à contre-mainstream. Et on s’essouffle. Pendant que les autres à fond dans le mainstream, ils font un petit coucou aux has-been en passant. Hello, hello! Ca les fait rigoler, les mainstream du monde entier, ces Français tout rouges à force de lutter contre le courant. Pas hip du tout les Frenchies ! Et je vois Monsieur Martel qui est avec eux. Il passe à fond la caisse, avec ses copains hilares. Et le voilà qui descend en route pour venir nous parler. Grand seigneur, ce Monsieur Martel ! Il suffit qu’on se retourne et qu’on se mette dans le sens du courant pour arrêter de souffrir. C’est ce qu’il nous explique gentiment Monsieur Martel. C’est quand même bien simple au fond. C’est comme ça que tu deviendras big ! Au placard la vieille instruction austère, c’est l’edutainment qu’est l’avenir  pour nos kids !
 
Au fond on voit bien ce qu’il pense l’immense Monsieur Martel, son livre c’est pour nous assommer à coup de Martel. Du softpower pas si soft. Nous réduire, nous autres les anti-mainstream, au bruyant silence produit par les Media Conglomerate. On devrait se faire tout penauds devant le vaste Martel qui a fréquenté les géants de l’entertainement industry du vaste monde. C’est lui le gatekeeper de la néo-culture ! On devrait pas trop la ramener avec notre vieille France bien rance, toute petite rikiki dans un coin paumé de la petite Europe. Faut qu’on arrête de se la péter. Low profile. Si on savait, comme lui il sait Monsieur Martel…C’est grand le vaste monde. Avec des magnats émergents qui ont des grands bureaux un peu partout. Et des immeubles très hauts. A nous qui sommes restés là, pauvres petits sédentaires étriqués, cloués à notre petit monde, Monsieur Martel nous le répète : Monsieur Martel a beaucoup pris l’avion. Il a mis les pieds dans des aéroports très grands, et a pris le taxi dans de vastes empires, où il a rencontré des hommes d’affaires qui font des films. Il a fréquenté des gens intéressants à Hollywood, au bout lointain de l’Occident, là où la culture se vend à coup de blurb. Il a tutoyé des giants et des moguls de la culture mondialo-mondiale, jusque dans des contrées. Longtemps, Monsieur Martel fut attaché culturel à Washington, ambassadeur d’une vieille culture beaucoup trop pure player à son goût. On l’imagine au cours de sa longue enquête, qui a duré cinq ans paraît-il, le soir dans ses hôtels mainstream tirer la langue en ouvrant son grand cahier numérique, « pour écrire d’un côté les dépenses, et de l’autre les impressions ». Et puis il est revenu dans sa province à Paris/Seine, avec ses notes prises sur le vif (et ses notes de frais adressées à l’obsolète République) pour faire rayonner devant nous le grand spectacle de l’industrie culturelle.
 
Ah, Monsieur Martel ! Après avoir tant voyagé, vous voilà enfin libéré de votre vieux surmoi  français! Vous avez fini de vous laisser impressionner par la highbrowculture de votre vieux pays ! Ringardiser ceux qui vous impressionnaient autrefois, lorsque vous arrivâtes dans la capitale depuis votre charmante bourgade, Châteaurenard dans les Bouches-du-Rhône je crois, quel trip ! Je vous imagine comme si j’y étais, car j’y fus parfois, dans l’avion qui vous ramenait tantôt à Paris, bien calé dans votre fauteuil business mainstream, un verre de coke lemon light mainstream à la main, vous exclamer dans un soupir, les yeux baissés, avec l’air satisfait de celui qui admire discrètement ses souliers enfin décrottés, mais non sans une pointe d’accent résiduelle qui fait votre charme si kawaï, alors que l’engin, altier, daignait vous dévoiler les beautés surannées de la capitale des ploucs avant de consentir à poser délicatement ses roues à Roissy-en-France la poussiéreuse, « Que la grande culture française est petite quand on la contemple du haut de l’industrie mainstream ! »
 
Quel pitch ça ferait.
 

Mainstream: Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde

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À Rome, fais comme les Barbares

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Rome

Récemment, j’ai lu Mélancolie française, ouvrage d’un certain Eric Zemmour, un journaliste qu’on aperçoit de temps à autre à la télévision. Il développe une thèse intéressante selon laquelle la France contemporaine souffrirait d’une mélancolie chronique, liée à son incapacité à être à la hauteur de l’audacieuse tâche historique qu’elle s’est fixée dès sa fondation : prendre le relais de l’Empire romain dans sa volonté de dominer et de pacifier de vastes territoires, sous le joug d’un régime inflexible, lui-même soumis à la loi de Dieu.

[access capability= »lire_inedits »]Le propos de Zemmour n’est pas sans rappeler celui que développe Peter Sloterdijk, dans un petit livre à la fois stimulant et désespérant intitulé Si l’Europe s’éveille. Sloterdijk y défend, lui aussi, l’idée suivant laquelle la dynamique politique et culturelle de l’Europe dans son ensemble résidait, lorsqu’elle existait encore, dans le modèle proposé aux pays européens par ce même Empire romain. Nous autres, barbares européens, voulions devenir romains, comme les Romains s’imaginaient héritiers des Grecs. « L’Europe, écrit Sloterdijk, se met en mouvement dans la mesure où elle parvient à revendiquer l’Empire qui existait avant elle, et à le transformer. » C’est l’abandon de ce projet qui a plongé la France dans la « mélancolie », et l’Allemagne dans « l’hébétude ».

À la lecture de ces deux ouvrages, je suis frappé de constater à quel point les formes politiques, autant peut-être que les évolutions sociologiques ou économiques, influencent les mentalités des populations qui leurs sont soumises. Du manque ontologique propre au christianisme qui, dans sa traduction politique, portait les populations européennes à tenter de se transcender dans un projet historique ambitieux et sanglant, nous sommes passés, sous le joug de la Commission organisatrice du vaste marché européen, à un narcissisme hâbleur et geignard. L’Europe, en devenant un spectateur passif de l’Histoire mondiale, a plongé ses populations dans l’autosatisfaction dépressive. Parfois donc, quelques essayistes talentueux, tels Sloterdijk ou Zemmour, viennent rappeler aux néo-Européens d’aujourd’hui que leurs aînés eurent des ambitions moins ternes que les leurs. En général, c’est assez mal pris.[/access]

Plumes de plomb

Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868.

Comme chaque année, le Salon du livre aura accouché collatéralement d’un numéro spécial de Libé, rédigé exclusivement par des écrivains. Un exercice a priori rafraîchissant pour le lecteur, un pas de côté bien agréable, un peu comme, quand on était petit, Michel Delpech ou Claude Sautet se retrouvaient bombardés, le samedi midi, red’chef du « Journal inattendu » de RTL − mais en plus classieux, bien sûr.

Seulement, on n’en a pas eu ce jeudi 25 mars, pour son euro et trente centimes, avec lesquels on aurait mieux fait de s’offrir un deuxième café, sans doute à cause de la crise mondiale et de Sarko qu’a même pas été fichu de l’interdire. Car hormis quelques valeurs sûres (Patrick Modiano, Pierre Pelot et Marc Weitzmann, dont l’excellent « Ma mère et Jean Ferrat » n’aurait pas déparé dans votre site préféré), c’est du très grand n’importe quoi, on s’emmerde à cent sous de l’heure, on se pince en se demandant si Libé n’est pas, pour une fois, en avance sur son temps en publiant dès le 25 mars son numéro du 1er avril, entièrement rédigé par des stagiaires de troisième ou par des élèves de l’EFAP. On exagère ? Même pas ! On a les noms, les textes et, la colère aidant, on va pas se gêner pour cafter.

[access capability= »lire_inedits »]En charge du making off de cette opération-commando, Véronique Fiszman, éditrice inspirée par ailleurs, y va d’emblée à la truelle. À lire le titre de son compte-rendu « Et soudain, soudain, le beau gosse Joffrin ! », on a cru tout d’abord à une tentative de distanciation brechtienne, voire à une parodie malhabile de pastiche dekochien. La suite nous prouva que non. Comme vous n’êtes pas obligés (quoique…) de nous croire sur parole, on vous laissera juges en vous livrant sa − trop tardive − conclusion : « Bonheur. Dans cette ambiance de travail se diffuse un air de bonheur. Quelque chose n’est pas comme d’habitude. Certes, les professionnels de l’information sont particulièrement détendus, puisqu’ils sont en semi-repos aujourd’hui. Mais il s’agit d’autre chose. C’est qu’exceptionnellement, l’écrivain, représenté ici par un panel d’une quarantaine de personnes habituellement inquiètes, crânes, timides ou grincheuses, est heureux dans cette place. Aujourd’hui, l’écrivain sourit. »

Hélas, mille fois hélas, Véronique n’a pas le monopole des semelles de plomb. In cauda casseburnum, on ne résistera pas au plaisir de vous faire humer la chute du papier citoyen de Sylvie Granotier sur la réforme de la garde à vue : « Une affaire à suivre de près, lecteurs vigilants. » Ou celle de Geneviève Brisac sur le Salon du livre devenu, sortez vos mouchoirs, « une manifestation strictement commerciale grimée en événement culturel ». Ou encore celle de Camille Laurens pour son portrait du psychanalyste-pétitionnaire Roland Gori : « Sa question fondamentale, toujours, partout : “Comment faire quelque chose tout en restant vrai ?” L’Appel des appels, né de cette interrogation, en constitue aussi la réponse. » On sait, tout ça est monstrueusement indigeste, mais n’allez pas espérer qu’on va vous plaindre : nous, avant de vous livrer ce best of des conclusions, on a dû se taper les papiers en entier…

Cela dit, on n’écrit pas uniquement des chutes déplorables dans ce Libé des écrivains. Certaines entames valent aussi leur pesant de Lexo. Quand, par exemple, Joy Sorman se fait historienne et moraliste en plus de journaliste (et, nous dit-on, d’« auteure ») sur le droit de vote des étrangers : « Le droit de vote des femmes aura été débattu six fois au Parlement avant d’être adopté en 1945. Les femmes ont ramé, alors les étrangers, vous imaginez. » C’est-y pas mignon, ça ? Histoire de vous faire boire le calice jusqu’à l’hallali, on vous garde pour la bonne bouche le style nerveux de Frédéric Junqua, qui n’a pas peur, lui de s’en prendre aux puissants : « Eric Zemmour avait la parole libre, il l’a maintenant libérée. Ce cachetonneur des médias a foulé aux pieds la rigueur intellectuelle et le sens des responsabilités, que l’avocat général blogueur Bilger trouve chic de confondre avec la bien-pensance et l’hypocrisie. Las, Zemmour ne fait qu’ajouter au délitement du projet démocratique, où chacun serait en mesure de participer au débat public, on en est loin. » C’est dommage (on n’ose pas dire « Las ! », on n’est pas écrivains), on aimerait bien reproduire tout ce torrent néo-voltairien in extenso, mais on a peur que Joffrin, mauvais joueur, nous envoie du papier bleu et nous réclame des sous…

Nous, on entend siffler le train. C’est l’heure d’emballer le poisson avec ce qui reste du journal, sans savoir in fine si c’est la presse ou la littérature qui est le plus à plaindre. Mais après tout, pouvait-on attendre mieux dans un pays où Florence Aubenas ose se prendre pour George Orwell sans que personne ne meure de rire ?[/access]

McCarthy en Série Noire

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Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948.

Il est difficile d’imaginer la terreur tranquille que fait régner Didier Daeninckx dans le roman noir français. Celui qui fut l’un des grands du polars dans les années 1980, s’attachant, non sans talent, à ressusciter des épisodes oubliés, et même refoulés, d’une histoire récente comme la grande ratonnade d’octobre 1961, dans Meurtres pour mémoires, est devenu le McCarthy d’un milieu où l’on ne peut se passer de son onction quand on veut être invité dans les festivals ou convié à animer des ateliers d’écriture, ces derniers étant le pain quotidien ou presque des forçats de l’Underwood ou plutôt du MacBook.

Dans le milieu du polar où l’antifascisme, sans doute sincère au début, est vite devenu une niche commerciale bien pratique, qualifiant automatiquement ses porte-drapeaux pour jouer les reines de beauté dans le camp du Bien, Didier Daeninckx pratique périodiquement, lui, l’attaque disqualifiante. Untel est un facho, untel est ami d’un facho, untel est l’ami de l’ami d’un facho et untel a édité, préfacé un facho ou correspondu avec lui.

[access capability= »lire_inedits »]Le problème, c’est que les adversaires de Daeninckx ne sont pas d’extrême droite. Pas plus que les généraux fusillés par Staline n’étaient vendus aux nazis.

Il voudrait qu’ils le soient, nuance. Il procède donc régulièrement à des purges dans son propre camp, politique et littéraire. Il a accusé les uns d’être rouge-brun à l’époque de L’Idiot international de Jean-Edern Hallier puis, au milieu des années 1990, s’en est pris aux autres, soupçonnés d’être révisionnistes et même négationnistes au prétexte qu’ils avaient côtoyé, avant de s’en séparer très vite, un libraire, ancien autonome, ayant sombré dans un délire putride sur les camps de la mort. Pour se laver des accusations de Daeninckx, les accusés ont dû alors faire appel à Pierre Vidal-Naquet − rien que ça.

Ces accusations, évidemment infondées, ont parfois même conduit à des affrontements physiques (oh, rien de bien sérieux, nous sommes en France) comme lors du salon de la Bastille, en 2001, et à un certain nombre de procès en diffamation (nous sommes en France, aussi, sur ce point-là, il n’y a pas de doute).

Ceux qui ont résisté à Didier Daeninckx sont ceux qui peuvent ou pouvaient espérer une survie alimentaire et professionnelle hors du milieu du polar. Thierry Jonquet, paix à son âme, était de ceux-là. Mais aussi, par exemple, Serge Quadruppani, qui ne se contente pas d’être un bon écrivain mais aussi un remarquable directeur de collection, traducteur de l’italien qui fait passer le meilleur de la production noire transalpine chez Anne-Marie Métaillé. Il faut savoir qu’un salon du Polar sur deux est parrainé à un moment ou à un autre par Didier Daeninckx, qui ne retrouve rien à redire au fait qu’on le nomme à tout bout de chant « pape » du polar. Pourtant, en suivant sa logique, pape fait référence à Benoît XVI, Benoît XVI aux Jeunesses hitlériennes, donc toute personne l’appelant « pape du polar » est probablement lui-même un jeune hitlérien cherchant à le déstabiliser.

Il faut savoir aussi qu’il peut encore arriver, plus de quinze ans après les accusations de Daeninckx, que Quadruppani se retrouve interdit de salon comme ce fut le cas, encore récemment, pour une de ces manifestations, qui va se tenir dans le Sud-Ouest de la France, où l’éditrice elle-même a renoncé à venir, par solidarité avec son directeur de collection, devant une mystérieuse fin de non-recevoir des organisateurs.

La dernière affaire en date est née de la réédition, par Baleine, d’un roman de François Brigneau. Ce qui a suscité l’ire de notre purificateur. Il est certain que l’exhumation de ce polar de 1947, écrit par l’un des noms les plus connus de l’extrême droite française, quand bien même il s’agirait d’un document plutôt bien vu sur l’argot et l’atmosphère d’une époque, y compris dans le racisme vintage, relevait largement de la provoc, surtout si l’on songe que cette maison d’édition fut celle du Poulpe, ce héros récurrent de polars libertaires, que Daeninckx et Pouy portèrent sur les fonts baptismaux.

Le moins qu’on puisse dire – quand on est poli −, c’est que Daeninckx a sur-réagi : indignation pétitionnaire partout sur le Net, invention d’un droit de retrait des auteurs de Baleine pour ne pas figurer à côté d’un ancien milicien au catalogue. Il est vrai qu’à 86 ans, Brigneau représente une vraie menace pour la démocratie : c’est sûrement de sa faute si le Front a fait des scores à deux chiffres dans les régions où il a pu se maintenir.

La pétition a été plutôt moyennement suivie par les auteurs de Baleine. C’est qu’ils ne peuvent pas tous, comme Daeninckx, se replier fièrement chez Gallimard et sa collection Folio/Policier.

Gallimard, vous savez : l’éditeur de Rebatet, Céline, Drieu, Nimier, ADG, ces grands antifascistes.[/access]

Sale printemps à Prague

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Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67.

Il ne faut pas croire que nous soyons les seuls, en France, à bénéficier d’une police de la pensée et de la parole fonctionnant à la satisfaction générale. Dans ce domaine, c’est vrai que nous ne sommes pas trop mauvais : Georges Frêche, Eric Zemmour, Philippe Bilger, comme auparavant Alain Finkielkraut, ont été cloués au pilori numérique et médiatique pour quelques propos incorrects ou supposés tels. Peu importe qu’ils aient été, souvent, sortis de leur contexte ou rapportés bien longtemps après leur émission, ils vouent leurs auteurs au quart d’heure d’infamie, l’inverse du quart d’heure de célébrité warholien.

Ce que disent ces gens-là de la surreprésentation de certaines catégories de la population dans les établissements pénitentiaires ou les équipes de football en fait des traîtres à leur classe, celle des élites intellectuelles et médiatiques, car ils parlent comme le peuple au lieu de lui faire la leçon. Peu importe si leur constat présente quelques analogies avec la réalité, ils n’ont même pas le temps de tirer les conséquences politiques, philosophiques ou sportives de leur perception du réel.

[access capability= »lire_inedits »]Ils sont immédiatement convoqués devant le tribunal de la pensée correcte, sommés de s’expliquer, de s’excuser, de faire amende honorable et de promettre qu’ils ne recommenceront plus. Le simulacre devient la règle pour donner à cette mise au pli le caractère spectaculaire propre à inspirer la crainte aux éventuels émules des délinquants du verbe et de l’écrit. La convocation de Zemmour par la direction du Figaro ressemble, pour de faux, bien sûr, aux simulacres d’exécution auxquels on procédait jadis.

Ceux qui gémissent sur le déclin du rayonnement de la France en Europe et dans le monde trouveront un motif de satisfaction en prenant connaissance de la mésaventure dont vient d’être victime le chef de la droite tchèque, Mirek Topolanek, descendu en flammes en pleine campagne législative au pays du Brave soldat Chvéïk. Ayant consenti à poser pour une série de photos pour le magazine Lui, équivalent tchèque de Têtu, il s’est laissé allé à échanger quelques propos avec ses hôtes pendant qu’il se faisait shooter sous toutes les coutures. Il s’en est pris en ces termes à l’Église catholique : « Dans le christianisme primitif, il n’y avait pas d’Église. L’Église a pris le pouvoir par l’abêtissement des masses, par le brainwashing [lavage de cerveau]. C’est de cette façon que l’Église a pris le pouvoir sur les gens et sur leurs cerveaux. Elle a utilisé le christianisme comme un instrument de pouvoir. Mais le christianisme lui-même n’est pas nocif. » Bon d’accord, c’est un peu court comme interprétation de deux mille ans d’histoire politique et religieuse, mais cela mérite-t-il le bûcher ? Il s’est également lâché contre le premier ministre, Jan Fischer, en faisant allusion à ses origines juives, et au ministre des transports en évoquant son homosexualité. Ce n’est pas bien du tout, mais comme on n’a pas le verbatim exact de ces paroles colportées de taverne en taverne par les gens de Lui, il est bien difficile de faire la part des choses et de prononcer sur le champ l’excommunication morale de Topolanek pour crime d’antisémitisme et d’homophobie.

Tout cela, bien sûr était en parfait « off » mais, dans l’heure qui a suivi, tout Prague bruissait des dérapages de « Topo », qui a été alors prestement débarqué de la tête de liste de son parti pour les élections législatives de mai. Ce même Topolanek avait survécu politiquement à la publication de photos volées le montrant en train de se doucher, nu, en compagnie de demoiselles fort dévêtues dans l’une des propriétés de son ami Silvio Berlusconi. Ainsi se dessine en creux la morale de notre XXIe siècle.[/access]

Madame Figaro à poil !

Dassault nous a épargné Mademoiselle Figaro (une hilarante publication pour adolescentes qui n’a vécu que quelques numéros, avec une rubrique golf et des comparatifs de sacs à main à 500 €), mais nous accable toujours de Madame Figaro, le magazine féminin glacé, au papier qui tâche, boursouflé d’épaisses platitudes.

Le dernier numéro nous gratifie, dans ses insondables pages « Société » d’une enquête amusante titrée « Mâle à barbe, attention fragile ». Une certaine Valérie de Saint-Pierre, dramatise : « Les rangs des métrosexuels imberbes sont de plus en plus clairsemés ». La France a peur ! Mais la journaliste vite nous rassure : « Place à la barbe de trois jours, signe d’une virilité apprivoisée » Nous ne savions pas que la virilité devait s’apprivoiser, ni la féminité se mettre sous camisole. Ce qui serait malheureux.

La journaliste poursuit « cette nouvelle pilosité masque bien souvent les doutes existentiels d’un homme un poil fragile. » Passons charitablement sur le jeu de mot. Une sociologue, brocardant le duvet « cracra » (dit-elle) de Gainsbourg introduit l’idée que la barbe « de 2010 » sert à se « remasculiniser ». C’est étrange, je n’avais pas songé qu’une barbe puisse avoir un millésime, ni de quelle façon l’idée de se « remasculiniser » vient à l’esprit du moderne.

La même sociologue rassure, il s’agit de développer une « virilité soft« . Il faut pas moins de trois femmes pour expliquer la néo-barbe… après la journaliste, la sociologue, voici l’ethnologue… qui nous explique que le poil est un message envoyé aux femmes : « Attention, on peut piquer ! ». La journaliste synthétise le propos: les hommes « gentiment velus » veulent « faire mâle, mais pas trop. » Ce « pas trop » est passionnant… toute notre modernité tendant à gommer au maximum les différences entre hommes et femmes se résume dans cette tentative de modération de ce qui n’est évidemment pas modérable. J’aurais pu finir en écrivant « La barbe ! », mais j’ai ma dignité.

Les bons salafistes et les méchants racistes

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Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion

D’un côté de gentils salafistes, de l’autre de méchants discrimineurs : les hasards de la programmation télévisuelle dessinaient hier soir un édifiant portrait de la France. Sur TF1, Harry Roselmack nous présentait des fondamentalistes musulmans, certes exotiques et un rien baroques dans notre République, mais bien propres sur eux, respectueux des vieilles dames et des filles – il est vrai qu’ils se débrouillent pour n’en croiser qu’une, et sous bonne surveillance, celle qu’ils vont épouser. Avec un seul critère : la piété, parce que celle-ci dure et même croît avec l’âge, contrairement à la beauté, comme l’a expliqué un des personnages. Quant aux femmes interrogées, elles sont là pour expliquer à quel point, derrière leur voile intégral pour celles qui ont le privilège de le porter, elles sont modernes et épanouies même si les pauvrettes ne comprennent pas qu’on les regarde bizarrement dans la rue. En prime, tous ces braves gens (qui le sont vraiment) sont marseillais et fort malheureux d’être stigmatisés par leurs concitoyens. Rien à voir avec le genre islamiste au couteau entre les dents – ils évoquent plutôt des loubavitchs musulmans.

Au même moment, sur France 2, « Les Infiltrés », l’émission de David Pujadas réalisée en caméra cachée, nous révélait la France des beaufs, des agents immobiliers et des recruteurs qui ne veulent pas de noirs, d’arabes, de femmes et de vieux et qui, heureusement, vivent maintenant sous la menace permanente de la Halde.

On me dira qu’il ne s’agissait pas là de fictions mais d’enquêtes de terrain. Et on le sait, le terrain ne ment pas. Les gentils salafistes et leurs fantomettes existent tout autant que les méchants discrimineurs. Seulement, la réalité n’est pas une somme de faits, aussi vrais soient-ils.

Pétri de bonnes intentions, Roselmack se fait balader sur la face visible de l’iceberg. Il nous montre une minorité hors-sol qui, comme le dit un des jeunes, ne deale pas, ne vole pas et se contente de vivre à l’écart du reste de la nation, tout en essayant de ramener le plus possible de brebis égarées dans le droit chemin. Mais sur les conséquences de cette conception pour le moins singulière du vivre-ensemble qui recrute un nombre croissant d’adeptes – y compris parmi les « de souche » ce qui devrait faire litière de toute lecture ethnique ou raciale -, silence radio. Que pensent ces bons garçons de ceux qui au nom d’une conception aussi littérale de l’islam que la leur, prétendent soumettre, en plus de leurs femmes, filles et sœurs, les juifs et les croisés ? On apprend simplement que lorsque le sympathique imam a traité, dans un prêche, Ben Laden d’assassin, la mosquée s’est vidée. Et quand on lui demande ce qu’il a ressenti le jour où il est devenu français, il répond : « Je suis fier d’être musulman ». Chacun pense ce qu’il veut, on est en République, non ?

En face, ces recruteurs et ces logeurs qui acceptent à mots couverts d’éliminer les candidats trop bronzés ou trop vieux ont tout des parfaits salauds. « Tu fais du business, pas du social », lance le patron d’une agence immobilière à sa fausse stagiaire et vraie journaliste. On ne sait pas combien d’agences d’intérim l’équipe des « Infiltrés » a dû tester avant de tomber, un peu plus tard dans le reportage, sur le dérapage incontestable – le type qui accepte de ne sélectionner que des gars bien de chez nous, tout en précisant que c’est du off, il connaît les risques. On aurait surtout voulu savoir comment ces chefs d’entreprise ou ces propriétaires sont devenus des discrimineurs patentés : est-ce le fruit d’expériences malheureuses qu’ils ont assurément le tort de généraliser, de besoins spécifiques qui pourraient leur faire préférer, par exemple, un jeune à un vieux, ou d’affreux préjugés, racistes, mais aussi sexistes et âgistes, qu’ils partagent avec le reste de leurs concitoyens ? De cela, on ne nous a pas dit un mot. Trop compliqué sans doute.

On comprend au passage que toute préférence peut constituer une discrimination passible d’une amende de 100 000 € et d’une peine d’emprisonnement de cinq ans. J’aimerais bien savoir par quel miracle légal la plupart des réceptionnistes dans les grandes entreprises, sont des femmes, souvent jolies en plus. Un pur hasard certainement. Il me revient avoir déjà déclaré publiquement que je préférais travailler avec des hommes qu’avec des femmes. Je vous jure, c’était une blague. Pitié ! Pas la Halde !

Ce face-à-face involontaire et cathodique entre notre sombre passé et notre avenir radieux devrait nous rendre optimiste. Quand nos aimables fondamentalistes seront plus nombreux que nos vilains racistes, tout ira pour le mieux.

Requiem pour l’humour français

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Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.

L’humour français a toujours été d’un usage strictement domestique et n’a jamais acquis un statut universel, à l’image de l’humour juif ou anglais. Cela ne signifie pas que ses productions à travers les siècles aient été médiocres, bien au contraire, mais il se trouve qu’il voyage mal, comme le reblochon. Alphonse Allais ne résisterait pas à une traduction en allemand, bien qu’une édition dans la langue de Goethe de L’Album primo-avrilesque du génie de Honfleur soit parue confidentiellement, en 1993, à Munich. Je ne l’ai pas lue, mais je crains le pire.

L’art du contrepet et de la charade à tiroirs illustré par le regretté Luc Etienne, les exercices de style de l’Ouvroir de littérature potentielle du Collège de Pataphysique ne sont pas délocalisables, même si certains des membres les plus éminents de cette vénérable institution viennent du monde anglophone.

La satire politique fut, jadis, une forme de l’humour où l’on retrouvait l’esprit français, au meilleur sens du terme, aussi bien dans sa forme populaire que dans les textes satiriques des grands écrivains qui ne dédaignaient pas ce genre de littérature.

[access capability= »lire_inedits »]J’ai, personnellement, été élevé au lait de Guignol (en fait du beaujolais), pas ceux de Canal+, mais celui de Laurent Mourguet, montreur lyonnais de marionnettes dont les personnages se prenaient bille en tête les puissants de la capitale des Gaules.

On me faisait taire, le dimanche à midi, quand venait l’heure du « Grenier de Montmartre » animé par des chansonniers comme Robert Rocca, Edmond Meunier, Pierre-Jean Vaillard, qui rimaillaient délicieusement sur les péripéties gouvernementales de la IVe République. Laurent Ruquier est le dernier rejeton de cette lignée.

Pierre Dac et Francis Blanche s’aventuraient parfois dans ce domaine, mais préféraient rester dans le registre de la grosse blague qui n’était pourtant jamais vulgaire.

Fernand Raynaud n’était certes pas un comique « politique », mais son sketch sur le boulanger arabe a plus fait pour l’antiracisme qu’un millier de communiqués du MRAP.

Coluche était de gauche, Thierry Le Luron de droite, ils cognaient dur contre le camp adverse, mais leur talent – et celui de ceux qui écrivaient pour eux – les mettait à l’abri de la vulgarité et du soupçon d’acharnement partisan.

Quant à Pierre Desproges, il pratiquait un humour métapolitique : à part Léon Schwartzenberg, éphémère ministre, qui devint sa tête de turc lorsqu’il se sut atteint par le cancer, Desproges ne s’abaissait pas à cartonner sur le physique ou les bourdes langagières des politiciens de son temps. Et pourtant, son discours était politique jusqu’à la moelle, mais inclassable dans les catégories habituelles de la gauche, de la droite ou du centre.

Existe-t-il aujourd’hui, dans notre pays, une satire politique qui ait pris la relève des « grands anciens » que je viens d’évoquer ? Au risque de passer pour un vieux con radoteur, je suis obligé de répondre par la négative. Il existe, certes, d’excellents comiques imitateurs, comme Laurent Gerra, Nicolas Canteloup ou Eric Dahan, qui savent nous divertir en pastichant les tics langagiers de nos gouvernants, mais on ne peut dire qu’il s’agisse là de satire, de critique par l’humour de l’action des puissants.

Depuis des années, l’espace de la satire est occupé presque tout entier par les « Guignols de l’Info » de Canal+, production sophistiquée aux dimensions quasi hollywoodiennes, en fait une adaptation française de « Spitting Image », de la BBC britannique. Alain Finkielkraut s’est livré, naguère, à une démolition en règle des « Guignols », avec comme principal argument que cette émission avait procédé à un renversement de perspective : les marionnettes ont cessé de prendre pour cibles les puissants, qui sont plutôt bien traités et arrivent, comme Jacques Chirac, à tirer bénéfice de l’image de leur double en latex. En revanche, il se comportent en élite qui se moque du peuple, comme lorsqu’ils s’acharnent sur un Richard Virenque dopé « à l’insu de son plein gré » ou sur les pataquès d’un Jean-Pierre Papin. J’ajouterai que cette émission s’adresse à ceux que leurs parents ont placé dès leur plus jeune âge devant les « Télétubbies », tant est utilisé le comique de répétition à usage des débiles.

Reste le cas Guillon, porte-drapeau d’une nouvelle espèce de satiriste politique, le pamphlétaire teigneux qui se sert du statut d’humoriste comme Agnan (du Petit Nicolas) se sert de ses lunettes : pour se mettre à l’abri des coups que lui vaudraient ses attaques ad hominem qu’il balance en toute impunité. Ces gens-là méritent des baffes.[/access]

Impasse Dominique de Villepin

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Dominique de Villepin
Dominique de Villepin entend-il miser sur sa popularité intacte depuis 2006 et les manifestations anti-CPE.
Dominique de Villepin
Dominique de Villepin entend-il miser sur sa popularité intacte depuis 2006 et les manifestations anti-CPE.

J’ai regardé attentivement, le 25 mars, la conférence de presse de Dominique de Villepin. Contrairement à mes amis Aimée Joubert et Marc Cohen, je ne suis pas conquis.

Cela s’annonçait pourtant bien : certains de ses proches parlaient d’un mouvement d’inspiration républicaine allant de Debout la République au Mouvement républicain et citoyen. Alors, certes, Dominique de Villepin a, lors de cette conférence de presse, exprimé son malaise devant la politique de Nicolas Sarkozy, se plaçant ipso facto dans l’opposition. Certes, il a eu une allusion au Conseil national de la résistance et au Pacte républicain qui en résulta. Certes, il a exprimé un mea culpa salutaire à propos de sa trop grande dilection pour la souplesse du marché de travail lorsqu’il était premier ministre. Il a aussi mis en cause le bouclier fiscal à 50 % et proposé une tranche supérieure supplémentaire pour l’impôt sur le revenu, ce qui va à l’encontre de la politique qu’il a menée sous Jacques Chirac.

Pourtant, même si Dominique de Villepin a utilisé une phraséologie et a construit le plan de son discours sur la base de la République, de la Nation et de l’État, ce qui m’a rappelé certaines entrées en matière de Philippe Séguin, il ne m’a pas convaincu.

[access capability= »lire_inedits »]Franchement, lorsqu’il a évoqué la Justice et l’ardente nécessité de se conformer aux canons européens pour rompre le lien entre Parquet et pouvoir politique, lorsqu’il a parlé en termes exagérés de la nouvelle manière de nommer les dirigeants de l’audiovisuel public, lorsqu’il a fustigé le débat sur l’identité nationale forcément générateur de stigmatisation et de division, j’ai bien cru que son grand ami Edwy Plenel avait participé à la rédaction du discours. Et si ce n’était pas le cas, je trouve que c’était bien imité. Il exalte la République et, dans la même phrase, met en garde contre la tentation de « montrer du doigt une communauté ». Si le directeur de Médiapart n’a pas participé à la construction de ce discours, c’est encore plus inquiétant car cela signifie que les marottes plénéliennes ont tellement intégré le cerveau de Villepin que ce dernier peut faire du plénélisme sans le savoir. En tout cas, il a consacré au moins un tiers de son intervention à les développer.

Non pas qu’il faille considérer que l’explosion du nombre de gardes à vue ou la remise en cause de notre système de procédure pénale[1. Même si, en la matière, j’attendais davantage Villepin sur la défense de notre système inquisitorial par fidélité au fameux modèle français plutôt que sur l’alignement sur le modèle anglo-saxon.] ne posent pas de problèmes en soi. Mais, aussi intéressants soient-ils, ces thèmes ne figurent pas parmi les priorités des Français, et en particulier des couches populaires en recherche d’une alternative à Nicolas Sarkozy, si l’on veut bien considérer qu’une partie d’entre eux excluent de voter un jour pour une gauche coupable à leurs yeux d’angélisme en matière de sécurité et d’immigration.

Fin 2006, il semblait intéressé par les thèmes développés par l’économiste Hakim El-Karoui et par Emmanuel Todd sur la nécessité de promouvoir un protectionnisme européen. Au point, nous a confié ce dernier, d’envisager une candidature présidentielle basée sur cette thématique[2. Notons au passage que cette candidature aurait privé Nicolas Sarkozy de l’oxygène que lui apportait Henri Guaino, qui pouvait ainsi truffer les discours de l’actuel président de références à la protection communautaire, et de sa nécessité dans un contexte de délocalisations et de désindustrialisation.]. Plus rien de tout ça dans l’intervention de Dominique de Villepin. Alors qu’il aurait pu être précurseur en 2007, il a gommé toute tentation de recours aux solutions protectionnistes, lesquelles ont pourtant progressé dans la société française au point que Nicolas Sarkozy les évoque souvent, que Ségolène Royal les étudie, que François Bayrou ne les rejette plus d’un revers de main, que Benoît Hamon est devenu porte-parole du Parti socialiste ou que Marine Le Pen fasse campagne sur ce thème dans le Nord et laisse immigration et islam à sa concurrente de l’UMP. Dans son discours, il préconise en la matière de « concentrer nos moyens sur les secteurs d’avenir, sur l’innovation ». Pascal Lamy ou Jean Peyrelevade n’auraient pas mieux dit.

Dès lors, il faut s’interroger sur le positionnement du futur parti de Villepin. Ne remettant pas en cause ni la construction actuelle de l’Europe, ni le libre-échange, préconisant davantage de justice fiscale et sociale pour rendre ce contexte acceptable, il se situe dans la droite ligne de la candidature Bayrou de 2007 prenant acte (prématurément ?) de la disparition du candidat centriste dans l’espace politique. Après tout, ce dernier n’avait pas été loin de réussir son pari en réunissant 19 % des suffrages. Mais la situation sera différente en 2012. D’abord, Bayrou n’a pas renoncé et les politologues s’accordent à dire qu’il faut dissocier son équation personnelle des piètres prestations du MoDem lors des scrutins locaux. Ensuite, Ségolène Royal va être conduite à « centriser » son positionnement si, étouffée par la montée en puissance de sa copine Martine, elle se porte candidate hors du Parti socialiste[3. À moins qu’elle ne finisse par épouser les idées protectionnistes et déborde Aubry par la gauche, ce qui serait génial et donc improbable.]. Villepin, Royal, Bayrou se bousculent donc dans cet espace politique rendu d’autant plus étroit que ni Sarkozy ni Aubry ne sont décidés pour l’heure à remettre en cause l’orthodoxie libre-échangiste et européiste.

Dominique de Villepin peut penser qu’il incarne davantage le renouveau qu’un Bayrou carbonisé et qu’il est meilleur orateur que Ségolène Royal, ce qui n’est guère difficile. Ce ne serait pas faux. Mais on ne voit vraiment pas en quoi il s’agirait d’une candidature gaulliste. On me dira qu’il a fustigé la politique étrangère d’alignement sur l’OTAN du président de la République. Certes, mais outre qu’il a attendu une question de journaliste pour l’évoquer, on ne l’a pas entendu affirmer qu’il faudrait à nouveau quitter le commandement intégré, ce qui aurait pourtant été un signe fort.

Ne soyons pas dupes : ce discours fait des heureux. Si Villepin est souvent invité chez Denisot, à Canal+, c’est qu’il plaît aux médias et aux élites. Alors, certes, ce ne sera pas avec Minc ni Colombani, mais ce sera avec Plenel qui, ne lui en déplaise, ne constitue que l’autre face d’une même médaille libéralo-mondialisée. Aussi, dans un élan de générosité, proposé-je le nom du futur parti villepiniste : Médiapart(i).[/access]

Gavroche contre Big Brother

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Fantômas se déchaîne, film d'André Hunebelle, 1965
Fantômas se déchaîne, film d'André Hunebelle, 1965.
Fantômas se déchaîne, film d'André Hunebelle, 1965
Fantômas se déchaîne, film d'André Hunebelle, 1965.

Le point commun entre Chéri-Bibi, Gatsby, Big Brother, Jules Maigret, Fantômas, Cosette et la Dame aux camélias ? Ne cherchez pas : ils sont tous, d’une manière ou d’une autre, des personnages populaires de la littérature des deux derniers siècles. Il leur fallait bien un dictionnaire. Des dictionnaires des littératures populaires, il en existait déjà. Là, l’entreprise menée par Stéfanie Delestré et Hagar Desanti[1. Je précise que les initiatrices de ce dictionnaire, connaissant mon engagement pour la littérature prolétarienne, m’ont confié la notice « SAS », de Gérard de Villiers.], deux jeunes universitaires dont la première est, en outre, directrice de la collection Le Poulpe, chez Baleine, est d’une nature toute différente.

Le personnage populaire appartient en effet souvent à la littérature du même nom, mais pas nécessairement. On admettra ainsi sans mal que Victor Hugo est tout de même un écrivain un peu plus indispensable à l’histoire de la littérature que la Suédoise Astrid Lingren. Et pourtant, qui oserait dire que Gavroche est plus connu que Fifi Brindacier ?

[access capability= »lire_inedits »]On sera ainsi, notamment, reconnaissant aux auteurs d’en finir au passage avec quelques vieilles lunes structuralistes sur la disparition du sujet en littérature : « N’en déplaise à Ricardou et à ses compères, nous sommes pour notre part bien convaincues que les personnages constituent une entrée privilégiée dans les textes. Et s’ils ne prennent sens que dans des intrigues dont ils sont les héros, peut-être est-ce justement la qualité de l’accès qu’ils ménagent ainsi au lecteur qui fait leur popularité, leur pérennité et celles des romans qui les mettent en scène. » Cela nous permet ainsi de retrouver quelques archétypes littéraires comme Bartleby, Big Brother ou Guy Montag, le pompier qui refuse de brûler les livres dans Fahrenheit 451.

Ce préalable méthodologique étant levé, préparez-vous à une lecture de pur plaisir, un voyage dans vos souvenirs d’enfance et dans ce qui, pour nous tous, relève de la culture commune. Chaque notice a en effet été rédigée par un écrivain qui a entretenu avec le personnage qu’il a choisi un compagnonnage particulier. Nous avons ainsi des couples inattendus comme Amélie Nothomb et Cosette et d’autres, comment dire, plus évidents quand nous lisons l’article « Lady Chatterley » sous la plume de Catherine Millet. À tout seigneur, tout honneur : on trouvera également, parmi les rédacteurs, un certain nombre d’excellents auteurs de romans noirs comme Serge Quadruppani sur Fantômas, Jean Vautrin qui a choisi, évidemment, son homonyme balzacien, le génie du crime qui inspira Vidocq, ou Dominique Sylvain sur Fantômette.

Pour finir, on signalera que ce dictionnaire délicieux comporte aussi des notices thématiques qui forment à elles seules un vrai programme de déstabilisation de l’ordre établi et sont, comme le poème, du beau travail du négatif : « Aventuriers », « Bagnards et prisonniers », « Bêtes humaines ou hommes sauvages », « Criminels », « Femmes fatales », « Espions », «  Génies du mal et sociétés secrètes », sans compter les « Prostituées et demi-mondaines ».

Dictionnaire des personnages populaires de la littérature: (XIX et XXe siècles)

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Le Voyage de Monsieur Martel

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Frédéric Marte
Frédéric Martel. Photo Radio France / Christophe Abramowitz.
Frédéric Marte
Frédéric Martel. Photo Radio France / Christophe Abramowitz.

Monsieur Frédéric Martel a fait un grand voyage, et il tient à ce que cela se sache. Depuis qu’il est rentré dans sa province parisienne, il fait tout un battage dans le poste pour nous raconter ses aventures du vaste monde. Bien campé derrière son micro, son gros livre posé en évidence devant lui, Monsieur Martel nous conte des choses qui nous écarquillent les yeux. La culture dorénavant, c’est mainstream ! C’est le mamamouchi du bout de la Turquie qui l’a dit ! Et le sultan aussi ! De Hollywood à Bollywood, sans passer surtout par Paris, partout c’est mainstream !
 
À califourchon sur ce mainstream, il en a vu et il en a fait des choses Monsieur Martel ! Il est allé à la rencontre des Aidoru de Cipango et des princes du Bottom-up du vaste royaume de Catai. Il a vu de ses yeux vu des break to dans les BRIC. Il a surfé sur le Hal-lyu au pays du matin calme. Aux confins de l’Orient mystérieux et de l’Extrême Occident il a su pénétrer des Consumer Product Division. Il a parfois visionné en live des content à Macao, assisté, sûrement, à des crossover audacieux à Java, voire même à des Showcase dans le Shandong. Il a parlé figures avec des CFO, entertainment avec des COO, à moins que ce soit l’inverse, avant de dîner avec des chopsticks et des CEO en haut d’une nouvelle tour de Babel à Singapour. Surtout, au bout du monde, au bout de la nuit, il a trendsetté avec des trendsetters brésiliens, indiens, marocains, chinois, australiens, américains… Mazette ! Sur son site, on trouve la liste intégrale des 1250 personnes qu’il a interviewées pour nous, et des trente pays qu’il a visités pour nous aussi[1. Et aussi le sens des mots empruntés au registre de Monsieur Martel que j’emploie ici.].
 
À bas l’instruction, vive l’edutainment

Ah, qu’il est heureux Monsieur Martel ! On le sent émoustillé et ravi de nous montrer combien on est lourds et tristes ici en France. C’est rédhibitoire, avec notre exception culturelle, avec nos vieilleries dans la Pléiade, on nage à contre-mainstream. Et on s’essouffle. Pendant que les autres à fond dans le mainstream, ils font un petit coucou aux has-been en passant. Hello, hello! Ca les fait rigoler, les mainstream du monde entier, ces Français tout rouges à force de lutter contre le courant. Pas hip du tout les Frenchies ! Et je vois Monsieur Martel qui est avec eux. Il passe à fond la caisse, avec ses copains hilares. Et le voilà qui descend en route pour venir nous parler. Grand seigneur, ce Monsieur Martel ! Il suffit qu’on se retourne et qu’on se mette dans le sens du courant pour arrêter de souffrir. C’est ce qu’il nous explique gentiment Monsieur Martel. C’est quand même bien simple au fond. C’est comme ça que tu deviendras big ! Au placard la vieille instruction austère, c’est l’edutainment qu’est l’avenir  pour nos kids !
 
Au fond on voit bien ce qu’il pense l’immense Monsieur Martel, son livre c’est pour nous assommer à coup de Martel. Du softpower pas si soft. Nous réduire, nous autres les anti-mainstream, au bruyant silence produit par les Media Conglomerate. On devrait se faire tout penauds devant le vaste Martel qui a fréquenté les géants de l’entertainement industry du vaste monde. C’est lui le gatekeeper de la néo-culture ! On devrait pas trop la ramener avec notre vieille France bien rance, toute petite rikiki dans un coin paumé de la petite Europe. Faut qu’on arrête de se la péter. Low profile. Si on savait, comme lui il sait Monsieur Martel…C’est grand le vaste monde. Avec des magnats émergents qui ont des grands bureaux un peu partout. Et des immeubles très hauts. A nous qui sommes restés là, pauvres petits sédentaires étriqués, cloués à notre petit monde, Monsieur Martel nous le répète : Monsieur Martel a beaucoup pris l’avion. Il a mis les pieds dans des aéroports très grands, et a pris le taxi dans de vastes empires, où il a rencontré des hommes d’affaires qui font des films. Il a fréquenté des gens intéressants à Hollywood, au bout lointain de l’Occident, là où la culture se vend à coup de blurb. Il a tutoyé des giants et des moguls de la culture mondialo-mondiale, jusque dans des contrées. Longtemps, Monsieur Martel fut attaché culturel à Washington, ambassadeur d’une vieille culture beaucoup trop pure player à son goût. On l’imagine au cours de sa longue enquête, qui a duré cinq ans paraît-il, le soir dans ses hôtels mainstream tirer la langue en ouvrant son grand cahier numérique, « pour écrire d’un côté les dépenses, et de l’autre les impressions ». Et puis il est revenu dans sa province à Paris/Seine, avec ses notes prises sur le vif (et ses notes de frais adressées à l’obsolète République) pour faire rayonner devant nous le grand spectacle de l’industrie culturelle.
 
Ah, Monsieur Martel ! Après avoir tant voyagé, vous voilà enfin libéré de votre vieux surmoi  français! Vous avez fini de vous laisser impressionner par la highbrowculture de votre vieux pays ! Ringardiser ceux qui vous impressionnaient autrefois, lorsque vous arrivâtes dans la capitale depuis votre charmante bourgade, Châteaurenard dans les Bouches-du-Rhône je crois, quel trip ! Je vous imagine comme si j’y étais, car j’y fus parfois, dans l’avion qui vous ramenait tantôt à Paris, bien calé dans votre fauteuil business mainstream, un verre de coke lemon light mainstream à la main, vous exclamer dans un soupir, les yeux baissés, avec l’air satisfait de celui qui admire discrètement ses souliers enfin décrottés, mais non sans une pointe d’accent résiduelle qui fait votre charme si kawaï, alors que l’engin, altier, daignait vous dévoiler les beautés surannées de la capitale des ploucs avant de consentir à poser délicatement ses roues à Roissy-en-France la poussiéreuse, « Que la grande culture française est petite quand on la contemple du haut de l’industrie mainstream ! »
 
Quel pitch ça ferait.
 

Mainstream: Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde

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À Rome, fais comme les Barbares

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Rome

Rome

Récemment, j’ai lu Mélancolie française, ouvrage d’un certain Eric Zemmour, un journaliste qu’on aperçoit de temps à autre à la télévision. Il développe une thèse intéressante selon laquelle la France contemporaine souffrirait d’une mélancolie chronique, liée à son incapacité à être à la hauteur de l’audacieuse tâche historique qu’elle s’est fixée dès sa fondation : prendre le relais de l’Empire romain dans sa volonté de dominer et de pacifier de vastes territoires, sous le joug d’un régime inflexible, lui-même soumis à la loi de Dieu.

[access capability= »lire_inedits »]Le propos de Zemmour n’est pas sans rappeler celui que développe Peter Sloterdijk, dans un petit livre à la fois stimulant et désespérant intitulé Si l’Europe s’éveille. Sloterdijk y défend, lui aussi, l’idée suivant laquelle la dynamique politique et culturelle de l’Europe dans son ensemble résidait, lorsqu’elle existait encore, dans le modèle proposé aux pays européens par ce même Empire romain. Nous autres, barbares européens, voulions devenir romains, comme les Romains s’imaginaient héritiers des Grecs. « L’Europe, écrit Sloterdijk, se met en mouvement dans la mesure où elle parvient à revendiquer l’Empire qui existait avant elle, et à le transformer. » C’est l’abandon de ce projet qui a plongé la France dans la « mélancolie », et l’Allemagne dans « l’hébétude ».

À la lecture de ces deux ouvrages, je suis frappé de constater à quel point les formes politiques, autant peut-être que les évolutions sociologiques ou économiques, influencent les mentalités des populations qui leurs sont soumises. Du manque ontologique propre au christianisme qui, dans sa traduction politique, portait les populations européennes à tenter de se transcender dans un projet historique ambitieux et sanglant, nous sommes passés, sous le joug de la Commission organisatrice du vaste marché européen, à un narcissisme hâbleur et geignard. L’Europe, en devenant un spectateur passif de l’Histoire mondiale, a plongé ses populations dans l’autosatisfaction dépressive. Parfois donc, quelques essayistes talentueux, tels Sloterdijk ou Zemmour, viennent rappeler aux néo-Européens d’aujourd’hui que leurs aînés eurent des ambitions moins ternes que les leurs. En général, c’est assez mal pris.[/access]

Plumes de plomb

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Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868.
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868.

Comme chaque année, le Salon du livre aura accouché collatéralement d’un numéro spécial de Libé, rédigé exclusivement par des écrivains. Un exercice a priori rafraîchissant pour le lecteur, un pas de côté bien agréable, un peu comme, quand on était petit, Michel Delpech ou Claude Sautet se retrouvaient bombardés, le samedi midi, red’chef du « Journal inattendu » de RTL − mais en plus classieux, bien sûr.

Seulement, on n’en a pas eu ce jeudi 25 mars, pour son euro et trente centimes, avec lesquels on aurait mieux fait de s’offrir un deuxième café, sans doute à cause de la crise mondiale et de Sarko qu’a même pas été fichu de l’interdire. Car hormis quelques valeurs sûres (Patrick Modiano, Pierre Pelot et Marc Weitzmann, dont l’excellent « Ma mère et Jean Ferrat » n’aurait pas déparé dans votre site préféré), c’est du très grand n’importe quoi, on s’emmerde à cent sous de l’heure, on se pince en se demandant si Libé n’est pas, pour une fois, en avance sur son temps en publiant dès le 25 mars son numéro du 1er avril, entièrement rédigé par des stagiaires de troisième ou par des élèves de l’EFAP. On exagère ? Même pas ! On a les noms, les textes et, la colère aidant, on va pas se gêner pour cafter.

[access capability= »lire_inedits »]En charge du making off de cette opération-commando, Véronique Fiszman, éditrice inspirée par ailleurs, y va d’emblée à la truelle. À lire le titre de son compte-rendu « Et soudain, soudain, le beau gosse Joffrin ! », on a cru tout d’abord à une tentative de distanciation brechtienne, voire à une parodie malhabile de pastiche dekochien. La suite nous prouva que non. Comme vous n’êtes pas obligés (quoique…) de nous croire sur parole, on vous laissera juges en vous livrant sa − trop tardive − conclusion : « Bonheur. Dans cette ambiance de travail se diffuse un air de bonheur. Quelque chose n’est pas comme d’habitude. Certes, les professionnels de l’information sont particulièrement détendus, puisqu’ils sont en semi-repos aujourd’hui. Mais il s’agit d’autre chose. C’est qu’exceptionnellement, l’écrivain, représenté ici par un panel d’une quarantaine de personnes habituellement inquiètes, crânes, timides ou grincheuses, est heureux dans cette place. Aujourd’hui, l’écrivain sourit. »

Hélas, mille fois hélas, Véronique n’a pas le monopole des semelles de plomb. In cauda casseburnum, on ne résistera pas au plaisir de vous faire humer la chute du papier citoyen de Sylvie Granotier sur la réforme de la garde à vue : « Une affaire à suivre de près, lecteurs vigilants. » Ou celle de Geneviève Brisac sur le Salon du livre devenu, sortez vos mouchoirs, « une manifestation strictement commerciale grimée en événement culturel ». Ou encore celle de Camille Laurens pour son portrait du psychanalyste-pétitionnaire Roland Gori : « Sa question fondamentale, toujours, partout : “Comment faire quelque chose tout en restant vrai ?” L’Appel des appels, né de cette interrogation, en constitue aussi la réponse. » On sait, tout ça est monstrueusement indigeste, mais n’allez pas espérer qu’on va vous plaindre : nous, avant de vous livrer ce best of des conclusions, on a dû se taper les papiers en entier…

Cela dit, on n’écrit pas uniquement des chutes déplorables dans ce Libé des écrivains. Certaines entames valent aussi leur pesant de Lexo. Quand, par exemple, Joy Sorman se fait historienne et moraliste en plus de journaliste (et, nous dit-on, d’« auteure ») sur le droit de vote des étrangers : « Le droit de vote des femmes aura été débattu six fois au Parlement avant d’être adopté en 1945. Les femmes ont ramé, alors les étrangers, vous imaginez. » C’est-y pas mignon, ça ? Histoire de vous faire boire le calice jusqu’à l’hallali, on vous garde pour la bonne bouche le style nerveux de Frédéric Junqua, qui n’a pas peur, lui de s’en prendre aux puissants : « Eric Zemmour avait la parole libre, il l’a maintenant libérée. Ce cachetonneur des médias a foulé aux pieds la rigueur intellectuelle et le sens des responsabilités, que l’avocat général blogueur Bilger trouve chic de confondre avec la bien-pensance et l’hypocrisie. Las, Zemmour ne fait qu’ajouter au délitement du projet démocratique, où chacun serait en mesure de participer au débat public, on en est loin. » C’est dommage (on n’ose pas dire « Las ! », on n’est pas écrivains), on aimerait bien reproduire tout ce torrent néo-voltairien in extenso, mais on a peur que Joffrin, mauvais joueur, nous envoie du papier bleu et nous réclame des sous…

Nous, on entend siffler le train. C’est l’heure d’emballer le poisson avec ce qui reste du journal, sans savoir in fine si c’est la presse ou la littérature qui est le plus à plaindre. Mais après tout, pouvait-on attendre mieux dans un pays où Florence Aubenas ose se prendre pour George Orwell sans que personne ne meure de rire ?[/access]

McCarthy en Série Noire

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Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948.
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948.

Il est difficile d’imaginer la terreur tranquille que fait régner Didier Daeninckx dans le roman noir français. Celui qui fut l’un des grands du polars dans les années 1980, s’attachant, non sans talent, à ressusciter des épisodes oubliés, et même refoulés, d’une histoire récente comme la grande ratonnade d’octobre 1961, dans Meurtres pour mémoires, est devenu le McCarthy d’un milieu où l’on ne peut se passer de son onction quand on veut être invité dans les festivals ou convié à animer des ateliers d’écriture, ces derniers étant le pain quotidien ou presque des forçats de l’Underwood ou plutôt du MacBook.

Dans le milieu du polar où l’antifascisme, sans doute sincère au début, est vite devenu une niche commerciale bien pratique, qualifiant automatiquement ses porte-drapeaux pour jouer les reines de beauté dans le camp du Bien, Didier Daeninckx pratique périodiquement, lui, l’attaque disqualifiante. Untel est un facho, untel est ami d’un facho, untel est l’ami de l’ami d’un facho et untel a édité, préfacé un facho ou correspondu avec lui.

[access capability= »lire_inedits »]Le problème, c’est que les adversaires de Daeninckx ne sont pas d’extrême droite. Pas plus que les généraux fusillés par Staline n’étaient vendus aux nazis.

Il voudrait qu’ils le soient, nuance. Il procède donc régulièrement à des purges dans son propre camp, politique et littéraire. Il a accusé les uns d’être rouge-brun à l’époque de L’Idiot international de Jean-Edern Hallier puis, au milieu des années 1990, s’en est pris aux autres, soupçonnés d’être révisionnistes et même négationnistes au prétexte qu’ils avaient côtoyé, avant de s’en séparer très vite, un libraire, ancien autonome, ayant sombré dans un délire putride sur les camps de la mort. Pour se laver des accusations de Daeninckx, les accusés ont dû alors faire appel à Pierre Vidal-Naquet − rien que ça.

Ces accusations, évidemment infondées, ont parfois même conduit à des affrontements physiques (oh, rien de bien sérieux, nous sommes en France) comme lors du salon de la Bastille, en 2001, et à un certain nombre de procès en diffamation (nous sommes en France, aussi, sur ce point-là, il n’y a pas de doute).

Ceux qui ont résisté à Didier Daeninckx sont ceux qui peuvent ou pouvaient espérer une survie alimentaire et professionnelle hors du milieu du polar. Thierry Jonquet, paix à son âme, était de ceux-là. Mais aussi, par exemple, Serge Quadruppani, qui ne se contente pas d’être un bon écrivain mais aussi un remarquable directeur de collection, traducteur de l’italien qui fait passer le meilleur de la production noire transalpine chez Anne-Marie Métaillé. Il faut savoir qu’un salon du Polar sur deux est parrainé à un moment ou à un autre par Didier Daeninckx, qui ne retrouve rien à redire au fait qu’on le nomme à tout bout de chant « pape » du polar. Pourtant, en suivant sa logique, pape fait référence à Benoît XVI, Benoît XVI aux Jeunesses hitlériennes, donc toute personne l’appelant « pape du polar » est probablement lui-même un jeune hitlérien cherchant à le déstabiliser.

Il faut savoir aussi qu’il peut encore arriver, plus de quinze ans après les accusations de Daeninckx, que Quadruppani se retrouve interdit de salon comme ce fut le cas, encore récemment, pour une de ces manifestations, qui va se tenir dans le Sud-Ouest de la France, où l’éditrice elle-même a renoncé à venir, par solidarité avec son directeur de collection, devant une mystérieuse fin de non-recevoir des organisateurs.

La dernière affaire en date est née de la réédition, par Baleine, d’un roman de François Brigneau. Ce qui a suscité l’ire de notre purificateur. Il est certain que l’exhumation de ce polar de 1947, écrit par l’un des noms les plus connus de l’extrême droite française, quand bien même il s’agirait d’un document plutôt bien vu sur l’argot et l’atmosphère d’une époque, y compris dans le racisme vintage, relevait largement de la provoc, surtout si l’on songe que cette maison d’édition fut celle du Poulpe, ce héros récurrent de polars libertaires, que Daeninckx et Pouy portèrent sur les fonts baptismaux.

Le moins qu’on puisse dire – quand on est poli −, c’est que Daeninckx a sur-réagi : indignation pétitionnaire partout sur le Net, invention d’un droit de retrait des auteurs de Baleine pour ne pas figurer à côté d’un ancien milicien au catalogue. Il est vrai qu’à 86 ans, Brigneau représente une vraie menace pour la démocratie : c’est sûrement de sa faute si le Front a fait des scores à deux chiffres dans les régions où il a pu se maintenir.

La pétition a été plutôt moyennement suivie par les auteurs de Baleine. C’est qu’ils ne peuvent pas tous, comme Daeninckx, se replier fièrement chez Gallimard et sa collection Folio/Policier.

Gallimard, vous savez : l’éditeur de Rebatet, Céline, Drieu, Nimier, ADG, ces grands antifascistes.[/access]

Sale printemps à Prague

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Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67.
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67.

Il ne faut pas croire que nous soyons les seuls, en France, à bénéficier d’une police de la pensée et de la parole fonctionnant à la satisfaction générale. Dans ce domaine, c’est vrai que nous ne sommes pas trop mauvais : Georges Frêche, Eric Zemmour, Philippe Bilger, comme auparavant Alain Finkielkraut, ont été cloués au pilori numérique et médiatique pour quelques propos incorrects ou supposés tels. Peu importe qu’ils aient été, souvent, sortis de leur contexte ou rapportés bien longtemps après leur émission, ils vouent leurs auteurs au quart d’heure d’infamie, l’inverse du quart d’heure de célébrité warholien.

Ce que disent ces gens-là de la surreprésentation de certaines catégories de la population dans les établissements pénitentiaires ou les équipes de football en fait des traîtres à leur classe, celle des élites intellectuelles et médiatiques, car ils parlent comme le peuple au lieu de lui faire la leçon. Peu importe si leur constat présente quelques analogies avec la réalité, ils n’ont même pas le temps de tirer les conséquences politiques, philosophiques ou sportives de leur perception du réel.

[access capability= »lire_inedits »]Ils sont immédiatement convoqués devant le tribunal de la pensée correcte, sommés de s’expliquer, de s’excuser, de faire amende honorable et de promettre qu’ils ne recommenceront plus. Le simulacre devient la règle pour donner à cette mise au pli le caractère spectaculaire propre à inspirer la crainte aux éventuels émules des délinquants du verbe et de l’écrit. La convocation de Zemmour par la direction du Figaro ressemble, pour de faux, bien sûr, aux simulacres d’exécution auxquels on procédait jadis.

Ceux qui gémissent sur le déclin du rayonnement de la France en Europe et dans le monde trouveront un motif de satisfaction en prenant connaissance de la mésaventure dont vient d’être victime le chef de la droite tchèque, Mirek Topolanek, descendu en flammes en pleine campagne législative au pays du Brave soldat Chvéïk. Ayant consenti à poser pour une série de photos pour le magazine Lui, équivalent tchèque de Têtu, il s’est laissé allé à échanger quelques propos avec ses hôtes pendant qu’il se faisait shooter sous toutes les coutures. Il s’en est pris en ces termes à l’Église catholique : « Dans le christianisme primitif, il n’y avait pas d’Église. L’Église a pris le pouvoir par l’abêtissement des masses, par le brainwashing [lavage de cerveau]. C’est de cette façon que l’Église a pris le pouvoir sur les gens et sur leurs cerveaux. Elle a utilisé le christianisme comme un instrument de pouvoir. Mais le christianisme lui-même n’est pas nocif. » Bon d’accord, c’est un peu court comme interprétation de deux mille ans d’histoire politique et religieuse, mais cela mérite-t-il le bûcher ? Il s’est également lâché contre le premier ministre, Jan Fischer, en faisant allusion à ses origines juives, et au ministre des transports en évoquant son homosexualité. Ce n’est pas bien du tout, mais comme on n’a pas le verbatim exact de ces paroles colportées de taverne en taverne par les gens de Lui, il est bien difficile de faire la part des choses et de prononcer sur le champ l’excommunication morale de Topolanek pour crime d’antisémitisme et d’homophobie.

Tout cela, bien sûr était en parfait « off » mais, dans l’heure qui a suivi, tout Prague bruissait des dérapages de « Topo », qui a été alors prestement débarqué de la tête de liste de son parti pour les élections législatives de mai. Ce même Topolanek avait survécu politiquement à la publication de photos volées le montrant en train de se doucher, nu, en compagnie de demoiselles fort dévêtues dans l’une des propriétés de son ami Silvio Berlusconi. Ainsi se dessine en creux la morale de notre XXIe siècle.[/access]

Madame Figaro à poil !

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Dassault nous a épargné Mademoiselle Figaro (une hilarante publication pour adolescentes qui n’a vécu que quelques numéros, avec une rubrique golf et des comparatifs de sacs à main à 500 €), mais nous accable toujours de Madame Figaro, le magazine féminin glacé, au papier qui tâche, boursouflé d’épaisses platitudes.

Le dernier numéro nous gratifie, dans ses insondables pages « Société » d’une enquête amusante titrée « Mâle à barbe, attention fragile ». Une certaine Valérie de Saint-Pierre, dramatise : « Les rangs des métrosexuels imberbes sont de plus en plus clairsemés ». La France a peur ! Mais la journaliste vite nous rassure : « Place à la barbe de trois jours, signe d’une virilité apprivoisée » Nous ne savions pas que la virilité devait s’apprivoiser, ni la féminité se mettre sous camisole. Ce qui serait malheureux.

La journaliste poursuit « cette nouvelle pilosité masque bien souvent les doutes existentiels d’un homme un poil fragile. » Passons charitablement sur le jeu de mot. Une sociologue, brocardant le duvet « cracra » (dit-elle) de Gainsbourg introduit l’idée que la barbe « de 2010 » sert à se « remasculiniser ». C’est étrange, je n’avais pas songé qu’une barbe puisse avoir un millésime, ni de quelle façon l’idée de se « remasculiniser » vient à l’esprit du moderne.

La même sociologue rassure, il s’agit de développer une « virilité soft« . Il faut pas moins de trois femmes pour expliquer la néo-barbe… après la journaliste, la sociologue, voici l’ethnologue… qui nous explique que le poil est un message envoyé aux femmes : « Attention, on peut piquer ! ». La journaliste synthétise le propos: les hommes « gentiment velus » veulent « faire mâle, mais pas trop. » Ce « pas trop » est passionnant… toute notre modernité tendant à gommer au maximum les différences entre hommes et femmes se résume dans cette tentative de modération de ce qui n’est évidemment pas modérable. J’aurais pu finir en écrivant « La barbe ! », mais j’ai ma dignité.

Les bons salafistes et les méchants racistes

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Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion

D’un côté de gentils salafistes, de l’autre de méchants discrimineurs : les hasards de la programmation télévisuelle dessinaient hier soir un édifiant portrait de la France. Sur TF1, Harry Roselmack nous présentait des fondamentalistes musulmans, certes exotiques et un rien baroques dans notre République, mais bien propres sur eux, respectueux des vieilles dames et des filles – il est vrai qu’ils se débrouillent pour n’en croiser qu’une, et sous bonne surveillance, celle qu’ils vont épouser. Avec un seul critère : la piété, parce que celle-ci dure et même croît avec l’âge, contrairement à la beauté, comme l’a expliqué un des personnages. Quant aux femmes interrogées, elles sont là pour expliquer à quel point, derrière leur voile intégral pour celles qui ont le privilège de le porter, elles sont modernes et épanouies même si les pauvrettes ne comprennent pas qu’on les regarde bizarrement dans la rue. En prime, tous ces braves gens (qui le sont vraiment) sont marseillais et fort malheureux d’être stigmatisés par leurs concitoyens. Rien à voir avec le genre islamiste au couteau entre les dents – ils évoquent plutôt des loubavitchs musulmans.

Au même moment, sur France 2, « Les Infiltrés », l’émission de David Pujadas réalisée en caméra cachée, nous révélait la France des beaufs, des agents immobiliers et des recruteurs qui ne veulent pas de noirs, d’arabes, de femmes et de vieux et qui, heureusement, vivent maintenant sous la menace permanente de la Halde.

On me dira qu’il ne s’agissait pas là de fictions mais d’enquêtes de terrain. Et on le sait, le terrain ne ment pas. Les gentils salafistes et leurs fantomettes existent tout autant que les méchants discrimineurs. Seulement, la réalité n’est pas une somme de faits, aussi vrais soient-ils.

Pétri de bonnes intentions, Roselmack se fait balader sur la face visible de l’iceberg. Il nous montre une minorité hors-sol qui, comme le dit un des jeunes, ne deale pas, ne vole pas et se contente de vivre à l’écart du reste de la nation, tout en essayant de ramener le plus possible de brebis égarées dans le droit chemin. Mais sur les conséquences de cette conception pour le moins singulière du vivre-ensemble qui recrute un nombre croissant d’adeptes – y compris parmi les « de souche » ce qui devrait faire litière de toute lecture ethnique ou raciale -, silence radio. Que pensent ces bons garçons de ceux qui au nom d’une conception aussi littérale de l’islam que la leur, prétendent soumettre, en plus de leurs femmes, filles et sœurs, les juifs et les croisés ? On apprend simplement que lorsque le sympathique imam a traité, dans un prêche, Ben Laden d’assassin, la mosquée s’est vidée. Et quand on lui demande ce qu’il a ressenti le jour où il est devenu français, il répond : « Je suis fier d’être musulman ». Chacun pense ce qu’il veut, on est en République, non ?

En face, ces recruteurs et ces logeurs qui acceptent à mots couverts d’éliminer les candidats trop bronzés ou trop vieux ont tout des parfaits salauds. « Tu fais du business, pas du social », lance le patron d’une agence immobilière à sa fausse stagiaire et vraie journaliste. On ne sait pas combien d’agences d’intérim l’équipe des « Infiltrés » a dû tester avant de tomber, un peu plus tard dans le reportage, sur le dérapage incontestable – le type qui accepte de ne sélectionner que des gars bien de chez nous, tout en précisant que c’est du off, il connaît les risques. On aurait surtout voulu savoir comment ces chefs d’entreprise ou ces propriétaires sont devenus des discrimineurs patentés : est-ce le fruit d’expériences malheureuses qu’ils ont assurément le tort de généraliser, de besoins spécifiques qui pourraient leur faire préférer, par exemple, un jeune à un vieux, ou d’affreux préjugés, racistes, mais aussi sexistes et âgistes, qu’ils partagent avec le reste de leurs concitoyens ? De cela, on ne nous a pas dit un mot. Trop compliqué sans doute.

On comprend au passage que toute préférence peut constituer une discrimination passible d’une amende de 100 000 € et d’une peine d’emprisonnement de cinq ans. J’aimerais bien savoir par quel miracle légal la plupart des réceptionnistes dans les grandes entreprises, sont des femmes, souvent jolies en plus. Un pur hasard certainement. Il me revient avoir déjà déclaré publiquement que je préférais travailler avec des hommes qu’avec des femmes. Je vous jure, c’était une blague. Pitié ! Pas la Halde !

Ce face-à-face involontaire et cathodique entre notre sombre passé et notre avenir radieux devrait nous rendre optimiste. Quand nos aimables fondamentalistes seront plus nombreux que nos vilains racistes, tout ira pour le mieux.

Requiem pour l’humour français

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Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.

L’humour français a toujours été d’un usage strictement domestique et n’a jamais acquis un statut universel, à l’image de l’humour juif ou anglais. Cela ne signifie pas que ses productions à travers les siècles aient été médiocres, bien au contraire, mais il se trouve qu’il voyage mal, comme le reblochon. Alphonse Allais ne résisterait pas à une traduction en allemand, bien qu’une édition dans la langue de Goethe de L’Album primo-avrilesque du génie de Honfleur soit parue confidentiellement, en 1993, à Munich. Je ne l’ai pas lue, mais je crains le pire.

L’art du contrepet et de la charade à tiroirs illustré par le regretté Luc Etienne, les exercices de style de l’Ouvroir de littérature potentielle du Collège de Pataphysique ne sont pas délocalisables, même si certains des membres les plus éminents de cette vénérable institution viennent du monde anglophone.

La satire politique fut, jadis, une forme de l’humour où l’on retrouvait l’esprit français, au meilleur sens du terme, aussi bien dans sa forme populaire que dans les textes satiriques des grands écrivains qui ne dédaignaient pas ce genre de littérature.

[access capability= »lire_inedits »]J’ai, personnellement, été élevé au lait de Guignol (en fait du beaujolais), pas ceux de Canal+, mais celui de Laurent Mourguet, montreur lyonnais de marionnettes dont les personnages se prenaient bille en tête les puissants de la capitale des Gaules.

On me faisait taire, le dimanche à midi, quand venait l’heure du « Grenier de Montmartre » animé par des chansonniers comme Robert Rocca, Edmond Meunier, Pierre-Jean Vaillard, qui rimaillaient délicieusement sur les péripéties gouvernementales de la IVe République. Laurent Ruquier est le dernier rejeton de cette lignée.

Pierre Dac et Francis Blanche s’aventuraient parfois dans ce domaine, mais préféraient rester dans le registre de la grosse blague qui n’était pourtant jamais vulgaire.

Fernand Raynaud n’était certes pas un comique « politique », mais son sketch sur le boulanger arabe a plus fait pour l’antiracisme qu’un millier de communiqués du MRAP.

Coluche était de gauche, Thierry Le Luron de droite, ils cognaient dur contre le camp adverse, mais leur talent – et celui de ceux qui écrivaient pour eux – les mettait à l’abri de la vulgarité et du soupçon d’acharnement partisan.

Quant à Pierre Desproges, il pratiquait un humour métapolitique : à part Léon Schwartzenberg, éphémère ministre, qui devint sa tête de turc lorsqu’il se sut atteint par le cancer, Desproges ne s’abaissait pas à cartonner sur le physique ou les bourdes langagières des politiciens de son temps. Et pourtant, son discours était politique jusqu’à la moelle, mais inclassable dans les catégories habituelles de la gauche, de la droite ou du centre.

Existe-t-il aujourd’hui, dans notre pays, une satire politique qui ait pris la relève des « grands anciens » que je viens d’évoquer ? Au risque de passer pour un vieux con radoteur, je suis obligé de répondre par la négative. Il existe, certes, d’excellents comiques imitateurs, comme Laurent Gerra, Nicolas Canteloup ou Eric Dahan, qui savent nous divertir en pastichant les tics langagiers de nos gouvernants, mais on ne peut dire qu’il s’agisse là de satire, de critique par l’humour de l’action des puissants.

Depuis des années, l’espace de la satire est occupé presque tout entier par les « Guignols de l’Info » de Canal+, production sophistiquée aux dimensions quasi hollywoodiennes, en fait une adaptation française de « Spitting Image », de la BBC britannique. Alain Finkielkraut s’est livré, naguère, à une démolition en règle des « Guignols », avec comme principal argument que cette émission avait procédé à un renversement de perspective : les marionnettes ont cessé de prendre pour cibles les puissants, qui sont plutôt bien traités et arrivent, comme Jacques Chirac, à tirer bénéfice de l’image de leur double en latex. En revanche, il se comportent en élite qui se moque du peuple, comme lorsqu’ils s’acharnent sur un Richard Virenque dopé « à l’insu de son plein gré » ou sur les pataquès d’un Jean-Pierre Papin. J’ajouterai que cette émission s’adresse à ceux que leurs parents ont placé dès leur plus jeune âge devant les « Télétubbies », tant est utilisé le comique de répétition à usage des débiles.

Reste le cas Guillon, porte-drapeau d’une nouvelle espèce de satiriste politique, le pamphlétaire teigneux qui se sert du statut d’humoriste comme Agnan (du Petit Nicolas) se sert de ses lunettes : pour se mettre à l’abri des coups que lui vaudraient ses attaques ad hominem qu’il balance en toute impunité. Ces gens-là méritent des baffes.[/access]