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Martine au pays des idées

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Martine Aubry
Martine Aubry cares.

Les lecteurs du Monde on été gratifiés, jeudi 15 avril d’une tribune de Martine Aubry en page 19, et de son décryptage par le journaliste Olivier Schmitt en page 10. Martine se livre sur cinq colonnes à un brillant exercice de gérontophilie, en proclamant que les seniors « ne sont pas un fardeau, mais une chance pour notre société ». Elle invite la société toute entière à sortir par le haut de l’angoissant problème du financement des retraites en l’accompagnant d’une « révolution de l’âge », où la communauté nationale est invitée à exercer sa « sollicitude » pour construire une société qui n’expulse pas les aînés du monde des vivants.

Sollicitude ? Pour ceux qui auraient été quelque peu déroutés de la soudaine apparition de cette notion dans le vocabulaire de la première des socialistes, et non pas dans celui de sa rivale poitevine, rendez-vous page 10. Là, on apprend que Martine Aubry a rencontré la théorie post-féministe américaine du « care », et qu’elle s’y est convertie après un catéchuménat qui aurait, selon elle, commencé il y bien longtemps, alors qu’elle était ministre du Travail dans le gouvernement Jospin.

Les intellos d’Aubry : du made in USA, donc du sérieux

Cette illumination théorique lui est venue grâce au laboratoire des idées du PS, animé par le député de la Nièvre Christian Paul. Contrairement à Ségolène qui se contente de dîner avec BHL et de débaucher Françoise Degois de France-Inter, Martine tient à faire savoir qu’elle consulte quelques intellos moins médiatiques, mais du genre sérieux, pour muscler son programme de chef de l’opposition, et se préparer au combat suprême de 2012. On retrouve dans ce groupe des anciens, comme le sociologue Michel Wievorka, qui revendique l’héritage d’Alain Touraine, du solide et classique de la pensée « deuxième gauche », et des philosophes post modernes comme Alain Ehrenberg[1. Alain Ehrenberg, sociologue français, dont les derniers ouvrages La fatigue d’être soi et La société du malaise (Odile Jacob) nous donnent de bonnes raisons de désespérer.], chef de file de la pensée « grosse fatigue », et Fabienne Brugère[2. Fabienne Brugère, philosophe est l’auteur du livre Le sexe de la sollicitude (Seuil) et l’une des propagatrices en France de la théorie du « care » élaborée, entre autres, par l’américaine Joan Tronto.] l’une des passeuses françaises des élucubrations élaborées dans les départements « gender studies » des universités des Etats-Unis. D’un point de vue tactique, ce n’est pas totalement idiot : en flattant l’égo de ces universitaires et chercheurs qu’elle promeut au statut valorisant de conseillers de la future princesse, elle se protège des quolibets qui ont, par exemple, accompagné les envolées catho-lyriques d’une Ségolène exhortant les gens de gauche à s’aimer les uns les autres et à scander en chœur le mot fra-ter-ni-té. Quand on dit la même chose avec un vocabulaire et des concepts directement importés de New York ou de Berkeley, on reçoit les applaudissements du Monde et de Mediapart, ce qui permet d’être tranquille dans la planète bobo.

De la tribune de Martine Aubry, les commentateurs habituels de la politique française[3. À la notable exception de Jean-Michel Apathie qui a décerné, sur son blog, le « prix de la nunucherie » aux derniers écrits de Martine Aubry.] ont principalement retenu l’appel du pied lancé à l’électorat des plus de 55 ans, celui qui avait très majoritairement voté Sarkozy en 2007, et qui se trouve quelque peu désorienté par le style d’exercice du pouvoir et de conduite de sa vie privée de l’actuel président de la République. Si ce n’était que cela, ce ne serait pas grave : ce ne serait pas la première, ni la dernière fois qu’un homme ou une femme politique caresse une catégorie de la population dans le sens du poil pour accroître sa pelote électorale. Mais Martine Aubry n’est pas seulement une femme de pouvoir capable de terrasser ses concurrents et adversaires sans être trop regardante sur les méthodes. Lorsqu’elle a une idée en tête, elle est du genre à vouloir la mettre en œuvre contre vents et marées, comme dans l’affaire des 35 heures, un projet conduit avec plus d’idéologie que de pragmatisme. Et c’est cela qui, en l’occurrence, ne laisse pas d’être préoccupant.

Il ne s’agit plus de changer le monde mais de le réparer

La voilà donc embarquée dans une croisade pour le « care », un projet de révolution sociétale qui vient se substituer aux théories du Grand soir du siècle dernier. Quelques féministes américaines ont constaté, dans le confort de leurs campus, que l’émancipation des femmes réalisée au cours du XXème siècle avait aboli la plupart des injustices flagrantes dont elles avaient été victimes jusque-là, mais n’avait pas mis à bas totalement la société machiste et patriarcale qui les avait produites. L’assignation à résidence dans un « genre », masculin ou féminin doit être, selon elles, remise en question. L’égalité des sexes, même juridiquement et politiquement parfaite est, à leurs yeux, insuffisante. L’incapacité du mâle blanc des sociétés développées à penser autrement qu’avec ses couilles exige que les valeurs issues des Lumières, comme la justice et la raison, soient subverties par une éthique extra-utérine fondée sur la sollicitude et l’émotion. Il ne s’agit plus de changer le monde, mais de le « réparer » du mal que nous faisons aux autres et à la nature par notre seule présence au monde. Les damnées de la terre sont alors les videuses de bassin d’aisance des mâles blancs grabataires, qui se trouvent, comme par hasard, être des femmes noires des classes inférieures.

Les théoriciennes du « care » se défendent bec et ongles de ne produire qu’un vademecum moral pour aides-soignantes, et prétendent que l’ensemble des activités humaines doit être réagencé pour mettre « le soin de l’autre au centre du système ». On ne soigne plus les gens, on ne crée plus du lien social pour que les individus puissent produire des richesses et réaliser leurs aspirations dans les meilleures conditions physiques et morales. On  » take care » d’abord, et s’il nous reste un peu de temps et d’énergie, on se livrera à quelques activités productrices de biens et des services. L’homme nouveau ne sera ni homme ni femme, il sera un être vagabond dans l’indétermination des genres débarrassés de leurs attributs traditionnels. À l’ordre de la raison se substituera le foisonnement de l’émotion, et le père Kant sera rituellement cloué au pilori de la nouvelle pensée politiquement correcte. L’homme nouveau ne sera plus invité au dépassement héroïque de lui-même dans un élan créatif dans le domaine des sciences, des arts, de l’industrie ou dans le sacrifice militaire. Il devra prendre conscience de ses multiples points de vulnérabilité, qui le feront entrer dans le cercle vertueux de la sollicitude donnée et reçue. Comme je fais partie de la tranche d’âge exaltée par Martine Aubry, je devrais normalement lui savoir gré de me proposer une place d’honneur dans la société qu’elle se propose de construire. Au contraire, je la prie instamment de me laisser exercer ma sollicitude à l’égard d’autrui, et de la recevoir de mes semblables, dans un cadre strictement privé. Je n’ai d’autre exigence à son égard, en tant que dirigeante politique, que celle d’organiser la solidarité entre les générations et les classes sociales dans le cadre éprouvé de la justice et de la raison. Comme disait François Hollande, interrogé par Le Monde sur les habits neufs de la pensée martinienne : « La gauche a raison d’affirmer des valeurs collectives contre la marchandisation de la société et l’individualisme forcené. Tout ne peut pas être assuré par l’Etat, ou relever de la loi, nous sommes individuellement comptables de la façon dont fonctionne une société. En même temps, je me méfie des slogans. On ne vit pas dans un monde édulcoré. Les marchés financiers ne sont pas des Bisounours. » Tout est dans le  » en même temps… ». On doit reconnaître au député-maire de Tulle un certain courage, car la sollicitude de sa cheffe est du genre qui fait mal.

Tricotons un nouvel enthousiasme urbain

Jadis les choses étaient assez balisées : certaines femmes tricotaient tout au long de leur vie, certaines autres seulement quand elles devenaient mère ou grand-mère, pour confectionner pulls et grenouillères aux rejetons ; certaines avaient appris le tricot à l’école, certaines autres en regardant faire leur mère. Bref, c’était l’une des activités classiques du gynécée. Mais c’était sans compter la tricoteuse moderne qui vient de faire de cette activité antédiluvienne – contre toute attente – un « art urbain ». C’est l’AFP qui nous apprend qu’une « flash-mob » de tricoteurs a tenté d’égayer mercredi dernier plusieurs rames du métro : « des tricoteuses et tricoteurs » (attention à l’aspect paritaire de l’activité !) ont ainsi présenté au public des « créations inattendues », afin de faire « sortir la laine de la maison ». Oui, décloisonnons la laine ! Rapproprions-nous les mailles ! Pratiquons le tricot citoyen ! Certains membres du Collectif France Tricot ont entrepris de confectionner des manchons pour envelopper de douceur les barres métalliques permettant aux voyageurs de se tenir debout au gré des cahots du périple métropolitain. Solenne Couturier (cela ne s’invente pas), activiste tricoteuse des plus inquiétantes de par son intégrisme laineux, nous assure que « le tricot est un art plastique sans limite ». Alexis Jujas, l’un des rares hommes tricoteurs urbains ayant participé à ce happening tragi-comique nous assure – rapporte l’AFP – que le tricot « rend sexy auprès des femmes »… Gageons que des contrôleurs de la Ratp n’étaient pas dans les parages pour détricoter ce bel enthousiasme parisien.

Royal : arrière centre !

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Nous venons encore d’assister à une passe d’armes entre Cécile Duflot et Ségolène Royal. La secrétaire nationale des Verts n’a pas davantage apprécié le soutien aux habitants des zones noires de la présidente de la région Poitou-Charentes que son opposition à la taxe carbone. A chaque fois, Duflot a tancé l’ex-ministre de l’environnement. Et a dû encaisser en retour une jolie volée de bois vert, encore qu’on puisse avoir des doutes sur la couleur.

Cécile Duflot ne comprend plus Ségolène Royal. On peut interpréter ses réactions comme une déception de l’ancienne fan pour une artiste qu’elle a longuement admirée et qui dévie de la route. On peut aussi, tout simplement, penser qu’elle souhaite « tuer la mère » tant Ségolène Royal a longtemps incarné l’idéologie maternaliste, écologiste et principedeprécautionneuse – qu’on me pardonne ce néologisme, mais ce texte concerne Ségolène Royal, après tout. Quand Philippe Muray ne ménageait guère la candidate socialiste à la présidentielle de 2007, c’était, bien entendu, tout ce qu’elle représentait qui était visé : elle était le condensé d’une époque. Il n’est pas indifférent que certains admirateurs de Muray ont désormais dans le viseur la nouvelle égérie écolo.

Depuis qu’elle a échoué à prendre la tête du Parti socialiste[1. Fraude ou pas fraude, elle a échoué. Sans doute en fraudant moins intelligemment que son adversaire.], Ségolène Royal cherche une nouvelle voie qui lui permettrait d’affronter à nouveau Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle et de prendre sa revanche. Ses amis et principaux soutiens l’ont quittée les uns après les autres et on en a trop vite déduit qu’elle n’avait plus aucune chance. Si elle a affronté Peillon, c’est moins pour récupérer le courant dont elle accusait ce dernier de l’avoir spolié, que pour montrer à l’opinion qu’elle ne se laissait pas marcher sur les pieds ; il s’agissait d’affirmer qu’elle était une chef, autoritaire et bagarreuse, un peu comme l’hôte actuel du château. Elle a également pris acte que son allié putatif François Bayrou était en perte de vitesse et a donc laissé à Peillon le soin d’organiser des agapes avec centristes et écologistes. En réalité, Ségolène Royal sait que son avenir politique ne se joue pas dans cet espace politique que nous appellerons « écolo-social-libéral », pour faire vite. Bien trop embouteillé, cet espace : DSK, Valls, Bayrou, Duflot, mais aussi Juppé et Villepin, sans compter Nicolas Sarkozy lui-même qui l’occupe par l’entremise de Carla. Tout cela pour 20 % maximum. Certes ce sont les 20 % d’électorat bobo dont la quasi totalité des journalistes et « influents » parisiens. Restent quatre-vingts, répartis entre droite et gauche à parts à peu près égales.

Cela, donc, il semble bien que Ségolène Royal l’ait compris. Elle a, paraît-il, dévoré « Recherche le peuple désespérément » co-écrit par deux militants socialistes, Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin. Ce livre démontre qu’une bonne partie de l’électorat de gauche, classes populaires et classes moyennes déclassées, ne vit ni dans les centre-villes « bobos » -et pour cause- ni dans les fameux « quartiers ». Au contraire, la hausse de l’immobilier les a repoussés dans le monde rural et les zones pavillonnaires péri-urbaines où elles peinent à rembourser leurs traites. Philippe Cohen qui en avait fait une lecture pour Marianne2, écrivait en octobre dernier qu’une certaine gauche médiatique persistait à l’ignorer, parfois au prix d’une prolophobie de plus en plus évidente. Quant à Emmanuel Todd, il analyse la volonté de construire des pavillons dans des zones éloignées des centre-villes comme une façon de vivre dans un « abri-anti-mondialisation ». C’est ainsi qu’il faut sans doute interpréter l’initiative de Ségolène Royal contre la taxe carbone, laquelle lèse de toute évidence cette couche de la population qui a besoin de voiture et qui n’a pas pu construire un pavillon écolo modèle. C’est aussi à la lumière de cette réflexion qu’elle a soutenu avec vigueur les familles concernées par les « zones noires » il y a quelques jours. Il est même probable que son souci de donner des chèques-contraception aux lycéennes de sa région réponde aussi à ce souci de défendre les filles rurales ne disposant pas de planning familial près de chez elles[2. Qu’elle se méfie sur ce point. Les filles devenues majeures en 2012 lui seront peut-être reconnaissantes mais quelques pères et mères risquent fort de moins apprécier qu’elle s’ingère ainsi dans la vie de leurs familles…].

En 2007, elle avait mis, entre autres thèmes, l’accent sur la proximité. C’est ce qui lui a permis de faire le lien avec sa stratégie d’aujourd’hui. Une sorte de fil conducteur qui donne l’impression que tout cela reste cohérent, qu’elle est demeurée la même tout en visant un autre électorat. Mais la proximité ne suffit pas. Elle ne tient là qu’un bout de la chaîne qui lui permettra d’être complètement audible auprès de cet électorat. C’est ainsi que ses équipes ont également rencontré Hakim El Karoui, théoricien du protectionnisme européen, celui-là même qui avait proposé fin 2006 à Dominique de Villepin un programme économique rompant avec le libre-échange cher aux socialistes Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn. Intéressant mais insuffisant. Aujourd’hui, la crise étant passée par là, nous n’en sommes plus à proposer aux Allemands, comme le suggéraient El Karoui et Emmanuel Todd, de prendre la tête d’un protectionnisme européen. L’Allemagne joue perso. Avant de parler de nouvelles barrières douanières luttant contre dumping social et environnemental, il faut aborder la question de la monnaie. C’est là que nous pouvons légitimement nous interroger sur la capacité de Ségolène Royal à briser le tabou de l’Euro.

Il serait pourtant dans la même logique d’abandonner le Centre, les lubies écolo-bobos de Mme Duflot, et promouvoir la défense des classes populaires et moyennes déclassées en remettant en question la monnaie unique. L’autre bout de la chaîne, que Madame Royal doit saisir, il est bel et bien là. Or, briser ce tabou serait mettre fin à vingt ans d’eurobéatidude. Celle qui fut la seule parlementaire a quitter l’hémicycle en protestant contre l’élection d’un « adversaire de l’Europe » au perchoir[3. Feu-Philippe Séguin fut élu président de l’Assemblée nationale six mois après avoir bataillé contre le traité de Maastricht.], celle qui imposa sa morgue à ses interlocuteurs nonistes – qui avaient pourtant eu les faveurs du suffrage populaire – lors de la soirée référendaire de 2005, l’amie de Bernard-Henri Lévy, peut-elle apparaître aux yeux du tout-Paris-médiatique comme une « anti-européenne » ? Et elle-même est-elle capable de faire une croix sur plus de vingt ans de militantisme europhile ? C’est une révolution politique, médiatique et psychologique.

Pourtant, cette gauche des quartiers pavillonnaires et des zones rurales a voté non au TCE et elle met dans le même sac[5. Même si c’est le plus souvent intuitif.] méfaits de la mondialisation et monnaie européenne. Roland Hureaux expliquait, à la convention de Debout la République consacrée à l’emploi, l’effet multiplicateur de la désindustrialisation, lequel est particulièrement ravageur dans les petites villes. Quand le mari ouvrier perd son emploi parce que la petite entreprise est délocalisée ou ferme parce qu’elle était sous-traitante d’une plus grosse préférant se servir en Chine, l’emploi de Madame dans le secteur tertiaire est bien souvent supprimé ensuite de manière collatérale, toute l’activité des services de la ville dépendant du plus gros employeur privé. Briser le tabou monétaire n’est pas une chance pour Ségolène Royal, c’est la seule chance de Ségolène Royal. Pour accéder au second tour de l’élection présidentielle, mais aussi au premier. Que ce soit dans une procédure de primaires les plus ouvertes possibles – cette couche de la population n’adhèrera pas même pour une somme symbolique pour y participer ou – arguant que des primaires trop fermées sont un moyen de l’éliminer- en participant au premier tour indépendamment du Parti socialiste, Mme Royal ne peut tenir les deux bouts de la chaîne et construire sa martingale gagnante qu’au prix d’un véritable effort sur elle-même. On ne peut reprocher à Martine Aubry sa proximité avec Alain Minc sans rompre également avec BHL. Elle n’aura pas ce peuple de gauche avec l’ancien nouveau-philosophe sur le porte-bagages. Et elle peut très bien, dans un premier temps, demander à sauver l’Euro en proposant que l’Allemagne en sorte. Il s’agit d’une manière très adroite de sauver les apparences europhiles, en mettant la responsabilité sur le dos des Allemands[6. En plus, c’est vrai.]. Après, il sera toujours temps de tenir un langage plus national.

La manière dont Nicolas Sarkozy a réagi en envoyant Borloo éteindre le feu dans les communes concernées par l’établissement de zones noires démontre que, contrairement à ce qui est habituellement admis, Ségolène Royal lui fait peur. En observateur averti de la vie politique, il sait que si celle-ci osait briser le tabou, il pourrait fort bien lui être opposé en mai 2012. Ce nouvel euroscepticisme pourrait alors valoir à la Dame du Poitou des reports de voix intéressants de la part du Front de gauche sauce Mélenchon.

Ségolène Royal est au milieu du gué. Osera t-elle ?

Sous le volcan, la plage

Le volcan Eyjafjöll

Combien de temps cela vont-elles durer, ces batailles d’arrière-garde qui tentent d’empêcher, un peu partout en Europe, l’avènement du paradis libéral ? Oui, combien de temps ?

Pourtant, le bonheur est à portée de la main. Pourtant, partout en Europe, un effort sans précédent de modernisation des sociétés et d’adaptation au marché est à l’œuvre. Concertation, pédagogie, dialogue social sont les maître-mots. Des gouvernements courageux, partout, entament des réformes d’ajustement qui finiront par porter leurs fruits. On sent bien ce vent nouveau qui souffle sur notre vieux continent et en particulier la France, qui devient le modèle à suivre. Et cela, malgré les vestiges paralysants d’un Etat-providence qui encourage encore trop souvent les vices de forme des classes populaires : assistanat, alcoolisme, mauvaise haleine, obésité pour cause de junk food alors qu’on ne cesse de leur répéter l’impératif des cinq fruits et légumes par jour, que l’on trouve partout pour pas cher, comme nous l’affirme l’humaniste des épiciers hard discount Jean-Pierre Coffe.

Malgré tout, une synergie efficace entre les Etats et le secteur privé permet de vrais exploits. Ce matin l’on apprenait ainsi que le groupe automobile PSA qui avait reçu trois milliards d’euros d’aide de l’Etat au début de l’année 2009 pour maintenir l’emploi dans le secteur, vient intelligemment de décider un redéploiement de ses capacités productives en annonçant la fermeture de son site de Melun Sénart, ce qui permettra aux 390 salariés, englués dans de vieilles habitudes de travail, de se reconvertir dans l’ouverture de commerce de proximité (bistrots, plomberie chez le beau-frère) ou de connaître l’exaltant bonheur des élites mondialisées, en allant fabriquer des boites de vitesses de 308 avec des collègues mexicains ou turcs pour des salaires enfin adaptés au niveau de vie de leur nouveau pays d’accueil.

Synergie également entre syndicats et patronat, à l’image du couple de l’année Sophie de Menthon et Bernard Thibault qui voudraient par souci d’égalité, parce que le libéralisme est aussi un effort de justice, régulariser les sans-papiers et ainsi obtenir une égalité de salaire entre le travailleur immigré et le travailleur français, ce dernier alignant ses exigences sur celles de ses camarades de lutte et sacrifiant son pouvoir d’achat par amour du prochain et de la marge bénéficiaire de son patron.

De même, le fructueux et enrichissant débat sur les retraites semble être sur les rails. Il va être passionnant. On voit des conceptions vraiment différentes s’opposer et les arguments échangés entre les éditorialistes, les politiques, les économistes annonce un grand moment démocratique. La preuve, de vraies alternatives sont enfin clairement formulées.

Va-il falloir travailler plus longtemps ou plus longtemps va-t-il falloir travailler ?

Doit-on augmenter la durée de cotisation ou va-t-on devoir cotiser encore quelques trimestres de plus ?

Les chiffres du Comités d’Orientation des Retraites, sur le déficit du régime général, qui sortent opportunément pour alimenter la fructueuse réflexion des uns et des autres, ces chiffres, donc, sont-ils apocalyptiques ou épouvantables ?

Il faut voir, c’était mercredi soir, le sémillant David Pujadas, toujours dans son souci d’exposer loyalement les données du problème, lancer un reportage dans son 20 heures sur le travail des séniors au Royaume Uni avec cette phrase qui ne peut que nous réconforter : « Les seniors britanniques se battent littéralement  pour continuer à travailler. » Et de voir de délicieux septuagénaires en catogans, d’ingambes octogénaires aux lunettes design nous expliquer leur bonheur de surveiller et nettoyer des patinoires ou de montrer leur virtuosité d’infographiste sur ordinateur. Ils sont tellement heureux d’ailleurs que le commentateur remarquait qu’ils acceptent des salaires nettement inférieurs que ces salauds de jeunes à un même poste. On se prend à regretter que les mineurs du Yorkshire, en 1984, menés par l’archéo-marxiste Arthur Scargill n’aient pas compris cette nouvelle donne pourtant annoncée de manière prophétique par Margaret Thatcher.

Hélas, hélas, comme nous le disions au début, il reste de forts îlots de résistance : la SNCF a nouveau pris en otage les usagers dans une grève reconductible et la télé insiste avec raison sur le visage indigné de ces otages et sur leur réflexions acerbes. Parce que tout de même, en matière d’otage, il faut reconnaître que se trouver en rade gare Saint Charles, c’est quand même l’horreur si on compare cette situation à celle, par exemple, des deux journalistes aux mains des talibans depuis cent jours. C’est vrai quoi, on emploie les mots à torts et à travers. Les journalistes ne sont pas des otages, il ne faut pas exagérer, ce sont surtout des imprudents.

Parfois, c’est un homme politique irresponsable, qui passe sa vie à insulter les journalistes et qui pousse le délire jusqu’à dire qu’il n’y a pas de problème des retraites, qu’il faudrait faire payer les riches devenus vraiment très riches depuis vingt ans, tout cela en étouffant son interlocuteur sous une montagne de chiffres douteux. Vous reconnaitrez ici l’agression caractérisée dont a été victime l’affable Apathie qui interrogeait comme d’habitude, sans agressivité ni mépris, Jean-Luc Mélenchon, seul homme politique français ouvertement chaviste, c’est tout dire…

Plus grave, il semblerait que ces archaïsmes français viennent de recevoir un soutien de poids. Celui des volcans islandais. On n’est à peine étonné.

L’Islande, comme la Grèce, est un bien mauvais exemple. Elle vient par référendum de refuser de payer sa dette à des banques anglaises. Elle aussi une vieille tradition de welfare state et l’on nous ne fera pas croire que ses volcans ne sont pas nationalisés. Et les voilà, ces volcans, probablement gérés par des fonctionnaires surmutualisés, crispés sur leurs avantages acquis, qui se mettent à s’agiter et à provoquer des éruptions telles qu’elles paralysent avec leurs nuages de cendres en haute atmosphère tout le trafic aérien sur le Nord de l’Europe.

Là aussi, il faut entendre les réactions des passagers en rade dans les aéroports. S’ils les avaient sous la main, les volcans ne feraient pas long feu. On ne peut donc, pour que cesse ce scandale, qu’espérer une réaction responsable de Reykjavík.

Une privatisation des volcans est indispensable. Ainsi que de leur fixer une date légale de fin d’activité.

65, 66 ou 67 ans ou plus s’ils le désirent, ne soyons pas chiens et laissons les partenaires sociaux en décider.

Un strapontin pour le député Hunault

Un député du Nouveau Centre, l’indispensable Michel Hunault – qui a été jadis au RPR, à l’UMP, et à l’UDF – s’est fendu mardi d’une proposition de loi comique à l’Assemblée Nationale : l’instauration, en France, d’une vice-Président. Manifestement bouleversé par la mort récente du Président polonais dans un crash aérien, le député de Loire-Atlantique nous assure que cette mesure « permettrait dans des circonstances exceptionnelles d’assurer la continuité de l’Etat ».

N’ignorant pourtant pas – j’imagine – le rôle que notre constitution a prévu pour le Président du Sénat, qui doit prendre en charge l’intérim du pouvoir en cas de mort du Président de la République, M. Hunault (un avocat défenseur de l’éthique en politique) se met bille en tête de créer cet improbable « strapontin » présidentiel. N’ayons pas mauvais esprit… ne nous demandons pas si cette proposition pourrait être motivée par l’idée fantasmatique de réserver à un membre du Nouveau Centre une petite place à l’ombre du pouvoir suprême… Non, cette proposition de loi a été présentée sous le coup d’une émotion profonde et sincère.

Nabe triomphant

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Marc-Edouard Nabe.
Marc-Edouard Nabe.

« Pauvres écrivains : c’est une race qui tend à disparaître. Pour écrire, on écrira toujours, mais l’écrivain, l’homme dont l’écriture est l’unique vocation et qui en tire un magistère, une gloire où plusieurs générations se regardent, c’est une évidence que ce type-là n’a plus sa place dans la société d’aujourd’hui. »

Philippe de Saint Robert[1. Ecrire n’est pas jouer, Hermann littérature, 2009.] aurait sans doute révisé son jugement s’il s’était rendu à l’espace Victoria jeudi dernier pour la grande soirée qu’y organisait Marc-Edouard Nabe. Zannini y conviait ses lecteurs à fêter les trois mille exemplaires vendus de L’homme qui arrêta d’écrire, cette belle chronique du Paris déréalisé.

Etaient donc réunies quelques centaines de personnes unies par la même admiration envers le maître à la prose piquante, dont l’égo surdimensionné n’a d’égal que le génie du style. N’en déplaise à Saint Robert, il se trouve encore des écrivains – mais qui en dehors de Nabe ?- capables d’attirer des foules de lecteurs enivrés à l’évocation du seul nom de leur idole, quitte à ce que l’admiration confine à l’hystérie collective.

Pour le plus grand bonheur de Nabe, la fête tourna au triomphe romain. Juché sur une estrade, le Guide Suprême de la Révolution Littéraire haranguait la foule de ses fatwas contre les éditeurs, libraires et autres plumitifs envieux. Ses imprécations enflammées à l’encontre des bien-pensants de la République des Lettres sonnaient juste dans l’univers du tout-culturel, qui est aussi celui de la négation de l’art. La masse de bassidji tout acquis au génie impétueux du  Moïse de l’auto-édition ayant vaincu les Égyptiens des lettres  applaudissait à pleines mains celui qui a fendu en deux la mer de l’édition française pour que la colonne des vrais lecteurs puisse la traverser à sec[2. La vidéo de son intervention].

Ils étaient venus, ils étaient tous là, ces lecteurs contestant par centaines le verdict des éditeurs : Non, Nabe n’est pas mort ! Même pendant ses années de disette littéraire, le cadavre bougeait encore, écrivant ici ou là des tracts venimeux, entamant laborieusement la rédaction de L’homme qui arrêta d’écrire. Enterrer vivant cet empêcheur-de-censurer-en-rond, c’était compter sans l’héritage du Professeur Choron, chantre de l’humour  bête et méchant qui aimait humidifier ses couilles dans des flûtes à champagne, le tout devant un Mitterrand éberlué ! Nabe est de cette veine, celle des écrivains montrant leur cul de papier à qui de droit, sublimant leurs secrets d’alcôve par la plume lorsque certains directeurs de collection croient décrocher le jackpot en découvrant leurs hétaïres littéraires sur la couverture de leurs non-livres.

Assez ! C’est ce que semblaient dire la foule des fêtards réunis dans ce salon de réception transformé le temps d’un soir en une formidable cour des miracles. L’assemblée des inconditionnels de Nabe était pour le moins bigarrée : bobos mal léchés sur le chemin du Baron, journaleux envieux du succès de L’homme, et quelques ovnis de la blogosphère composaient ce paysage aussi beau qu’un bordel de campagne. On se serait cru dans un film de Joël Seria, les filles déshabillées en moins ! Il faut dire que la crypte avait des allures de backroom désertée par ses locataires habituels au profit du seul Nabe, dédicaçant ses œuvres en inhalant des odeurs de stupre imaginaires.

Nabe aura vécu, aimé, mangé et bu par et pour la littérature. Jamais travaillé ni fait d’études. Il se sera fabriqué une place de choix en marge de la société, tel Suarès qu’il admire tant.

En tentant d’épuiser ce lieu parisien, il montra à tout le Landernau qu’il avait eu raison d’arrêter d’arrêter d’écrire. Que finalement, ce sont les gentlemen des lettres qui n’ont plus leur place dans la littérature.

Retourner les lettres contre la société, écrire, c’est-à-dire vivre: en ces temps de charogne, peut-être la seule forme de résistance qu’il nous reste…

Un procès de Moscou à Paris

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Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge
Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge.

Si l’idéologie du Bien devait se choisir une icône, le Jésus-Christ stallonien des Inconnus serait sans doute le meilleur candidat. Jamais quelqu’un n’a distribué autant de pains à la fois, au nom de la tolérance et de l’amour d’autrui. Voilà deux semaines qu’il boxe Eric Zemmour avec les meilleures intentions du monde. Le journaliste a rejoint, désormais, ce que les historiens du futur appelleront, je l’espère, les « dissidents européens ». On assiste à un nouveau « procès de Paris », parodie grotesque mais néanmoins inquiétante des « procès de Moscou ». Je pensais que Vladimir Boukovsky, dissident soviétique ayant survécu à douze ans de camp et d’internement psychiatrique, exagérait lorsqu’il écrivait, en 2005, L‘Union européenne, une nouvelle URSS ? Il exposait, dans ce livre, comment l’Union européenne calquait feue l’URSS sur le plan institutionnel, mais aussi idéologique, notamment par l’apparition de nouveaux délits d’opinion : la xénophobie et le racisme. L’idéologie soviétique était internationaliste : il fallait éradiquer les particularismes nationaux des peuples du bloc de l’Est pour faire surgir l’Homme nouveau soviétique, acculturé et flexible. L’idéologie du « politiquement correct » actuelle a les mêmes buts. Eric Zemmour, suivi par Philippe Bilger, avocat général près la Cour d’appel de Paris, ont été reconnus coupables par un ensemble d’associations persécutrices inféodées à l’idéologie internationaliste européenne : tout comme les dissidents soviétiques, ils ont commis le délit irréparable de rappeler la réalité aux nouveaux « ingénieurs de l’âme » épris de leur rêve de pacification forcée des rapports humains.

Il est intéressant de regarder dans le détail comment on a essayé de culpabiliser Philippe Bilger sur le plateau de Morandini, sur Direct 8 : «Quand on passe à la télé, on a une responsabilité ; quand on est une personnalité, on a une responsabilité. Tenir des propos comme ça, ça veut dire que, dans l’esprit des gens qui vous regardent, quand ils vont croiser demain, comme vous dites, un Noir ou un Arabe, ils vont se dire : « Ce mec-là est peut-être un trafiquant. » C’est cela que ça veut dire, et c’est cela qui est terrible, et c’est pour ça que je pense que, quand on est à la télévision, on ne peut pas tenir des propos comme ça.»

[access capability= »lire_inedits »]La nouvelle responsabilité d’un journaliste ou d’un avocat, telle qu’elle est conçue par un Morandini, n’a plus rien à voir avec le désuet engagement de dire la vérité à propos de la réalité. Les propos ne sont plus jugés par rapport au référent observable, mais par rapport aux objectifs idéologiques du pouvoir : nier les conflits et les problèmes proprement politiques du « vivre ensemble » et maintenir l’illusion que tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. Etre « responsable », en novlangue médiatique, c’est mentir pieusement, soi-disant pour ne pas prêter le flanc à des interprétations qui aboutiraient à des violences sociales. C’est l’argument typique de la censure soviétique, tel qu’il a été exposé dans le magnifique film de Chris Marker, Le Tombeau d’Alexandre. Lev Rochal, cinéaste russe, explique : «Les créateurs ont toujours beaucoup de mal à comprendre la logique du bureaucrate chargé de surveiller la création. Ajoutez à cela qu’ils ont le flair si subtil qu’ils saisissent toujours ce que le public pourrait comprendre de travers. “Et qui peut comprendre de travers ?” demande l’artiste au bureaucrate. Et le bureaucrate répond habituellement : “Les imbéciles ne manquent pas.” Et si l’artiste réplique : “C’est en pensant aux gens intelligents, et non aux imbéciles, que j’ai fait ce film !”, le bureaucrate lui dit : “Hein, hein, ce n’est pas encore clair pour qui tu as fait ce film !”»

Intimer à Zemmour et à Bilger l’ordre d’être « responsables », c’est affirmer que les téléspectateurs sont des imbéciles et postuler qu’il suffirait d’une phrase d’une « personnalité qui passe à la télé » pour transformer d’un coup de baguette médiatique un honnête citoyen en un affreux nazi languissant après une nouvelle Nuit de cristal. Ceci n’est que le fantasme des gourous médiatiques, sans cesse démenti par les réactions réelles des téléspectateurs, comme par exemple lors du référendum sur la Constitution européenne. C’est aussi l’aveu d’un total mépris pour le peuple, conçu comme influençable à volonté et incapable de filtrer les messages reçus si ceux-ci sont dits à la télé.

Ce qui est intéressant à observer, c’est la manière dont la persécution néo-soviétique commence à s’exercer dans la France d’aujourd’hui. On croit généralement qu’un État totalitaire est un État fort et que, par conséquent, on en serait très loin. Or cette idée est erronée : à rebours de l’opinion admise, un État totalitaire est un État faible, dans un sens très précis. L’État, selon Hobbes et Weber, est le dépositaire du monopole de la violence légitime, légitime parce que monopolisée, arrachée aux particuliers : chacun renonce à sa violence pour obtenir en retour de l’État la paix et la sécurité. Or, un État totalitaire, comme l’Allemagne nazie ou le Kampuchéa démocratique de Pol Pot, est justement un État qui renonce à ses prérogatives de poursuivre et de juger souverainement de la culpabilité ou de l’innocence de ses sujets. Stathis Kalyvas, politologue de l’université de Yale, montre dans The Logic of Violence in Civil War que la violence génocidaire apparaît dans des contextes où des particuliers utilisent un État affaibli pour régler leurs différends personnels. On dénonce sa femme pour divorcer plus vite, son supérieur hiérarchique pour avoir sa place ou bien son voisin pour prendre son appartement, comme le racontait déjà Panaït Istrati dans Vers l’autre flamme, à propos de l’URSS de 1928. Robert Gellately, historien éminent de la Seconde guerre mondiale, explique, dans The Gestapo and German Society : Enforcing Racial Policy, 1933-1945, que, d’après les archives de la Gestapo, là où elles ont été conservées, les « dénonciations malicieuses », c’est-à-dire motivées par le ressentiment, la rivalité, la jalousie, l’intérêt d’usurper le bien d’un voisin, représentaient plus de 50 % des délations, et que tous les individus arrêtés par cette police politique l’ont été à la suite de dénonciations et jamais à la suite d’un travail d’enquête de ses services1.

Un État totalitaire est donc, en fait, un État qui sous-traite l’exercice de la justice aux particuliers, qui utilise les animosités interpersonnelles à des fins propres au lieu de les abolir par son monopole. Ce qui rend irrespirable l’air dans un pays totalitaire, ce n’est pas la peur de la Securitate, c’est la peur du voisin capable, par une simple lettre et à n’importe quel moment, de déchaîner la colère du « monstre froid » contre notre propre personne. L’État totalitaire est faible, au sens où sa violence irrésistible est susceptible d’être utilisée par n’importe qui contre n’importe qui. Il n’est jamais impartial, mais peut toujours prendre parti contre vous en particulier, obéissant en fait non pas au Chef suprême, mais à votre concierge.

La même faiblesse volontaire de l’État est patente, aujourd’hui, avec l’apparition des associations persécutrices spécialisées dans la délation et dans la traque des « dérapages » et autres crimes politiques. L’Union européenne n’énonce pas officiellement une ligne du Parti, et n’a pas mis en place un KGB pour traquer les déviants ou autres malades de « schizophrénie non symptomatique ». Mais elle a autorisé le fonctionnement d’instances para-étatiques, de fondations d’intérêt public qui se chargent de ce travail d’une manière indépendante, comme de bonnes vieilles entreprises capitalistes. Avec la création des délits d’opinion comme les délits de racisme, de xénophobie, d’homophobie ou de négationnisme, l’État a mis en place un dispositif qui cristallise des haines interindividuelles qui utilisent spontanément l’autorité publique pour se satisfaire et pour croître en puissance. Abdiquant sa souveraineté, refoulant les conflits réels qui, par conséquent, s’exacerbent, l’État actuel sème les graines de véritables guerres civiles et de violences interethniques comme celles qui ont suivi la chute de l’URSS et que redoute Eric Zemmour. « J’ai vécu dans votre futur, et cela n’a pas marché », déclare Boukovsky. C’est amer, mais au moins croit-il encore en un avenir.[/access]

Harrar ment vu ça

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Enfin, est-ce vraiment sérieux ? Ca tremble en Chine et dans la négociation sur les retraites. Ca érupte en Islande et dans les usines promises à fermeture. Les avions ne volent plus, les trains ne roulent plus, les chômeurs en fin de droit se multiplient, les bus sont caillassés, les écoles brûlées.

Mais qu’est-ce qui fait la une des journaux et des magazines depuis deux jours : la découverte de photo de groupe, prise à Aden vers 1880, d’un obscur poète homosexuel, briseur de ménage et reconverti hâtivement dans le commerce d’armes devant l’insuccès de sa production. Ainé d’à peine deux ans du maréchal Pétain, il ressemble cependant étrangement à De Gaulle jeune sur cette photo. La France est décidément une nation littéraire et inconséquente, fétichiste et improductive.

– Que faisiez vous pendant la fin du monde ?
– Je lisais Rimbaud. « Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques. »
Et en plus, demandez à Cohn-Bendit, Meirieu ou Parisot, ça ne veut rien dire.

Grenoble : faut-il lyncher les lyncheurs ?

Saint Antoine

Martin, le jeune homme agressé vendredi 9 avril à Grenoble est sorti du coma. Ses agresseurs, peu à peu, sortent de l’ombre. Celui qui tenait le couteau ayant servi à poignarder le jeune cartographe s’est livré à la police. Dans quelques jours, nous connaîtrons certainement le nom et le visage de quelques uns des coupables. Et puis, tôt ou tard, viendra le procès.

Il y a un ou deux jours encore, alors que je songeais à composer un article sur le sujet, voici comment j’aurais pu commencer :

« Vendredi 9 avril, vers 23h 30, place Grenette, en plein centre de Grenoble, Martin, un jeune cartographe a été sauvagement agressé par une bande de jeunes hommes. Ces barbares, ces monstres, l’ont roué de coups, et l’un d’entre eux est allé jusqu’à prendre son élan pour le frapper plus fort, dans la colonne vertébrale. Un autre lui a donné deux coups de couteau, lui perforant les poumons. Et puis la bande s’est dispersée, calmement, tandis qu’un ami de la victime est allé chercher du secours dans un restaurant voisin. »

La Villeneuve, quartier « sensible », comme ils disent

J’aurais pu commencer ainsi. La place Grenette, voyez-vous, je la connais bien. Mes parents, en arrivant en France, ont choisi Grenoble comme destination. Ils y vivent encore, ainsi que mon frère, ma sœur et leurs familles. La place Grenette, je l’ai traversée mille fois. Dans quelques semaines, je la traverserai encore. J’aurais commencé comme cela ; et puis j’aurais rapporté ce que j’ai pensé, aussitôt lues les premières lignes de l’article où je découvrais ce qu’il est convenu de nommer un « fait divers ». Ce que j’ai pensé, vous voulez que je vous le dise ? Ces agresseurs, ces barbares, viennent du quartier de la Villeneuve. Et ça n’a pas manqué. Quelques lignes plus loin, dans l’article, le nom de la Villeneuve apparaissait. Aujourd’hui, dans les articles qui évoquent l’agression, on ne parle plus tellement de ce quartier « sensible », comme ils disent ; et lorsqu’on en parle, c’est pour dire que les agresseurs de Martin ne viennent pas tous de là ; certains, ai-je lu, vivent même en plein centre-ville ; dans des HLM, certes, mais en plein centre-ville tout de même.

Et si j’ai immédiatement pensé à la Villeneuve, voyez-vous, c’est que – bingo ! – j’ai vécu dans ce quartier. Un rêve d’architecte et de penseurs utopistes qui voulaient y faire vivre ensemble toutes les catégories sociales existantes. Des enseignants, des professeurs. Des employés de la Poste. Des ouvriers, comme mes parents. Un rêve qui a crevé comme une bulle d’air, explosé comme un palais de cristal. Car on imagine la suite. Très vite, dans les années 1980, les problèmes sont apparus. Ceux qui ont pu partir sont partis. La mixité sociale –comme ils disent – a disparu. Envolé le rêve.

J’ai pensé à la Villeneuve, qu’ai-je donc pensé ? J’ai spontanément associé quartiers difficiles, problèmes sociaux, délinquance et barbarie. J’ai pensé ce que tout le monde, livré à ses seules émotions, aurait pensé. Et j’ai pensé encore en songeant à l’article que je pourrais écrire, aux enfants émigrés que nous étions il ya trente ans. J’ai pensé écrire ceci par exemple : que quelque chose, dans ce pays, avait changé ; que nos mères d’alors, nos mères italiennes, espagnoles, portugaises, maghrébines, nous tenaient ; qu’elles nous parlaient nos mères ; qu’elles nous disaient de bien travailler à l’école, et cependant, la plupart d’entre elles étaient illettrées. J’ai pensé que c’était ce qui nous avait fait grandir. J’ai pensé que quelque chose avait changé et que les mères d’aujourd’hui, les pères d’aujourd’hui savaient moins tenir leurs rejetons. Couples séparés. Chômage. Pauvreté. Violence à la télévision. Incivilités, comme ils disent. Enfin tout ce qu’on voudra, ce qu’on entend partout, à longueur d’articles, de conversations de café.

Les agresseurs sont-ils des victimes ?

Qu’ai-je pensé, finalement, qui m’a retenu d’écrire d’abord mon article ? J’ai pensé deux choses contradictoires, enfin qui devraient se contredire : j’ai associé la barbarie de l’agression qui eut lieu place Grenette à la délinquance des quartiers sensibles – disent-ils – constitués, pour une large majorité, de populations immigrées ; et, dans le même temps, je me suis mis à trouver toutes les excuses possibles à ces populations. Au moment même où je les traitais de barbares, j’ai pensé que les agresseurs pouvaient venir, devaient venir de ces quartiers difficiles et tout à la fois donc, je les posais en victimes. Agresseurs, certes, mais en même temps victimes. J’ai pensé, enfin, comme pensent la plupart d’entre nous aujourd’hui, que j’étais coupable de délit et déni de réel, tout à la fois.

Qu’est-ce que le réel, dans cette affaire grenobloise ? Le réel, c’est peut-être que certains des agresseurs, nous verrons, viennent de la Villeneuve ou d’un autre quartier sensible, comme ils disent. Le réel, c’est peut-être qu’on peut trouver toutes les explications psychologiques, sociologiques à cette violence. Mais le réel, c’est surtout, dans cette histoire, qu’il y a une victime, innocente, et des agresseurs.

Des agresseurs qu’il faut identifier, juger, emprisonner et punir. Qui doivent payer. Qui doivent expier, si on veut, c’est-à-dire souffrir de cette souffrance de la culpabilité, des remords. Des agresseurs à qui il ne faut pas trouver d’excuses, d’où qu’ils viennent. Mais avant que nous en sachions beaucoup sur eux, voici que s’est déjà exprimée, la fable, le mauvais roman que la réalité ordinaire a construit autour de cette histoire et qui cherche par avance des excuses, des justifications aux agresseurs. C’est la fable qui, sur les sites internet, déchaîne les commentaires compulsifs et divise les internautes en deux camps opposés, irréconciliables. C’est la fable encore qui parle des agresseurs comme de monstres, ce qu’ils ne sont pas. Enfin, pas seulement.

Oui, ils sont des monstres et des barbares. Oui, ils ont commis des actes que, heureusement, la plupart réprouvent. Et non, je le répète, ils n’ont pas d’excuses. Mais ce que ce que cherchent à dire ceux qui parlent le langage de la fable en conspuant les agresseurs, c’est que le mal qu’ils ont commis leur est étranger.

Tous lyncheurs?

Ce n’est pas ce que dit le réel.

Le réel dit que chacun est susceptible de succomber au pouvoir mimétique d’une foule qui se livre à un lynchage. Si nous nous examinons, sérieusement, sans ciller, nous verrons même que nous avons tous déjà participé à un de ces lynchages ou, au moins, en avons été témoins. Peut-être pas sous cette forme terrible qui est celle de Grenoble, mais lynchage tout de même.

Combien d’exemples chacun d’entre nous pourrait-il donner ? Comptez. Si vous arrivez à moins de dix, soit vous êtes bien jeunes, soit vous avez mal compté. Des exemples ? Tenez. Souvenez-vous, à l’école. Cet élève un peu plus faible que les autres que vous amusiez à taquiner, en groupe. Peut-être à torturer. Cette vieille dame, à l’ouverture des portes du métro, qui eut le malheur de s’être placée devant les portes. Et les portes se sont ouvertes et comme elle était bien vieille et qu’elle portait un caddie lourdement chargé, elle n’est pas sortie assez vite. Alors, qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez fait comme les autres. Comme les autres vous étiez pressé, énervé et vous avez poussé. Et la vieille est tombée avec son caddie. Et vous êtes tout de même passé, sans vous retourner. Vous auriez pu l’écraser. L’école encore. L’autre jour, cet article : dans un lycée cossu parisien, ce groupe d’élèves qui chaque matin se moquaient d’un autre, le traitant de bolosse, d’intello. Ces élèves qui sont allés jusqu’à fonder un groupe, sur Facebook, intitulé « Tout le monde déteste Paul – appelons-le Paul, j’ai oublié son prénom – l’intello ».

Oh bien sûr, me répondrez-vous, il n’y a pas mort d’homme. Ouais. Et puis qu’en savez-vous ? Que savez-vous si la petite vieille n’a pas fini par être écrasée, par d’autres derrière vous ? Et même si elle ne l’a pas été, peut-être qu’elle s’est relevée, qu’elle a marché dans les couloirs du métro et puis est arrivée chez elle. Et chez elle, elle s’est souvenue de la scène, elle a pleuré, elle a succombé à une crise cardiaque peut-être. On peut mourir de honte, de peur ou d’indignation. Et ce gosse, que vous martyrisiez, à l’école, qu’est-il devenu, vous le savez, vous ? Peut-être que vous avez contribué à le traumatiser pour la vie.

Et donc, si chacun de nous s’examinait, il trouverait dix exemples, dans sa propre vie, de lynchage collectif. Dix situations où il a succombé au mimétisme de la foule. Et pourquoi y avons-nous participé ? Peut-être que pris dans la folie mimétique, nous éprouvons tout à la fois une forme de jouissance étrange du mal et une peur panique qui nous dit : avance, participe, fais comme les autres ; si tu t’arrêtes, la violence mimétique peut changer de cible et se retourner contre toi.

Alors voilà, les agresseurs grenoblois n’ont pas d’excuses ; ils sont coupables, sans ambigüité aucune. Il n’y a qu’une seule victime et elle se prénomme Martin. Mais ne prétendons pas que ce sont des monstres et que le mal qu’ils ont commis nous est étranger. Attendons de voir et espérons que nous ne participerons jamais à un tel lynchage, un tel accès de mimétisme et de folie.

Le réel, le christianisme et la littérature

La fable dit : il ya deux camps, clairement distinct, celui du bien et celui du mal ; il y a des êtres purs de tout mal et d’autres impurs. Le réel dit le contraire. Le réel nous inclut dans la possibilité du mal.

Le réel et, je suis désolé de le dire, le christianisme. Le christianisme dénonce la fable commune, l’opinion rassurante et nous dit, à travers dix épisodes de la vie de Jésus, que le mal est ordinaire. Il L’épisode de « la Femme adultère », vous vous souvenez ? Une femme est accusée d’avoir trompé son époux. Tous sont prêts à la lapider. Tous sont prêts à la lyncher. Et Jésus vient dire cette parole extraordinaire : que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. Alors, bien sûr, tous s’en vont, car tous ont un jour péché.

Le réel, le christianisme dénoncent la fable, et c’est également ce que fait la bonne littérature. Pas le kitsch de la pensée commune qui a pour nom « opinion », cette réaction immédiate, impulsive, sentimentale, qui nous pousse tout à la fois à nous innocenter de tout mal et à en accuser les autres. La bonne littérature donc : Pierre Jourde dont le dernier roman, Paradis noirs, traite d’un lynchage commis dans une école de province, jadis. Roberto Bolaño qui compose cet extraordinaire roman qu’est 2666, où le mal est partout, c’est-à-dire qu’il n’est pas identifiable, qu’on ne peut pas lui donner un visage unique. Il s’identifie à la vie banale d’une ville, de toute une ville. Philip Roth dont le hasard a voulu que je relise Pastorale américaine au moment même où je prenais connaissance des faits grenoblois. Seymour Levov, on s’en souvient, subit la honte d’avoir eu une fille qui pose une bombe dans son village du New Jersey. Mais pourquoi Merry a-t-elle posé cette bombe ? Pour protester contre la guerre au Vietnam ? Pour montrer à ses parents trop parfaits qu’elle ne veut pas de cette pastorale idyllique, cette vie confortable et niaise qu’ils lui proposent ? Pour tuer le couple idéal constitué par le père et la mère ? En réalité, la pastorale est partout dans le roman et le roman, précisément, consiste à la dénoncer, en faisant de l’écrivain Nathan Zuckerman le témoin et le narrateur de cette pastorale.

Chacun s’invente des histoires, chacun est persuadé de proposer à l’autre un juste visage de lui-même, la vie la meilleure possible, chacun est persuadé d’être du côté du bien tandis que ceux qui le contredisent sont du côté du mal. Mais le réel se venge, le réel pose des bombes, est complexe, contradictoire. Seymour n’est pas uniquement ce personnage lisse que Zuckerman imaginait ; il est un père qui a eu raison et tort tout à la fois ; un niais américain certes, qui aurait souhaité passer toute sa vie dans la pastorale, la fable d’un monde parfait. Mais également un père aimant, un père qui patient, qui ne s’énerve jamais, a passé des heures à tenter de raisonner sa fille et qui va jusqu’à prendre sur lui la culpabilité d’une faute qu’il n’a pas commise. Et Merry a raison et a tort tout à la fois. Elle a raison de se révolter contre la guerre et elle est insupportable car elle succombe à une autre forme de bonne conscience, celle qui reconstitue une autre fable : la fable d’une langue idéologique mal digérée qui l’empêche de voir le travail réel, accompli par plusieurs générations de pères, dans sa famille. Ce grand-père et ce père qui sont partis de rien pour monter leur entreprise et ont su apprendre toutes les étapes de la fabrication d’un gant, avant de vivre d’une entreprise florissante.

Alors oui, le lynchage se porte bien, merci. À Grenoble, lorsque des crapules sont prêtes à donner la mort à une victime qui ne peut se défendre. Il se porte bien lorsque, confortablement installés devant notre écran de télévision ou d’ordinateur, nous parlons des agresseurs comme de monstres que nous ne sommes pas et ne serons jamais. Il se porte bien lorsque nous jugeons de l’extérieur le réel et lui substituons le mensonge, la pastorale d’un monde parfait, rêvant de juguler la barbarie par l’argent, les bonnes paroles, les pansements psychologiques ou la culture. J’étais à la sortie du métro, à Nation, lorsque la petite vieille est tombée, avec son caddie. Oui, le lynchage se porte bien, merci.

Pastorale américaine

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Plantu, comique-troupier

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Plantu
Plantu.

Quelle étrange époque que la nôtre : c’est à qui – parmi les trublions les moins étanches à l’air du temps – nous présentera les meilleurs états de service de résistant au politiquement correct. Ces fonctionnaires de l’ironie facile – mais lucrative – prennent sans doute leur art pour une forme de guérilla médiatique menée face au totalitarisme vaticano-militaro-industriel. Ils viennent lancer à la figure des puissants, l’expression de la colère des humbles et des sondages d’opinion. Et c’est avec le costume du bouffon – bien pratique pour travestir l’époux de la ménagère de moins de 50 ans en homme d’esprit insolent – qu’ils s’en vont ferrailler avec les ennemis du genre humain.

Ils semblent ignorer ce qu’est le politiquement correct : le versant lexical de l’affirmative action qui, dès les années 1980, ambitionnait de rendre les minorités américaines plus égales que les WASP, en faisant par décret de leurs membres des premiers de la classe. Le politically correct consistait, lui, à ménager les susceptibilités en remplaçant les substantifs par des phrases longues comme le bras. Plus dur à pratiquer que le « ni oui ni non », ce dialecte est devenu, au fur et à mesure, la novlangue des bien-pensants de tous pays : toute erreur de vocabulaire est assimilée à un crime contre l’humanité et dénoncée à qui de droit, en vertu de la loi Gayssot. Mais contre l’ennemi de l’intérieur, tout est permis. Si l’éthique de nos saltimbanques leur interdit de se gausser des drag queens, toute latitude leur est donnée pour vomir sur le Pape et sa sinistre clique, dont les activités notoirement hostiles au Progrès et au Planning Familial doivent être sabotées coûte que coûte.

Ils manient l’humour moins comme l’épée du mousquetaire que comme le gant de caoutchouc dont se sert un vétérinaire pour inséminer une vache. Le sourire en coin, ils assènent les poncifs les plus grossiers, au prétexte de choquer le bourgeois et ses éternels alliés – le curé et l’agent de police. Aucun raccourci ne sera de trop pour montrer le visage hideux de la Réaction. Et ils n’auront de cesse de la débusquer, jusques et y compris quand elle aura commencé à contaminer les rangs de la Gauche – dont Doriot et Déat furent, ne l’oublions pas. Car Godwin est leur ami : ils s’embarrassent rarement des nuances herméneutiques auxquelles l’universitaire est astreint. Eux font dans la métaphore et pas la plus fine, de préférence. Toutefois, à leur âge avancé, il devient préoccupant de les voir si satisfaits d’eux-mêmes, emplis de cette jouissance sournoise du gamin qui, venant de cracher dans un bénitier, se prend soudain pour un homme. La fréquentation de quelques bons livres d’histoire pourrait leur montrer à quel point l’anticléricalisme « rad-soc » d’il y a un siècle était plus violent et plus révolutionnaire que le leur. Si la IIIème République vit s’opposer farouchement deux camps réellement hostiles l’un à l’autre, notre époque est celle du monopole d’une bêtise triomphante qui prend son arrogance chronique pour de l’héroïsme.

La réductio ad hitlerum, une arme éprouvée

Les camelots de l’insolence sont pourtant loin d’être stupides : ils savent pertinemment jusqu’où ils peuvent aller trop loin, n’ayant comme frontière ni le bon goût ni l’honnêteté mais juste le seuil à partir duquel l’instinct de conservation incite à ménager l’adversaire. Elles sont révolues, ces heures sombres durant lesquelles étaient frappés d’ostracisme les chansonniers qui avaient osé brocarder le Pouvoir : désormais le Pouvoir, c’est eux. Un régime hypnopédique qui donne à quelques millions de Français leur prêt-à-penser quotidien afin qu’ils aillent ensuite voter correctement. Depuis plus de vingt ans, Canal + diffuse les Guignols de l’Info, une parodie de journal télé. Des millions de Français apprécient ce soupçon de populisme qui persuade le quidam que la France d’en haut est truffée de vendus et d’affairistes. Peu enclins à faire dans la dentelle, les auteurs du show excellent dans l’art de faire passer leurs cibles pour des imbéciles, ou mieux : des nazis. Benoît XVI a ainsi été surnommé « Adolf II » pour faire rire le bon peuple qui a déserté depuis belle lurette l’office dominical. Dans la même veine, l’humoriste radiophonique Stéphane Guillon, lorsqu’il est en manque d’inspiration, est obligé de se servir de ces petits trucs de professionnel, dont fait partie la reductio ad hitlerum[1. L’expression est d’Alain Finkielkraut.]. Toujours prompt à débusquer le fasciste caché, il ne dédaigne pas, néanmoins, de scruter le faciès de ses victimes afin d’y déceler – par la forme de tel menton ou de tel nez – quelque trait psychologique. Comme quoi, dans ce que fut l’Occupation, il a su faire le tri…

On trouve chez Plantu le même élan épurateur : une tendance obsessionnelle à voir des fascistes partout. Des fascistes ou, désormais, des pédophiles. Le dessinateur vedette du Monde a produit il y a quelques jours, en produisant une caricature montrant le Pape en train de sodomiser un enfant. Heureux sommes-nous, en France, d’avoir des esprits si frondeurs ! J’avoue avoir du mal à croire qu’il se serait permis cette liberté avec d’autres.

Nos pamphlétaires hexagonaux sont tout sauf des têtes brûlées : ils ont un métier et le font avec sérieux. Loin d’eux l’envie de se retrouver avec des emmerdes parce qu’ils se seraient adressés à la mauvaise personne de la mauvaise manière. Ces bons pères de famille connaissent les us et coutumes de la controverse médiatique : on s’adapte à la cible en fonction de sa largeur d’épaules. Le Pape est un bon client : il ne poursuit pas en justice et ne plastique pas votre résidence secondaire en représailles. C’est pour cela qu’on voit se multiplier les faits d’armes contre l’évêque de Rome et ses ouailles. Comme il n’existe pas d’examen pour atteindre le grade tant convoité de « comique politiquement incorrect », c’est « au feu » qu’il faut gagner ses galons. L’ennui, c’est que les gesticulations évoquées ci-dessus ne choquent plus grand monde depuis quelques décennies déjà. Ça commence à sentir le comique-troupier ou la fin de banquet. Cet humour n’est pas subversif. Il est gras.

Martine au pays des idées

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Martine Aubry
Martine Aubry "cares".
Martine Aubry
Martine Aubry cares.

Les lecteurs du Monde on été gratifiés, jeudi 15 avril d’une tribune de Martine Aubry en page 19, et de son décryptage par le journaliste Olivier Schmitt en page 10. Martine se livre sur cinq colonnes à un brillant exercice de gérontophilie, en proclamant que les seniors « ne sont pas un fardeau, mais une chance pour notre société ». Elle invite la société toute entière à sortir par le haut de l’angoissant problème du financement des retraites en l’accompagnant d’une « révolution de l’âge », où la communauté nationale est invitée à exercer sa « sollicitude » pour construire une société qui n’expulse pas les aînés du monde des vivants.

Sollicitude ? Pour ceux qui auraient été quelque peu déroutés de la soudaine apparition de cette notion dans le vocabulaire de la première des socialistes, et non pas dans celui de sa rivale poitevine, rendez-vous page 10. Là, on apprend que Martine Aubry a rencontré la théorie post-féministe américaine du « care », et qu’elle s’y est convertie après un catéchuménat qui aurait, selon elle, commencé il y bien longtemps, alors qu’elle était ministre du Travail dans le gouvernement Jospin.

Les intellos d’Aubry : du made in USA, donc du sérieux

Cette illumination théorique lui est venue grâce au laboratoire des idées du PS, animé par le député de la Nièvre Christian Paul. Contrairement à Ségolène qui se contente de dîner avec BHL et de débaucher Françoise Degois de France-Inter, Martine tient à faire savoir qu’elle consulte quelques intellos moins médiatiques, mais du genre sérieux, pour muscler son programme de chef de l’opposition, et se préparer au combat suprême de 2012. On retrouve dans ce groupe des anciens, comme le sociologue Michel Wievorka, qui revendique l’héritage d’Alain Touraine, du solide et classique de la pensée « deuxième gauche », et des philosophes post modernes comme Alain Ehrenberg[1. Alain Ehrenberg, sociologue français, dont les derniers ouvrages La fatigue d’être soi et La société du malaise (Odile Jacob) nous donnent de bonnes raisons de désespérer.], chef de file de la pensée « grosse fatigue », et Fabienne Brugère[2. Fabienne Brugère, philosophe est l’auteur du livre Le sexe de la sollicitude (Seuil) et l’une des propagatrices en France de la théorie du « care » élaborée, entre autres, par l’américaine Joan Tronto.] l’une des passeuses françaises des élucubrations élaborées dans les départements « gender studies » des universités des Etats-Unis. D’un point de vue tactique, ce n’est pas totalement idiot : en flattant l’égo de ces universitaires et chercheurs qu’elle promeut au statut valorisant de conseillers de la future princesse, elle se protège des quolibets qui ont, par exemple, accompagné les envolées catho-lyriques d’une Ségolène exhortant les gens de gauche à s’aimer les uns les autres et à scander en chœur le mot fra-ter-ni-té. Quand on dit la même chose avec un vocabulaire et des concepts directement importés de New York ou de Berkeley, on reçoit les applaudissements du Monde et de Mediapart, ce qui permet d’être tranquille dans la planète bobo.

De la tribune de Martine Aubry, les commentateurs habituels de la politique française[3. À la notable exception de Jean-Michel Apathie qui a décerné, sur son blog, le « prix de la nunucherie » aux derniers écrits de Martine Aubry.] ont principalement retenu l’appel du pied lancé à l’électorat des plus de 55 ans, celui qui avait très majoritairement voté Sarkozy en 2007, et qui se trouve quelque peu désorienté par le style d’exercice du pouvoir et de conduite de sa vie privée de l’actuel président de la République. Si ce n’était que cela, ce ne serait pas grave : ce ne serait pas la première, ni la dernière fois qu’un homme ou une femme politique caresse une catégorie de la population dans le sens du poil pour accroître sa pelote électorale. Mais Martine Aubry n’est pas seulement une femme de pouvoir capable de terrasser ses concurrents et adversaires sans être trop regardante sur les méthodes. Lorsqu’elle a une idée en tête, elle est du genre à vouloir la mettre en œuvre contre vents et marées, comme dans l’affaire des 35 heures, un projet conduit avec plus d’idéologie que de pragmatisme. Et c’est cela qui, en l’occurrence, ne laisse pas d’être préoccupant.

Il ne s’agit plus de changer le monde mais de le réparer

La voilà donc embarquée dans une croisade pour le « care », un projet de révolution sociétale qui vient se substituer aux théories du Grand soir du siècle dernier. Quelques féministes américaines ont constaté, dans le confort de leurs campus, que l’émancipation des femmes réalisée au cours du XXème siècle avait aboli la plupart des injustices flagrantes dont elles avaient été victimes jusque-là, mais n’avait pas mis à bas totalement la société machiste et patriarcale qui les avait produites. L’assignation à résidence dans un « genre », masculin ou féminin doit être, selon elles, remise en question. L’égalité des sexes, même juridiquement et politiquement parfaite est, à leurs yeux, insuffisante. L’incapacité du mâle blanc des sociétés développées à penser autrement qu’avec ses couilles exige que les valeurs issues des Lumières, comme la justice et la raison, soient subverties par une éthique extra-utérine fondée sur la sollicitude et l’émotion. Il ne s’agit plus de changer le monde, mais de le « réparer » du mal que nous faisons aux autres et à la nature par notre seule présence au monde. Les damnées de la terre sont alors les videuses de bassin d’aisance des mâles blancs grabataires, qui se trouvent, comme par hasard, être des femmes noires des classes inférieures.

Les théoriciennes du « care » se défendent bec et ongles de ne produire qu’un vademecum moral pour aides-soignantes, et prétendent que l’ensemble des activités humaines doit être réagencé pour mettre « le soin de l’autre au centre du système ». On ne soigne plus les gens, on ne crée plus du lien social pour que les individus puissent produire des richesses et réaliser leurs aspirations dans les meilleures conditions physiques et morales. On  » take care » d’abord, et s’il nous reste un peu de temps et d’énergie, on se livrera à quelques activités productrices de biens et des services. L’homme nouveau ne sera ni homme ni femme, il sera un être vagabond dans l’indétermination des genres débarrassés de leurs attributs traditionnels. À l’ordre de la raison se substituera le foisonnement de l’émotion, et le père Kant sera rituellement cloué au pilori de la nouvelle pensée politiquement correcte. L’homme nouveau ne sera plus invité au dépassement héroïque de lui-même dans un élan créatif dans le domaine des sciences, des arts, de l’industrie ou dans le sacrifice militaire. Il devra prendre conscience de ses multiples points de vulnérabilité, qui le feront entrer dans le cercle vertueux de la sollicitude donnée et reçue. Comme je fais partie de la tranche d’âge exaltée par Martine Aubry, je devrais normalement lui savoir gré de me proposer une place d’honneur dans la société qu’elle se propose de construire. Au contraire, je la prie instamment de me laisser exercer ma sollicitude à l’égard d’autrui, et de la recevoir de mes semblables, dans un cadre strictement privé. Je n’ai d’autre exigence à son égard, en tant que dirigeante politique, que celle d’organiser la solidarité entre les générations et les classes sociales dans le cadre éprouvé de la justice et de la raison. Comme disait François Hollande, interrogé par Le Monde sur les habits neufs de la pensée martinienne : « La gauche a raison d’affirmer des valeurs collectives contre la marchandisation de la société et l’individualisme forcené. Tout ne peut pas être assuré par l’Etat, ou relever de la loi, nous sommes individuellement comptables de la façon dont fonctionne une société. En même temps, je me méfie des slogans. On ne vit pas dans un monde édulcoré. Les marchés financiers ne sont pas des Bisounours. » Tout est dans le  » en même temps… ». On doit reconnaître au député-maire de Tulle un certain courage, car la sollicitude de sa cheffe est du genre qui fait mal.

Tricotons un nouvel enthousiasme urbain

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Jadis les choses étaient assez balisées : certaines femmes tricotaient tout au long de leur vie, certaines autres seulement quand elles devenaient mère ou grand-mère, pour confectionner pulls et grenouillères aux rejetons ; certaines avaient appris le tricot à l’école, certaines autres en regardant faire leur mère. Bref, c’était l’une des activités classiques du gynécée. Mais c’était sans compter la tricoteuse moderne qui vient de faire de cette activité antédiluvienne – contre toute attente – un « art urbain ». C’est l’AFP qui nous apprend qu’une « flash-mob » de tricoteurs a tenté d’égayer mercredi dernier plusieurs rames du métro : « des tricoteuses et tricoteurs » (attention à l’aspect paritaire de l’activité !) ont ainsi présenté au public des « créations inattendues », afin de faire « sortir la laine de la maison ». Oui, décloisonnons la laine ! Rapproprions-nous les mailles ! Pratiquons le tricot citoyen ! Certains membres du Collectif France Tricot ont entrepris de confectionner des manchons pour envelopper de douceur les barres métalliques permettant aux voyageurs de se tenir debout au gré des cahots du périple métropolitain. Solenne Couturier (cela ne s’invente pas), activiste tricoteuse des plus inquiétantes de par son intégrisme laineux, nous assure que « le tricot est un art plastique sans limite ». Alexis Jujas, l’un des rares hommes tricoteurs urbains ayant participé à ce happening tragi-comique nous assure – rapporte l’AFP – que le tricot « rend sexy auprès des femmes »… Gageons que des contrôleurs de la Ratp n’étaient pas dans les parages pour détricoter ce bel enthousiasme parisien.

Royal : arrière centre !

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Nous venons encore d’assister à une passe d’armes entre Cécile Duflot et Ségolène Royal. La secrétaire nationale des Verts n’a pas davantage apprécié le soutien aux habitants des zones noires de la présidente de la région Poitou-Charentes que son opposition à la taxe carbone. A chaque fois, Duflot a tancé l’ex-ministre de l’environnement. Et a dû encaisser en retour une jolie volée de bois vert, encore qu’on puisse avoir des doutes sur la couleur.

Cécile Duflot ne comprend plus Ségolène Royal. On peut interpréter ses réactions comme une déception de l’ancienne fan pour une artiste qu’elle a longuement admirée et qui dévie de la route. On peut aussi, tout simplement, penser qu’elle souhaite « tuer la mère » tant Ségolène Royal a longtemps incarné l’idéologie maternaliste, écologiste et principedeprécautionneuse – qu’on me pardonne ce néologisme, mais ce texte concerne Ségolène Royal, après tout. Quand Philippe Muray ne ménageait guère la candidate socialiste à la présidentielle de 2007, c’était, bien entendu, tout ce qu’elle représentait qui était visé : elle était le condensé d’une époque. Il n’est pas indifférent que certains admirateurs de Muray ont désormais dans le viseur la nouvelle égérie écolo.

Depuis qu’elle a échoué à prendre la tête du Parti socialiste[1. Fraude ou pas fraude, elle a échoué. Sans doute en fraudant moins intelligemment que son adversaire.], Ségolène Royal cherche une nouvelle voie qui lui permettrait d’affronter à nouveau Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle et de prendre sa revanche. Ses amis et principaux soutiens l’ont quittée les uns après les autres et on en a trop vite déduit qu’elle n’avait plus aucune chance. Si elle a affronté Peillon, c’est moins pour récupérer le courant dont elle accusait ce dernier de l’avoir spolié, que pour montrer à l’opinion qu’elle ne se laissait pas marcher sur les pieds ; il s’agissait d’affirmer qu’elle était une chef, autoritaire et bagarreuse, un peu comme l’hôte actuel du château. Elle a également pris acte que son allié putatif François Bayrou était en perte de vitesse et a donc laissé à Peillon le soin d’organiser des agapes avec centristes et écologistes. En réalité, Ségolène Royal sait que son avenir politique ne se joue pas dans cet espace politique que nous appellerons « écolo-social-libéral », pour faire vite. Bien trop embouteillé, cet espace : DSK, Valls, Bayrou, Duflot, mais aussi Juppé et Villepin, sans compter Nicolas Sarkozy lui-même qui l’occupe par l’entremise de Carla. Tout cela pour 20 % maximum. Certes ce sont les 20 % d’électorat bobo dont la quasi totalité des journalistes et « influents » parisiens. Restent quatre-vingts, répartis entre droite et gauche à parts à peu près égales.

Cela, donc, il semble bien que Ségolène Royal l’ait compris. Elle a, paraît-il, dévoré « Recherche le peuple désespérément » co-écrit par deux militants socialistes, Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin. Ce livre démontre qu’une bonne partie de l’électorat de gauche, classes populaires et classes moyennes déclassées, ne vit ni dans les centre-villes « bobos » -et pour cause- ni dans les fameux « quartiers ». Au contraire, la hausse de l’immobilier les a repoussés dans le monde rural et les zones pavillonnaires péri-urbaines où elles peinent à rembourser leurs traites. Philippe Cohen qui en avait fait une lecture pour Marianne2, écrivait en octobre dernier qu’une certaine gauche médiatique persistait à l’ignorer, parfois au prix d’une prolophobie de plus en plus évidente. Quant à Emmanuel Todd, il analyse la volonté de construire des pavillons dans des zones éloignées des centre-villes comme une façon de vivre dans un « abri-anti-mondialisation ». C’est ainsi qu’il faut sans doute interpréter l’initiative de Ségolène Royal contre la taxe carbone, laquelle lèse de toute évidence cette couche de la population qui a besoin de voiture et qui n’a pas pu construire un pavillon écolo modèle. C’est aussi à la lumière de cette réflexion qu’elle a soutenu avec vigueur les familles concernées par les « zones noires » il y a quelques jours. Il est même probable que son souci de donner des chèques-contraception aux lycéennes de sa région réponde aussi à ce souci de défendre les filles rurales ne disposant pas de planning familial près de chez elles[2. Qu’elle se méfie sur ce point. Les filles devenues majeures en 2012 lui seront peut-être reconnaissantes mais quelques pères et mères risquent fort de moins apprécier qu’elle s’ingère ainsi dans la vie de leurs familles…].

En 2007, elle avait mis, entre autres thèmes, l’accent sur la proximité. C’est ce qui lui a permis de faire le lien avec sa stratégie d’aujourd’hui. Une sorte de fil conducteur qui donne l’impression que tout cela reste cohérent, qu’elle est demeurée la même tout en visant un autre électorat. Mais la proximité ne suffit pas. Elle ne tient là qu’un bout de la chaîne qui lui permettra d’être complètement audible auprès de cet électorat. C’est ainsi que ses équipes ont également rencontré Hakim El Karoui, théoricien du protectionnisme européen, celui-là même qui avait proposé fin 2006 à Dominique de Villepin un programme économique rompant avec le libre-échange cher aux socialistes Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn. Intéressant mais insuffisant. Aujourd’hui, la crise étant passée par là, nous n’en sommes plus à proposer aux Allemands, comme le suggéraient El Karoui et Emmanuel Todd, de prendre la tête d’un protectionnisme européen. L’Allemagne joue perso. Avant de parler de nouvelles barrières douanières luttant contre dumping social et environnemental, il faut aborder la question de la monnaie. C’est là que nous pouvons légitimement nous interroger sur la capacité de Ségolène Royal à briser le tabou de l’Euro.

Il serait pourtant dans la même logique d’abandonner le Centre, les lubies écolo-bobos de Mme Duflot, et promouvoir la défense des classes populaires et moyennes déclassées en remettant en question la monnaie unique. L’autre bout de la chaîne, que Madame Royal doit saisir, il est bel et bien là. Or, briser ce tabou serait mettre fin à vingt ans d’eurobéatidude. Celle qui fut la seule parlementaire a quitter l’hémicycle en protestant contre l’élection d’un « adversaire de l’Europe » au perchoir[3. Feu-Philippe Séguin fut élu président de l’Assemblée nationale six mois après avoir bataillé contre le traité de Maastricht.], celle qui imposa sa morgue à ses interlocuteurs nonistes – qui avaient pourtant eu les faveurs du suffrage populaire – lors de la soirée référendaire de 2005, l’amie de Bernard-Henri Lévy, peut-elle apparaître aux yeux du tout-Paris-médiatique comme une « anti-européenne » ? Et elle-même est-elle capable de faire une croix sur plus de vingt ans de militantisme europhile ? C’est une révolution politique, médiatique et psychologique.

Pourtant, cette gauche des quartiers pavillonnaires et des zones rurales a voté non au TCE et elle met dans le même sac[5. Même si c’est le plus souvent intuitif.] méfaits de la mondialisation et monnaie européenne. Roland Hureaux expliquait, à la convention de Debout la République consacrée à l’emploi, l’effet multiplicateur de la désindustrialisation, lequel est particulièrement ravageur dans les petites villes. Quand le mari ouvrier perd son emploi parce que la petite entreprise est délocalisée ou ferme parce qu’elle était sous-traitante d’une plus grosse préférant se servir en Chine, l’emploi de Madame dans le secteur tertiaire est bien souvent supprimé ensuite de manière collatérale, toute l’activité des services de la ville dépendant du plus gros employeur privé. Briser le tabou monétaire n’est pas une chance pour Ségolène Royal, c’est la seule chance de Ségolène Royal. Pour accéder au second tour de l’élection présidentielle, mais aussi au premier. Que ce soit dans une procédure de primaires les plus ouvertes possibles – cette couche de la population n’adhèrera pas même pour une somme symbolique pour y participer ou – arguant que des primaires trop fermées sont un moyen de l’éliminer- en participant au premier tour indépendamment du Parti socialiste, Mme Royal ne peut tenir les deux bouts de la chaîne et construire sa martingale gagnante qu’au prix d’un véritable effort sur elle-même. On ne peut reprocher à Martine Aubry sa proximité avec Alain Minc sans rompre également avec BHL. Elle n’aura pas ce peuple de gauche avec l’ancien nouveau-philosophe sur le porte-bagages. Et elle peut très bien, dans un premier temps, demander à sauver l’Euro en proposant que l’Allemagne en sorte. Il s’agit d’une manière très adroite de sauver les apparences europhiles, en mettant la responsabilité sur le dos des Allemands[6. En plus, c’est vrai.]. Après, il sera toujours temps de tenir un langage plus national.

La manière dont Nicolas Sarkozy a réagi en envoyant Borloo éteindre le feu dans les communes concernées par l’établissement de zones noires démontre que, contrairement à ce qui est habituellement admis, Ségolène Royal lui fait peur. En observateur averti de la vie politique, il sait que si celle-ci osait briser le tabou, il pourrait fort bien lui être opposé en mai 2012. Ce nouvel euroscepticisme pourrait alors valoir à la Dame du Poitou des reports de voix intéressants de la part du Front de gauche sauce Mélenchon.

Ségolène Royal est au milieu du gué. Osera t-elle ?

Sous le volcan, la plage

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Le volcan Eyjafjöll

Le volcan Eyjafjöll

Combien de temps cela vont-elles durer, ces batailles d’arrière-garde qui tentent d’empêcher, un peu partout en Europe, l’avènement du paradis libéral ? Oui, combien de temps ?

Pourtant, le bonheur est à portée de la main. Pourtant, partout en Europe, un effort sans précédent de modernisation des sociétés et d’adaptation au marché est à l’œuvre. Concertation, pédagogie, dialogue social sont les maître-mots. Des gouvernements courageux, partout, entament des réformes d’ajustement qui finiront par porter leurs fruits. On sent bien ce vent nouveau qui souffle sur notre vieux continent et en particulier la France, qui devient le modèle à suivre. Et cela, malgré les vestiges paralysants d’un Etat-providence qui encourage encore trop souvent les vices de forme des classes populaires : assistanat, alcoolisme, mauvaise haleine, obésité pour cause de junk food alors qu’on ne cesse de leur répéter l’impératif des cinq fruits et légumes par jour, que l’on trouve partout pour pas cher, comme nous l’affirme l’humaniste des épiciers hard discount Jean-Pierre Coffe.

Malgré tout, une synergie efficace entre les Etats et le secteur privé permet de vrais exploits. Ce matin l’on apprenait ainsi que le groupe automobile PSA qui avait reçu trois milliards d’euros d’aide de l’Etat au début de l’année 2009 pour maintenir l’emploi dans le secteur, vient intelligemment de décider un redéploiement de ses capacités productives en annonçant la fermeture de son site de Melun Sénart, ce qui permettra aux 390 salariés, englués dans de vieilles habitudes de travail, de se reconvertir dans l’ouverture de commerce de proximité (bistrots, plomberie chez le beau-frère) ou de connaître l’exaltant bonheur des élites mondialisées, en allant fabriquer des boites de vitesses de 308 avec des collègues mexicains ou turcs pour des salaires enfin adaptés au niveau de vie de leur nouveau pays d’accueil.

Synergie également entre syndicats et patronat, à l’image du couple de l’année Sophie de Menthon et Bernard Thibault qui voudraient par souci d’égalité, parce que le libéralisme est aussi un effort de justice, régulariser les sans-papiers et ainsi obtenir une égalité de salaire entre le travailleur immigré et le travailleur français, ce dernier alignant ses exigences sur celles de ses camarades de lutte et sacrifiant son pouvoir d’achat par amour du prochain et de la marge bénéficiaire de son patron.

De même, le fructueux et enrichissant débat sur les retraites semble être sur les rails. Il va être passionnant. On voit des conceptions vraiment différentes s’opposer et les arguments échangés entre les éditorialistes, les politiques, les économistes annonce un grand moment démocratique. La preuve, de vraies alternatives sont enfin clairement formulées.

Va-il falloir travailler plus longtemps ou plus longtemps va-t-il falloir travailler ?

Doit-on augmenter la durée de cotisation ou va-t-on devoir cotiser encore quelques trimestres de plus ?

Les chiffres du Comités d’Orientation des Retraites, sur le déficit du régime général, qui sortent opportunément pour alimenter la fructueuse réflexion des uns et des autres, ces chiffres, donc, sont-ils apocalyptiques ou épouvantables ?

Il faut voir, c’était mercredi soir, le sémillant David Pujadas, toujours dans son souci d’exposer loyalement les données du problème, lancer un reportage dans son 20 heures sur le travail des séniors au Royaume Uni avec cette phrase qui ne peut que nous réconforter : « Les seniors britanniques se battent littéralement  pour continuer à travailler. » Et de voir de délicieux septuagénaires en catogans, d’ingambes octogénaires aux lunettes design nous expliquer leur bonheur de surveiller et nettoyer des patinoires ou de montrer leur virtuosité d’infographiste sur ordinateur. Ils sont tellement heureux d’ailleurs que le commentateur remarquait qu’ils acceptent des salaires nettement inférieurs que ces salauds de jeunes à un même poste. On se prend à regretter que les mineurs du Yorkshire, en 1984, menés par l’archéo-marxiste Arthur Scargill n’aient pas compris cette nouvelle donne pourtant annoncée de manière prophétique par Margaret Thatcher.

Hélas, hélas, comme nous le disions au début, il reste de forts îlots de résistance : la SNCF a nouveau pris en otage les usagers dans une grève reconductible et la télé insiste avec raison sur le visage indigné de ces otages et sur leur réflexions acerbes. Parce que tout de même, en matière d’otage, il faut reconnaître que se trouver en rade gare Saint Charles, c’est quand même l’horreur si on compare cette situation à celle, par exemple, des deux journalistes aux mains des talibans depuis cent jours. C’est vrai quoi, on emploie les mots à torts et à travers. Les journalistes ne sont pas des otages, il ne faut pas exagérer, ce sont surtout des imprudents.

Parfois, c’est un homme politique irresponsable, qui passe sa vie à insulter les journalistes et qui pousse le délire jusqu’à dire qu’il n’y a pas de problème des retraites, qu’il faudrait faire payer les riches devenus vraiment très riches depuis vingt ans, tout cela en étouffant son interlocuteur sous une montagne de chiffres douteux. Vous reconnaitrez ici l’agression caractérisée dont a été victime l’affable Apathie qui interrogeait comme d’habitude, sans agressivité ni mépris, Jean-Luc Mélenchon, seul homme politique français ouvertement chaviste, c’est tout dire…

Plus grave, il semblerait que ces archaïsmes français viennent de recevoir un soutien de poids. Celui des volcans islandais. On n’est à peine étonné.

L’Islande, comme la Grèce, est un bien mauvais exemple. Elle vient par référendum de refuser de payer sa dette à des banques anglaises. Elle aussi une vieille tradition de welfare state et l’on nous ne fera pas croire que ses volcans ne sont pas nationalisés. Et les voilà, ces volcans, probablement gérés par des fonctionnaires surmutualisés, crispés sur leurs avantages acquis, qui se mettent à s’agiter et à provoquer des éruptions telles qu’elles paralysent avec leurs nuages de cendres en haute atmosphère tout le trafic aérien sur le Nord de l’Europe.

Là aussi, il faut entendre les réactions des passagers en rade dans les aéroports. S’ils les avaient sous la main, les volcans ne feraient pas long feu. On ne peut donc, pour que cesse ce scandale, qu’espérer une réaction responsable de Reykjavík.

Une privatisation des volcans est indispensable. Ainsi que de leur fixer une date légale de fin d’activité.

65, 66 ou 67 ans ou plus s’ils le désirent, ne soyons pas chiens et laissons les partenaires sociaux en décider.

Un strapontin pour le député Hunault

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Un député du Nouveau Centre, l’indispensable Michel Hunault – qui a été jadis au RPR, à l’UMP, et à l’UDF – s’est fendu mardi d’une proposition de loi comique à l’Assemblée Nationale : l’instauration, en France, d’une vice-Président. Manifestement bouleversé par la mort récente du Président polonais dans un crash aérien, le député de Loire-Atlantique nous assure que cette mesure « permettrait dans des circonstances exceptionnelles d’assurer la continuité de l’Etat ».

N’ignorant pourtant pas – j’imagine – le rôle que notre constitution a prévu pour le Président du Sénat, qui doit prendre en charge l’intérim du pouvoir en cas de mort du Président de la République, M. Hunault (un avocat défenseur de l’éthique en politique) se met bille en tête de créer cet improbable « strapontin » présidentiel. N’ayons pas mauvais esprit… ne nous demandons pas si cette proposition pourrait être motivée par l’idée fantasmatique de réserver à un membre du Nouveau Centre une petite place à l’ombre du pouvoir suprême… Non, cette proposition de loi a été présentée sous le coup d’une émotion profonde et sincère.

Nabe triomphant

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Marc-Edouard Nabe.
Marc-Edouard Nabe.

« Pauvres écrivains : c’est une race qui tend à disparaître. Pour écrire, on écrira toujours, mais l’écrivain, l’homme dont l’écriture est l’unique vocation et qui en tire un magistère, une gloire où plusieurs générations se regardent, c’est une évidence que ce type-là n’a plus sa place dans la société d’aujourd’hui. »

Philippe de Saint Robert[1. Ecrire n’est pas jouer, Hermann littérature, 2009.] aurait sans doute révisé son jugement s’il s’était rendu à l’espace Victoria jeudi dernier pour la grande soirée qu’y organisait Marc-Edouard Nabe. Zannini y conviait ses lecteurs à fêter les trois mille exemplaires vendus de L’homme qui arrêta d’écrire, cette belle chronique du Paris déréalisé.

Etaient donc réunies quelques centaines de personnes unies par la même admiration envers le maître à la prose piquante, dont l’égo surdimensionné n’a d’égal que le génie du style. N’en déplaise à Saint Robert, il se trouve encore des écrivains – mais qui en dehors de Nabe ?- capables d’attirer des foules de lecteurs enivrés à l’évocation du seul nom de leur idole, quitte à ce que l’admiration confine à l’hystérie collective.

Pour le plus grand bonheur de Nabe, la fête tourna au triomphe romain. Juché sur une estrade, le Guide Suprême de la Révolution Littéraire haranguait la foule de ses fatwas contre les éditeurs, libraires et autres plumitifs envieux. Ses imprécations enflammées à l’encontre des bien-pensants de la République des Lettres sonnaient juste dans l’univers du tout-culturel, qui est aussi celui de la négation de l’art. La masse de bassidji tout acquis au génie impétueux du  Moïse de l’auto-édition ayant vaincu les Égyptiens des lettres  applaudissait à pleines mains celui qui a fendu en deux la mer de l’édition française pour que la colonne des vrais lecteurs puisse la traverser à sec[2. La vidéo de son intervention].

Ils étaient venus, ils étaient tous là, ces lecteurs contestant par centaines le verdict des éditeurs : Non, Nabe n’est pas mort ! Même pendant ses années de disette littéraire, le cadavre bougeait encore, écrivant ici ou là des tracts venimeux, entamant laborieusement la rédaction de L’homme qui arrêta d’écrire. Enterrer vivant cet empêcheur-de-censurer-en-rond, c’était compter sans l’héritage du Professeur Choron, chantre de l’humour  bête et méchant qui aimait humidifier ses couilles dans des flûtes à champagne, le tout devant un Mitterrand éberlué ! Nabe est de cette veine, celle des écrivains montrant leur cul de papier à qui de droit, sublimant leurs secrets d’alcôve par la plume lorsque certains directeurs de collection croient décrocher le jackpot en découvrant leurs hétaïres littéraires sur la couverture de leurs non-livres.

Assez ! C’est ce que semblaient dire la foule des fêtards réunis dans ce salon de réception transformé le temps d’un soir en une formidable cour des miracles. L’assemblée des inconditionnels de Nabe était pour le moins bigarrée : bobos mal léchés sur le chemin du Baron, journaleux envieux du succès de L’homme, et quelques ovnis de la blogosphère composaient ce paysage aussi beau qu’un bordel de campagne. On se serait cru dans un film de Joël Seria, les filles déshabillées en moins ! Il faut dire que la crypte avait des allures de backroom désertée par ses locataires habituels au profit du seul Nabe, dédicaçant ses œuvres en inhalant des odeurs de stupre imaginaires.

Nabe aura vécu, aimé, mangé et bu par et pour la littérature. Jamais travaillé ni fait d’études. Il se sera fabriqué une place de choix en marge de la société, tel Suarès qu’il admire tant.

En tentant d’épuiser ce lieu parisien, il montra à tout le Landernau qu’il avait eu raison d’arrêter d’arrêter d’écrire. Que finalement, ce sont les gentlemen des lettres qui n’ont plus leur place dans la littérature.

Retourner les lettres contre la société, écrire, c’est-à-dire vivre: en ces temps de charogne, peut-être la seule forme de résistance qu’il nous reste…

Un procès de Moscou à Paris

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Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge
Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge.
Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge
Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge.

Si l’idéologie du Bien devait se choisir une icône, le Jésus-Christ stallonien des Inconnus serait sans doute le meilleur candidat. Jamais quelqu’un n’a distribué autant de pains à la fois, au nom de la tolérance et de l’amour d’autrui. Voilà deux semaines qu’il boxe Eric Zemmour avec les meilleures intentions du monde. Le journaliste a rejoint, désormais, ce que les historiens du futur appelleront, je l’espère, les « dissidents européens ». On assiste à un nouveau « procès de Paris », parodie grotesque mais néanmoins inquiétante des « procès de Moscou ». Je pensais que Vladimir Boukovsky, dissident soviétique ayant survécu à douze ans de camp et d’internement psychiatrique, exagérait lorsqu’il écrivait, en 2005, L‘Union européenne, une nouvelle URSS ? Il exposait, dans ce livre, comment l’Union européenne calquait feue l’URSS sur le plan institutionnel, mais aussi idéologique, notamment par l’apparition de nouveaux délits d’opinion : la xénophobie et le racisme. L’idéologie soviétique était internationaliste : il fallait éradiquer les particularismes nationaux des peuples du bloc de l’Est pour faire surgir l’Homme nouveau soviétique, acculturé et flexible. L’idéologie du « politiquement correct » actuelle a les mêmes buts. Eric Zemmour, suivi par Philippe Bilger, avocat général près la Cour d’appel de Paris, ont été reconnus coupables par un ensemble d’associations persécutrices inféodées à l’idéologie internationaliste européenne : tout comme les dissidents soviétiques, ils ont commis le délit irréparable de rappeler la réalité aux nouveaux « ingénieurs de l’âme » épris de leur rêve de pacification forcée des rapports humains.

Il est intéressant de regarder dans le détail comment on a essayé de culpabiliser Philippe Bilger sur le plateau de Morandini, sur Direct 8 : «Quand on passe à la télé, on a une responsabilité ; quand on est une personnalité, on a une responsabilité. Tenir des propos comme ça, ça veut dire que, dans l’esprit des gens qui vous regardent, quand ils vont croiser demain, comme vous dites, un Noir ou un Arabe, ils vont se dire : « Ce mec-là est peut-être un trafiquant. » C’est cela que ça veut dire, et c’est cela qui est terrible, et c’est pour ça que je pense que, quand on est à la télévision, on ne peut pas tenir des propos comme ça.»

[access capability= »lire_inedits »]La nouvelle responsabilité d’un journaliste ou d’un avocat, telle qu’elle est conçue par un Morandini, n’a plus rien à voir avec le désuet engagement de dire la vérité à propos de la réalité. Les propos ne sont plus jugés par rapport au référent observable, mais par rapport aux objectifs idéologiques du pouvoir : nier les conflits et les problèmes proprement politiques du « vivre ensemble » et maintenir l’illusion que tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. Etre « responsable », en novlangue médiatique, c’est mentir pieusement, soi-disant pour ne pas prêter le flanc à des interprétations qui aboutiraient à des violences sociales. C’est l’argument typique de la censure soviétique, tel qu’il a été exposé dans le magnifique film de Chris Marker, Le Tombeau d’Alexandre. Lev Rochal, cinéaste russe, explique : «Les créateurs ont toujours beaucoup de mal à comprendre la logique du bureaucrate chargé de surveiller la création. Ajoutez à cela qu’ils ont le flair si subtil qu’ils saisissent toujours ce que le public pourrait comprendre de travers. “Et qui peut comprendre de travers ?” demande l’artiste au bureaucrate. Et le bureaucrate répond habituellement : “Les imbéciles ne manquent pas.” Et si l’artiste réplique : “C’est en pensant aux gens intelligents, et non aux imbéciles, que j’ai fait ce film !”, le bureaucrate lui dit : “Hein, hein, ce n’est pas encore clair pour qui tu as fait ce film !”»

Intimer à Zemmour et à Bilger l’ordre d’être « responsables », c’est affirmer que les téléspectateurs sont des imbéciles et postuler qu’il suffirait d’une phrase d’une « personnalité qui passe à la télé » pour transformer d’un coup de baguette médiatique un honnête citoyen en un affreux nazi languissant après une nouvelle Nuit de cristal. Ceci n’est que le fantasme des gourous médiatiques, sans cesse démenti par les réactions réelles des téléspectateurs, comme par exemple lors du référendum sur la Constitution européenne. C’est aussi l’aveu d’un total mépris pour le peuple, conçu comme influençable à volonté et incapable de filtrer les messages reçus si ceux-ci sont dits à la télé.

Ce qui est intéressant à observer, c’est la manière dont la persécution néo-soviétique commence à s’exercer dans la France d’aujourd’hui. On croit généralement qu’un État totalitaire est un État fort et que, par conséquent, on en serait très loin. Or cette idée est erronée : à rebours de l’opinion admise, un État totalitaire est un État faible, dans un sens très précis. L’État, selon Hobbes et Weber, est le dépositaire du monopole de la violence légitime, légitime parce que monopolisée, arrachée aux particuliers : chacun renonce à sa violence pour obtenir en retour de l’État la paix et la sécurité. Or, un État totalitaire, comme l’Allemagne nazie ou le Kampuchéa démocratique de Pol Pot, est justement un État qui renonce à ses prérogatives de poursuivre et de juger souverainement de la culpabilité ou de l’innocence de ses sujets. Stathis Kalyvas, politologue de l’université de Yale, montre dans The Logic of Violence in Civil War que la violence génocidaire apparaît dans des contextes où des particuliers utilisent un État affaibli pour régler leurs différends personnels. On dénonce sa femme pour divorcer plus vite, son supérieur hiérarchique pour avoir sa place ou bien son voisin pour prendre son appartement, comme le racontait déjà Panaït Istrati dans Vers l’autre flamme, à propos de l’URSS de 1928. Robert Gellately, historien éminent de la Seconde guerre mondiale, explique, dans The Gestapo and German Society : Enforcing Racial Policy, 1933-1945, que, d’après les archives de la Gestapo, là où elles ont été conservées, les « dénonciations malicieuses », c’est-à-dire motivées par le ressentiment, la rivalité, la jalousie, l’intérêt d’usurper le bien d’un voisin, représentaient plus de 50 % des délations, et que tous les individus arrêtés par cette police politique l’ont été à la suite de dénonciations et jamais à la suite d’un travail d’enquête de ses services1.

Un État totalitaire est donc, en fait, un État qui sous-traite l’exercice de la justice aux particuliers, qui utilise les animosités interpersonnelles à des fins propres au lieu de les abolir par son monopole. Ce qui rend irrespirable l’air dans un pays totalitaire, ce n’est pas la peur de la Securitate, c’est la peur du voisin capable, par une simple lettre et à n’importe quel moment, de déchaîner la colère du « monstre froid » contre notre propre personne. L’État totalitaire est faible, au sens où sa violence irrésistible est susceptible d’être utilisée par n’importe qui contre n’importe qui. Il n’est jamais impartial, mais peut toujours prendre parti contre vous en particulier, obéissant en fait non pas au Chef suprême, mais à votre concierge.

La même faiblesse volontaire de l’État est patente, aujourd’hui, avec l’apparition des associations persécutrices spécialisées dans la délation et dans la traque des « dérapages » et autres crimes politiques. L’Union européenne n’énonce pas officiellement une ligne du Parti, et n’a pas mis en place un KGB pour traquer les déviants ou autres malades de « schizophrénie non symptomatique ». Mais elle a autorisé le fonctionnement d’instances para-étatiques, de fondations d’intérêt public qui se chargent de ce travail d’une manière indépendante, comme de bonnes vieilles entreprises capitalistes. Avec la création des délits d’opinion comme les délits de racisme, de xénophobie, d’homophobie ou de négationnisme, l’État a mis en place un dispositif qui cristallise des haines interindividuelles qui utilisent spontanément l’autorité publique pour se satisfaire et pour croître en puissance. Abdiquant sa souveraineté, refoulant les conflits réels qui, par conséquent, s’exacerbent, l’État actuel sème les graines de véritables guerres civiles et de violences interethniques comme celles qui ont suivi la chute de l’URSS et que redoute Eric Zemmour. « J’ai vécu dans votre futur, et cela n’a pas marché », déclare Boukovsky. C’est amer, mais au moins croit-il encore en un avenir.[/access]

Harrar ment vu ça

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Enfin, est-ce vraiment sérieux ? Ca tremble en Chine et dans la négociation sur les retraites. Ca érupte en Islande et dans les usines promises à fermeture. Les avions ne volent plus, les trains ne roulent plus, les chômeurs en fin de droit se multiplient, les bus sont caillassés, les écoles brûlées.

Mais qu’est-ce qui fait la une des journaux et des magazines depuis deux jours : la découverte de photo de groupe, prise à Aden vers 1880, d’un obscur poète homosexuel, briseur de ménage et reconverti hâtivement dans le commerce d’armes devant l’insuccès de sa production. Ainé d’à peine deux ans du maréchal Pétain, il ressemble cependant étrangement à De Gaulle jeune sur cette photo. La France est décidément une nation littéraire et inconséquente, fétichiste et improductive.

– Que faisiez vous pendant la fin du monde ?
– Je lisais Rimbaud. « Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques. »
Et en plus, demandez à Cohn-Bendit, Meirieu ou Parisot, ça ne veut rien dire.

Grenoble : faut-il lyncher les lyncheurs ?

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Saint Antoine

Saint Antoine

Martin, le jeune homme agressé vendredi 9 avril à Grenoble est sorti du coma. Ses agresseurs, peu à peu, sortent de l’ombre. Celui qui tenait le couteau ayant servi à poignarder le jeune cartographe s’est livré à la police. Dans quelques jours, nous connaîtrons certainement le nom et le visage de quelques uns des coupables. Et puis, tôt ou tard, viendra le procès.

Il y a un ou deux jours encore, alors que je songeais à composer un article sur le sujet, voici comment j’aurais pu commencer :

« Vendredi 9 avril, vers 23h 30, place Grenette, en plein centre de Grenoble, Martin, un jeune cartographe a été sauvagement agressé par une bande de jeunes hommes. Ces barbares, ces monstres, l’ont roué de coups, et l’un d’entre eux est allé jusqu’à prendre son élan pour le frapper plus fort, dans la colonne vertébrale. Un autre lui a donné deux coups de couteau, lui perforant les poumons. Et puis la bande s’est dispersée, calmement, tandis qu’un ami de la victime est allé chercher du secours dans un restaurant voisin. »

La Villeneuve, quartier « sensible », comme ils disent

J’aurais pu commencer ainsi. La place Grenette, voyez-vous, je la connais bien. Mes parents, en arrivant en France, ont choisi Grenoble comme destination. Ils y vivent encore, ainsi que mon frère, ma sœur et leurs familles. La place Grenette, je l’ai traversée mille fois. Dans quelques semaines, je la traverserai encore. J’aurais commencé comme cela ; et puis j’aurais rapporté ce que j’ai pensé, aussitôt lues les premières lignes de l’article où je découvrais ce qu’il est convenu de nommer un « fait divers ». Ce que j’ai pensé, vous voulez que je vous le dise ? Ces agresseurs, ces barbares, viennent du quartier de la Villeneuve. Et ça n’a pas manqué. Quelques lignes plus loin, dans l’article, le nom de la Villeneuve apparaissait. Aujourd’hui, dans les articles qui évoquent l’agression, on ne parle plus tellement de ce quartier « sensible », comme ils disent ; et lorsqu’on en parle, c’est pour dire que les agresseurs de Martin ne viennent pas tous de là ; certains, ai-je lu, vivent même en plein centre-ville ; dans des HLM, certes, mais en plein centre-ville tout de même.

Et si j’ai immédiatement pensé à la Villeneuve, voyez-vous, c’est que – bingo ! – j’ai vécu dans ce quartier. Un rêve d’architecte et de penseurs utopistes qui voulaient y faire vivre ensemble toutes les catégories sociales existantes. Des enseignants, des professeurs. Des employés de la Poste. Des ouvriers, comme mes parents. Un rêve qui a crevé comme une bulle d’air, explosé comme un palais de cristal. Car on imagine la suite. Très vite, dans les années 1980, les problèmes sont apparus. Ceux qui ont pu partir sont partis. La mixité sociale –comme ils disent – a disparu. Envolé le rêve.

J’ai pensé à la Villeneuve, qu’ai-je donc pensé ? J’ai spontanément associé quartiers difficiles, problèmes sociaux, délinquance et barbarie. J’ai pensé ce que tout le monde, livré à ses seules émotions, aurait pensé. Et j’ai pensé encore en songeant à l’article que je pourrais écrire, aux enfants émigrés que nous étions il ya trente ans. J’ai pensé écrire ceci par exemple : que quelque chose, dans ce pays, avait changé ; que nos mères d’alors, nos mères italiennes, espagnoles, portugaises, maghrébines, nous tenaient ; qu’elles nous parlaient nos mères ; qu’elles nous disaient de bien travailler à l’école, et cependant, la plupart d’entre elles étaient illettrées. J’ai pensé que c’était ce qui nous avait fait grandir. J’ai pensé que quelque chose avait changé et que les mères d’aujourd’hui, les pères d’aujourd’hui savaient moins tenir leurs rejetons. Couples séparés. Chômage. Pauvreté. Violence à la télévision. Incivilités, comme ils disent. Enfin tout ce qu’on voudra, ce qu’on entend partout, à longueur d’articles, de conversations de café.

Les agresseurs sont-ils des victimes ?

Qu’ai-je pensé, finalement, qui m’a retenu d’écrire d’abord mon article ? J’ai pensé deux choses contradictoires, enfin qui devraient se contredire : j’ai associé la barbarie de l’agression qui eut lieu place Grenette à la délinquance des quartiers sensibles – disent-ils – constitués, pour une large majorité, de populations immigrées ; et, dans le même temps, je me suis mis à trouver toutes les excuses possibles à ces populations. Au moment même où je les traitais de barbares, j’ai pensé que les agresseurs pouvaient venir, devaient venir de ces quartiers difficiles et tout à la fois donc, je les posais en victimes. Agresseurs, certes, mais en même temps victimes. J’ai pensé, enfin, comme pensent la plupart d’entre nous aujourd’hui, que j’étais coupable de délit et déni de réel, tout à la fois.

Qu’est-ce que le réel, dans cette affaire grenobloise ? Le réel, c’est peut-être que certains des agresseurs, nous verrons, viennent de la Villeneuve ou d’un autre quartier sensible, comme ils disent. Le réel, c’est peut-être qu’on peut trouver toutes les explications psychologiques, sociologiques à cette violence. Mais le réel, c’est surtout, dans cette histoire, qu’il y a une victime, innocente, et des agresseurs.

Des agresseurs qu’il faut identifier, juger, emprisonner et punir. Qui doivent payer. Qui doivent expier, si on veut, c’est-à-dire souffrir de cette souffrance de la culpabilité, des remords. Des agresseurs à qui il ne faut pas trouver d’excuses, d’où qu’ils viennent. Mais avant que nous en sachions beaucoup sur eux, voici que s’est déjà exprimée, la fable, le mauvais roman que la réalité ordinaire a construit autour de cette histoire et qui cherche par avance des excuses, des justifications aux agresseurs. C’est la fable qui, sur les sites internet, déchaîne les commentaires compulsifs et divise les internautes en deux camps opposés, irréconciliables. C’est la fable encore qui parle des agresseurs comme de monstres, ce qu’ils ne sont pas. Enfin, pas seulement.

Oui, ils sont des monstres et des barbares. Oui, ils ont commis des actes que, heureusement, la plupart réprouvent. Et non, je le répète, ils n’ont pas d’excuses. Mais ce que ce que cherchent à dire ceux qui parlent le langage de la fable en conspuant les agresseurs, c’est que le mal qu’ils ont commis leur est étranger.

Tous lyncheurs?

Ce n’est pas ce que dit le réel.

Le réel dit que chacun est susceptible de succomber au pouvoir mimétique d’une foule qui se livre à un lynchage. Si nous nous examinons, sérieusement, sans ciller, nous verrons même que nous avons tous déjà participé à un de ces lynchages ou, au moins, en avons été témoins. Peut-être pas sous cette forme terrible qui est celle de Grenoble, mais lynchage tout de même.

Combien d’exemples chacun d’entre nous pourrait-il donner ? Comptez. Si vous arrivez à moins de dix, soit vous êtes bien jeunes, soit vous avez mal compté. Des exemples ? Tenez. Souvenez-vous, à l’école. Cet élève un peu plus faible que les autres que vous amusiez à taquiner, en groupe. Peut-être à torturer. Cette vieille dame, à l’ouverture des portes du métro, qui eut le malheur de s’être placée devant les portes. Et les portes se sont ouvertes et comme elle était bien vieille et qu’elle portait un caddie lourdement chargé, elle n’est pas sortie assez vite. Alors, qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez fait comme les autres. Comme les autres vous étiez pressé, énervé et vous avez poussé. Et la vieille est tombée avec son caddie. Et vous êtes tout de même passé, sans vous retourner. Vous auriez pu l’écraser. L’école encore. L’autre jour, cet article : dans un lycée cossu parisien, ce groupe d’élèves qui chaque matin se moquaient d’un autre, le traitant de bolosse, d’intello. Ces élèves qui sont allés jusqu’à fonder un groupe, sur Facebook, intitulé « Tout le monde déteste Paul – appelons-le Paul, j’ai oublié son prénom – l’intello ».

Oh bien sûr, me répondrez-vous, il n’y a pas mort d’homme. Ouais. Et puis qu’en savez-vous ? Que savez-vous si la petite vieille n’a pas fini par être écrasée, par d’autres derrière vous ? Et même si elle ne l’a pas été, peut-être qu’elle s’est relevée, qu’elle a marché dans les couloirs du métro et puis est arrivée chez elle. Et chez elle, elle s’est souvenue de la scène, elle a pleuré, elle a succombé à une crise cardiaque peut-être. On peut mourir de honte, de peur ou d’indignation. Et ce gosse, que vous martyrisiez, à l’école, qu’est-il devenu, vous le savez, vous ? Peut-être que vous avez contribué à le traumatiser pour la vie.

Et donc, si chacun de nous s’examinait, il trouverait dix exemples, dans sa propre vie, de lynchage collectif. Dix situations où il a succombé au mimétisme de la foule. Et pourquoi y avons-nous participé ? Peut-être que pris dans la folie mimétique, nous éprouvons tout à la fois une forme de jouissance étrange du mal et une peur panique qui nous dit : avance, participe, fais comme les autres ; si tu t’arrêtes, la violence mimétique peut changer de cible et se retourner contre toi.

Alors voilà, les agresseurs grenoblois n’ont pas d’excuses ; ils sont coupables, sans ambigüité aucune. Il n’y a qu’une seule victime et elle se prénomme Martin. Mais ne prétendons pas que ce sont des monstres et que le mal qu’ils ont commis nous est étranger. Attendons de voir et espérons que nous ne participerons jamais à un tel lynchage, un tel accès de mimétisme et de folie.

Le réel, le christianisme et la littérature

La fable dit : il ya deux camps, clairement distinct, celui du bien et celui du mal ; il y a des êtres purs de tout mal et d’autres impurs. Le réel dit le contraire. Le réel nous inclut dans la possibilité du mal.

Le réel et, je suis désolé de le dire, le christianisme. Le christianisme dénonce la fable commune, l’opinion rassurante et nous dit, à travers dix épisodes de la vie de Jésus, que le mal est ordinaire. Il L’épisode de « la Femme adultère », vous vous souvenez ? Une femme est accusée d’avoir trompé son époux. Tous sont prêts à la lapider. Tous sont prêts à la lyncher. Et Jésus vient dire cette parole extraordinaire : que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. Alors, bien sûr, tous s’en vont, car tous ont un jour péché.

Le réel, le christianisme dénoncent la fable, et c’est également ce que fait la bonne littérature. Pas le kitsch de la pensée commune qui a pour nom « opinion », cette réaction immédiate, impulsive, sentimentale, qui nous pousse tout à la fois à nous innocenter de tout mal et à en accuser les autres. La bonne littérature donc : Pierre Jourde dont le dernier roman, Paradis noirs, traite d’un lynchage commis dans une école de province, jadis. Roberto Bolaño qui compose cet extraordinaire roman qu’est 2666, où le mal est partout, c’est-à-dire qu’il n’est pas identifiable, qu’on ne peut pas lui donner un visage unique. Il s’identifie à la vie banale d’une ville, de toute une ville. Philip Roth dont le hasard a voulu que je relise Pastorale américaine au moment même où je prenais connaissance des faits grenoblois. Seymour Levov, on s’en souvient, subit la honte d’avoir eu une fille qui pose une bombe dans son village du New Jersey. Mais pourquoi Merry a-t-elle posé cette bombe ? Pour protester contre la guerre au Vietnam ? Pour montrer à ses parents trop parfaits qu’elle ne veut pas de cette pastorale idyllique, cette vie confortable et niaise qu’ils lui proposent ? Pour tuer le couple idéal constitué par le père et la mère ? En réalité, la pastorale est partout dans le roman et le roman, précisément, consiste à la dénoncer, en faisant de l’écrivain Nathan Zuckerman le témoin et le narrateur de cette pastorale.

Chacun s’invente des histoires, chacun est persuadé de proposer à l’autre un juste visage de lui-même, la vie la meilleure possible, chacun est persuadé d’être du côté du bien tandis que ceux qui le contredisent sont du côté du mal. Mais le réel se venge, le réel pose des bombes, est complexe, contradictoire. Seymour n’est pas uniquement ce personnage lisse que Zuckerman imaginait ; il est un père qui a eu raison et tort tout à la fois ; un niais américain certes, qui aurait souhaité passer toute sa vie dans la pastorale, la fable d’un monde parfait. Mais également un père aimant, un père qui patient, qui ne s’énerve jamais, a passé des heures à tenter de raisonner sa fille et qui va jusqu’à prendre sur lui la culpabilité d’une faute qu’il n’a pas commise. Et Merry a raison et a tort tout à la fois. Elle a raison de se révolter contre la guerre et elle est insupportable car elle succombe à une autre forme de bonne conscience, celle qui reconstitue une autre fable : la fable d’une langue idéologique mal digérée qui l’empêche de voir le travail réel, accompli par plusieurs générations de pères, dans sa famille. Ce grand-père et ce père qui sont partis de rien pour monter leur entreprise et ont su apprendre toutes les étapes de la fabrication d’un gant, avant de vivre d’une entreprise florissante.

Alors oui, le lynchage se porte bien, merci. À Grenoble, lorsque des crapules sont prêtes à donner la mort à une victime qui ne peut se défendre. Il se porte bien lorsque, confortablement installés devant notre écran de télévision ou d’ordinateur, nous parlons des agresseurs comme de monstres que nous ne sommes pas et ne serons jamais. Il se porte bien lorsque nous jugeons de l’extérieur le réel et lui substituons le mensonge, la pastorale d’un monde parfait, rêvant de juguler la barbarie par l’argent, les bonnes paroles, les pansements psychologiques ou la culture. J’étais à la sortie du métro, à Nation, lorsque la petite vieille est tombée, avec son caddie. Oui, le lynchage se porte bien, merci.

Pastorale américaine

Prix: 27,50 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 7,46 €

Plantu, comique-troupier

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Plantu
Plantu.
Plantu
Plantu.

Quelle étrange époque que la nôtre : c’est à qui – parmi les trublions les moins étanches à l’air du temps – nous présentera les meilleurs états de service de résistant au politiquement correct. Ces fonctionnaires de l’ironie facile – mais lucrative – prennent sans doute leur art pour une forme de guérilla médiatique menée face au totalitarisme vaticano-militaro-industriel. Ils viennent lancer à la figure des puissants, l’expression de la colère des humbles et des sondages d’opinion. Et c’est avec le costume du bouffon – bien pratique pour travestir l’époux de la ménagère de moins de 50 ans en homme d’esprit insolent – qu’ils s’en vont ferrailler avec les ennemis du genre humain.

Ils semblent ignorer ce qu’est le politiquement correct : le versant lexical de l’affirmative action qui, dès les années 1980, ambitionnait de rendre les minorités américaines plus égales que les WASP, en faisant par décret de leurs membres des premiers de la classe. Le politically correct consistait, lui, à ménager les susceptibilités en remplaçant les substantifs par des phrases longues comme le bras. Plus dur à pratiquer que le « ni oui ni non », ce dialecte est devenu, au fur et à mesure, la novlangue des bien-pensants de tous pays : toute erreur de vocabulaire est assimilée à un crime contre l’humanité et dénoncée à qui de droit, en vertu de la loi Gayssot. Mais contre l’ennemi de l’intérieur, tout est permis. Si l’éthique de nos saltimbanques leur interdit de se gausser des drag queens, toute latitude leur est donnée pour vomir sur le Pape et sa sinistre clique, dont les activités notoirement hostiles au Progrès et au Planning Familial doivent être sabotées coûte que coûte.

Ils manient l’humour moins comme l’épée du mousquetaire que comme le gant de caoutchouc dont se sert un vétérinaire pour inséminer une vache. Le sourire en coin, ils assènent les poncifs les plus grossiers, au prétexte de choquer le bourgeois et ses éternels alliés – le curé et l’agent de police. Aucun raccourci ne sera de trop pour montrer le visage hideux de la Réaction. Et ils n’auront de cesse de la débusquer, jusques et y compris quand elle aura commencé à contaminer les rangs de la Gauche – dont Doriot et Déat furent, ne l’oublions pas. Car Godwin est leur ami : ils s’embarrassent rarement des nuances herméneutiques auxquelles l’universitaire est astreint. Eux font dans la métaphore et pas la plus fine, de préférence. Toutefois, à leur âge avancé, il devient préoccupant de les voir si satisfaits d’eux-mêmes, emplis de cette jouissance sournoise du gamin qui, venant de cracher dans un bénitier, se prend soudain pour un homme. La fréquentation de quelques bons livres d’histoire pourrait leur montrer à quel point l’anticléricalisme « rad-soc » d’il y a un siècle était plus violent et plus révolutionnaire que le leur. Si la IIIème République vit s’opposer farouchement deux camps réellement hostiles l’un à l’autre, notre époque est celle du monopole d’une bêtise triomphante qui prend son arrogance chronique pour de l’héroïsme.

La réductio ad hitlerum, une arme éprouvée

Les camelots de l’insolence sont pourtant loin d’être stupides : ils savent pertinemment jusqu’où ils peuvent aller trop loin, n’ayant comme frontière ni le bon goût ni l’honnêteté mais juste le seuil à partir duquel l’instinct de conservation incite à ménager l’adversaire. Elles sont révolues, ces heures sombres durant lesquelles étaient frappés d’ostracisme les chansonniers qui avaient osé brocarder le Pouvoir : désormais le Pouvoir, c’est eux. Un régime hypnopédique qui donne à quelques millions de Français leur prêt-à-penser quotidien afin qu’ils aillent ensuite voter correctement. Depuis plus de vingt ans, Canal + diffuse les Guignols de l’Info, une parodie de journal télé. Des millions de Français apprécient ce soupçon de populisme qui persuade le quidam que la France d’en haut est truffée de vendus et d’affairistes. Peu enclins à faire dans la dentelle, les auteurs du show excellent dans l’art de faire passer leurs cibles pour des imbéciles, ou mieux : des nazis. Benoît XVI a ainsi été surnommé « Adolf II » pour faire rire le bon peuple qui a déserté depuis belle lurette l’office dominical. Dans la même veine, l’humoriste radiophonique Stéphane Guillon, lorsqu’il est en manque d’inspiration, est obligé de se servir de ces petits trucs de professionnel, dont fait partie la reductio ad hitlerum[1. L’expression est d’Alain Finkielkraut.]. Toujours prompt à débusquer le fasciste caché, il ne dédaigne pas, néanmoins, de scruter le faciès de ses victimes afin d’y déceler – par la forme de tel menton ou de tel nez – quelque trait psychologique. Comme quoi, dans ce que fut l’Occupation, il a su faire le tri…

On trouve chez Plantu le même élan épurateur : une tendance obsessionnelle à voir des fascistes partout. Des fascistes ou, désormais, des pédophiles. Le dessinateur vedette du Monde a produit il y a quelques jours, en produisant une caricature montrant le Pape en train de sodomiser un enfant. Heureux sommes-nous, en France, d’avoir des esprits si frondeurs ! J’avoue avoir du mal à croire qu’il se serait permis cette liberté avec d’autres.

Nos pamphlétaires hexagonaux sont tout sauf des têtes brûlées : ils ont un métier et le font avec sérieux. Loin d’eux l’envie de se retrouver avec des emmerdes parce qu’ils se seraient adressés à la mauvaise personne de la mauvaise manière. Ces bons pères de famille connaissent les us et coutumes de la controverse médiatique : on s’adapte à la cible en fonction de sa largeur d’épaules. Le Pape est un bon client : il ne poursuit pas en justice et ne plastique pas votre résidence secondaire en représailles. C’est pour cela qu’on voit se multiplier les faits d’armes contre l’évêque de Rome et ses ouailles. Comme il n’existe pas d’examen pour atteindre le grade tant convoité de « comique politiquement incorrect », c’est « au feu » qu’il faut gagner ses galons. L’ennui, c’est que les gesticulations évoquées ci-dessus ne choquent plus grand monde depuis quelques décennies déjà. Ça commence à sentir le comique-troupier ou la fin de banquet. Cet humour n’est pas subversif. Il est gras.