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Benoît XVI, anticapitaliste calomnié

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Le Pape doit venir visiter le Royaume-Uni au mois de septembre. C’est un saint homme, vraiment. Que peut-il espérer de ce pays anglican où il pleut tout le temps et où les gens ne parlent ni d’argent ni de sexe mais y pensent sans arrêt. La preuve : deux Britanniques, le scientifique Richard Dawkins et l’auteur Christopher Hitchens entendent faire arrêter le pape Benoît XVI pour « crimes contre l’humanité », lors de sa visite au Royaume-Uni, à la suite des accusations selon lesquelles il aurait couvert des prêtres pédophiles. La justice du cru est saisie, mais aussi, allons-y gaiment, la CPI de La Haye. Benoît XVI, pour ces adeptes de la mesure, serait ni plus ni moins le Karadzic de la pédophilie. Bon, en même temps, la vraie raison de la haine britannique pour le pape n’est pas à chercher ici, malgré les apparences. En fait, cette petite nation désindustrialisée et clochardisée, où l’on ne vit bien que dans quelques salles de marché de la City ne peut pas supporter un chef d’état comme le Pape qui, depuis la crise de 2008, pense le monde légèrement à gauche de Chavez. On pourra lire ainsi avec profit l’Encyclique de juin 2009 Caritas in Veritate, où le souverain pontife écrit notamment: « Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser. En effet, c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économico-sociale ».

Et que ça saute !

Usine

La désindustrialisation, ces derniers temps, prend l’allure de la mer quand elle remonte au Mont-Saint-Michel : celle d’un cheval au galop. Pas un jour sans qu’un nom vienne s’ajouter à cette litanie du renoncement français à rester une grande puissance industrielle. Metaleurop, Arcelor, Continental, Celatex, Philips, Freescale, Sullair, Sodimatex. On peut aussi constater un deuxième souffle particulièrement puissant depuis la fin des régionales dans l’annonce des fermetures à venir : SCA (couches pour bébé), Schneider Electric, Lejaby (lingerie), Jacob Delafon, France Champignons, Manitowoc (ex-Potain), Gardy (disjoncteurs), Panavy (boulangerie industrielle). On dirait le poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, quand il égrène les noms des villages du vieux pays comme autant de lieux de résistance.

Sauf que là, c’est tout le contraire. Chaque nom correspond à une bataille perdue et à des suppressions d’emplois qui se chiffrent, au minimum, entre cent et trois cents personnes. On mènerait une guerre outre-mer avec de tels chiffres en pertes humaines, il y aurait une révolte pacifiste généralisée et aucune société ne le supporterait. Ce n’est pas la même chose, me direz-vous ? Comparaison n’est pas raison ? Ces hommes et ces femmes ne meurent pas ? Non, c’est vrai, pour la plupart, à condition d’exclure les suicides par pendaison, par alcoolisme et les dépressions qui valent bien les syndromes post-traumatiques des combattants de la guerre d’Irak.

L’emploi industriel : une guerre perdue ?

Mais s’ils ne sont pas morts, ils ne vivent plus non plus : ils sont devenus des invisibles. Quelqu’un à qui viendrait l’idée saugrenue de se promener dans certaines régions de l’Est ou du Nord, dans le Denaisis, le Valenciennois ou la Lorraine, constaterait que certaines villes, littéralement, ont l’air d’avoir subi un bombardement, avec d’immenses poches de vides qui apparaissent au coin d’une rue, derrière un terril ou la silhouette cylindrique et démesurée d’un gazomètre mort.

Le candidat de 2007, élu président de la République sur l’idée de rendre sa dignité au travail, à la « France qui se lève tôt », a évidemment fait le contraire. Nous disons « évidemment » non pas comme une accusation mais comme un constat désabusé. En admettant que le volontarisme de Sarkozy ait été sincère, en admettant qu’il n’ait pas commis le pêché originel de la nuit au Fouquet’s , en admettant qu’il n’ait pas vu la contradiction entre des dispositions fiscales favorisant davantage la spéculation que l’investissement dans l’économie réelle, il n’en demeure pas moins qu’il était effectivement évident qu’il allait avoir sur la question de l’emploi industriel une marge de manœuvre à peu près identiques à celle des assiégés texans de Fort-Alamo, avec Christian Estrosi dans le rôle de Davy Crockett et les multinationales dans le rôle des armées du général Santa-Anna.

La mutation du capitalisme en néo-libéralisme, pour aggraver les choses, a trouvé un allié objectif : le discours écolo-décroissant qui gagne insidieusement les consciences (après le gramscisme de gauche et le gramscisme de droite, on pourrait parler d’un gramscisme vert) transforme la France en une gigantesque friche.

Cette alliance objective, je l’ai vue, alors que j’accompagnais mon regretté ami Frédéric Fajardie qui recueillait les témoignages des ouvriers de Metaleurop promis à la grande broyeuse. Quand on écrira l’histoire de la fin de ce site, il faudra bien remarquer comment le groupe suisse Glencore a pu s’appuyer en 2003 sur les écologistes du cru qui ne cessaient de dénoncer la pollution, au plomb notamment, engendrée par le site sur les villes environnantes. Maintenant, le site est très beau, les salades sont vertes dans les jardins ouvriers de Noyelles- Godault mais il n’y a plus que des chômeurs pour les manger.

Emile Pouget n’a pas gagné contre la CGT. Pas encore

Depuis quelques années, les ouvriers désespérés menacent de s’en prendre à l’outil de travail. Le tabou avait été brisé par les Celatex de Givet dans les Ardennes (Martine Aubry était ministre du Travail…) en 2000.

C’est nouveau, quoiqu’on en dise. Dans la culture syndicaliste française, les méthodes luddites ou anarchistes sont toujours restées marginales. On a, sous nos cieux, pour le meilleur ou pour le pire, toujours préféré la CGT de Benoît Frachon, Henri Krasucki ou Georges Séguy qui sauvèrent la baraque en 1946 et 1968 – « Il faut savoir terminer une grève », à Emile Pouget, auteur d’un célèbre livre Le sabotage qui fut la bible flamboyante des despérados libertaires à la fin du siècle dernier. Ceux qui ont passé leur vie à maudire la CGT feraient bien de lire ce qui aurait pu arriver si les idées de Pouget avaient pris le dessus comme ce fut par exemple le cas en Catalogne ou la CNT-FAI, syndicat anarchiste pur et dur, pratiqua l’action violente et la destruction des machines si l’appropriation était impossible. Ils étaient d’ailleurs tellement bien entrainés à cette violence sociale et politique qu’ils furent, lors de la guerre d’Espagne, parmi les combattants les plus aguerris.

Mais écoutons Emile Pouget, en 1898 : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure. Le sabotage capitaliste, lui, n’est qu’un moyen d’exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l’expression d’une répugnant rapacité, d’une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire… Loin d’engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort. » On est loin de Bernard Thibault en duo avec Sophie de Menthon …

Alors, quand on apprend que les ouvriers de chez PIP spécialisés dans la prothèse mammaire (oui, je sais…) à La Seyne sur Mer, menacent de faire sauter des tonnes de silicone, faut-il penser qu’Emile Pouget est devenu l’inspirateur de cette colère ?

Qu’on se rassure, en face…

Epuisée, démoralisée, la classe ouvrière dans ces combats désespérés ne demande qu’une chose : partir avec la plus grosse indemnité possible. Le Grand Soir sera pour un autre jour. Un fatalisme, peut-être pire que tout, fait que l’on décide de tirer sa pelote le mieux possible dans l’effondrement. Qui leur en voudrait ? Depuis vingt ans, on leur explique qu’ils vont passer dans une économie de service.

On sait ce que ça veut dire, la reconversion tertiaire pour ces gens-là, et eux aussi le savent : à la place d’une nation de mineurs et de sidérurgistes, on devient un pays de coiffeurs et de cireurs de chaussures, de vendeurs de beignets sur les plages et d’esclaves de plate-forme téléphonique. Vas-y camarade, deviens auto-entrepreneur…

Il n’est pas dit que cette fierté ravalée, cette humiliation infligée par le tout-marché ne ressurgisse pas, un jour ou l’autre.

Et c’est là que ceux qui s’affolent aujourd’hui de quelques occupations musclées de sites industriels pourront alors vraiment avoir peur.

On ne prête qu’aux niches

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Niche fiscale

Dès qu’on prononce le mot « niche fiscale » la machine à fantasmes se déclenche : on imagine des riches flanqués d’avocats spécialisés montant des sociétés-écrans dans des paradis fiscaux, ces merveilleux endroits où le moindre verre d’eau est servi avec un petit parapluie en papier bariolé et une rondelle de citron. La réalité est bien plus banale et moins exotique. Les niches fiscales constituent un système perverti par un Etat réduit à l’impuissance politique qui s’y accroche comme l’un des derniers leviers lui permettant d’agir.

Au commencement, rappelons-le, une « niche fiscale » est un outil fondé sur le bon sens. Pour citer Gilles Carrez, député du Val-de-Marne et auteur de la loi du même nom, « il est parfaitement légitime de créer des régimes fiscaux dérogatoires afin de favoriser tel comportement économique ou de modifier la distribution des richesses nationales. » Il est vrai aussi qu’une niche fiscale peut être une faille dans la législation permettant aux gros malins d’échapper totalement ou partiellement à l’impôt. Dans le premier cas, il s’agit d’un outil politique intéressant pour encourager les bons comportements (dépenses et investissements jugés utiles pour l’intérêt général) et d’en éviter d’autres, jugés nocifs. Dans le deuxième cas – légal lui aussi -, cela rappelle la réponse d’un rabbin à une femme qui lui demande si un poulet tombé dans un pot de chambre est toujours bon à manger, du point de vue de la religion : « Oui madame, c’est casher, mais ça pue… « .

On réduit les recettes pour ne pas augmenter les dépenses

Or, le vrai problème n’est pas là mais dans le fait que en réalité, cet outil qui devrait être l’un des moyens de la politique fiscale et budgétaire est devenu l’un des derniers instruments à la disposition du gouvernement français qui ne peut plus agir directement ni sur les taux d’intérêt ni sur le taux de change. Et puisqu’il en est réduit à cela, le gouvernement en abuse : de 50 milliards d’euros en 2003, leur montant, c’est-à-dire le manque à gagner pour l’Etat, a atteint 74 milliards cinq ans plus tard. La raison principale de cette explosion est que les niches fiscales permettent au gouvernement de remplacer une dépense budgétaire (augmentation des crédits pour financer l’action publique) par une dépense fiscale (réduction des recettes). C’est exactement le sens des propos du député socialiste de la Meuse Jean-Louis Dumont lorsqu’il estime que « l’inflation de création des niches fiscales ces dernières années » aboutit à une « débudgétisation ». Autrement dit, Bercy se comporte comme un propriétaire qui, pour ne pas débourser d’argent pour entretenir son bien, demande à son locataire de le faire à sa place en échange d’une déduction du loyer.

L’avantage du système est évident : pour les partenaires européens et pour les citoyens français un objectif de réduction des dépenses publiques sans changer le niveau réel des interventions de l’Etat. Ce jeu de passe-passe n’est pas un secret. Un rapport publié il y a deux ans par la Commission des finances de l’Assemblée nationale constate que le recours aux niches fiscales se banalise afin de limiter d’une manière artificielle la croissance des dépenses publiques et que ce phénomène est le principal responsable de la hausse spectaculaire du coût des niches. Agir sur les recettes étant plus facile que d’augmenter les crédits, il en résulte une perversion du système et la création d’un sentiment d’injustice, c’est-à-dire l’équivalent en politique d’un bâton de dynamite. Il est plus facile de tomber à bras raccourcis sur les riches que de s’attaquer au problème de l’impuissance publique car la véritable niche qu’il faudrait plafonner est celle permettant au gouvernement de contourner le budget et de déguiser les dépenses en dérogations fiscales.

Florence Aubenas cherche sponsors

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Après le succès de son ouvrage Le quai d’Ouistreham, qui raconte sa plongée dans le monde des travailleurs pauvres et précaires, la journaliste du Nouvel Obs récidive avec un nouveau livre qui devrait s’intituler Le quai de Béthune. Non, elle ne va pas s’immerger pendant six mois dans la vie des corons en se faisant passer pour une veuve de mineur silicosé, mais elle cherche un pied à terre d’une surface minimum de 350 m2 sur cette artère de l’Ile Saint-Louis, à Paris. Afin de passer inaperçue dans le monde implacable des riches de chez riches, il lui faut faire montre de tous les attributs de cette classe sociale mal comprise et donc mal aimée des autres Français. Elle aurait déjà obtenu une table ouverte au Fouquet’s gracieusement offerte par Dominique Desseigne et l’usage ad libitum de sa villa de Tanger par BHL. Reste à trouver une Bentley avec chauffeur, un jet privé au Bourget, et une tenue de camouflage griffée Yves Saint-Laurent ou Gucci, ainsi que le financement de la psychothérapie indispensable à l’issue d’une expérience aussi traumatisante. Les offres de sponsorisation de la municipalité ardéchoise d’Aubenas ont été poliment, mais fermement rejetées, en revanche celles de la ville de Florence devraient être considérées avec bienveillance.

Paris perdus

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Dés
Photo Flickr / Robin Watkins

Y avait-il une seule bonne raison pour libéraliser le marché des paris sportifs ? Quelle est la genèse d’une décision politique ? Qu’est-ce qui la motive, qu’est-ce qui la suscite ? Existe-t-il une demande des Français ? Entendait-on mugir dans nos campagnes le ressentiment national ?

La France fonctionnait sur un modèle qui accordait à une entreprise le monopole des jeux d’argent (les paris hippiques étant confiés à une autre) : quand on ne peut pas interdire, tentons d’organiser. Ce système assurait à l’État une rentrée d’argent, de sorte qu’en principe, les travers communs devaient aussi contribuer au bien commun.

Il y a quelques temps, la Commission Européenne s’est mis en tête d’exiger la libéralisation de ce marché et son ouverture à la concurrence. Pour quel bénéfice ? Avec quelle vision ? Le droit de la concurrence n’a pas pour vocation de protéger la concurrence, ni les concurrents, mais le consommateur.

La France a tout d’abord renâclé. Pour le principe, peut-être. Par suspicion pour les jeux d’argent. Puis elle s’est soumise. « Nous n’avons rien demandé, a affirmé Jean-François Copé lors du débat parlementaire. Nous sommes en deuxième lecture sur un texte que nous sommes obligés d’adopter en raison de la réglementation communautaire. »

C’est faux. Le 8 septembre 2009, dans l’arrêt dit Santa Casa, la CJCE a reconnu la légitimité du système portugais, basé sur le monopole d’un organisme public, en relevant notamment que :

« En raison du manque de contact direct entre le consommateur et l’opérateur, les jeux de hasard accessibles par l’Internet comportent des risques de nature différente et d’une importance accrue par rapport aux marchés traditionnels de tels jeux en ce qui concerne d’éventuelles fraudes commises par les opérateurs contre les consommateurs. »

En conséquence, la Cour estime qu’un État membre a le droit d’interdire l’activité d’entreprises qui proposent des jeux de hasard sur internet.

Lâcheté donc, qui consiste à reporter sur l’Europe une décision politique que l’on n’assume pas.

Double lâcheté. Car on invoque aussi internet, qui est en passe de rivaliser avec l’Europe en termes de défausse politique : à quoi cela servirait-il, nous dit-on, donc d’interdire les paris sportifs, puisqu’il suffit de se connecter sur un site maltais pour s’y adonner ? Les débats parlementaires en portent trace : ils seraient des milliers, des dizaines de milliers à parier aujourd’hui sur des sites illégaux. Alors… légalisons ! Depuis quand le fait que l’illégalité soit répandue constitue-t-elle un argument en faveur de la légalisation ? Surtout à droite ?! Depuis le travail dominical, me direz-vous peut-être. Passons… Cet argument ne manque pas d’évoquer l’irritant « nous sommes des millions, ils veulent faire de nous des pirates » des tenants du téléchargement illégal. Nous parlons en effet là du même pouvoir politique qui se prévaut d’une capacité à filtrer internet lorsqu’il s’agit de protéger les droits d’auteurs (et des majors) et qui s’affirme impuissant à restreindre l’offre illégale de jeu. Quelle est la cohérence ? On craint de ne la trouver que dans l’intérêt financier…

Le projet de loi maintient certes l’idée d’une participation au bien commun, spécialement via l’investissement dans les structures sportives. Et l’on souligne aussi que les sociétés de paris ne manqueront pas de venir sponsoriser davantage les équipes de football. Chic, le sport pourra ainsi continuer de se vautrer dans le fric. Quel est le bénéfice par rapport à la situation antérieure ? Nous aurons simplement plus d’opérateurs. L’accès aux paris sera plus aisé ? Quel progrès !

On peut même penser qu’il sera encouragé, facilité, promu. Il n’y a pas, dans le projet de loi, de dispositions relatives à la règlementation de la publicité. Alors que, pour le vin, qui peut également conduire à une addiction, le législateur va jusqu’à définir quels types de publicités sont admissibles sur le net, pour les jeux, l’autorité de régulation instaurée par le projet de loi « peut » réglementer la publicité. Lorsqu’on sait que les sociétés de paris en ligne n’ont pas attendu que leur activité soit légale pour en faire la publicité sur les sites de presse, on imagine quel respect elles auront de ces dispositions, à supposer que celles-ci soient jamais édictées.

Au-delà même de l’objet de ce texte, on ne se soucie plus tant de démontrer qu’un choix politique serait bon. Qu’il serait favorable au bien commun, à l’intérêt général. On n’ose plus le faire. Alors on l’adopte pour des raisons dogmatiques – l’addiction à la libéralisation – pour ne pas dire obscures et, pour éluder le débat, on présente ce choix comme le fruit de contraintes extérieurs. Double lâcheté politique, triple préjudice : du fait de l’addiction, de l’atteinte à la décence ordinaire qui voit dans le travail la source du revenu, et de la défiance du politique, qui finit en pantin d’impératifs extérieurs.

Archéo-gauche et paléo-tchat

On se rend compte que l’on commence à vieillir lorsque les jeunes femmes vous regardent dire certaines choses, sans comprendre, et avec de grands yeux écarquillés. Par exemple je vous invite à demander « On se regarde une VHS? » à une demoiselle née après 1985… vous risquez le bide ! Ou encore à lâcher négligemment: « Tout cela ne vaut pas un numéro de l’Heure de vérité avec Georges Marchais ! »… il est fort probable que l’incompréhension soit totale, surtout si vous en rajoutez une couche sur François-Henri de Virieu !
Ainsi, qu’est-ce que la jeunesse peut comprendre au charabia d’une dépêche AFP diffusée en janvier 1986 et ayant pour titre « Pierre Mauroy sur minitel » ? C’est pourtant la très jolie découverte que je viens de faire en furetant dans les archives de la grande maison de la Place de la bourse… vantant la nouveauté d’un abyssal et nébuleux service télématique nommé 3615 Gauche assistée par ordinateur  (GAO). La dépêche nous apprenait que ce service « informatique » avait été « lancé conjointement par quatre clubs de gauche : Priorité a gauche, La Mémoire courte, Gais pour les Libertés et Espaces 89 » et permettait à « chacun de poser une question à une personnalité pour obtenir une réponse personnelle ».
L’AFP nous précisait fièrement qu' »aucun secteur n’était épargné par la curiosité des minitellistes » Ces coquins de minitellistes! « On m’a demandé mon poids « , a soupiré M. Mauroy … Mauroy ? C’est qui ce Mauroy ? C’est un ancien premier ministre socialiste et un maire de Lille, ma chérie Et c’est le père de Martine Aubry, comme Jacques Delors, enfin je crois… Et ça veut dire quoi « socialiste » ? Laisse tomber, petite, c’est de la préhistoire ancienne… Et le Minitel, c’est quoi ? Un mauvais rêve.

Cachez-moi donc ce sang que je puisse mieux le voir

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Jean-Joseph Weerts, Marat assassiné ! 13 juillet 1793, 8 h du soir, 1880
Jean-Joseph Weerts, Marat assassiné ! 13 juillet 1793, 8 h du soir, 1880.

Exposer la guillotine à quelques dizaines de mètres de L’Origine du monde de Courbet : Robert Badinter et Jean Clair ont eu cette audace dans « Crime et châtiment », l’exposition qu’ils signent au musée d’Orsay. Plus pudiques que le peintre communard, Badinter et Clair ont jeté un léger voile noir sur la « Veuve » qui accueille les visiteurs. Trois décennies après sa mise à la retraite, la nudité de « Louisette », même devenue une pièce de musée, aurait choqué. Cette reconversion rappelle de surcroît que l’engin de mort et le musée sont contemporains. L’inauguration du premier musée public en France, le Louvre, précéda d’un an le premier usage de la guillotine : ainsi ces deux faces d’une culture en pleine mutation sont-elles réunies à Orsay.

Pour la voir, notre regard doit non seulement percer ce crêpe de soie translucide, mais lever les multiples voiles dont les images l’ont couverte : du criminel au politique, de l’histoire au voyeurisme, de la tête de Louis XVI à celle de Hamida Djandoubi[1. Condamné pour meurtre et exécuté le 10 septembre 1977, Hamida Djandoubi fut le dernier à subir en France la peine capitale. ], la machine du docteur Guillotin nous hante depuis deux siècles. Plus qu’une réflexion sur la justice, « Crime et châtiment » est un chantier archéologique des représentations : littéraires, ainsi que le suggère son titre ; scientifiques, car de la quête de la bosse du crime à celle du gène de la délinquance, les savants cherchent depuis toujours à percer le mystère de Caïn ; et, bien sûr, visuelles.

[access capability= »lire_inedits »]Le talent de Jean Clair éclate dans le mariage somptueusement orchestré de l’histoire des idées et de celle des arts. Des chefs-d’œuvre de la peinture jettent une lumière crue sur notre imaginaire collectif du crime, du châtiment et de la justice, en particulier sur sa part la plus sombre, faite de fascination et de brutalité plutôt que de compassion et de repentir.

Dans cette exploration de l’économie symbolique du visuel, deux mains invisibles sont à l’œuvre. La première, induite par le choix de commencer l’histoire à la fin du XVIIIe siècle, est celle d’une profonde métamorphose puissamment ressentie par les contemporains. C’est le moment où émergent de nouvelles classes sociales : la bourgeoisie et les ouvriers, futurs prolétaires. Derrière la Révolution française, omniprésente dans l’exposition, s’en cache une autre : la révolution industrielle, c’est-à-dire la rencontre – vite transformée en confrontation −, sans précédent par son intensité et son importance numérique, entre riches et pauvres dans l’espace urbain. Le Paris de l’époque était certes ancien par son nom, mais radicalement nouveaux par sa sociologie. Les peurs et les fantômes engendrés par cette cohabitation nouvelle sont insinués par chaque objet, chaque image, chaque mot de l’exposition. Comment comprendre l’acception moderne du mot « crime » sans se rappeler qu’il fut employé par un groupe social (la bourgeoisie, pour aller vite) pour en criminaliser un autre (les pauvres, pour aller encore plus vite) ? Le sentiment d’insécurité installe durablement dans les villes, et avec lui l’idée que le mal est un phénomène sociologique et anthropologique.

Derrière les œuvres qui se répondent, s’encouragent et parfois se défient d’une salle à l’autre, on devine l’action d’une autre main cachée, ou plutôt d’une paire de mains, celle d’Anne-Marie Grosholtz, plus connue sous le nom de Mme Tussaud, qui façonna dans la cire un imaginaire dans lequel nous baignons encore. Cette artiste de génie fut parmi les premières à imaginer des objets et des mises en scène de cire qui permettaient, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, aux habitants de villes de trouver un exutoire à leurs nouvelles angoisses et de projeter leurs nouvelles peurs. Dans les années 1760, le médecin suisse Philippe Curtius, officiellement oncle de Mlle Grosholtz, quitte Berne et ses activités médicales pour s’installer à Paris, où il expose ses représentations en cire de personnages célèbres. Dans ses expositions permanentes boulevard du Temple (ou du Crime !) et au Palais-Royal, Curtius – aidé par sa jeune apprentie-protégée – propose au public, dans son « Salon de cire » ou « de figures », deux « cabinets », l’un exposant des statues de cire des célébrités de l’époque et l’autre, « Le Cabinet des grands voleurs », de célèbres criminels. Dans la première salle, on pouvait contempler la Du Barry, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Dans la seconde, la principale attraction était Antoine-François Desrues. Condamné à mort pour avoir empoisonné Mme de La Motte et son fils, il avait été publiquement exécuté (roué) en place de Grève par le célèbre bourreau Sanson. Pour compléter ce joyeux mélange dans le spectacle des célébrités du « peuple », du crime, du monde intellectuel et de l’Histoire, Curtius expose aussi la chemise portée par le bon roi Henri IV le jour où Ravaillac l’a poignardé. Boulevard du Temple, théâtres et « cabinets » participent ainsi à l’évolution d’une société de spectacle où la dimension visuelle prime.

Le public ne s’y est pas trompé. Le succès de ces célébrités de cire témoigne de la nouvelle vision du monde qui est en train d’émerger. Ainsi, le 12 juillet 1789, une foule massée dans les jardins du Palais-Royal et chauffée par un discours de Camille Desmoulins « emprunte » les bustes de Necker et du duc d’Orléans – tous deux considérés comme des amis du peuple – et les porte, sur des piques, en tête d’une manifestation. Quarante-huit heures plus tard, ce sont deux autres têtes, des vraies cette fois, qui sont portées au bout de piques : celles du gouverneur de la Bastille et du prévôt des marchands. Tout en se défendant d’avoir participé à ces lynchages, Curtius n’a jamais caché sa participation à la prise de la Bastille en tant qu’officier de la Garde nationale. Après l’émeute, les têtes coupées ont été apportées à Mlle Grosholtz, la future Madame Tussaud, pour qu’elle en crée des copies en cire. Plus tard, elle exécutera le buste de la princesse de Lamballe, de Philippe-Egalité et même un masque mortuaire de Louis XVI. Un continuum s’établit entre le spectacle, l’exposition et la représentation d’un côté et la rue, le politique et le réel de l’autre. Le XIXe siècle n’est pas encore né, mais nous sommes déjà entrés de plain-pied dans la modernité.

À Londres, où Mme Tussaud s’installe en 1802, son travail ne cesse de renforcer ce continuum, de tisser cet imaginaire qui est toujours le nôtre. La Révolution, objet historique complexe, devient dans ses expositions un cabinet d’épouvante où la guillotine joue un rôle central. Le spectateur de l’époque éprouve un frisson d’horreur et de plaisir en même temps. Les révolutionnaires, Robespierre en tête, sont représentés par Mme Tussaud comme des monstres. Cette manière de représenter les acteurs de la Révolution n’est pas étrangère au fait que, dans le cinéma populaire, surtout anglais, du XXe siècle, les bourreaux – vilains ou pervers – arborent une cocarde tricolore et les victimes/héros sont plutôt du côté de l’aristocratie. Mais bien avant cela, il existait des passerelles entre la production de Mme Tussaud et d’autres représentations. Ainsi, la jeune nièce de Curtius fut parmi les premières à arriver sur la scène du meurtre de Marat et c’est d’après ses masques mortuaires que le peintre David réalisa son tableau-icône, l’une des images les plus emblématiques de la Révolution. Et pour boucler la boucle, le patron de presse Arthur Meyer, propriétaire du Gaulois, se tournera vers le caricaturiste Grévin pour lancer le musée de cire dont l’Histoire de France sera l’une des salles les plus populaires. Pour des générations de petits Français, la scénette de l’assassinat de Marat par une Charlotte Corday toute de blanc vêtue, exposée au musée Grévin, fut l’image même de l’Histoire : un film d’horreur qu’on regarde en se cachant les yeux, mais en écartant un peu les doigts. Ceux qui, devenus adultes, iront visiter « Crime et Châtiment » ne pourront pas user de cette échappatoire. Dans le miroir que sont les œuvres présentées, ils ne pourront se soustraire au spectacle des bas-fonds de l’âme humaine, qu’elle soit celle des juges ou des assassins.

L’exposition »Crime et chatiment » est présentée du 16 mars au 27 juin 2010, au musée d’Orsay. À lire le magnifique catalogue de l’exposition, édité par Gallimard et le musée d’Orsay : Crime et châtiment, de Jean Clair, 49 €.

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Des chiffres et des leurres

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Euro
Photo Flickr.com / Andres Rueda

Tant pis pour mon CV d’archéogauchiste, voire de stal grand teint, j’avoue ne pas avoir la religion de l’impôt, enfin de tous les impôts. Et quand certains, comme Manuel Valls , proposent de liquider simultanément le bouclier fiscal et l’ISF, j’ai l’impression qu’on va plutôt dans le bon sens –à condition bien sûr de ne pas se contenter de ça n’y même de s’arrêter à une banale tranche supplémentaire d’impôt sur le revenu.

Tout d’abord l’ISF : d’humeur sportive aujourd’hui, je commencerai par plaider contre moi-même : il va de soi que l’argument selon lequel il faut l’abolir parce que nos voisins européens l’ont fait est irrecevable. Ou alors on interdit illico la corrida et les fromages qui ne sont pas en plastique- et puis tant qu’à faire, on réintroduit le droit du sang dans la constitution, comme chez nos bons voisins allemands. Non en vérité, s’il faut en finir avec ces vaches sacrées, c’est parce que les sommes en jeu relèvent de la petite bière.

L’ISF rapporte grosso modo trois milliards par an et le bouclier fiscal coûte à la louche un demi milliard. Une peccadille absolue au regard des ponctions budgétaires générées par les niches fiscales (un manque à gagner de 70 à 75 milliards d’euros par an -dont plus de 20 millards pour la seule niche Copé sur les cessions de parts!). Il faudrait aussi se pencher sur les niches sociales, qui regroupent toutes les exemptions de charges salariales et surtout patronales qui s’élèvent à 33 milliards – à eux seuls, les allègements de cotisations des entreprises sur les bas salaires ont coûté 22,8 milliards d’euros en 2009. C’est bien sûr de ce côté-là qu’il faut chercher l’argent. Pas par présupposé idéologique, mais arithmétique, tout bêtement parce que c’est là qu’il est.

On m’objectera que les niches fiscales et sociales créent de l’emploi, ou le protègent. Foutaises, ou quasi comme. En l’occurrence, elles protégent surtout les marges bénéficiaires et les dividendes. Si j’étais un libéral authentique, j’imagine que je serais épouvanté à la seule idée qu’une entreprise qui fait des profits bénéficie en même temps d’exemptions de charges, ne serait-ce parce que ça fausse le jeu de la libre concurrence mondiale, et puis surtout parce que c’est nous qui paye. Quant à l’intérêt de ces cadeaux Bonux en matière d’emploi, on vient d’en avoir une démonstration évidente avec l’impact zéro de la baisse de la TVA dans la restauration.

Autre piste sérieuse pour faire rabouler le pognon, la lutte contre la fraude. La fourchette basse de l’évaluation de la fraude fiscale et sociale se situe entre 29 et 40 milliards . Il faut savoir que l’ensemble des personnels des secteurs concernés (fisc, mais aussi URSSAF ou Inspection du Travail), ne cessent de se plaindre des diminutions de personnel ou de l’absence d’investissements de modernisation. Ce qui fait que par exemple, les contrôles se concentreront plus sur les salariés (fastoche) que sur les professions libérales (long et compliqué). Mais chacun sait que les médecins ou les avocats ne fraudent jamais le fisc…

Bref, des chantiers à ouvrir, il y en a. A terme on pourrait même, en s’y attelant sérieusement résorber sans trop de casse le déficit budgétaire ou celui de l’Assurance-maladie. Mais à gauche comme à droite, on préfère se focaliser pour ou contre des gadgets insignifiants comme le bouclier ou l’ISF, dans lesquels j’ai de plus en plus de mal à voir autre chose que des leurres. Le fait que la quasi totalité des forces politiques hexagonales soit d’accord sur les dogmes liés à l’Europe ou à l’entreprise sans jamais oser nous dire ce qu’il y a dedans augure mal d’une telle remise à plat.

Certes on parlera beaucoup de niches dans les jours à venir, mais parions qu’on se contentera d’en parler. Les capitaux privés financés sur fonds publics ont de beaux jours devant eux. Ça s’appelle le libéralisme à la française.

L’objet du Dati

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Rachida Dati
Rachida Dati.

Rachida Dati aura finalement été l’élément le plus romanesque de ce demi-quinquennat sarkozyste où l’indécence l’aura disputé au ridicule et le machiavélisme de pacotille à la mauvaise lecture de Christian Salmon sur le storytelling, ce dernier d’ailleurs n’ayant fait que découvrir la lune avec cette théorie qui rhabille hâtivement d’oripeaux pseudo-scientifiques l’antique nécessité pour tout pouvoir de créer sa propre mythologie.

La politique, même en ces temps de Twitter et de Facebook, de virtualité anglo-saxonne et de protestantisme merkellien larvé, vous aurez beau faire, c’est une question de corps, de présence charnelle, d’incarnation. Surtout en France. C’est pour cela que Jospin a perdu : pas assez de corps comme on pourrait le dire d’un Chinon. Et que Villepin a ses chances comme Royal a eu les siennes. On sent qu’ils ne sont pas que des pixels, ceux-là, qu’ils n’existent pas seulement par la grâce des écrans. Qu’ils sont encore en trois dimensions, ce qui devient rare.

Et Rachida Dati, elle, aura été le corps le plus désiré, le plus haï, le plus fantasmé, le plus scruté, le plus méprisé, le plus célébré, le plus moqué, le plus envié de tous ceux qui participèrent à cette comédie de la rupture où Sarkozy qui voulait retrouver la cause du peuple sombra surtout dans la cause du people jusqu’à la catastrophe risible de ces jours-ci sur la rumeur relatives à d’éventuels déboires sur le couple présidentiel.

Dans les cités, la rumeur, c’est un groupe de rap. À l’Elysée, la rumeur, c’est une méthode de gouvernement pour se dégager d’élections catastrophiques, de fronde chez les godillots puisque apparemment, ces jours-ci, même les caves du centrisme se rebiffent avec Hervé Morin dans le rôle de Maurice Biraud. Pour faire oublier aussi les crispations autistes sur le bouclier fiscal, les ouvriers délocalisables pour des paies de 137 euros et ceux qui un peu partout menacent de faire sauter le bastringue puisque le bastringue n’est plus à eux.

Mais revenons à Rachida. C’est fou ce que Rachida aura été utile. Et utilisée. Instrumentalisée, même.

J’ai déjà dit ici toute la sympathie paradoxale que m’inspirait, bien malgré moi, l’ancienne Garde des Sceaux, à l’origine d’une des politiques les plus répressives en matière de justice depuis 1945 et à un redécoupage de la carte judiciaire à la mitrailleuse lourde des contraintes budgétaires. J’ai aimé l’idée qu’elle ait vaincu tous les déterminismes comme seules savent le faire les beurettes qui ont décidé que justement, parce que tout était contre elles (misère économique, oppression grandfratriarcale, aliénation religieuse), il fallait être impitoyable, sans scrupule comme une force qui va. J’ai aimé l’idée de retrouver en elle cette rage maitrisée de mes anciennes élèves. L’humiliation et le sentiment d’injustice, chez les meilleures d’entre elles, ça donne des Jeannette Bougrab, des Fadela Amara, des Rachida Dati, des Nora Berra. Autant dire des invincibles. Le choix de servir la droite, chez ces femmes, est d’ailleurs logique puisque la gauche sociétale les a plus ou moins trahies en voulant les cantonner dans des postures victimaires. Et Rachida sur le perron de l’Elysée en 2007, lors de la photo de groupe du gouvernement, parachevait bien cruellement une défaite totale de la deuxième gauche et de son ethnodifférentialisme à la sauce compassionnelle.

« Regardez-moi, a dit Rachida arrivée au sommet, regardez mon corps. Tout a été fait pour le refouler, pour faire de lui un invisible, un tabou, un refoulé comme pour tant de mes sœurs ; eh bien moi, je vais l’exposer, le faire exulter, lui donner l’écrin des robes de grands couturiers, me féminiser jusqu’à l’insolence. Je vais jouer la provocation, à la fois sexuelle (je suis une belle femme seule, arabe, et j’assume) et sociale (j’ai réussi, je fais ce que je veux). Et si vous n’êtes pas content, c’est le même prix pour vous et le même pris pour moi. »

Qu’elle se retrouve maintenant au cœur de cette pantalonnade présidentielle est à peine surprenant. Se rappeler que si Rachida a rendu son corps si insolent, elle n’a fait que copier son mentor présidentiel. Lui, ce qui lui arrive ces jours-ci et dont il joue si bien n’est que l’aboutissement de la confusion qu’il a entretenu depuis le début de son mandat entre les deux corps du Roi, aurait dit Kantorowicz, c’est-à-dire le charnel et le politique, le privé et le public.

Dans les romans noirs, il faut toujours une femme fatale, une méchante. Elle est souvent brune, d’ailleurs, chez les grands auteurs (Chandler, Goodis, Thompson) s’opposant à la blonde archangélique et rédemptrice. Rachida était donc idéale pour le rôle de la traitresse, la jalouse, la rancunière. Vous n’imaginez tout de même pas la délicieuse princesse gaulliste au charme corrégien Nathalie Kosciusko-Morizet à la tête d’on ne sait quel complot pour discréditer la présidence sous prétexte qu’elle aurait été reléguée à des sous-secrétariats d’Etat aux missions hypothétiques. Ni Valérie Pécresse, icône d’un certain bcbg versaillais, qui, partie pour la plus grande gloire du Chef à la boucherie électorale en Ile de France, en aurait conçu une légitime rancœur. Trop vieille France pour ça.

Non, on vous le répète : la méchante est brune, et extrêmement sexuée, avec un corps dont on sait tout ou presque. Qu’il a été soumis à un mariage quasi forcé en 1991, qu’il a porté un enfant dans une surexposition médiatique qui a montré à quel point les hommes de pouvoir et les journalistes demeurent de gros beaufs aux blagues grasses. Un corps qui rit avec ses copines au téléphone quand il se retrouve dans un placard doré au Parlement européen et qui avoue son ennui comme il avoue ses plaisirs.

C’est donc la faute de Rachida.

Comme c’est tout de même un peu gros, la First lady incarnant l’aile bobo-sociétale du régime[1. Quand on entend parler Carla Bruni, on trouve que Marine Le Pen est de gauche.] corrige le tir et assure que Rachida ne peut-être à l’origine de la rumeur, que ce n’est pas son genre. Peu importe si elle est démentie aussitôt par notre vieil ami Squarcini[2. Célèbre idéologue antiterroriste connu pour avoir réduit à néant une dangereuse cellule dormante de philosophes corréziens.] de la DCRI qui assure qu’une enquête a bien été demandée en haut lieu pour chercher l’origine de la chose. Il faut dire que tout cet appareil politico-médiatique, de même qu’il fut longtemps fasciné par le corps de Rachida et oubliait les suicidés dans les prisons, aujourd’hui oublie la crise et laisse table ouverte à ce remake de Splendeurs et misères des courtisanes, à moins que ce ne soit celui des Feux de l’amour parce que tout cela est tellement peu français, quand on y pense, que l’on a davantage l’impression d’être au Texas que chez Balzac.

Rachida, évidemment, survivra à tout cela. On peut comme le très fair-play Hortefeux, le doigt sur la couture de son pantalon sarkozien, obéir illico presto aux ordres énervé du Palais et lui retirer voiture, agents de sécurités et téléphone portable, elle s’en remettra. Elle a été habituée à des punitions plus mesquines puisqu’elle faillit se faire virer de son lycée pour indiscipline. Et puis une 607, ça va, ça vient.

Elle, elle pourra s’en passer sans problème parce que contrairement à tout ce petit monde qui la lapide ces jours-ci, elle n’a pas été élevée dans le coton de la bourgeoisie.

Et elle sait ce que marcher à pied veut dire. Ce qui est toujours utile dans les traversées du désert.

Qui a dit…

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« Les bases de la République ont sauté : la mixité sociale n’existe plus. On a construit une société de classe, de statuts, de privilèges, dans laquelle on favorise des clientèles politiques et non pas une mobilisation collective pour réussir. »

  1. Olivier Besancenot
  2. Jean-Luc Mélenchon
  3. Eric Zemmour
  4. Jean-Paul Delevoye

Des indices :

  1. Olivier Besancenot est actuellement occupé à mater une scission dans le Vaucluse (département de la candidate voilée) et à stopper l’hémorragie militante du NPA.
  2. Jean-Luc Mélenchon est interdit de médias pour les mille ans à venir puisqu’il est Front de Gauche et qu’il a dit son fait à un jeune impétrant journaliste avantageux.
  3. Eric Zemmour est actuellement en fuite et il est recherché activement par la police de la pensée.
  4. Il resterait bien le doux Jean-Paul Delevoye, maire UMP de Bapaume qui vient de voir son mandat de médiateur de la république prorogé d’un an. Mais, non, n’est-ce pas, ce n’est pas possible… Il n’oserait pas, tout de même…

Benoît XVI, anticapitaliste calomnié

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Le Pape doit venir visiter le Royaume-Uni au mois de septembre. C’est un saint homme, vraiment. Que peut-il espérer de ce pays anglican où il pleut tout le temps et où les gens ne parlent ni d’argent ni de sexe mais y pensent sans arrêt. La preuve : deux Britanniques, le scientifique Richard Dawkins et l’auteur Christopher Hitchens entendent faire arrêter le pape Benoît XVI pour « crimes contre l’humanité », lors de sa visite au Royaume-Uni, à la suite des accusations selon lesquelles il aurait couvert des prêtres pédophiles. La justice du cru est saisie, mais aussi, allons-y gaiment, la CPI de La Haye. Benoît XVI, pour ces adeptes de la mesure, serait ni plus ni moins le Karadzic de la pédophilie. Bon, en même temps, la vraie raison de la haine britannique pour le pape n’est pas à chercher ici, malgré les apparences. En fait, cette petite nation désindustrialisée et clochardisée, où l’on ne vit bien que dans quelques salles de marché de la City ne peut pas supporter un chef d’état comme le Pape qui, depuis la crise de 2008, pense le monde légèrement à gauche de Chavez. On pourra lire ainsi avec profit l’Encyclique de juin 2009 Caritas in Veritate, où le souverain pontife écrit notamment: « Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser. En effet, c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économico-sociale ».

Et que ça saute !

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Usine

Usine

La désindustrialisation, ces derniers temps, prend l’allure de la mer quand elle remonte au Mont-Saint-Michel : celle d’un cheval au galop. Pas un jour sans qu’un nom vienne s’ajouter à cette litanie du renoncement français à rester une grande puissance industrielle. Metaleurop, Arcelor, Continental, Celatex, Philips, Freescale, Sullair, Sodimatex. On peut aussi constater un deuxième souffle particulièrement puissant depuis la fin des régionales dans l’annonce des fermetures à venir : SCA (couches pour bébé), Schneider Electric, Lejaby (lingerie), Jacob Delafon, France Champignons, Manitowoc (ex-Potain), Gardy (disjoncteurs), Panavy (boulangerie industrielle). On dirait le poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, quand il égrène les noms des villages du vieux pays comme autant de lieux de résistance.

Sauf que là, c’est tout le contraire. Chaque nom correspond à une bataille perdue et à des suppressions d’emplois qui se chiffrent, au minimum, entre cent et trois cents personnes. On mènerait une guerre outre-mer avec de tels chiffres en pertes humaines, il y aurait une révolte pacifiste généralisée et aucune société ne le supporterait. Ce n’est pas la même chose, me direz-vous ? Comparaison n’est pas raison ? Ces hommes et ces femmes ne meurent pas ? Non, c’est vrai, pour la plupart, à condition d’exclure les suicides par pendaison, par alcoolisme et les dépressions qui valent bien les syndromes post-traumatiques des combattants de la guerre d’Irak.

L’emploi industriel : une guerre perdue ?

Mais s’ils ne sont pas morts, ils ne vivent plus non plus : ils sont devenus des invisibles. Quelqu’un à qui viendrait l’idée saugrenue de se promener dans certaines régions de l’Est ou du Nord, dans le Denaisis, le Valenciennois ou la Lorraine, constaterait que certaines villes, littéralement, ont l’air d’avoir subi un bombardement, avec d’immenses poches de vides qui apparaissent au coin d’une rue, derrière un terril ou la silhouette cylindrique et démesurée d’un gazomètre mort.

Le candidat de 2007, élu président de la République sur l’idée de rendre sa dignité au travail, à la « France qui se lève tôt », a évidemment fait le contraire. Nous disons « évidemment » non pas comme une accusation mais comme un constat désabusé. En admettant que le volontarisme de Sarkozy ait été sincère, en admettant qu’il n’ait pas commis le pêché originel de la nuit au Fouquet’s , en admettant qu’il n’ait pas vu la contradiction entre des dispositions fiscales favorisant davantage la spéculation que l’investissement dans l’économie réelle, il n’en demeure pas moins qu’il était effectivement évident qu’il allait avoir sur la question de l’emploi industriel une marge de manœuvre à peu près identiques à celle des assiégés texans de Fort-Alamo, avec Christian Estrosi dans le rôle de Davy Crockett et les multinationales dans le rôle des armées du général Santa-Anna.

La mutation du capitalisme en néo-libéralisme, pour aggraver les choses, a trouvé un allié objectif : le discours écolo-décroissant qui gagne insidieusement les consciences (après le gramscisme de gauche et le gramscisme de droite, on pourrait parler d’un gramscisme vert) transforme la France en une gigantesque friche.

Cette alliance objective, je l’ai vue, alors que j’accompagnais mon regretté ami Frédéric Fajardie qui recueillait les témoignages des ouvriers de Metaleurop promis à la grande broyeuse. Quand on écrira l’histoire de la fin de ce site, il faudra bien remarquer comment le groupe suisse Glencore a pu s’appuyer en 2003 sur les écologistes du cru qui ne cessaient de dénoncer la pollution, au plomb notamment, engendrée par le site sur les villes environnantes. Maintenant, le site est très beau, les salades sont vertes dans les jardins ouvriers de Noyelles- Godault mais il n’y a plus que des chômeurs pour les manger.

Emile Pouget n’a pas gagné contre la CGT. Pas encore

Depuis quelques années, les ouvriers désespérés menacent de s’en prendre à l’outil de travail. Le tabou avait été brisé par les Celatex de Givet dans les Ardennes (Martine Aubry était ministre du Travail…) en 2000.

C’est nouveau, quoiqu’on en dise. Dans la culture syndicaliste française, les méthodes luddites ou anarchistes sont toujours restées marginales. On a, sous nos cieux, pour le meilleur ou pour le pire, toujours préféré la CGT de Benoît Frachon, Henri Krasucki ou Georges Séguy qui sauvèrent la baraque en 1946 et 1968 – « Il faut savoir terminer une grève », à Emile Pouget, auteur d’un célèbre livre Le sabotage qui fut la bible flamboyante des despérados libertaires à la fin du siècle dernier. Ceux qui ont passé leur vie à maudire la CGT feraient bien de lire ce qui aurait pu arriver si les idées de Pouget avaient pris le dessus comme ce fut par exemple le cas en Catalogne ou la CNT-FAI, syndicat anarchiste pur et dur, pratiqua l’action violente et la destruction des machines si l’appropriation était impossible. Ils étaient d’ailleurs tellement bien entrainés à cette violence sociale et politique qu’ils furent, lors de la guerre d’Espagne, parmi les combattants les plus aguerris.

Mais écoutons Emile Pouget, en 1898 : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure. Le sabotage capitaliste, lui, n’est qu’un moyen d’exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l’expression d’une répugnant rapacité, d’une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire… Loin d’engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort. » On est loin de Bernard Thibault en duo avec Sophie de Menthon …

Alors, quand on apprend que les ouvriers de chez PIP spécialisés dans la prothèse mammaire (oui, je sais…) à La Seyne sur Mer, menacent de faire sauter des tonnes de silicone, faut-il penser qu’Emile Pouget est devenu l’inspirateur de cette colère ?

Qu’on se rassure, en face…

Epuisée, démoralisée, la classe ouvrière dans ces combats désespérés ne demande qu’une chose : partir avec la plus grosse indemnité possible. Le Grand Soir sera pour un autre jour. Un fatalisme, peut-être pire que tout, fait que l’on décide de tirer sa pelote le mieux possible dans l’effondrement. Qui leur en voudrait ? Depuis vingt ans, on leur explique qu’ils vont passer dans une économie de service.

On sait ce que ça veut dire, la reconversion tertiaire pour ces gens-là, et eux aussi le savent : à la place d’une nation de mineurs et de sidérurgistes, on devient un pays de coiffeurs et de cireurs de chaussures, de vendeurs de beignets sur les plages et d’esclaves de plate-forme téléphonique. Vas-y camarade, deviens auto-entrepreneur…

Il n’est pas dit que cette fierté ravalée, cette humiliation infligée par le tout-marché ne ressurgisse pas, un jour ou l’autre.

Et c’est là que ceux qui s’affolent aujourd’hui de quelques occupations musclées de sites industriels pourront alors vraiment avoir peur.

On ne prête qu’aux niches

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Niche fiscale

Niche fiscale

Dès qu’on prononce le mot « niche fiscale » la machine à fantasmes se déclenche : on imagine des riches flanqués d’avocats spécialisés montant des sociétés-écrans dans des paradis fiscaux, ces merveilleux endroits où le moindre verre d’eau est servi avec un petit parapluie en papier bariolé et une rondelle de citron. La réalité est bien plus banale et moins exotique. Les niches fiscales constituent un système perverti par un Etat réduit à l’impuissance politique qui s’y accroche comme l’un des derniers leviers lui permettant d’agir.

Au commencement, rappelons-le, une « niche fiscale » est un outil fondé sur le bon sens. Pour citer Gilles Carrez, député du Val-de-Marne et auteur de la loi du même nom, « il est parfaitement légitime de créer des régimes fiscaux dérogatoires afin de favoriser tel comportement économique ou de modifier la distribution des richesses nationales. » Il est vrai aussi qu’une niche fiscale peut être une faille dans la législation permettant aux gros malins d’échapper totalement ou partiellement à l’impôt. Dans le premier cas, il s’agit d’un outil politique intéressant pour encourager les bons comportements (dépenses et investissements jugés utiles pour l’intérêt général) et d’en éviter d’autres, jugés nocifs. Dans le deuxième cas – légal lui aussi -, cela rappelle la réponse d’un rabbin à une femme qui lui demande si un poulet tombé dans un pot de chambre est toujours bon à manger, du point de vue de la religion : « Oui madame, c’est casher, mais ça pue… « .

On réduit les recettes pour ne pas augmenter les dépenses

Or, le vrai problème n’est pas là mais dans le fait que en réalité, cet outil qui devrait être l’un des moyens de la politique fiscale et budgétaire est devenu l’un des derniers instruments à la disposition du gouvernement français qui ne peut plus agir directement ni sur les taux d’intérêt ni sur le taux de change. Et puisqu’il en est réduit à cela, le gouvernement en abuse : de 50 milliards d’euros en 2003, leur montant, c’est-à-dire le manque à gagner pour l’Etat, a atteint 74 milliards cinq ans plus tard. La raison principale de cette explosion est que les niches fiscales permettent au gouvernement de remplacer une dépense budgétaire (augmentation des crédits pour financer l’action publique) par une dépense fiscale (réduction des recettes). C’est exactement le sens des propos du député socialiste de la Meuse Jean-Louis Dumont lorsqu’il estime que « l’inflation de création des niches fiscales ces dernières années » aboutit à une « débudgétisation ». Autrement dit, Bercy se comporte comme un propriétaire qui, pour ne pas débourser d’argent pour entretenir son bien, demande à son locataire de le faire à sa place en échange d’une déduction du loyer.

L’avantage du système est évident : pour les partenaires européens et pour les citoyens français un objectif de réduction des dépenses publiques sans changer le niveau réel des interventions de l’Etat. Ce jeu de passe-passe n’est pas un secret. Un rapport publié il y a deux ans par la Commission des finances de l’Assemblée nationale constate que le recours aux niches fiscales se banalise afin de limiter d’une manière artificielle la croissance des dépenses publiques et que ce phénomène est le principal responsable de la hausse spectaculaire du coût des niches. Agir sur les recettes étant plus facile que d’augmenter les crédits, il en résulte une perversion du système et la création d’un sentiment d’injustice, c’est-à-dire l’équivalent en politique d’un bâton de dynamite. Il est plus facile de tomber à bras raccourcis sur les riches que de s’attaquer au problème de l’impuissance publique car la véritable niche qu’il faudrait plafonner est celle permettant au gouvernement de contourner le budget et de déguiser les dépenses en dérogations fiscales.

Florence Aubenas cherche sponsors

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Après le succès de son ouvrage Le quai d’Ouistreham, qui raconte sa plongée dans le monde des travailleurs pauvres et précaires, la journaliste du Nouvel Obs récidive avec un nouveau livre qui devrait s’intituler Le quai de Béthune. Non, elle ne va pas s’immerger pendant six mois dans la vie des corons en se faisant passer pour une veuve de mineur silicosé, mais elle cherche un pied à terre d’une surface minimum de 350 m2 sur cette artère de l’Ile Saint-Louis, à Paris. Afin de passer inaperçue dans le monde implacable des riches de chez riches, il lui faut faire montre de tous les attributs de cette classe sociale mal comprise et donc mal aimée des autres Français. Elle aurait déjà obtenu une table ouverte au Fouquet’s gracieusement offerte par Dominique Desseigne et l’usage ad libitum de sa villa de Tanger par BHL. Reste à trouver une Bentley avec chauffeur, un jet privé au Bourget, et une tenue de camouflage griffée Yves Saint-Laurent ou Gucci, ainsi que le financement de la psychothérapie indispensable à l’issue d’une expérience aussi traumatisante. Les offres de sponsorisation de la municipalité ardéchoise d’Aubenas ont été poliment, mais fermement rejetées, en revanche celles de la ville de Florence devraient être considérées avec bienveillance.

Paris perdus

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Dés
Photo Flickr / Robin Watkins
Dés
Photo Flickr / Robin Watkins

Y avait-il une seule bonne raison pour libéraliser le marché des paris sportifs ? Quelle est la genèse d’une décision politique ? Qu’est-ce qui la motive, qu’est-ce qui la suscite ? Existe-t-il une demande des Français ? Entendait-on mugir dans nos campagnes le ressentiment national ?

La France fonctionnait sur un modèle qui accordait à une entreprise le monopole des jeux d’argent (les paris hippiques étant confiés à une autre) : quand on ne peut pas interdire, tentons d’organiser. Ce système assurait à l’État une rentrée d’argent, de sorte qu’en principe, les travers communs devaient aussi contribuer au bien commun.

Il y a quelques temps, la Commission Européenne s’est mis en tête d’exiger la libéralisation de ce marché et son ouverture à la concurrence. Pour quel bénéfice ? Avec quelle vision ? Le droit de la concurrence n’a pas pour vocation de protéger la concurrence, ni les concurrents, mais le consommateur.

La France a tout d’abord renâclé. Pour le principe, peut-être. Par suspicion pour les jeux d’argent. Puis elle s’est soumise. « Nous n’avons rien demandé, a affirmé Jean-François Copé lors du débat parlementaire. Nous sommes en deuxième lecture sur un texte que nous sommes obligés d’adopter en raison de la réglementation communautaire. »

C’est faux. Le 8 septembre 2009, dans l’arrêt dit Santa Casa, la CJCE a reconnu la légitimité du système portugais, basé sur le monopole d’un organisme public, en relevant notamment que :

« En raison du manque de contact direct entre le consommateur et l’opérateur, les jeux de hasard accessibles par l’Internet comportent des risques de nature différente et d’une importance accrue par rapport aux marchés traditionnels de tels jeux en ce qui concerne d’éventuelles fraudes commises par les opérateurs contre les consommateurs. »

En conséquence, la Cour estime qu’un État membre a le droit d’interdire l’activité d’entreprises qui proposent des jeux de hasard sur internet.

Lâcheté donc, qui consiste à reporter sur l’Europe une décision politique que l’on n’assume pas.

Double lâcheté. Car on invoque aussi internet, qui est en passe de rivaliser avec l’Europe en termes de défausse politique : à quoi cela servirait-il, nous dit-on, donc d’interdire les paris sportifs, puisqu’il suffit de se connecter sur un site maltais pour s’y adonner ? Les débats parlementaires en portent trace : ils seraient des milliers, des dizaines de milliers à parier aujourd’hui sur des sites illégaux. Alors… légalisons ! Depuis quand le fait que l’illégalité soit répandue constitue-t-elle un argument en faveur de la légalisation ? Surtout à droite ?! Depuis le travail dominical, me direz-vous peut-être. Passons… Cet argument ne manque pas d’évoquer l’irritant « nous sommes des millions, ils veulent faire de nous des pirates » des tenants du téléchargement illégal. Nous parlons en effet là du même pouvoir politique qui se prévaut d’une capacité à filtrer internet lorsqu’il s’agit de protéger les droits d’auteurs (et des majors) et qui s’affirme impuissant à restreindre l’offre illégale de jeu. Quelle est la cohérence ? On craint de ne la trouver que dans l’intérêt financier…

Le projet de loi maintient certes l’idée d’une participation au bien commun, spécialement via l’investissement dans les structures sportives. Et l’on souligne aussi que les sociétés de paris ne manqueront pas de venir sponsoriser davantage les équipes de football. Chic, le sport pourra ainsi continuer de se vautrer dans le fric. Quel est le bénéfice par rapport à la situation antérieure ? Nous aurons simplement plus d’opérateurs. L’accès aux paris sera plus aisé ? Quel progrès !

On peut même penser qu’il sera encouragé, facilité, promu. Il n’y a pas, dans le projet de loi, de dispositions relatives à la règlementation de la publicité. Alors que, pour le vin, qui peut également conduire à une addiction, le législateur va jusqu’à définir quels types de publicités sont admissibles sur le net, pour les jeux, l’autorité de régulation instaurée par le projet de loi « peut » réglementer la publicité. Lorsqu’on sait que les sociétés de paris en ligne n’ont pas attendu que leur activité soit légale pour en faire la publicité sur les sites de presse, on imagine quel respect elles auront de ces dispositions, à supposer que celles-ci soient jamais édictées.

Au-delà même de l’objet de ce texte, on ne se soucie plus tant de démontrer qu’un choix politique serait bon. Qu’il serait favorable au bien commun, à l’intérêt général. On n’ose plus le faire. Alors on l’adopte pour des raisons dogmatiques – l’addiction à la libéralisation – pour ne pas dire obscures et, pour éluder le débat, on présente ce choix comme le fruit de contraintes extérieurs. Double lâcheté politique, triple préjudice : du fait de l’addiction, de l’atteinte à la décence ordinaire qui voit dans le travail la source du revenu, et de la défiance du politique, qui finit en pantin d’impératifs extérieurs.

Archéo-gauche et paléo-tchat

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On se rend compte que l’on commence à vieillir lorsque les jeunes femmes vous regardent dire certaines choses, sans comprendre, et avec de grands yeux écarquillés. Par exemple je vous invite à demander « On se regarde une VHS? » à une demoiselle née après 1985… vous risquez le bide ! Ou encore à lâcher négligemment: « Tout cela ne vaut pas un numéro de l’Heure de vérité avec Georges Marchais ! »… il est fort probable que l’incompréhension soit totale, surtout si vous en rajoutez une couche sur François-Henri de Virieu !
Ainsi, qu’est-ce que la jeunesse peut comprendre au charabia d’une dépêche AFP diffusée en janvier 1986 et ayant pour titre « Pierre Mauroy sur minitel » ? C’est pourtant la très jolie découverte que je viens de faire en furetant dans les archives de la grande maison de la Place de la bourse… vantant la nouveauté d’un abyssal et nébuleux service télématique nommé 3615 Gauche assistée par ordinateur  (GAO). La dépêche nous apprenait que ce service « informatique » avait été « lancé conjointement par quatre clubs de gauche : Priorité a gauche, La Mémoire courte, Gais pour les Libertés et Espaces 89 » et permettait à « chacun de poser une question à une personnalité pour obtenir une réponse personnelle ».
L’AFP nous précisait fièrement qu' »aucun secteur n’était épargné par la curiosité des minitellistes » Ces coquins de minitellistes! « On m’a demandé mon poids « , a soupiré M. Mauroy … Mauroy ? C’est qui ce Mauroy ? C’est un ancien premier ministre socialiste et un maire de Lille, ma chérie Et c’est le père de Martine Aubry, comme Jacques Delors, enfin je crois… Et ça veut dire quoi « socialiste » ? Laisse tomber, petite, c’est de la préhistoire ancienne… Et le Minitel, c’est quoi ? Un mauvais rêve.

Cachez-moi donc ce sang que je puisse mieux le voir

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Jean-Joseph Weerts, Marat assassiné ! 13 juillet 1793, 8 h du soir, 1880
Jean-Joseph Weerts, Marat assassiné ! 13 juillet 1793, 8 h du soir, 1880.
Jean-Joseph Weerts, Marat assassiné ! 13 juillet 1793, 8 h du soir, 1880
Jean-Joseph Weerts, Marat assassiné ! 13 juillet 1793, 8 h du soir, 1880.

Exposer la guillotine à quelques dizaines de mètres de L’Origine du monde de Courbet : Robert Badinter et Jean Clair ont eu cette audace dans « Crime et châtiment », l’exposition qu’ils signent au musée d’Orsay. Plus pudiques que le peintre communard, Badinter et Clair ont jeté un léger voile noir sur la « Veuve » qui accueille les visiteurs. Trois décennies après sa mise à la retraite, la nudité de « Louisette », même devenue une pièce de musée, aurait choqué. Cette reconversion rappelle de surcroît que l’engin de mort et le musée sont contemporains. L’inauguration du premier musée public en France, le Louvre, précéda d’un an le premier usage de la guillotine : ainsi ces deux faces d’une culture en pleine mutation sont-elles réunies à Orsay.

Pour la voir, notre regard doit non seulement percer ce crêpe de soie translucide, mais lever les multiples voiles dont les images l’ont couverte : du criminel au politique, de l’histoire au voyeurisme, de la tête de Louis XVI à celle de Hamida Djandoubi[1. Condamné pour meurtre et exécuté le 10 septembre 1977, Hamida Djandoubi fut le dernier à subir en France la peine capitale. ], la machine du docteur Guillotin nous hante depuis deux siècles. Plus qu’une réflexion sur la justice, « Crime et châtiment » est un chantier archéologique des représentations : littéraires, ainsi que le suggère son titre ; scientifiques, car de la quête de la bosse du crime à celle du gène de la délinquance, les savants cherchent depuis toujours à percer le mystère de Caïn ; et, bien sûr, visuelles.

[access capability= »lire_inedits »]Le talent de Jean Clair éclate dans le mariage somptueusement orchestré de l’histoire des idées et de celle des arts. Des chefs-d’œuvre de la peinture jettent une lumière crue sur notre imaginaire collectif du crime, du châtiment et de la justice, en particulier sur sa part la plus sombre, faite de fascination et de brutalité plutôt que de compassion et de repentir.

Dans cette exploration de l’économie symbolique du visuel, deux mains invisibles sont à l’œuvre. La première, induite par le choix de commencer l’histoire à la fin du XVIIIe siècle, est celle d’une profonde métamorphose puissamment ressentie par les contemporains. C’est le moment où émergent de nouvelles classes sociales : la bourgeoisie et les ouvriers, futurs prolétaires. Derrière la Révolution française, omniprésente dans l’exposition, s’en cache une autre : la révolution industrielle, c’est-à-dire la rencontre – vite transformée en confrontation −, sans précédent par son intensité et son importance numérique, entre riches et pauvres dans l’espace urbain. Le Paris de l’époque était certes ancien par son nom, mais radicalement nouveaux par sa sociologie. Les peurs et les fantômes engendrés par cette cohabitation nouvelle sont insinués par chaque objet, chaque image, chaque mot de l’exposition. Comment comprendre l’acception moderne du mot « crime » sans se rappeler qu’il fut employé par un groupe social (la bourgeoisie, pour aller vite) pour en criminaliser un autre (les pauvres, pour aller encore plus vite) ? Le sentiment d’insécurité installe durablement dans les villes, et avec lui l’idée que le mal est un phénomène sociologique et anthropologique.

Derrière les œuvres qui se répondent, s’encouragent et parfois se défient d’une salle à l’autre, on devine l’action d’une autre main cachée, ou plutôt d’une paire de mains, celle d’Anne-Marie Grosholtz, plus connue sous le nom de Mme Tussaud, qui façonna dans la cire un imaginaire dans lequel nous baignons encore. Cette artiste de génie fut parmi les premières à imaginer des objets et des mises en scène de cire qui permettaient, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, aux habitants de villes de trouver un exutoire à leurs nouvelles angoisses et de projeter leurs nouvelles peurs. Dans les années 1760, le médecin suisse Philippe Curtius, officiellement oncle de Mlle Grosholtz, quitte Berne et ses activités médicales pour s’installer à Paris, où il expose ses représentations en cire de personnages célèbres. Dans ses expositions permanentes boulevard du Temple (ou du Crime !) et au Palais-Royal, Curtius – aidé par sa jeune apprentie-protégée – propose au public, dans son « Salon de cire » ou « de figures », deux « cabinets », l’un exposant des statues de cire des célébrités de l’époque et l’autre, « Le Cabinet des grands voleurs », de célèbres criminels. Dans la première salle, on pouvait contempler la Du Barry, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Dans la seconde, la principale attraction était Antoine-François Desrues. Condamné à mort pour avoir empoisonné Mme de La Motte et son fils, il avait été publiquement exécuté (roué) en place de Grève par le célèbre bourreau Sanson. Pour compléter ce joyeux mélange dans le spectacle des célébrités du « peuple », du crime, du monde intellectuel et de l’Histoire, Curtius expose aussi la chemise portée par le bon roi Henri IV le jour où Ravaillac l’a poignardé. Boulevard du Temple, théâtres et « cabinets » participent ainsi à l’évolution d’une société de spectacle où la dimension visuelle prime.

Le public ne s’y est pas trompé. Le succès de ces célébrités de cire témoigne de la nouvelle vision du monde qui est en train d’émerger. Ainsi, le 12 juillet 1789, une foule massée dans les jardins du Palais-Royal et chauffée par un discours de Camille Desmoulins « emprunte » les bustes de Necker et du duc d’Orléans – tous deux considérés comme des amis du peuple – et les porte, sur des piques, en tête d’une manifestation. Quarante-huit heures plus tard, ce sont deux autres têtes, des vraies cette fois, qui sont portées au bout de piques : celles du gouverneur de la Bastille et du prévôt des marchands. Tout en se défendant d’avoir participé à ces lynchages, Curtius n’a jamais caché sa participation à la prise de la Bastille en tant qu’officier de la Garde nationale. Après l’émeute, les têtes coupées ont été apportées à Mlle Grosholtz, la future Madame Tussaud, pour qu’elle en crée des copies en cire. Plus tard, elle exécutera le buste de la princesse de Lamballe, de Philippe-Egalité et même un masque mortuaire de Louis XVI. Un continuum s’établit entre le spectacle, l’exposition et la représentation d’un côté et la rue, le politique et le réel de l’autre. Le XIXe siècle n’est pas encore né, mais nous sommes déjà entrés de plain-pied dans la modernité.

À Londres, où Mme Tussaud s’installe en 1802, son travail ne cesse de renforcer ce continuum, de tisser cet imaginaire qui est toujours le nôtre. La Révolution, objet historique complexe, devient dans ses expositions un cabinet d’épouvante où la guillotine joue un rôle central. Le spectateur de l’époque éprouve un frisson d’horreur et de plaisir en même temps. Les révolutionnaires, Robespierre en tête, sont représentés par Mme Tussaud comme des monstres. Cette manière de représenter les acteurs de la Révolution n’est pas étrangère au fait que, dans le cinéma populaire, surtout anglais, du XXe siècle, les bourreaux – vilains ou pervers – arborent une cocarde tricolore et les victimes/héros sont plutôt du côté de l’aristocratie. Mais bien avant cela, il existait des passerelles entre la production de Mme Tussaud et d’autres représentations. Ainsi, la jeune nièce de Curtius fut parmi les premières à arriver sur la scène du meurtre de Marat et c’est d’après ses masques mortuaires que le peintre David réalisa son tableau-icône, l’une des images les plus emblématiques de la Révolution. Et pour boucler la boucle, le patron de presse Arthur Meyer, propriétaire du Gaulois, se tournera vers le caricaturiste Grévin pour lancer le musée de cire dont l’Histoire de France sera l’une des salles les plus populaires. Pour des générations de petits Français, la scénette de l’assassinat de Marat par une Charlotte Corday toute de blanc vêtue, exposée au musée Grévin, fut l’image même de l’Histoire : un film d’horreur qu’on regarde en se cachant les yeux, mais en écartant un peu les doigts. Ceux qui, devenus adultes, iront visiter « Crime et Châtiment » ne pourront pas user de cette échappatoire. Dans le miroir que sont les œuvres présentées, ils ne pourront se soustraire au spectacle des bas-fonds de l’âme humaine, qu’elle soit celle des juges ou des assassins.

L’exposition »Crime et chatiment » est présentée du 16 mars au 27 juin 2010, au musée d’Orsay. À lire le magnifique catalogue de l’exposition, édité par Gallimard et le musée d’Orsay : Crime et châtiment, de Jean Clair, 49 €.

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Des chiffres et des leurres

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Euro
Photo Flickr.com / Andres Rueda
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Photo Flickr.com / Andres Rueda

Tant pis pour mon CV d’archéogauchiste, voire de stal grand teint, j’avoue ne pas avoir la religion de l’impôt, enfin de tous les impôts. Et quand certains, comme Manuel Valls , proposent de liquider simultanément le bouclier fiscal et l’ISF, j’ai l’impression qu’on va plutôt dans le bon sens –à condition bien sûr de ne pas se contenter de ça n’y même de s’arrêter à une banale tranche supplémentaire d’impôt sur le revenu.

Tout d’abord l’ISF : d’humeur sportive aujourd’hui, je commencerai par plaider contre moi-même : il va de soi que l’argument selon lequel il faut l’abolir parce que nos voisins européens l’ont fait est irrecevable. Ou alors on interdit illico la corrida et les fromages qui ne sont pas en plastique- et puis tant qu’à faire, on réintroduit le droit du sang dans la constitution, comme chez nos bons voisins allemands. Non en vérité, s’il faut en finir avec ces vaches sacrées, c’est parce que les sommes en jeu relèvent de la petite bière.

L’ISF rapporte grosso modo trois milliards par an et le bouclier fiscal coûte à la louche un demi milliard. Une peccadille absolue au regard des ponctions budgétaires générées par les niches fiscales (un manque à gagner de 70 à 75 milliards d’euros par an -dont plus de 20 millards pour la seule niche Copé sur les cessions de parts!). Il faudrait aussi se pencher sur les niches sociales, qui regroupent toutes les exemptions de charges salariales et surtout patronales qui s’élèvent à 33 milliards – à eux seuls, les allègements de cotisations des entreprises sur les bas salaires ont coûté 22,8 milliards d’euros en 2009. C’est bien sûr de ce côté-là qu’il faut chercher l’argent. Pas par présupposé idéologique, mais arithmétique, tout bêtement parce que c’est là qu’il est.

On m’objectera que les niches fiscales et sociales créent de l’emploi, ou le protègent. Foutaises, ou quasi comme. En l’occurrence, elles protégent surtout les marges bénéficiaires et les dividendes. Si j’étais un libéral authentique, j’imagine que je serais épouvanté à la seule idée qu’une entreprise qui fait des profits bénéficie en même temps d’exemptions de charges, ne serait-ce parce que ça fausse le jeu de la libre concurrence mondiale, et puis surtout parce que c’est nous qui paye. Quant à l’intérêt de ces cadeaux Bonux en matière d’emploi, on vient d’en avoir une démonstration évidente avec l’impact zéro de la baisse de la TVA dans la restauration.

Autre piste sérieuse pour faire rabouler le pognon, la lutte contre la fraude. La fourchette basse de l’évaluation de la fraude fiscale et sociale se situe entre 29 et 40 milliards . Il faut savoir que l’ensemble des personnels des secteurs concernés (fisc, mais aussi URSSAF ou Inspection du Travail), ne cessent de se plaindre des diminutions de personnel ou de l’absence d’investissements de modernisation. Ce qui fait que par exemple, les contrôles se concentreront plus sur les salariés (fastoche) que sur les professions libérales (long et compliqué). Mais chacun sait que les médecins ou les avocats ne fraudent jamais le fisc…

Bref, des chantiers à ouvrir, il y en a. A terme on pourrait même, en s’y attelant sérieusement résorber sans trop de casse le déficit budgétaire ou celui de l’Assurance-maladie. Mais à gauche comme à droite, on préfère se focaliser pour ou contre des gadgets insignifiants comme le bouclier ou l’ISF, dans lesquels j’ai de plus en plus de mal à voir autre chose que des leurres. Le fait que la quasi totalité des forces politiques hexagonales soit d’accord sur les dogmes liés à l’Europe ou à l’entreprise sans jamais oser nous dire ce qu’il y a dedans augure mal d’une telle remise à plat.

Certes on parlera beaucoup de niches dans les jours à venir, mais parions qu’on se contentera d’en parler. Les capitaux privés financés sur fonds publics ont de beaux jours devant eux. Ça s’appelle le libéralisme à la française.

L’objet du Dati

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Rachida Dati
Rachida Dati
Rachida Dati.

Rachida Dati aura finalement été l’élément le plus romanesque de ce demi-quinquennat sarkozyste où l’indécence l’aura disputé au ridicule et le machiavélisme de pacotille à la mauvaise lecture de Christian Salmon sur le storytelling, ce dernier d’ailleurs n’ayant fait que découvrir la lune avec cette théorie qui rhabille hâtivement d’oripeaux pseudo-scientifiques l’antique nécessité pour tout pouvoir de créer sa propre mythologie.

La politique, même en ces temps de Twitter et de Facebook, de virtualité anglo-saxonne et de protestantisme merkellien larvé, vous aurez beau faire, c’est une question de corps, de présence charnelle, d’incarnation. Surtout en France. C’est pour cela que Jospin a perdu : pas assez de corps comme on pourrait le dire d’un Chinon. Et que Villepin a ses chances comme Royal a eu les siennes. On sent qu’ils ne sont pas que des pixels, ceux-là, qu’ils n’existent pas seulement par la grâce des écrans. Qu’ils sont encore en trois dimensions, ce qui devient rare.

Et Rachida Dati, elle, aura été le corps le plus désiré, le plus haï, le plus fantasmé, le plus scruté, le plus méprisé, le plus célébré, le plus moqué, le plus envié de tous ceux qui participèrent à cette comédie de la rupture où Sarkozy qui voulait retrouver la cause du peuple sombra surtout dans la cause du people jusqu’à la catastrophe risible de ces jours-ci sur la rumeur relatives à d’éventuels déboires sur le couple présidentiel.

Dans les cités, la rumeur, c’est un groupe de rap. À l’Elysée, la rumeur, c’est une méthode de gouvernement pour se dégager d’élections catastrophiques, de fronde chez les godillots puisque apparemment, ces jours-ci, même les caves du centrisme se rebiffent avec Hervé Morin dans le rôle de Maurice Biraud. Pour faire oublier aussi les crispations autistes sur le bouclier fiscal, les ouvriers délocalisables pour des paies de 137 euros et ceux qui un peu partout menacent de faire sauter le bastringue puisque le bastringue n’est plus à eux.

Mais revenons à Rachida. C’est fou ce que Rachida aura été utile. Et utilisée. Instrumentalisée, même.

J’ai déjà dit ici toute la sympathie paradoxale que m’inspirait, bien malgré moi, l’ancienne Garde des Sceaux, à l’origine d’une des politiques les plus répressives en matière de justice depuis 1945 et à un redécoupage de la carte judiciaire à la mitrailleuse lourde des contraintes budgétaires. J’ai aimé l’idée qu’elle ait vaincu tous les déterminismes comme seules savent le faire les beurettes qui ont décidé que justement, parce que tout était contre elles (misère économique, oppression grandfratriarcale, aliénation religieuse), il fallait être impitoyable, sans scrupule comme une force qui va. J’ai aimé l’idée de retrouver en elle cette rage maitrisée de mes anciennes élèves. L’humiliation et le sentiment d’injustice, chez les meilleures d’entre elles, ça donne des Jeannette Bougrab, des Fadela Amara, des Rachida Dati, des Nora Berra. Autant dire des invincibles. Le choix de servir la droite, chez ces femmes, est d’ailleurs logique puisque la gauche sociétale les a plus ou moins trahies en voulant les cantonner dans des postures victimaires. Et Rachida sur le perron de l’Elysée en 2007, lors de la photo de groupe du gouvernement, parachevait bien cruellement une défaite totale de la deuxième gauche et de son ethnodifférentialisme à la sauce compassionnelle.

« Regardez-moi, a dit Rachida arrivée au sommet, regardez mon corps. Tout a été fait pour le refouler, pour faire de lui un invisible, un tabou, un refoulé comme pour tant de mes sœurs ; eh bien moi, je vais l’exposer, le faire exulter, lui donner l’écrin des robes de grands couturiers, me féminiser jusqu’à l’insolence. Je vais jouer la provocation, à la fois sexuelle (je suis une belle femme seule, arabe, et j’assume) et sociale (j’ai réussi, je fais ce que je veux). Et si vous n’êtes pas content, c’est le même prix pour vous et le même pris pour moi. »

Qu’elle se retrouve maintenant au cœur de cette pantalonnade présidentielle est à peine surprenant. Se rappeler que si Rachida a rendu son corps si insolent, elle n’a fait que copier son mentor présidentiel. Lui, ce qui lui arrive ces jours-ci et dont il joue si bien n’est que l’aboutissement de la confusion qu’il a entretenu depuis le début de son mandat entre les deux corps du Roi, aurait dit Kantorowicz, c’est-à-dire le charnel et le politique, le privé et le public.

Dans les romans noirs, il faut toujours une femme fatale, une méchante. Elle est souvent brune, d’ailleurs, chez les grands auteurs (Chandler, Goodis, Thompson) s’opposant à la blonde archangélique et rédemptrice. Rachida était donc idéale pour le rôle de la traitresse, la jalouse, la rancunière. Vous n’imaginez tout de même pas la délicieuse princesse gaulliste au charme corrégien Nathalie Kosciusko-Morizet à la tête d’on ne sait quel complot pour discréditer la présidence sous prétexte qu’elle aurait été reléguée à des sous-secrétariats d’Etat aux missions hypothétiques. Ni Valérie Pécresse, icône d’un certain bcbg versaillais, qui, partie pour la plus grande gloire du Chef à la boucherie électorale en Ile de France, en aurait conçu une légitime rancœur. Trop vieille France pour ça.

Non, on vous le répète : la méchante est brune, et extrêmement sexuée, avec un corps dont on sait tout ou presque. Qu’il a été soumis à un mariage quasi forcé en 1991, qu’il a porté un enfant dans une surexposition médiatique qui a montré à quel point les hommes de pouvoir et les journalistes demeurent de gros beaufs aux blagues grasses. Un corps qui rit avec ses copines au téléphone quand il se retrouve dans un placard doré au Parlement européen et qui avoue son ennui comme il avoue ses plaisirs.

C’est donc la faute de Rachida.

Comme c’est tout de même un peu gros, la First lady incarnant l’aile bobo-sociétale du régime[1. Quand on entend parler Carla Bruni, on trouve que Marine Le Pen est de gauche.] corrige le tir et assure que Rachida ne peut-être à l’origine de la rumeur, que ce n’est pas son genre. Peu importe si elle est démentie aussitôt par notre vieil ami Squarcini[2. Célèbre idéologue antiterroriste connu pour avoir réduit à néant une dangereuse cellule dormante de philosophes corréziens.] de la DCRI qui assure qu’une enquête a bien été demandée en haut lieu pour chercher l’origine de la chose. Il faut dire que tout cet appareil politico-médiatique, de même qu’il fut longtemps fasciné par le corps de Rachida et oubliait les suicidés dans les prisons, aujourd’hui oublie la crise et laisse table ouverte à ce remake de Splendeurs et misères des courtisanes, à moins que ce ne soit celui des Feux de l’amour parce que tout cela est tellement peu français, quand on y pense, que l’on a davantage l’impression d’être au Texas que chez Balzac.

Rachida, évidemment, survivra à tout cela. On peut comme le très fair-play Hortefeux, le doigt sur la couture de son pantalon sarkozien, obéir illico presto aux ordres énervé du Palais et lui retirer voiture, agents de sécurités et téléphone portable, elle s’en remettra. Elle a été habituée à des punitions plus mesquines puisqu’elle faillit se faire virer de son lycée pour indiscipline. Et puis une 607, ça va, ça vient.

Elle, elle pourra s’en passer sans problème parce que contrairement à tout ce petit monde qui la lapide ces jours-ci, elle n’a pas été élevée dans le coton de la bourgeoisie.

Et elle sait ce que marcher à pied veut dire. Ce qui est toujours utile dans les traversées du désert.

Qui a dit…

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« Les bases de la République ont sauté : la mixité sociale n’existe plus. On a construit une société de classe, de statuts, de privilèges, dans laquelle on favorise des clientèles politiques et non pas une mobilisation collective pour réussir. »

  1. Olivier Besancenot
  2. Jean-Luc Mélenchon
  3. Eric Zemmour
  4. Jean-Paul Delevoye

Des indices :

  1. Olivier Besancenot est actuellement occupé à mater une scission dans le Vaucluse (département de la candidate voilée) et à stopper l’hémorragie militante du NPA.
  2. Jean-Luc Mélenchon est interdit de médias pour les mille ans à venir puisqu’il est Front de Gauche et qu’il a dit son fait à un jeune impétrant journaliste avantageux.
  3. Eric Zemmour est actuellement en fuite et il est recherché activement par la police de la pensée.
  4. Il resterait bien le doux Jean-Paul Delevoye, maire UMP de Bapaume qui vient de voir son mandat de médiateur de la république prorogé d’un an. Mais, non, n’est-ce pas, ce n’est pas possible… Il n’oserait pas, tout de même…