Ces jours-ci, tout a une fâcheuse tendance à devenir historique. Il y a une semaine, la chute des cours boursiers était qualifiée d’historique par tous les commentateurs. Lundi, l’ouverture des cours à la Bourse de Paris a donné lieu, selon Le Monde, à un « rebond historique » (Le Figaro ne la considérait que « spectaculaire »). Mercredi, la rechute des indices européens était due, bien sûr, à « des volumes de ventes historiques ». Quant à la moyenne entre la chute et la reprise, elle est quoi ?
Crise : le pire est peut-être devant nous
Dans La Crise globale,son dernier livre, le journaliste Jean-Michel Quatrepoint montre comment Wall Street a gagné contre Main Street.
Vous reprochez aux élites occidentales de ne « jamais relier les problèmes entre eux », de ne jamais admettre devant les opinions publiques que c’est le système dans sa globalité qui s’est déréglé : la crise financière, concomitante à la sortie de votre essai, n’a-t-elle pas mis en évidence le contraire, en contraignant les grands argentiers à se concerter et à annoncer ce lundi 13 octobre un « plan global » ?
Il pouvait difficilement en aller autrement : toutes les places financières s’écroulaient en même temps et les banques tremblaient sur leurs assises ! Mais dans un premier temps, ne l’oublions pas, nos dirigeants prétendaient que l’Europe était à l’abri… Et le plan Paulson, avant d’être remanié, visait essentiellement à voler au secours de l’élite financière américaine. Seule la violence de la crise, son accélération subite et sa propagation à toute l’économie, par l’assèchement brutal du crédit aux entreprises et aux particuliers, a obligé les dirigeants a envisagé des solutions de grande ampleur et, surtout, communes. Il y a encore quelques jours, Angela Merkel ne voulait tout simplement pas en entendre parler ! C’est donc la peur qui a motivé cette concertation, et non pas une réflexion de fond sur ce qu’est devenue l’économie mondialisée. Le travail d’analyse sur les trente dernières années n’a pas été fait par les élites à commencer par les élites américaines – républicaines mais aussi démocrates. Çà et là, quelques critiques du système se font jour, certes, mais pour l’essentiel ce sont surtout les « excès » du système qu’on déplore et non pas son fonctionnement. Or, ainsi que je l’explique dans mon livre, nous ne sommes pas confrontés à une énième crise d’ajustement, comme on a pu le dire des bulles « Internet » ou des « subprimes », mais à la crise globale et profonde d’un système né il y a 27 ans avec la victoire de Ronald Reagan.
Selon vous, en effet, le système qui vacille aujourd’hui est le résultat d’une « révolution idéologique » mais aussi d’un triomphe géopolitique complet, et souvent mal perçu, des Etats-Unis à la fin du XXe siècle…
Absolument. C’est la conjonction de ces deux bouleversements, l’un dans l’ordre de la représentation du monde, l’autre dans son organisation politique et économique, qui a permis la naissance de cette économie globalisée dont les principaux traits sont la prédation et la financiarisation, et qui est aujourd’hui à l’agonie. Commençons par la révolution idéologique : en 1981, Reagan arrive au pouvoir aux Etats-Unis, précédé de peu, en Grande-Bretagne, par celle qui deviendra sa fidèle alliée : Margaret Thatcher. Les deux chefs d’Etat sont confrontés à un problème bien réel : la dégénérescence de l’Etat providence. Les entreprises, à l’image d’IBM et de General Motors, sont devenus des géants arthritiques, les administrations se mêlent de tout, paralysent tout, les syndicats très puissants ne jouent plus leur rôle, les impôts étouffent la créativité – bref, ceux qui parlent alors de « soviétisation » des économies occidentales n’ont pas complètement tort. Il fallait réformer tout cela, redonner une certaine souplesse au système économique. Reagan et ses émules, partout dans le monde, de l’Europe au Chili, vont faire le choix de fracasser ce système, qui était tout de même l’héritier lointain du New Deal. Son fonctionnement était devenu certes calamiteux, mais son principe « éthique », si j’ose dire, était bon : partage et redistribution. Au cours des années 80 et 90, tout cela sera détruit.
En regard de ce basculement idéologique, vous pointez un basculement géopolitique complet en faveur des Etats-Unis, et donc de leur conception de l’économie…
C’est un fait qu’en dix ans, entre 1979 et 1989, les Etats-Unis ont réussi la prouesse de se débarrasser de toute concurrence parmi les super puissances en place ou émergentes. Ou plus exactement, car le terme « débarrasser » ne rend pas compte des faits, les USA ont non seulement mis hors d’état de nuire mais aussi intégré à leur système naissant, au monde globalisé qu’ils étaient entrain de concevoir, tous leurs rivaux à commencer par l’URSS, assommée par la relance de la course aux armements technologiques. L’empire s’est effondré en 1989 et Washington a assigné à la Russie nouvelle, et à un Boris Eltsine très coopératif, une place très claire : réservoir en énergies fossiles et matières premières. Ses satellites, eux, en intégrant l’OTAN et l’économie de marché, devaient devenir de nouveaux débouchés pour le made in USA. Après l’URSS, ce fut le tour du Japon d’être mis sur la touche. En avance technologiquement, accumulant les excédents commerciaux, taillant des croupières aux Américains jusque dans leur pré carré de l’automobile, les Japonais ont été politiquement contraints, en 1985, lors des accords dit du Plaza, de réévaluer leur monnaie, ce qui n’était pas du tout conforme à leurs intérêts d’exportateurs. Le Japon a été ainsi mis à genoux financièrement en quelques mois. L’archipel mettra plus dix ans à s’en remettre… pour prendre aujourd’hui de plein fouet la nouvelle crise. Quant à la Chine, ses dirigeants allaient se montrer beaucoup plus malins que leurs homologues soviétiques : Den Xiao Ping a vite compris que son régime était en danger de mort. A partir de 1979 et de la normalisation des relations avec Washington, il va progressivement faire entrer son pays-continent dans la zone dollar, attirant ainsi les capitaux et devenant l’usine de l’Occident. Pour le plus grand profit des multinationales anglo-saxonnes. Un deal gagnant-gagnant, dont les Etats-Unis seront les authentiques vainqueurs : décrétés à juste titre hyperpuissance, dénués de rival, ils vont façonner le monde selon leur idéologie, leur modèle.
Complot judéo-bolchevique
Conséquence inattendue de la crise des subprimes, Marx est de nouveau à la mode. C’est en tout cas ce qu’affirme Jörn Schütrumpf de la maison d’édition allemande Karl-Dietz Verlag. Sa version de Das Kapital s’est vendue à 1.500 exemplaires cette année, contre 500 en 2005. « Les lecteurs, a-t-il souligné, sont issus d’une jeune génération d’érudits qui a dû reconnaître que les promesses néo-libérales ne se sont pas réalisées », ce qui est quasiment un portrait-robot de l’ami Jérôme. Si elle rassurera les éditeurs en panne d’idées et de fonds propres (toutes les œuvres de Marx sont libres de droits depuis longtemps), cette nouvelle est néanmoins un coup dur pour les tenants d’une crise téléguidée par Israël, comme semblait le prouver la faillite de Lehman. A moins qu’il ne s’agisse d’une joint venture cosignée Mossad et Guépéou ?
Le sauvageon de Belfort

Jean, chevalier de Belfort, s’assura une réputation d’escrimeur hors pair dans toutes les cours européennes. Las, le roi de France le fit nommer sénateur à vie. Quinze ans durant, il tenta de réformer l’institution – prenant chaque année trois kilos supplémentaires – jusqu’au moment fatidique où il déclara devant Fontenelle : « Un sénateur, ça ferme sa hure ou ça démissionne. » Ce qu’il fit sur-le-champ.
Anonyme belfortain du XVIIIe siècle, Le Sauvageon de Belfort, vers 1780. Conservé dans le vestibule « Oui, oui, on est encore à gauche, la preuve y a le tableau de l’autre qu’est encore accroché au mur » du 10 rue de Solférino (Paris).
France-Tunisie : carton rouge pour le PCF !
« Ces sifflets étaient l’expression de gens en souffrance qui ne se sentent pas bien chez nous… Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise », a déclaré Marie-George Buffet sur France Inter après le match France-Tunisie auquel elle avait assisté au stade de France. « Une fois qu’on a dit que c’était scandaleux, on n’a rien réglé », a-t-elle ajouté, évoquant pour conclure un France-Algérie qui fut pour elle « très douloureux ». Il faut dire que cette grande douleur avait rendu muette la ministre de la Jeunesse et des Sports: lorsque l’hymne national avait été sifflé par les spectateurs (dont une bonne partie était invitée), elle n’avait pas bougé d’un cil. La secrétaire du PCF s’était contentée de regretter qu’on gâchât ainsi la fête, sans réaliser que ce n’est pas une fête quand les participants manifestent aussi peu de plaisir d’y participer. Nombre d’Algériens vivant en France s’étaient déclarés scandalisés par le comportement de ceux que l’on donnait comme exemple à leurs enfants se comportent ainsi[1. Jacques Chirac saura se souvenir de cet épisode lors de la finale de la Coupe de France opposant le SC Bastia au FC Lorient. Les Corses sifflèrent l’hymne et Chirac quitta immédiatement (mais momentanément) la tribune officielle en signe de protestation.] .
Et voilà qu’après le France-Maroc de novembre 2007, le même scénario se reproduit.
L’hymne tunisien vient d’être interprété par la sublime Amina. Soucieuse, sans doute, de conquérir un public djeun que l’on suppose peu porté sur les flonflons militaires, la Fédération a chargé Lââm de chanter La Marseillaise. Contrairement à Amina, vêtue d’une robe simple et élégante, elle n’a pas jugé utile, pour la circonstance, de se mettre en frais. D’une certaine façon, son accoutrement annonce la couleur : survêtement à capuche, casquette et sweat-shirt portant l’inscription « Lââm, depuis 1998 ». Sa date de naissance ? Sa réaction sera aussi classe que sa tenue : « J’ai eu un peu les boules. » C’est elle qu’on aurait dû siffler.
Donc, Marie-George Buffet estime que ceux qui sifflent « sont en souffrance ». Visiblement, elle ne songe pas un instant que les sifflets pourraient vexer et en faire souffrir d’autres ? Le siffleur est une victime, les insultes.
Nous voilà au cœur de la bouillie idéologique que la gauche française n’a cessé de nous infliger depuis vingt ans. Transformer le désastre en projet, trouver toutes les excuses aux délinquants : il faut comprendre celui qui vous frappe car il faut beaucoup souffrir pour en arriver à frapper les autres… Et tant pis pour les victimes de cette souffrance supposée.
Le problème, c’est qu’à tant comprendre, on finit par être excessivement compréhensif. On ne règle rien en disant que « c’était scandaleux » ? Sans doute. Ca irait mieux en le disant. Mais ce qui frappe dans le discours de la Secrétaire générale c’est l’absence de toute condamnation. Toute son énergie rhétorique est tournée vers une entreprise de justification.
Quelles raisons ont donc ces jeunes gens de siffler l’hymne de leur propre pays ? Voici sa réponse, exprimée dans sa syntaxe inimitable : « Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise. » Dans la mesure où des personnes comme elle répètent à l’envi tout le mal qu’il faut penser de la France, il n’est pas surprenant que les jeunes du stade manifestent pour elle le plus grand mépris.
Il est facile d’accuser le sport. Mais le racisme qui sévit dans les stades n’est pas une affaire sportive. Et les contentieux coloniaux de la France non plus. On se rappelle comment tourna le match de la réconciliation France-Algérie.
Autre farce, la valeur pacificatrice du sport. Celui-ci devrait donc remplacer la politique internationale[2. Rappelons-nous le fameux Etats-Unis vs. Iran, à la Coupe du monde de 1998, dont on s’étonna qu’il se déroule sans incident. Comme si les joueurs faisaient de la politique ! A l’inverse, le match Argentine-Angleterre en 1986, au cours duquel Maradona marqua deux fois (dont une fois de la main), fut vécu par lui et certains de ses coéquipiers comme une revanche de la guerre des Malouines. A certaines occasions, le sport révèle qu’il est plus l’allié objectif des nationalismes les plus stupides et ne conduit à aucune réconciliation des peuples !], la politique de la ville, la politique sociale, l’école et la morale[3. Le dopage n’est pas une dérive du sport de haut niveau. Il en est la conséquence. Les deux sont mauvais pour la santé.]. Du coup, on a oublié qu’il consiste fondamentalement à opposer des joueurs ou des équipes qui s’affrontent, et que la victoire de l’un entraîne la défaite de l’autre. Oui, le sport c’est l’exclusion, la discrimination. Il peut donner le goût de l’effort voire la discipline, mais il enseigne aussi et surtout le goût de la victoire, autrement dit la volonté d’écraser l’autre.
Le sport n’est pas moral. Il ne n’enseigne ni la fraternité ni le respect, il suffit d’avoir trainé ses guêtres sur un terrain de foot ou de rugby pour le savoir. Pour parvenir au sommet, il faut être méchant et impitoyable. On peut trouver du plaisir à la pratique du sport : on n’y apprendra ni l’amour de son pays, ni l’amour de la langue, ni l’amour de l’autre.
Au tournant du siècle dernier, Léon Bloy nous avait pourtant prévenus : « Je crois que le sport est le plus sûr moyen de produire une génération de crétins malfaisants ». Une activité qu’il considérait aussi comme « un avant-goût de l’enfer. »
Coluche, et après
Il est beaucoup question de Coluche ces temps-ci, notamment à cause du film-catastrophe que lui consacre Antoine de Caunes. (À chaque fois que je vois un de ses opus, je me pose la même question : quel est le flatteur imbécile qui a persuadé ce sympathique non-voyant qu’il était cinéaste ?)
Tout le monde en parle, disais-je ; alors, pourquoi pas moi ? Eh bien, puisque vous me posez la question, mes sentiments à l’égard de Coluche sont partagés (au moins par moi).
Ce qui naturellement m’insupporte, en tant que chrétien des Alpes, c’est d’entendre depuis vingt-deux ans pleurer rituellement ce « saint laïc » ; je parlerais plus volontiers d’un bouffon opportuniste qui, au fil de sa vie – courte, mais intense – s’est mué en une sorte de Père Teresa.
Ou plus précisément, une Mère Teresa à l’envers : chez Coluche, les élans de transcendance semblent avoir été à peu près aussi fréquents que les bouffées de doute chez Teresa. (Mais j’ai pas les chiffres.)
Ça ne suffit pas pour moi à en faire un saint – « ni même une paire », comme il eût dit. Juste un mec plutôt bien, et c’est déjà pas mal.
En quinze ans de carrière, dans ce monde particulièrement cruel et absurde du showbiz, il semble qu’il n’ait jamais piétiné personne pour prendre sa place, ni même pour faire un bon mot. Si l’on peut admirer quelque chose chez lui, c’est cette humanité – j’ai pas dit « humanisme ».
Invité au « Jeu de la Vérité » de Patrick Sabatier (TF1, 15 mai 1985 ), contrairement à tous ses prédécesseurs hormis Chantal Goya, Coluche joue le jeu. Et crève l’écran juste en disant la vérité, posément.
Oui, il a eu « deux-trois » expériences homosexuelles mais, après réflexion, elles n’auront servi qu’à confirmer son hétérosexualité. Une pulsion incontrôlable hélas, et qui d’ailleurs n’empêche pas la misogynie : au moins, on sait de quoi on parle !
Oui, il a goûté à toutes les drogues – et non il n’en recommande aucune.
Oui, il a touché le fond de l’abîme et oui, il est remonté « mais c’est plus dur que la descente ». On s’en doutait, sauf que c’est toujours mieux de l’entendre dire par un mec qui a fait l’aller-retour.
Pour Michel Colucci, la descente aux Enfers aura duré quatre ans, scandés par des tragicomédies dont il était de moins en moins responsable.
Sa vraie-fausse campagne à la présidentielle de 1981 a fini comme elle avait commencé : en foirade. Il faut savoir s’entourer ; entre Romain Goupil, demi-solde du gauchisme et Paul Lederman, soldeur de génies, Michel était mal pris. De conserve, mais chacun pour son compte, ces deux-là l’ont marionnettisé pour en faire un vrai-faux candidat « présentable » à la présidence de la République.
Et voilà : comme je vous l’annonçais déjà il y a plusieurs lignes, ça s’est terminé en eau de boudin – mais avec en supplément du sang, des larmes et quelques crises délirantes, voire suicidaires. D’absence de fil en absence d’aiguille, peu à peu Coluche a fini par sombrer. Fiascos politico-médiatiques, comme ce pitoyable sketch de candidatus interruptus ; déchirements intimes, comme la rupture avec son épouse Véronique ; drames indicibles, comme l’arrachement de son double astral Dewaere…
Fais comme l’oiseau
Le Figaro nous avait promis un reportage photo hors du commun signé Yann Arthus-Bertrand : « Le Grenelle vu du Ciel ». Eh bien, c’est une grossière arnaque : pas de trace dans Le Figaro de ce quartier du XVe, ni même de la rue éponyme du VIIe qui y mène. Rien que des vues aériennes mais de mines à ciel ouvert, de lagunes et de décharges. Après Venise vue du ciel, L’Ile-de-France vue du ciel, L’Alsace vue du ciel, Les Iles de France vues du ciel, La Loire vue du ciel, Côtes de Bretagne vues du ciel, Côtes de Méditerranée vues du ciel, Le Lot vu du ciel, Côtes atlantiques vues du ciel de la Loire aux Pyrénées, La Bourgogne vue du ciel, L’Argentine vue d’en haut, Le Kenya vu du ciel, Le Maroc vu d’en haut, La Turquie vu d’en haut, L’Egypte vue d’en haut, New York vu d’en haut, La Grèce vue d’en haut, Les Côtes d’Armor vues d’en haut, Paris vu du ciel, La Terre vue du ciel, L’Archéologie vue du ciel, Les Yvelines vues du ciel et Une France vue du ciel, cela va finir par se voir que Yann Arthus-Bertrand n’a pas attendu de devenir écologiste pour pratiquer le recyclage. A quand Les subprimes vus du ciel ?
A quoi sert la Jordanie ?
C’est bien connu : les Britanniques sont des pervers. Et leur perversité a des effets géopolitiques à long terme, le plus souvent maléfiques, mais qui peuvent se révéler utiles dans la conjoncture internationale actuelle. Ainsi en est-il de l’étonnante pérennité de la Jordanie comme parangon de la « modération » arabe dans un environnement marqué par la poussée des forces jihadistes et islamistes radicales.
Sans Lawrence d’Arabie et ses amis du Foreign Office, il est peu probable ce pays se soit érigé de lui-même en royaume indépendant issu de la décomposition de l’Empire ottoman. Ce morceau de désert sillonné par des tribus nomades de Bédouins en perpétuel conflit les unes avec les autres eut son heure de gloire dans les premiers siècles de notre ère avec les Décapoles romaines et le bref mais brillant royaume des Nabatéens autour de Pétra.
Jusqu’en 1916, personne ne se souciait trop de cet espace désolé, dépourvu de richesses naturelles, considéré comme une prolongation de la Syrie au nord, et de l’Irak à l’est, de l’Arabie au sud.
La création en 1921 du Royaume de Transjordanie, avec à sa tête Abdallah, chef du clan hachémite de La Mecque, est le résultat d’un compromis sur le partage d’influence de la France et de la Grande-Bretagne au Levant, et du souci de Londres de diviser les Arabes pour mieux les dominer : au clan Séoud l’Arabie, les lieux saints et le pétrole, au clan hachémite, descendant du Prophète, l’Irak et la Transjordanie. La Syrie et le Liban furent placés sous la tutelle de la France.
La création en 1948 de l’Etat d’Israël fit tomber la Cisjordanie palestinienne dans le giron jordanien jusqu’en 1967 et ce territoire, occupé depuis quarante ans par Israël, n’est pas destiné, en cas de règlement du conflit, à redevenir jordanien. Ces événements ont provoqué un bouleversement démographique du pays, qui compte aujourd’hui plus de la moitié de citoyens d’origine palestinienne, le reste étant composé de Bédouins majoritairement sédentarisés dans les grandes villes, principalement la capitale, Amman, où réside près de la moitié des six millions d’habitants du Royaume.
Etat dépourvu de nation, la Jordanie est gérée de manière habilement clientéliste par une dynastie dont le tropisme pro-occidental fait partie des gènes : les désastres nasseriens dans lesquels le royaume fut entraîné contre ses inclinations profondes ont vacciné feu Hussein et sa descendance contre toute nouvelle aventure guerrière panarabe. La position jordanienne est donc un modèle de modération selon les critères occidentaux : un traité de paix, avec échange d’ambassadeurs a été conclu avec Israël en 1994 et le royaume sert de base arrière à la coalition dirigée par les Etats-Unis depuis 2003 en Irak.
Au sein de la société, l’affaire se présente de manière bien différente : de violentes manifestations anti-américaines se sont déroulées à Amman lors de l’intervention en Irak. Aujourd’hui encore, on peut voir des portraits de Saddam Hussein à la devanture de quelques boutiques et on évoque volontiers le bon vieux temps où le dictateur irakien faisait cadeau du pétrole au petit voisin pauvre…
La monarchie n’a pourtant pas sérieusement été ébranlée par ce hiatus entre la position officielle du roi Abdallah et de son gouvernement et les sentiments de la majorité de la population. Certes, les méthodes policières et judiciaires pour réprimer les activités des mouvements islamistes et jihadistes ne sont pas des plus suaves – elles sont montrées régulièrement du doigt dans les rapports d’Amnesty international. Mais la stabilité remarquable du royaume est davantage liée à la résignation réaliste de la majorité de la population qu’à la férocité de la répression. Eut égard aux pratiques en vigueur dans les pays alentours comme l’Egypte ou la Syrie, la presse jordanienne est relativement libre et la critique de la politique officielle est tolérée, pour autant qu’elle ne mette pas directement en cause le souverain et sa famille. L’existence d’une multitude de parti politiques, la plupart représentés au Parlement, ne doit pas faire illusion : derrière leur dénomination à caractère idéologique se cache la réalité clanique et tribale qui structure la société.
Les Palestiniens, même s’ils méprisent cette monarchie de Bédouins, ont encore en mémoire ce septembre noir[1. Bien que ce soit septembre 1970 qui fasse date dans l’histoire palestinienne sous le nom de « septembre noir », les combats qui ont opposés pendant la deuxième quinzaine du mois l’armée jordanienne aux milices dirigées par Yasser Arafat se sont soldé par un « match nul », qui s’est traduit par un compromis signé au Caire et reconnaissant le statut spécial de la résistance dans le royaume hachémite. Ce n’est qu’en 1971 que le roi Hussein prend sa revanche et arrive en juillet à mettre fin à la présence palestinienne armée et à récupérer l’intégralité de sa souveraineté.] de 1970 où les troupes fidèles au roi Hussein massacrèrent les fedayins de l’OLP qui prétendaient dicter leur loi à Amman. Jouissant de la nationalité jordanienne, intégré à la société, à la différence de leurs compatriotes qui pourrissent dans les camps libanais ou syriens, ils sont les principaux bénéficiaires de l’économie assistée du royaume. La « bonne conduite » internationale de la Jordanie lui vaut un chèque annuel de 600 millions de dollars de Washington, l’aide la plus importante par tête d’habitants accordée à un pays tiers, à l’exception d’Israël.
Essentiellement tertiaire, l’économie de la Jordanie a bénéficié, ces dernières années, du transfert de quelques sièges de banques et de sociétés internationales ayant quitté le chaos libanais. De plus, quelques milliers de prébendiers saddamistes irakiens sont venus se réfugier avec leur magot à Amman dès le début des hostilités : ce sont eux qui construisent des horreurs architecturales bling-bling dans Abdoun, le quartier huppé de Amman. Epargnée par les rivalités religieuses – les musulmans en quasi-totalité sunnites cohabitent sans heurts avec une minorité chrétienne –, la Jordanie officielle pratique un islam bien tempéré : la reine Rania ne porte jamais le hijab dans ses apparitions publiques. Cela n’empêche pas la société, en particulier les couches les plus défavorisées, de se tourner vers les islamistes radicaux qui pallient l’inexistence ou la mauvaise qualité des services publics, notamment dans la santé et l’éducation.
Le contraste entre écoles et universités privées, qui mettent leurs installations rutilantes à la disposition des familles fortunées, et la déréliction des établissements publics est criant. En Jordanie, l’idée que l’Etat doit se soucier du bien-être de la population dans son ensemble en pratiquant une redistribution d’une partie des richesses au profit des moins fortunés se résume à quelques dons de la cassette royale à des institutions charitables. En la matière, un pays « modéré » se distingue fort peu d’un pays « extrémiste », la seule différence étant que la rente dont une minorité de la population accapare l’essentiel n’est pas pétrolière, mais directement issue de la « modération » de ses dirigeants.
La monarchie hachémite n’a qu’une hantise : que le blocage des négociations israélo-palestiniennes ne fasse ressurgir l’idée d’un retour de la Cisjordanie dans le royaume, ce qui rendrait le gouvernement jordanien responsable du maintien de l’ordre et de la lutte contre le terrorisme dans ce territoire. Abdallah Ier avait été assassiné par un extrémiste palestinien. Son arrière-petit-fils, Abdallah II, entend bien jouir le plus longtemps possible d’une existence agréable partagée entre son palais d’Amman et sa résidence londonienne.
La France est rance
Sous l’intitulé « Des ponts, pas des murs », des « organisations de la société civile du Nord et du Sud » ont décidé d’organiser un « sommet citoyen sur les migrations » les 17 et 18 octobre prochains à Paris. Dans le communiqué envoyé à la presse, on apprend que cette initiative est soutenue par de nombreuses associations (MRAP, ATTAC, LDH, Syndicat de la Magistrature, etc.). Le même communiqué indique la liste des artistes qui participeront au concert de soutien. Parmi eux, l’humoriste Yannick Jaulin, par ailleurs chevalier des Arts et Lettres depuis 2005. Yannick n’a pas hésité à expliciter sur le site des organisateurs les raisons de sa présence. En voici un extrait : « Notre pays est un vieux con alourdi sur son siège qui déplore sa jeunesse et soupçonne le monde entier de vouloir le piller. Plutôt que s’enthousiasmer pour celui qui pourrait redonner de la vigueur à sa maison et à sa vie, il préfère fermer sa maison et sentir le vieux et le rance… »
France-Tunisie : sifflets, la faute à qui ?
Il y a onze mois, nous avions été pour ainsi dire les seuls à évoquer le tonnerre de sifflets qui avait couvert La Marseillaise à l’ouverture du match « amical » France-Maroc au Stade de France. D’ailleurs notre article, publié dix jours après les faits, ne parlait pas tant du sifflage lui-même que du black-out médiatique quasi intégral[1. A l’exception notable du Canard, d’Yvan Rioufol du Figaro et de Michel Grossiord d’Europe 1.] sur ces huées qu’on ne voulait pas entendre. Il n’aura échappé à personne que c’est très exactement le contraire qui s’est passé avec les sifflets similaires du match France-Tunisie de mardi dernier.
Pour prendre un exemple presque au hasard, nos excellents confrères du Monde qui, dans leur édition du 15 octobre, reviennent longuement sur ces événements, ont bêtement oublié de rappeler à leurs lecteurs qu’après le match France-Maroc, ils n’avaient pas jugé utile de publier un seul mot sur ces sifflets dans leurs colonnes. Pas un seul mot !
Ce qui pose une première question : pourquoi en moins d’un an, pour deux occurrences identiques, est-on passé du silence radio à la frénésie ?
J’aurais bien aimé vous éclaircir illico, mais non. Dans l’autocensure spontanée, comme dans la surexploitation médiatique, il y a une vraie part de mystère – sauf si on est amateur de théories du complot. Dans nos démocraties, contrairement aux totalitarismes de type archaïque, il n’y a pas d’instance officielle pour dicter aux professionnels ce dont ils doivent parler et donc ce qu’ils doivent taire. Cette énigme dépasse largement la question posée par la détestation de l’hymne national. Une maternelle vandalisée fera la une du 20 heures de TF1, une autre n’aura droit qu’à deux feuillets accompagnés d’une photo floue dans la page « Soissons » du Courrier picard. Des centaines d’enfants ont été assassinés en France depuis trente ans, mais il n’y a eu qu’une seule affaire Grégory. Il y a une part de mystère, qui n’est pas près d’être élucidée, et c’est tant mieux, c’est la magie de l’information old school, celle qui existait avant le ranking et les mots-clés, et qui existera après.
Reste la part rationnelle du phénomène et là on peut néanmoins hasarder quelques conjectures. La plus pertinente à mes yeux repose sur un axiome auquel on n’est évidemment pas forcé d’adhérer : l’inconscient collectif journalistique – qui est profondément et massivement social-démocrate – opère un tri idéologique spontané et convergent de l’information. Il y a onze mois, rendre compte à ses lecteurs des sifflets de France-Maroc, c’était mal. Tout d’abord, ça réveillait un traumatisme. La profession n’avait pas oublié que la précédente affaire de Marseillaise sifflée, celle du France-Algérie du 6 octobre 2001, avait été amplement médiatisée, seulement quelques mois avant que Le Pen n’étende Jospin au premier tour de la présidentielle. Du coup, du Monde à Libé en passant par la quasi-totalité de la presse quotidienne régionale, on a préféré rendre invisible une réalité inopportune. La chape de plomb a couvert les sifflets qui eux-mêmes avaient couverts la Marseillaise. Ouf ! Match nul…
Ce silence s’explique aussi par le fait que depuis le France-Algérie inaugural, la crédibilité du schéma journalistique traditionnel racistes-blancs/victimes-immigrées a été progressivement entamée. Même dans le noyau dur du Parti des bons sentiments, chez les parents garantis antiracistes des beaux quartiers, les manifs anti-CPE et leurs scènes de ratonnades « inverses », comme disent les psys, ont laissé des traces. Il y a onze mois, donc, parler des sifflets de France-Maroc, c’était prendre le risque de violer un tabou, celui de l’existence en France, d’un racisme anti-français véhiculé par des jeunes français. Dans ces cas-là, la plus grande discrétion s’impose, elle nous fut effectivement imposée.
Reste à comprendre ce qui, en un an a changé au point que les sifflets du France-Tunisie 2008 suscitent un vacarme médiatique plus considérable encore que celui qu’avait déclenché le France-Algérie 2001 de sinistre mémoire. Faute de certitudes, je ne peux que donner cours à mes supputations. Tout d’abord, peut-être faut-il voir dans cette obstination siffleuse la marque d’une admirable conscience professionnelle. Puisque les précédents sifflets avaient été ensevelis par un silence de mort les siffleurs ont sifflé encore plus fort pour être sûrs d’être entendus. Ensuite, et là c’est un peu moins admirable, il semble que la bourse des valeurs de la gauche médiatique ait été profondément bouleversée depuis l’automne dernier. Certes l’antiracisme reste une valeur sûre, une valeur-refuge, mais la valeur qui monte et n’en finit pas de monter, c’est l’antisarkozisme. Si les journalistes avaient craint que l’affaire ne profite à la droite et à ses fantasmes d’exclusion, ils auraient assurément fait profil bas. Mais cette fois-ci, au contraire, ils ont vu dans l’affaire une excellente opportunité de faire porter au gouvernement le chapeau de l’échec de l’intégration. Quand il stigmatise « les jeunes des quartiers », Sarkozy est un irresponsable. C’est mal. Quand ces jeunes des quartiers sifflent la Marseillaise, Sarkozy est un incapable. C’est très mal.
Le plus navrant, c’est que ça marche. Après Bachelot et Laporte, ce sont MAM, Fillon puis finalement Sarkozy himself qui ont été contraints de monter au créneau pour tenter de sauver les meubles. Voilà à quoi ressemblait hier le pouvoir exécutif : zéro attaquant et onze défenseurs.
Historie collective
Ces jours-ci, tout a une fâcheuse tendance à devenir historique. Il y a une semaine, la chute des cours boursiers était qualifiée d’historique par tous les commentateurs. Lundi, l’ouverture des cours à la Bourse de Paris a donné lieu, selon Le Monde, à un « rebond historique » (Le Figaro ne la considérait que « spectaculaire »). Mercredi, la rechute des indices européens était due, bien sûr, à « des volumes de ventes historiques ». Quant à la moyenne entre la chute et la reprise, elle est quoi ?
Crise : le pire est peut-être devant nous
Dans La Crise globale,son dernier livre, le journaliste Jean-Michel Quatrepoint montre comment Wall Street a gagné contre Main Street.
Vous reprochez aux élites occidentales de ne « jamais relier les problèmes entre eux », de ne jamais admettre devant les opinions publiques que c’est le système dans sa globalité qui s’est déréglé : la crise financière, concomitante à la sortie de votre essai, n’a-t-elle pas mis en évidence le contraire, en contraignant les grands argentiers à se concerter et à annoncer ce lundi 13 octobre un « plan global » ?
Il pouvait difficilement en aller autrement : toutes les places financières s’écroulaient en même temps et les banques tremblaient sur leurs assises ! Mais dans un premier temps, ne l’oublions pas, nos dirigeants prétendaient que l’Europe était à l’abri… Et le plan Paulson, avant d’être remanié, visait essentiellement à voler au secours de l’élite financière américaine. Seule la violence de la crise, son accélération subite et sa propagation à toute l’économie, par l’assèchement brutal du crédit aux entreprises et aux particuliers, a obligé les dirigeants a envisagé des solutions de grande ampleur et, surtout, communes. Il y a encore quelques jours, Angela Merkel ne voulait tout simplement pas en entendre parler ! C’est donc la peur qui a motivé cette concertation, et non pas une réflexion de fond sur ce qu’est devenue l’économie mondialisée. Le travail d’analyse sur les trente dernières années n’a pas été fait par les élites à commencer par les élites américaines – républicaines mais aussi démocrates. Çà et là, quelques critiques du système se font jour, certes, mais pour l’essentiel ce sont surtout les « excès » du système qu’on déplore et non pas son fonctionnement. Or, ainsi que je l’explique dans mon livre, nous ne sommes pas confrontés à une énième crise d’ajustement, comme on a pu le dire des bulles « Internet » ou des « subprimes », mais à la crise globale et profonde d’un système né il y a 27 ans avec la victoire de Ronald Reagan.
Selon vous, en effet, le système qui vacille aujourd’hui est le résultat d’une « révolution idéologique » mais aussi d’un triomphe géopolitique complet, et souvent mal perçu, des Etats-Unis à la fin du XXe siècle…
Absolument. C’est la conjonction de ces deux bouleversements, l’un dans l’ordre de la représentation du monde, l’autre dans son organisation politique et économique, qui a permis la naissance de cette économie globalisée dont les principaux traits sont la prédation et la financiarisation, et qui est aujourd’hui à l’agonie. Commençons par la révolution idéologique : en 1981, Reagan arrive au pouvoir aux Etats-Unis, précédé de peu, en Grande-Bretagne, par celle qui deviendra sa fidèle alliée : Margaret Thatcher. Les deux chefs d’Etat sont confrontés à un problème bien réel : la dégénérescence de l’Etat providence. Les entreprises, à l’image d’IBM et de General Motors, sont devenus des géants arthritiques, les administrations se mêlent de tout, paralysent tout, les syndicats très puissants ne jouent plus leur rôle, les impôts étouffent la créativité – bref, ceux qui parlent alors de « soviétisation » des économies occidentales n’ont pas complètement tort. Il fallait réformer tout cela, redonner une certaine souplesse au système économique. Reagan et ses émules, partout dans le monde, de l’Europe au Chili, vont faire le choix de fracasser ce système, qui était tout de même l’héritier lointain du New Deal. Son fonctionnement était devenu certes calamiteux, mais son principe « éthique », si j’ose dire, était bon : partage et redistribution. Au cours des années 80 et 90, tout cela sera détruit.
En regard de ce basculement idéologique, vous pointez un basculement géopolitique complet en faveur des Etats-Unis, et donc de leur conception de l’économie…
C’est un fait qu’en dix ans, entre 1979 et 1989, les Etats-Unis ont réussi la prouesse de se débarrasser de toute concurrence parmi les super puissances en place ou émergentes. Ou plus exactement, car le terme « débarrasser » ne rend pas compte des faits, les USA ont non seulement mis hors d’état de nuire mais aussi intégré à leur système naissant, au monde globalisé qu’ils étaient entrain de concevoir, tous leurs rivaux à commencer par l’URSS, assommée par la relance de la course aux armements technologiques. L’empire s’est effondré en 1989 et Washington a assigné à la Russie nouvelle, et à un Boris Eltsine très coopératif, une place très claire : réservoir en énergies fossiles et matières premières. Ses satellites, eux, en intégrant l’OTAN et l’économie de marché, devaient devenir de nouveaux débouchés pour le made in USA. Après l’URSS, ce fut le tour du Japon d’être mis sur la touche. En avance technologiquement, accumulant les excédents commerciaux, taillant des croupières aux Américains jusque dans leur pré carré de l’automobile, les Japonais ont été politiquement contraints, en 1985, lors des accords dit du Plaza, de réévaluer leur monnaie, ce qui n’était pas du tout conforme à leurs intérêts d’exportateurs. Le Japon a été ainsi mis à genoux financièrement en quelques mois. L’archipel mettra plus dix ans à s’en remettre… pour prendre aujourd’hui de plein fouet la nouvelle crise. Quant à la Chine, ses dirigeants allaient se montrer beaucoup plus malins que leurs homologues soviétiques : Den Xiao Ping a vite compris que son régime était en danger de mort. A partir de 1979 et de la normalisation des relations avec Washington, il va progressivement faire entrer son pays-continent dans la zone dollar, attirant ainsi les capitaux et devenant l’usine de l’Occident. Pour le plus grand profit des multinationales anglo-saxonnes. Un deal gagnant-gagnant, dont les Etats-Unis seront les authentiques vainqueurs : décrétés à juste titre hyperpuissance, dénués de rival, ils vont façonner le monde selon leur idéologie, leur modèle.
Complot judéo-bolchevique
Conséquence inattendue de la crise des subprimes, Marx est de nouveau à la mode. C’est en tout cas ce qu’affirme Jörn Schütrumpf de la maison d’édition allemande Karl-Dietz Verlag. Sa version de Das Kapital s’est vendue à 1.500 exemplaires cette année, contre 500 en 2005. « Les lecteurs, a-t-il souligné, sont issus d’une jeune génération d’érudits qui a dû reconnaître que les promesses néo-libérales ne se sont pas réalisées », ce qui est quasiment un portrait-robot de l’ami Jérôme. Si elle rassurera les éditeurs en panne d’idées et de fonds propres (toutes les œuvres de Marx sont libres de droits depuis longtemps), cette nouvelle est néanmoins un coup dur pour les tenants d’une crise téléguidée par Israël, comme semblait le prouver la faillite de Lehman. A moins qu’il ne s’agisse d’une joint venture cosignée Mossad et Guépéou ?
Le sauvageon de Belfort

Jean, chevalier de Belfort, s’assura une réputation d’escrimeur hors pair dans toutes les cours européennes. Las, le roi de France le fit nommer sénateur à vie. Quinze ans durant, il tenta de réformer l’institution – prenant chaque année trois kilos supplémentaires – jusqu’au moment fatidique où il déclara devant Fontenelle : « Un sénateur, ça ferme sa hure ou ça démissionne. » Ce qu’il fit sur-le-champ.
Anonyme belfortain du XVIIIe siècle, Le Sauvageon de Belfort, vers 1780. Conservé dans le vestibule « Oui, oui, on est encore à gauche, la preuve y a le tableau de l’autre qu’est encore accroché au mur » du 10 rue de Solférino (Paris).
France-Tunisie : carton rouge pour le PCF !
« Ces sifflets étaient l’expression de gens en souffrance qui ne se sentent pas bien chez nous… Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise », a déclaré Marie-George Buffet sur France Inter après le match France-Tunisie auquel elle avait assisté au stade de France. « Une fois qu’on a dit que c’était scandaleux, on n’a rien réglé », a-t-elle ajouté, évoquant pour conclure un France-Algérie qui fut pour elle « très douloureux ». Il faut dire que cette grande douleur avait rendu muette la ministre de la Jeunesse et des Sports: lorsque l’hymne national avait été sifflé par les spectateurs (dont une bonne partie était invitée), elle n’avait pas bougé d’un cil. La secrétaire du PCF s’était contentée de regretter qu’on gâchât ainsi la fête, sans réaliser que ce n’est pas une fête quand les participants manifestent aussi peu de plaisir d’y participer. Nombre d’Algériens vivant en France s’étaient déclarés scandalisés par le comportement de ceux que l’on donnait comme exemple à leurs enfants se comportent ainsi[1. Jacques Chirac saura se souvenir de cet épisode lors de la finale de la Coupe de France opposant le SC Bastia au FC Lorient. Les Corses sifflèrent l’hymne et Chirac quitta immédiatement (mais momentanément) la tribune officielle en signe de protestation.] .
Et voilà qu’après le France-Maroc de novembre 2007, le même scénario se reproduit.
L’hymne tunisien vient d’être interprété par la sublime Amina. Soucieuse, sans doute, de conquérir un public djeun que l’on suppose peu porté sur les flonflons militaires, la Fédération a chargé Lââm de chanter La Marseillaise. Contrairement à Amina, vêtue d’une robe simple et élégante, elle n’a pas jugé utile, pour la circonstance, de se mettre en frais. D’une certaine façon, son accoutrement annonce la couleur : survêtement à capuche, casquette et sweat-shirt portant l’inscription « Lââm, depuis 1998 ». Sa date de naissance ? Sa réaction sera aussi classe que sa tenue : « J’ai eu un peu les boules. » C’est elle qu’on aurait dû siffler.
Donc, Marie-George Buffet estime que ceux qui sifflent « sont en souffrance ». Visiblement, elle ne songe pas un instant que les sifflets pourraient vexer et en faire souffrir d’autres ? Le siffleur est une victime, les insultes.
Nous voilà au cœur de la bouillie idéologique que la gauche française n’a cessé de nous infliger depuis vingt ans. Transformer le désastre en projet, trouver toutes les excuses aux délinquants : il faut comprendre celui qui vous frappe car il faut beaucoup souffrir pour en arriver à frapper les autres… Et tant pis pour les victimes de cette souffrance supposée.
Le problème, c’est qu’à tant comprendre, on finit par être excessivement compréhensif. On ne règle rien en disant que « c’était scandaleux » ? Sans doute. Ca irait mieux en le disant. Mais ce qui frappe dans le discours de la Secrétaire générale c’est l’absence de toute condamnation. Toute son énergie rhétorique est tournée vers une entreprise de justification.
Quelles raisons ont donc ces jeunes gens de siffler l’hymne de leur propre pays ? Voici sa réponse, exprimée dans sa syntaxe inimitable : « Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise. » Dans la mesure où des personnes comme elle répètent à l’envi tout le mal qu’il faut penser de la France, il n’est pas surprenant que les jeunes du stade manifestent pour elle le plus grand mépris.
Il est facile d’accuser le sport. Mais le racisme qui sévit dans les stades n’est pas une affaire sportive. Et les contentieux coloniaux de la France non plus. On se rappelle comment tourna le match de la réconciliation France-Algérie.
Autre farce, la valeur pacificatrice du sport. Celui-ci devrait donc remplacer la politique internationale[2. Rappelons-nous le fameux Etats-Unis vs. Iran, à la Coupe du monde de 1998, dont on s’étonna qu’il se déroule sans incident. Comme si les joueurs faisaient de la politique ! A l’inverse, le match Argentine-Angleterre en 1986, au cours duquel Maradona marqua deux fois (dont une fois de la main), fut vécu par lui et certains de ses coéquipiers comme une revanche de la guerre des Malouines. A certaines occasions, le sport révèle qu’il est plus l’allié objectif des nationalismes les plus stupides et ne conduit à aucune réconciliation des peuples !], la politique de la ville, la politique sociale, l’école et la morale[3. Le dopage n’est pas une dérive du sport de haut niveau. Il en est la conséquence. Les deux sont mauvais pour la santé.]. Du coup, on a oublié qu’il consiste fondamentalement à opposer des joueurs ou des équipes qui s’affrontent, et que la victoire de l’un entraîne la défaite de l’autre. Oui, le sport c’est l’exclusion, la discrimination. Il peut donner le goût de l’effort voire la discipline, mais il enseigne aussi et surtout le goût de la victoire, autrement dit la volonté d’écraser l’autre.
Le sport n’est pas moral. Il ne n’enseigne ni la fraternité ni le respect, il suffit d’avoir trainé ses guêtres sur un terrain de foot ou de rugby pour le savoir. Pour parvenir au sommet, il faut être méchant et impitoyable. On peut trouver du plaisir à la pratique du sport : on n’y apprendra ni l’amour de son pays, ni l’amour de la langue, ni l’amour de l’autre.
Au tournant du siècle dernier, Léon Bloy nous avait pourtant prévenus : « Je crois que le sport est le plus sûr moyen de produire une génération de crétins malfaisants ». Une activité qu’il considérait aussi comme « un avant-goût de l’enfer. »
Coluche, et après
Il est beaucoup question de Coluche ces temps-ci, notamment à cause du film-catastrophe que lui consacre Antoine de Caunes. (À chaque fois que je vois un de ses opus, je me pose la même question : quel est le flatteur imbécile qui a persuadé ce sympathique non-voyant qu’il était cinéaste ?)
Tout le monde en parle, disais-je ; alors, pourquoi pas moi ? Eh bien, puisque vous me posez la question, mes sentiments à l’égard de Coluche sont partagés (au moins par moi).
Ce qui naturellement m’insupporte, en tant que chrétien des Alpes, c’est d’entendre depuis vingt-deux ans pleurer rituellement ce « saint laïc » ; je parlerais plus volontiers d’un bouffon opportuniste qui, au fil de sa vie – courte, mais intense – s’est mué en une sorte de Père Teresa.
Ou plus précisément, une Mère Teresa à l’envers : chez Coluche, les élans de transcendance semblent avoir été à peu près aussi fréquents que les bouffées de doute chez Teresa. (Mais j’ai pas les chiffres.)
Ça ne suffit pas pour moi à en faire un saint – « ni même une paire », comme il eût dit. Juste un mec plutôt bien, et c’est déjà pas mal.
En quinze ans de carrière, dans ce monde particulièrement cruel et absurde du showbiz, il semble qu’il n’ait jamais piétiné personne pour prendre sa place, ni même pour faire un bon mot. Si l’on peut admirer quelque chose chez lui, c’est cette humanité – j’ai pas dit « humanisme ».
Invité au « Jeu de la Vérité » de Patrick Sabatier (TF1, 15 mai 1985 ), contrairement à tous ses prédécesseurs hormis Chantal Goya, Coluche joue le jeu. Et crève l’écran juste en disant la vérité, posément.
Oui, il a eu « deux-trois » expériences homosexuelles mais, après réflexion, elles n’auront servi qu’à confirmer son hétérosexualité. Une pulsion incontrôlable hélas, et qui d’ailleurs n’empêche pas la misogynie : au moins, on sait de quoi on parle !
Oui, il a goûté à toutes les drogues – et non il n’en recommande aucune.
Oui, il a touché le fond de l’abîme et oui, il est remonté « mais c’est plus dur que la descente ». On s’en doutait, sauf que c’est toujours mieux de l’entendre dire par un mec qui a fait l’aller-retour.
Pour Michel Colucci, la descente aux Enfers aura duré quatre ans, scandés par des tragicomédies dont il était de moins en moins responsable.
Sa vraie-fausse campagne à la présidentielle de 1981 a fini comme elle avait commencé : en foirade. Il faut savoir s’entourer ; entre Romain Goupil, demi-solde du gauchisme et Paul Lederman, soldeur de génies, Michel était mal pris. De conserve, mais chacun pour son compte, ces deux-là l’ont marionnettisé pour en faire un vrai-faux candidat « présentable » à la présidence de la République.
Et voilà : comme je vous l’annonçais déjà il y a plusieurs lignes, ça s’est terminé en eau de boudin – mais avec en supplément du sang, des larmes et quelques crises délirantes, voire suicidaires. D’absence de fil en absence d’aiguille, peu à peu Coluche a fini par sombrer. Fiascos politico-médiatiques, comme ce pitoyable sketch de candidatus interruptus ; déchirements intimes, comme la rupture avec son épouse Véronique ; drames indicibles, comme l’arrachement de son double astral Dewaere…
Fais comme l’oiseau
Le Figaro nous avait promis un reportage photo hors du commun signé Yann Arthus-Bertrand : « Le Grenelle vu du Ciel ». Eh bien, c’est une grossière arnaque : pas de trace dans Le Figaro de ce quartier du XVe, ni même de la rue éponyme du VIIe qui y mène. Rien que des vues aériennes mais de mines à ciel ouvert, de lagunes et de décharges. Après Venise vue du ciel, L’Ile-de-France vue du ciel, L’Alsace vue du ciel, Les Iles de France vues du ciel, La Loire vue du ciel, Côtes de Bretagne vues du ciel, Côtes de Méditerranée vues du ciel, Le Lot vu du ciel, Côtes atlantiques vues du ciel de la Loire aux Pyrénées, La Bourgogne vue du ciel, L’Argentine vue d’en haut, Le Kenya vu du ciel, Le Maroc vu d’en haut, La Turquie vu d’en haut, L’Egypte vue d’en haut, New York vu d’en haut, La Grèce vue d’en haut, Les Côtes d’Armor vues d’en haut, Paris vu du ciel, La Terre vue du ciel, L’Archéologie vue du ciel, Les Yvelines vues du ciel et Une France vue du ciel, cela va finir par se voir que Yann Arthus-Bertrand n’a pas attendu de devenir écologiste pour pratiquer le recyclage. A quand Les subprimes vus du ciel ?
A quoi sert la Jordanie ?
C’est bien connu : les Britanniques sont des pervers. Et leur perversité a des effets géopolitiques à long terme, le plus souvent maléfiques, mais qui peuvent se révéler utiles dans la conjoncture internationale actuelle. Ainsi en est-il de l’étonnante pérennité de la Jordanie comme parangon de la « modération » arabe dans un environnement marqué par la poussée des forces jihadistes et islamistes radicales.
Sans Lawrence d’Arabie et ses amis du Foreign Office, il est peu probable ce pays se soit érigé de lui-même en royaume indépendant issu de la décomposition de l’Empire ottoman. Ce morceau de désert sillonné par des tribus nomades de Bédouins en perpétuel conflit les unes avec les autres eut son heure de gloire dans les premiers siècles de notre ère avec les Décapoles romaines et le bref mais brillant royaume des Nabatéens autour de Pétra.
Jusqu’en 1916, personne ne se souciait trop de cet espace désolé, dépourvu de richesses naturelles, considéré comme une prolongation de la Syrie au nord, et de l’Irak à l’est, de l’Arabie au sud.
La création en 1921 du Royaume de Transjordanie, avec à sa tête Abdallah, chef du clan hachémite de La Mecque, est le résultat d’un compromis sur le partage d’influence de la France et de la Grande-Bretagne au Levant, et du souci de Londres de diviser les Arabes pour mieux les dominer : au clan Séoud l’Arabie, les lieux saints et le pétrole, au clan hachémite, descendant du Prophète, l’Irak et la Transjordanie. La Syrie et le Liban furent placés sous la tutelle de la France.
La création en 1948 de l’Etat d’Israël fit tomber la Cisjordanie palestinienne dans le giron jordanien jusqu’en 1967 et ce territoire, occupé depuis quarante ans par Israël, n’est pas destiné, en cas de règlement du conflit, à redevenir jordanien. Ces événements ont provoqué un bouleversement démographique du pays, qui compte aujourd’hui plus de la moitié de citoyens d’origine palestinienne, le reste étant composé de Bédouins majoritairement sédentarisés dans les grandes villes, principalement la capitale, Amman, où réside près de la moitié des six millions d’habitants du Royaume.
Etat dépourvu de nation, la Jordanie est gérée de manière habilement clientéliste par une dynastie dont le tropisme pro-occidental fait partie des gènes : les désastres nasseriens dans lesquels le royaume fut entraîné contre ses inclinations profondes ont vacciné feu Hussein et sa descendance contre toute nouvelle aventure guerrière panarabe. La position jordanienne est donc un modèle de modération selon les critères occidentaux : un traité de paix, avec échange d’ambassadeurs a été conclu avec Israël en 1994 et le royaume sert de base arrière à la coalition dirigée par les Etats-Unis depuis 2003 en Irak.
Au sein de la société, l’affaire se présente de manière bien différente : de violentes manifestations anti-américaines se sont déroulées à Amman lors de l’intervention en Irak. Aujourd’hui encore, on peut voir des portraits de Saddam Hussein à la devanture de quelques boutiques et on évoque volontiers le bon vieux temps où le dictateur irakien faisait cadeau du pétrole au petit voisin pauvre…
La monarchie n’a pourtant pas sérieusement été ébranlée par ce hiatus entre la position officielle du roi Abdallah et de son gouvernement et les sentiments de la majorité de la population. Certes, les méthodes policières et judiciaires pour réprimer les activités des mouvements islamistes et jihadistes ne sont pas des plus suaves – elles sont montrées régulièrement du doigt dans les rapports d’Amnesty international. Mais la stabilité remarquable du royaume est davantage liée à la résignation réaliste de la majorité de la population qu’à la férocité de la répression. Eut égard aux pratiques en vigueur dans les pays alentours comme l’Egypte ou la Syrie, la presse jordanienne est relativement libre et la critique de la politique officielle est tolérée, pour autant qu’elle ne mette pas directement en cause le souverain et sa famille. L’existence d’une multitude de parti politiques, la plupart représentés au Parlement, ne doit pas faire illusion : derrière leur dénomination à caractère idéologique se cache la réalité clanique et tribale qui structure la société.
Les Palestiniens, même s’ils méprisent cette monarchie de Bédouins, ont encore en mémoire ce septembre noir[1. Bien que ce soit septembre 1970 qui fasse date dans l’histoire palestinienne sous le nom de « septembre noir », les combats qui ont opposés pendant la deuxième quinzaine du mois l’armée jordanienne aux milices dirigées par Yasser Arafat se sont soldé par un « match nul », qui s’est traduit par un compromis signé au Caire et reconnaissant le statut spécial de la résistance dans le royaume hachémite. Ce n’est qu’en 1971 que le roi Hussein prend sa revanche et arrive en juillet à mettre fin à la présence palestinienne armée et à récupérer l’intégralité de sa souveraineté.] de 1970 où les troupes fidèles au roi Hussein massacrèrent les fedayins de l’OLP qui prétendaient dicter leur loi à Amman. Jouissant de la nationalité jordanienne, intégré à la société, à la différence de leurs compatriotes qui pourrissent dans les camps libanais ou syriens, ils sont les principaux bénéficiaires de l’économie assistée du royaume. La « bonne conduite » internationale de la Jordanie lui vaut un chèque annuel de 600 millions de dollars de Washington, l’aide la plus importante par tête d’habitants accordée à un pays tiers, à l’exception d’Israël.
Essentiellement tertiaire, l’économie de la Jordanie a bénéficié, ces dernières années, du transfert de quelques sièges de banques et de sociétés internationales ayant quitté le chaos libanais. De plus, quelques milliers de prébendiers saddamistes irakiens sont venus se réfugier avec leur magot à Amman dès le début des hostilités : ce sont eux qui construisent des horreurs architecturales bling-bling dans Abdoun, le quartier huppé de Amman. Epargnée par les rivalités religieuses – les musulmans en quasi-totalité sunnites cohabitent sans heurts avec une minorité chrétienne –, la Jordanie officielle pratique un islam bien tempéré : la reine Rania ne porte jamais le hijab dans ses apparitions publiques. Cela n’empêche pas la société, en particulier les couches les plus défavorisées, de se tourner vers les islamistes radicaux qui pallient l’inexistence ou la mauvaise qualité des services publics, notamment dans la santé et l’éducation.
Le contraste entre écoles et universités privées, qui mettent leurs installations rutilantes à la disposition des familles fortunées, et la déréliction des établissements publics est criant. En Jordanie, l’idée que l’Etat doit se soucier du bien-être de la population dans son ensemble en pratiquant une redistribution d’une partie des richesses au profit des moins fortunés se résume à quelques dons de la cassette royale à des institutions charitables. En la matière, un pays « modéré » se distingue fort peu d’un pays « extrémiste », la seule différence étant que la rente dont une minorité de la population accapare l’essentiel n’est pas pétrolière, mais directement issue de la « modération » de ses dirigeants.
La monarchie hachémite n’a qu’une hantise : que le blocage des négociations israélo-palestiniennes ne fasse ressurgir l’idée d’un retour de la Cisjordanie dans le royaume, ce qui rendrait le gouvernement jordanien responsable du maintien de l’ordre et de la lutte contre le terrorisme dans ce territoire. Abdallah Ier avait été assassiné par un extrémiste palestinien. Son arrière-petit-fils, Abdallah II, entend bien jouir le plus longtemps possible d’une existence agréable partagée entre son palais d’Amman et sa résidence londonienne.
La France est rance
Sous l’intitulé « Des ponts, pas des murs », des « organisations de la société civile du Nord et du Sud » ont décidé d’organiser un « sommet citoyen sur les migrations » les 17 et 18 octobre prochains à Paris. Dans le communiqué envoyé à la presse, on apprend que cette initiative est soutenue par de nombreuses associations (MRAP, ATTAC, LDH, Syndicat de la Magistrature, etc.). Le même communiqué indique la liste des artistes qui participeront au concert de soutien. Parmi eux, l’humoriste Yannick Jaulin, par ailleurs chevalier des Arts et Lettres depuis 2005. Yannick n’a pas hésité à expliciter sur le site des organisateurs les raisons de sa présence. En voici un extrait : « Notre pays est un vieux con alourdi sur son siège qui déplore sa jeunesse et soupçonne le monde entier de vouloir le piller. Plutôt que s’enthousiasmer pour celui qui pourrait redonner de la vigueur à sa maison et à sa vie, il préfère fermer sa maison et sentir le vieux et le rance… »
France-Tunisie : sifflets, la faute à qui ?
Il y a onze mois, nous avions été pour ainsi dire les seuls à évoquer le tonnerre de sifflets qui avait couvert La Marseillaise à l’ouverture du match « amical » France-Maroc au Stade de France. D’ailleurs notre article, publié dix jours après les faits, ne parlait pas tant du sifflage lui-même que du black-out médiatique quasi intégral[1. A l’exception notable du Canard, d’Yvan Rioufol du Figaro et de Michel Grossiord d’Europe 1.] sur ces huées qu’on ne voulait pas entendre. Il n’aura échappé à personne que c’est très exactement le contraire qui s’est passé avec les sifflets similaires du match France-Tunisie de mardi dernier.
Pour prendre un exemple presque au hasard, nos excellents confrères du Monde qui, dans leur édition du 15 octobre, reviennent longuement sur ces événements, ont bêtement oublié de rappeler à leurs lecteurs qu’après le match France-Maroc, ils n’avaient pas jugé utile de publier un seul mot sur ces sifflets dans leurs colonnes. Pas un seul mot !
Ce qui pose une première question : pourquoi en moins d’un an, pour deux occurrences identiques, est-on passé du silence radio à la frénésie ?
J’aurais bien aimé vous éclaircir illico, mais non. Dans l’autocensure spontanée, comme dans la surexploitation médiatique, il y a une vraie part de mystère – sauf si on est amateur de théories du complot. Dans nos démocraties, contrairement aux totalitarismes de type archaïque, il n’y a pas d’instance officielle pour dicter aux professionnels ce dont ils doivent parler et donc ce qu’ils doivent taire. Cette énigme dépasse largement la question posée par la détestation de l’hymne national. Une maternelle vandalisée fera la une du 20 heures de TF1, une autre n’aura droit qu’à deux feuillets accompagnés d’une photo floue dans la page « Soissons » du Courrier picard. Des centaines d’enfants ont été assassinés en France depuis trente ans, mais il n’y a eu qu’une seule affaire Grégory. Il y a une part de mystère, qui n’est pas près d’être élucidée, et c’est tant mieux, c’est la magie de l’information old school, celle qui existait avant le ranking et les mots-clés, et qui existera après.
Reste la part rationnelle du phénomène et là on peut néanmoins hasarder quelques conjectures. La plus pertinente à mes yeux repose sur un axiome auquel on n’est évidemment pas forcé d’adhérer : l’inconscient collectif journalistique – qui est profondément et massivement social-démocrate – opère un tri idéologique spontané et convergent de l’information. Il y a onze mois, rendre compte à ses lecteurs des sifflets de France-Maroc, c’était mal. Tout d’abord, ça réveillait un traumatisme. La profession n’avait pas oublié que la précédente affaire de Marseillaise sifflée, celle du France-Algérie du 6 octobre 2001, avait été amplement médiatisée, seulement quelques mois avant que Le Pen n’étende Jospin au premier tour de la présidentielle. Du coup, du Monde à Libé en passant par la quasi-totalité de la presse quotidienne régionale, on a préféré rendre invisible une réalité inopportune. La chape de plomb a couvert les sifflets qui eux-mêmes avaient couverts la Marseillaise. Ouf ! Match nul…
Ce silence s’explique aussi par le fait que depuis le France-Algérie inaugural, la crédibilité du schéma journalistique traditionnel racistes-blancs/victimes-immigrées a été progressivement entamée. Même dans le noyau dur du Parti des bons sentiments, chez les parents garantis antiracistes des beaux quartiers, les manifs anti-CPE et leurs scènes de ratonnades « inverses », comme disent les psys, ont laissé des traces. Il y a onze mois, donc, parler des sifflets de France-Maroc, c’était prendre le risque de violer un tabou, celui de l’existence en France, d’un racisme anti-français véhiculé par des jeunes français. Dans ces cas-là, la plus grande discrétion s’impose, elle nous fut effectivement imposée.
Reste à comprendre ce qui, en un an a changé au point que les sifflets du France-Tunisie 2008 suscitent un vacarme médiatique plus considérable encore que celui qu’avait déclenché le France-Algérie 2001 de sinistre mémoire. Faute de certitudes, je ne peux que donner cours à mes supputations. Tout d’abord, peut-être faut-il voir dans cette obstination siffleuse la marque d’une admirable conscience professionnelle. Puisque les précédents sifflets avaient été ensevelis par un silence de mort les siffleurs ont sifflé encore plus fort pour être sûrs d’être entendus. Ensuite, et là c’est un peu moins admirable, il semble que la bourse des valeurs de la gauche médiatique ait été profondément bouleversée depuis l’automne dernier. Certes l’antiracisme reste une valeur sûre, une valeur-refuge, mais la valeur qui monte et n’en finit pas de monter, c’est l’antisarkozisme. Si les journalistes avaient craint que l’affaire ne profite à la droite et à ses fantasmes d’exclusion, ils auraient assurément fait profil bas. Mais cette fois-ci, au contraire, ils ont vu dans l’affaire une excellente opportunité de faire porter au gouvernement le chapeau de l’échec de l’intégration. Quand il stigmatise « les jeunes des quartiers », Sarkozy est un irresponsable. C’est mal. Quand ces jeunes des quartiers sifflent la Marseillaise, Sarkozy est un incapable. C’est très mal.
Le plus navrant, c’est que ça marche. Après Bachelot et Laporte, ce sont MAM, Fillon puis finalement Sarkozy himself qui ont été contraints de monter au créneau pour tenter de sauver les meubles. Voilà à quoi ressemblait hier le pouvoir exécutif : zéro attaquant et onze défenseurs.

