Un album richement illustré retrace plus d’un siècle de complicité entre la danse et le cinéma… un délice.
À peine né, le cinématographe s’est précipité sur la danse. Dès les premières heures, il filma tout ce qui bougeait et singulièrement ce qui bougeait avec art. Des rites de tribus africaines aux délicatesses frelatées de la comtesse Cléo de Mérode prétendant effrontément représenter des danses des cours royales de Java ; de Loïe Fuller et de ses plagiaires déployant leurs ailes de soie sous les effets multicolores de la lumière électrique, elle aussi nouvellement née ; des délires inspirés de Méliès aux danses de gitans d’Andalousie ; d’Anna Pavlova métamorphosée en cygne blanc aux créatures des Folies Bergère ou des Ziegfeld Folies, tout fut sujet à être filmé.
Une union indestructible
Cette union séculaire et indestructible entre danse et cinéma allait plus tard donner le jour à des œuvres d’art, quand des chorégraphes, et Merce Cunningham fut le premier d’entre eux, s’attachèrent à créer, à penser pour la caméra ou à devenir eux-mêmes réalisateurs ; quand des cinéastes ou des vidéastes de talent se mirent au service, exclusif ou non, de la danse.
Ainsi, en un siècle, films et vidéos se multiplièrent comme autant d’illustrations d’une production incroyablement prolifique et d’une variété inouïe, comme les témoignages pérennes d’un art essentiellement fugitif. C’est pour les célébrer que la danseuse Dominique Rebaud et Nicolas Villodre, qui fut l’un des piliers de feue la Cinémathèque de la Danse, ont entrepris de réunir cinquante « films culte » dans un très bel album richement illustré et de demander à des artistes, à des auteurs, aux disciples ou aux assistants de grands chorégraphes de consacrer quelques pages à des œuvres filmées, choisies dans un large registre représentant tous les modes de danse.
Un bel album
Mis en page avec goût par l’éditeur Michel Guillemot, Cinédanse forme un album très séduisant, original, plein de surprises et recouvrant un registre artistique fascinant. Rien n’y manque : de Martha Graham à Lucinda Childs et Sol LeWitt, d’Yvette Chauviré à Béjart, des danses gitanes à La Mort du Cygne, du Ballet triadique aux Bourrées d’Auvergne, de Cunningham à Nikolaïs, de Carolyn Carlson à Bagouet, de Valeska Gert à Pina Bausch, du Tango au Cancan, de Chantons sous la pluie aux Demoiselles de Rochefort, de Swing Time à Stormy Weather, de Parade à Decouflé, d’Isadora Duncan aux danseurs balinais.
Un panorama vertigineux de ce qu’a pu concevoir l’inépuisable génie humain.
Cinédanse, Dominique Rebaud et Nicolas Villodre, Éditions Scala, 2024. 161 pages.
Colère des agriculteurs et des viticulteurs, menaces de grève à la SNCF pour les prochaines vacances, budget en sursis, motion de censure: on est encore loin de l’esprit de Noël !
Ta mère en survêtement…
Déveine, coup du sort, fatalité, malchance, guigne, scoumoune… quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Emmanuel Macron en fait depuis plusieurs mois maintenant la triste expérience. Prenez son voyage au Maroc fin octobre. Il n’avait pourtant pas lésiné sur les moyens, se faisant accompagner d’une délégation d’environ 130 personnes, faisant fi de la Cour des comptes qui avait recommandé à l’Élysée trois mois plus tôt de faire des « efforts sur la taille des délégations » des voyages d’État : encore raté. Donc, au lieu de parler des 10 milliards de contrats signés, ou des liens diplomatiques renoués entre nos deux pays, qui a volé la vedette au président de la République ? Le pauvre survêtement de Yassine Belattar ! Emmanuel Macron éclipsé par un vulgaire pantalon, avouez qu’il y a de quoi râler… Mais pourquoi donc avoir invité cet homme régulièrement placé sous le feu des critiques ? Nommé en 2018 au Conseil présidentiel des villes, il avait démissionné avec fracas un an plus tard, ulcéré par les propos de Jean-Michel Blanquer contre le voile islamique. Notre prétendu humoriste avait d’ailleurs mis en garde l’alors ministre de l’Éducation nationale : « Si j’étais lui, j’éviterais de mettre les pieds dans le 93. » Sympa. Depuis, il a été condamné à quatre mois de prison avec sursis pour menaces de mort dans une autre affaire. Cela n’a visiblement pas découragé Emmanuel Macron. On murmure même qu’il ne serait pas étranger à la décision du chef de l’État de ne pas participer à la marche contre l’antisémitisme en novembre 2023. À l’Élysée, ils étaient d’ailleurs un peu gênés : « Sa présence ne vaut en aucun cas adhésion à ses idées. » Tiens donc ! Yassine Belattar a depuis mis en vente son pantalon litigieux sur les réseaux sociaux : « Vends pantalon en velours bleu ciel, porté une fois pour cause de polémiques racistes de trois jours en France. » Vous avez dit pantalonnade ?
Destitution, suite et fin ?
La procédure de destitution du président de la République déposée par La France insoumise a finalement été rejetée par l’Assemblée nationale le 8 octobre dernier. On allait enfin pouvoir passer aux choses sérieuses… C’est mal connaître l’obstination de certains de nos parlementaires : le groupe LFI a annoncé le 29 octobre qu’il entendait déposer une nouvelle proposition de destitution d’Emmanuel Macron, malgré l’échec de sa première tentative. « On ne va pas lâcher », annonce Clémence Guetté, députée du parti d’extrême gauche, qui réclame de pouvoir mettre la proposition de destitution à l’ordre du jour de leur niche parlementaire du 28 novembre. Quelle bonne idée : allez, cou-couche panier !
Échange « humoriste » contre visionnaire
Sitôt élu, Donald Trump a annoncé qu’il allait nommer Elon Musk à la tête d’un nouveau ministère de l’Efficacité gouvernementale. Musk à la Maison-Blanche, Belattar à l’Élysée : on a les conseillers qu’on peut…
À Béziers, La France insoumise (décidément) a organisé le 14 novembre une manifestation pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, condamné à la prison à perpétuité pour complicité dans l’assassinat, en 1982, de deux diplomates à Paris, l’un américain et l’autre israélien. Terroriste n’ayant en aucun cas manifesté le moindre remords pour ses actes, il n’a jamais été libéré, en dépit de 11 demandes en ce sens depuis 2001. Toutes ont été rejetées. Le préfet de l’Hérault a courageusement demandé l’interdiction de la manifestation organisée devant l’hôtel de ville. Interdiction retoquée par le tribunal administratif. La poignée de militants LFI a donc pu manifester. Dans la foulée, le tribunal d’application des peines a ordonné le lendemain la libération du militant libanais propalestinien. Le Parquet national antiterroriste a fait appel de la décision. Délibéré attendu en début d’année prochaine.
Terrorisme (suite)
Puisque les terroristes et leurs défenseurs n’ont peur de rien, un député de La France insoumise – eh oui, encore eux ! – vient de déposer une proposition de loi visant à abroger le délit d’apologie du terrorisme. L’auteur de cette proposition de loi, Ugo Bernalicis, député du Nord, justifie son texte par la constatation d’une « recrudescence de personnes mises en cause par la justice pour des faits d’apologie du terrorisme. Le nombre de procédures ouvertes pour ce délit en France explose depuis le 7 octobre 2023. » Il illustre son propos avec l’exemple d’un militant CGT, poursuivi (et condamné) pour un tract de soutien aux Palestiniens, trois jours après l’attaque du Hamas contre Israël. « Les horreurs de l’occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi [7 octobre], elles reçoivent les réponses qu’elles ont provoquées », pouvait-on notamment y lire. Ça semble très clair en effet. Et ce qu’oublie étrangement de préciser le député « justicier », c’est que, selon une note du renseignement territorial, « les agressions antisémites, les insultes et les menaces ont été multipliées par dix depuis les raids meurtriers du 7 octobre 2023 en Israël ». Ceci expliquerait-il cela ?
Squatteurs
Pendant ce temps, la vie suit son cours à Béziers. Des halles du xixe siècle magnifiquement restaurées en neuf mois – un véritable exploit ! – et qui ne désemplissent pas depuis leur inauguration ; des illuminations de Noël qui font briller les yeux de nos chères têtes blondes chaque soir ; un marché de Noël qui nous replonge dans la magie de l’âge tendre… Mais le quotidien à Béziers, c’est aussi la lutte contre les incivilités, contre les squatteurs, contre les dealers : un puits sans fond ! Les victoires sont longues à obtenir et cette lenteur suscite l’incompréhension des riverains. C’est souvent frustrant. J’ai appelé un conseiller du ministre Nicolas Daragon, en charge de la Sécurité du quotidien, pour discuter avec lui de la possibilité de donner davantage de prérogatives à la police municipale. Certaines de ces mesures pourraient être prises par décret. Rapidement. Il paraît que ça bloque côté justice… Pendant ce temps-là, on attend le 49.3 du Gouvernement sur le budget et l’inévitable motion de censure qui l’accompagnera. Dormez tranquilles, braves gens !
La Haute Autorité de la santé a donné son avis sur les transitions de genre pour les mineurs. Selon elle, les jeunes entre 16 et 18 ans devraient avoir accès à des traitements chimiques et chirurgicaux sans aucune évaluation psychologique préalable; ces traitements devraient être gratuits; et les parents qui s’opposeraient aux transitions devraient être criminalisés. Cette institution est censée être indépendante, et certes elle l’est par rapport au gouvernement, mais elle est sous la coupe des militants de l’idéologie du genre. Elle est supposée être scientifique, mais ses vues sont totalement biaisées.
Outre-Atlantique, Luigi Mangione, l’assassin du PDG de United Health Care, commence à faire l’objet d’un certain culte parmi les internautes. Sur le plan sexuel, son image de jeune beau et musclé suscite des fantasmes érotiques chez les un(e)s; chez les autres, son passage à l’acte en abattant froidement le dirigeant d’une compagnie d’assurances santé fait de lui un héros folklorique, une sorte de Robin des Bois dans une Amérique où la couverture maladie n’est pas universelle. Même Nathalie Arthaud a suggéré que M. Mangione est un « justicier individuel ». Mais ce culte est des plus malsains et relèvent de la tendance actuelle chez un grand nombre de gens de gauche – comme les groupuscules antifas et anti-Israël – à glorifier la violence au nom de la justice dite « sociale ».
La collection « Bouquins » publie un épais volume de textes et d’entretiens d’Alain Finkielkraut. Ils démontrent la sûreté et la précocité de son jugement politique, ainsi que sa capacité à se frotter à ses contradicteurs. Ce défenseur de l’identité et de la nation se double d’un grand styliste, et d’un ami véritable.
La collection Bouquins a eu l’excellente idée de réunir, dans un volume de plus de 1000 pages, une série de livres et d’articles d’Alain Finkielkraut dont la publication s’échelonne de 1996 à 2023 : de L’Humanité perdue, un cours donné jadis à l’École polytechnique, jusqu’à des articles signés l’an dernier qui traitent du 7-Octobre ou de la dévaluation de la parole d’Emmanuel Macron. Entre les réflexions à large spectre sur l’idée d’humanité et les remarques à chaud sur l’événement du jour, la continuité est frappante : les références littéraires et philosophiques sont identiques, et la même intensité anime les propos de l’auteur, cet homme « qui ne sait pas ne pas réagir » (Kundera).
À l’exception de deux textes, Nous autres modernes et L’Humanité perdue, qui ouvrent le parcours, tous les livres suivants sont des livres d’entretiens. Ils donnent à voir Finkielkraut dans une variété de registres qui mêlent l’amitié la plus touchante, la résistance pied à pied ou le conflit irrémédiable. C’est que trois de ces dialogues ont un enjeu humain : Benny Lévy, Élisabeth de Fontenay ou Alain Badiou attendent, voire exigent quelque chose de lui. Benny Lévy voudrait qu’il abandonne le divertissement philosophico-politique pour les choses sérieuses, c’est-à-dire l’étude de la Torah. Leur discussion a un contexte. À l’époque, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut se démènent pour pérenniser un Institut d’études lévinassiennes, nouvellement créé à Jérusalem, où Benny Lévy enseigne. On ne peut pas dire que l’ex-maoïste déborde de gratitude envers ses soutiens. On ne peut pas dire non plus que son charisme a survécu à sa personne : ce Benny Lévy qui a électrisé des générations de militants puis d’étudiants conjugue au cours de ces échanges le simplisme théorique et la brutalité humaine. Finkielkraut s’inquiète-t-il pour la nation française, dont la laïcité est contestée, l’école menacée, le déclin perceptible ? Eh bien qu’il délaisse la France – si jamais elle se relève et se refait une identité, ce sera de toute manière contre les juifs, tranche Benny Lévy – qu’il délaisse donc la France et fasse son Alyah.
Incartades
Élisabeth de Fontenay, à qui Alain Finkielkraut voue une amitié profonde, attend de lui qu’il réprouve clairement ce qui, dans ses écrits et ses déclarations, l’apparente à la droite, voire à l’extrême droite : avant toute chose, qu’il cesse de soutenir Renaud Camus, ce mouton noir dont elle refuse de lire ne fût-ce qu’une page, estimant qu’elle en sait assez d’après les citations parues dans la presse. Pour elle, la gauche est tout autre chose qu’une position politique : c’est une identité que les incartades de son jeune ami compromettent, et dont elle veille à préserver l’intégrité. Pourtant, si offusquée soit-elle par ses prises de position publiques, elle ne parvient pas à rompre, pour une raison qu’elle reconnaît, avec un brin de contrition, comme une faiblesse : « Tu me fais rire avec tes mots d’esprit toujours dévastateurs, parfois scabreux, jamais vulgaires. » Guindée dans sa défense de la gauche éternelle, elle ose reprendre à son compte l’absurde adage : « J’aime mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Raymond Aron. » La tendresse qui les lie l’un à l’autre transparaît dans la réponse de Finkielkraut, d’une ingénieuse indulgence : « J’aime mieux me chamailler avec toi que d’avoir raison avec Valeurs actuelles. »
Alain Finkielkraut et Élisabeth de Fontenay. Photo: Hannah Assouline
Tout autre est la tonalité de l’entretien avec Alain Badiou, assisté d’Aude Lancelin. La notion d’identité nationale est au centre d’un débat sans merci, Badiou et Lancelin cherchant à lui faire abjurer ce terme que Nicolas Sarkozy a mis en avant, quelques années plus tôt, en créant un éphémère ministère de l’Identité nationale. En communiste conséquent, Badiou se réclame de l’internationalisme prolétarien : si les expériences socialistes sont devenues tyranniques, c’est « en partie parce qu’elles ont assumé de part en part l’héritage du cadre national ». Quant à la notion d’identité, il la rejette. Dans son esprit, elle conduit fatalement à la désignation d’un bouc émissaire, et celui-ci ne peut être que le musulman, l’immigré du Maghreb ou d’Afrique. Des horreurs sont à prévoir contre ces malheureux « et vous serez co-responsable de cela », lance Badiou, fidèlement secondé par Aude Lancelin : « Des suspects sont désignés, vous savez bien lesquels. » Face à eux, Finkielkraut tient bon, tant sur la notion de nation que sur celle d’identité.
C’est qu’après avoir opposé, dans La Défaite de la pensée, l’universalisme français au romantisme allemand, il évolue. Il renoue avec l’idée de nation en tirant des leçons de l’histoire et de ses lectures. Kundera attire d’abord son attention sur la situation des petites nations, incertaines de leur survie : ainsi des États qui font alors partie d’Un Occident kidnappé, ainsi de la Pologne plusieurs fois dépecée par ses puissants voisins. Attentif au sort des nations fragiles, Finkielkraut prend parti sans délai pour la Croatie victime des exactions de la Serbie, lors des guerres de Yougoslavie. Il dénonce les atermoiements mitterrandiens et repère le facteur de notre incapacité d’agir devant cette guerre, la première sur le sol européen depuis l945 – ce facteur, c’est le mépris pour les « tribus balkaniques », incapables de s’entendre, incapables de s’élever à la hauteur du multiculturalisme européen.
Enracinement
Enfin, Simone Weil lui révèle la possibilité d’un autre lien à la nation. C’est à la lecture de L’Enracinement, ces notes qu’elle écrit à Londres pendant la guerre, qu’il découvre et fait sien un patriotisme de compassion : non pas l’amour de la France pour sa gloire et ses conquêtes, mais l’attachement à la patrie défaite, occupée, au bord de la disparition. C’est le dernier temps de sa réévaluation, et le retournement complet de la position initiale. La France n’est plus louée comme la patrie de l’universel : c’est pour sa particularité menacée qu’il tient à elle. Quand il découvre l’article de Kundera, en 1983, l’opposition est entre les grandes nations sûres d’elles-mêmes et fortes de leur histoire, comme l’Angleterre ou la France, et les petites nations tombées après-guerre dans l’orbite de la Russie, brutalement arrachées à la civilisation occidentale, c’est-à-dire à leur histoire et à leur sentiment d’elles-mêmes. Or dès la fin du xxe siècle, pressentant ce qu’on n’appelle pas encore l’archipellisation du pays, il sait que la France est elle aussi fragilisée, et qu’elle l’est de l’intérieur.
C’est en 1989, lors de l’affaire du voile de Creil, quand des collégiennes commencent à arborer leur voile en classe en narguant les professeurs, qu’il perçoit le changement. Il le ressent encore, d’une autre manière, devant le saccage des paysages : quelque chose s’abîme. Tandis que Badiou campe tranquillement sur des slogans du xixe siècle – « les prolétaires n’ont pas de patrie » – Finkielkraut part de lui-même, d’un sentiment de dépossession qu’il n’a pas toujours éprouvé, car, pendant longtemps, la France allait de soi. À la différence de ses interlocuteurs, il comprend que les dernières vagues migratoires posent des problèmes nouveaux, et que les territoires perdus de la République se changent en territoires ennemis de la nation. C’est pourquoi il ne ressent pas de conflit d’appartenance : « le sentiment anti-français accompagne le déchaînement antisémite », écrit-il. Aussi n’a-t-il aucune raison de céder quand Benny Lévy le somme de choisir. Ses deux identités sont attaquées, presque en même temps, et par les mêmes : des musulmans, djihadistes ou non, qui se « désavouent de la France ».
Sur le danger de l’islamisme, Alain Badiou fait preuve d’un aveuglement stupéfiant. A. B. : « Vous pensez sincèrement que l’islamisme radical est une menace mondiale ? A. F. : Oui je le pense. A. B. : Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ! »
L’échange a lieu en 2010, quatre ans avant l’instauration du califat par Daech, cinq avant le massacre de Charlie Hebdo. Badiou, manifestement, n’a pas de boule de cristal. En disposerait-il qu’il répugnerait à y lire ce qui contrarie ses plans car, il ne s’en cache pas, il compte sur la jeunesse des banlieues pour faire la révolution.
De la même façon, Aude Lancelin se montre aveugle à la renaissance de l’antisémitisme. Elle accuse Finkielkraut d’avoir « formulé en 2005 une idée pour le moins discutable. Le camp progressiste serait selon vous clairement devenu le nouveau support de l’antisémitisme. » En réalité, c’est plus tôt, en 2001, que le philosophe repère ce qui se joue dans la condamnation du sionisme, telle qu’elle est actée à Durban, lors d’une conférence organisée sous l’égide de l’ONU. Ce jour-là, l’antisémitisme reparaît, mais sous une forme qu’on n’attendait pas : comme un antiracisme. Finkielkraut le leur dit avec une force impressionnante : « Les sionistes sont, en tant qu’ils accomplissent un dessein national, les mauvais élèves d’Auschwitz, voire les perpétuateurs de la politique hitlérienne. » Il le redit plus tard : « On ne colle plus l’étoile jaune mais la croix gammée sur la poitrine des juifs. » Ses interlocuteurs ne sont pas impressionnés. À l’idée que les progressistes ont intégré l’antisémitisme antiraciste, Aude Lancelin hausse les épaules : « Avouez que ça fait tout de même peu de monde en France. […] C’est un tout petit camp, franchement. »
Et Badiou de renchérir : « Oui, vous n’avez pas vraiment de raison de vous inquiéter. »
L’histoire a prouvé que si.
Angoisses
Le volume compte aussi deux entretiens désintéressés : la conversation avec Antoine Robitaille, son jeune admirateur québécois, et le dialogue avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk. Robitaille n’est avide que d’une chose : comprendre la pensée de son mentor. Il lui donne ainsi le loisir de s’exprimer, par exemple sur Mai 68. Finkielkraut revient sur ce moment, non pour dénoncer le lyrisme révolutionnaire, comme à l’accoutumée, mais pour en restituer la volubilité et la détente : « L’affairement cédait la place à la disponibilité, et le stress au laisser-être. » Et de citer Chateaubriand, sur les premiers mois de la Révolution : « Le genre humain en vacances se promène dans la rue, débarrassé de ses pédagogues. »
Sloterdijk, qui se définit lui-même comme un « voyageur léger », fait ressortir, par contraste, la gravité de Finkielkraut. Sloterdijk se lance dans des hypothèses risquées, voire renversantes. Il présente les États-Unis comme le nouveau peuple élu : « C’est ça le drame métaphysique de la modernité : le dépassement des juifs par les protestants. Le protestantisme politique, c’est la volonté d’accaparer le privilège religieux des juifs. » Face à lui, Finkielkraut persiste dans une tonalité moins exubérante et plus angoissée. Il est vrai que l’événement l’a changé : « Jamais je n’aurais cru que viendrait une époque où je dirais spontanément, sans l’ombre d’une hésitation ou d’une réticence : “Nous les juifs”. »
Rétrospectivement, on est frappé par la sûreté et la précocité de son jugement politique. Si ces qualités ont pu passer inaperçues, cela tient peut-être, paradoxalement, à la beauté de sa prose, à son caractère recherché et sonore. Les assonances sont fréquentes – « le défoulement prévaut sur le dévouement ». Les antithèses abondent, soutenues par la rime : « Historique ne signifie plus respectable mais révocable. » Finkielkraut déteste le binarisme, mais il a le goût des oppositions. Elles sont parlantes. Ainsi met-il en balance la table ouverte et la table rase : la table ouverte par une gauche – la sienne et celle de Condorcet –, qui invite le peuple au banquet de la culture, la table rase des pédagogues modernes qui préfèrent détruire l’héritage par fureur égalitariste. Très souvent, il condense : « Internet, c’est mai 68 à perpétuité. » D’un adage, il résume le refus du sentiment national : « Qui dit nous dit eux. » C’est le pavé des bonnes intentions, et le motif intime de tous ceux qui aspirent à ce que Pierre Manent appelle « une humanité sans couture » : en finir avec les divisions de nations, de races, de sexes, cet aberrant programme fait pour bercer la jeunesse et désarmer l’intelligence. Si Alain Finkielkraut s’est souvent trouvé coincé dans le rôle de Cassandre, c’est aussi que l’esprit démocratique répugne à reconnaître les supériorités : celui qui parle clair nous casse les oreilles, celui qui écrit puissamment accapare notre attention.
Permettre aux jeunes de 16 à 18 ans de changer de sexe gratuitement. Le tout pris en charge par la Sécurité sociale ? Les transactivistes en rêvent, la Haute Autorité de Santé en France veut le faire.
La Haute Autorité de Santé (HAS) veut même créer un véritable service public de la transition de genre[1]. Ainsi, selon ses recommandations, la prise en charge complète de la transition de genre devrait inclure le remboursement intégral des chirurgies et des traitements bien sûr, mais d’autres points tout autant inquiétants. En effet, pour accéder à ces protocoles, il n’y aurait pas évaluation psychologique, alors même que les effets de certains traitements sont irréversibles et que l’on parle ici de les délivrer à des mineurs. Pire même, la HAS propose de traiter en criminels des parents qui refuseraient cette transition pour leur enfant, en réclamant qu’ils soient déchus de leur autorité parentale.
Ainsi, ce même État qui retire de l’accès libre des médicaments comme l’Actifed, parce qu’il pense que les citoyens sont trop stupides pour l’utiliser correctement, parait accepter que l’on prenne à 16 ans des décisions qui affectent une vie entière et se traduisent par des traitements lourds à vie. Or l’État ne pouvait ignorer les biais militants de la HAS, un premier rapport sur ce thème ayant permis de mesurer l’ampleur du noyautage de cette institution par les militants les plus radicalisés sur le sujet. Recommandation après recommandation, la Haute Autorité de Santé semble être devenue le chef d’orchestre de la mise en œuvre des revendications des associations trans, alors même que les pays les plus en pointe sur ces questions en reviennent, que les scandales se multiplient et que des études montrent que la transition de genre comme outil empêchant le suicide ne fonctionne guère.
Le refus d’accepter que la transition soit liée à des problèmes de santé mentale
Il faut dire que la transition de genre est un modèle de contradiction dans les termes. Non seulement elle pose en soi une question d’équilibre psychologique mais elle est liée à des problèmes de santé mentale. Mais, pour faire plaisir aux activistes, il a fallu dépathologiser la demande, tout en médicalisant à outrance la réponse. Sauf que les études ont montré que les personnes souffrant ou croyant souffrir de dysphorie de genre cumulent souvent problèmes psychologiques ou psychiatriques et difficultés vis-à-vis de leur pratique sexuelle : la demande de transition est souvent associée à un refus de l’homosexualité (je ne suis pas homosexuel, je suis juste né dans le mauvais corps). De la même façon la question du rapport au réel n’est jamais posée. Or on n’est pas « assigné à un genre à la naissance », on a juste un sexe biologique. Mais comment poser la question du rapport au réel à une personne en situation de dysphorie de genre quand des médecins et des scientifiques, qui savent qu’il n’y a que deux sexes et que l’on ne peut en changer répandent, valident et cautionnent des discours idéologiques et se comportent non en scientifiques mais en militants ?
Autre point gênant, le fait de refuser de voir que la demande de changement de sexe est effectivement une pathologie. Là encore c’est l’activisme trans et non la réalisation d’études qui ont poussé à dépathologiser cette question. Ainsi, « l’incongruence de genre » est sortie de la catégorie des troubles mentaux. Pourquoi une telle mobilisation ? Parce que la transidentité est basée sur une représentation de la toute-puissance de la volonté humaine et par ricochet sur la négation de sa dimension biologique. S’opposer à l’exercice de cette volonté individuelle est donc un abus de pouvoir, une forme d’agression et de violence. Or changer de sexe entraîne des effets lourds sur la santé des personnes, prendre des bloqueurs de puberté n’est pas sans risque, les hormones de substitution entraînent des effets secondaires importants. Si on ne montre jamais des reconstitution de sexe d’homme par exemple, c’est parce que le résultat est assez effrayant et que la vie sexuelle qui en résulte peu satisfaisante.
La transidentité vue comme une baguette magique
Mais il faut nier tout cela, nier aussi les suicides chez les personnes opérées comme l’existence de détransitionneurs, lesquels subissent d’ailleurs les foudres des associations trans qui les accusent de trahir la cause et d’empêcher que les obsessions des activistes deviennent les standards scientifiques. Or ces standards, centrés sur l’autodétermination, nient toutes limites extérieures aux désirs humains et érigent la volonté, l’exaltation comme le caprice en acte de souveraineté individuelle. Contrarier cette affirmation de soi équivaudrait à un acte de violence sociale et politique. Derrière se déploie un chantage au suicide, qui pèse particulièrement sur les familles : vouloir prendre le temps de la réflexion avant de mutiler un mineur ou de le placer sous traitement lourd est vu comme une forme de déni ou de malveillance qui met en danger la vie des personnes trans.
Une composition du groupe de travail orientée
À ce titre, la composition du groupe de travail de la HAS interpelle tant elle apparait orientée et peu équilibrée. La question de la présidence est en effet révélatrice. Les deux co-présidents sont non seulement des militants mais des personnes intéressées par le développement du secteur à titre professionnel comme personnel. Le premier, Clément Moreau, est un psychologue transgenre, directement concerné par le sujet et dont l’association accompagne les parcours de transition, tandis que le second est un chirurgien, Nicolas Morel-Journel, spécialisé dans les opérations de changement de sexe. Il est présenté dans la presse comme le médecin qui a fait de Lyon la capitale française du changement de sexe. Les deux hommes sont des militants de la transidentité, non des membres d’un groupe de travail essayant d’évaluer objectivement les besoins et les risques que l’on fait prendre aux personnes concernées.
Mais ce qui est inquiétant est le repli sur soi et la montée en agressivité de ces lobbys trans et l’emprise qu’ils ont sur les autorités publiques. Le problème est que la France va à rebours des États pionniers sur ces sujets. En effet, outre que l’Académie nationale de médecine a tiré la sonnette d’alarme sur les recommandations jugées fantaisistes ou bien peu fiables des lobbys trans, nombre d’institutions médicales en Suède comme en Angleterre reculent sur la question d’une utilisation précoce des bloqueurs de puberté. Ces autorités scientifiques mettent en garde contre un effet de mode qui expliquerait l’explosion des demandes comme sur le refus de prendre en compte les phénomènes de détransition ou de suicides suite à des chirurgies effectuées. Le risque de surestimation des diagnostics est ainsi pointé du doigt comme la violence de l’emprise des associations trans sur des individus souvent fragiles et en difficulté psychologiquement.
Les politiques qui tirent la sonnette d’alarme
En mai 2024, suite à un travail d’audition mené sur le thème de la transidentité par la sénatrice du Val d’Oise Jacqueline Eustache-Brinio, une loi a été adoptée par le Sénat afin d’encadrer les transitions de genre avant 18 ans et d’interdire les traitements hormonaux. Or cette question de la protection des mineurs a engendré des scènes d’hystérie à gauche. La prudence visant à empêcher que des mineurs ne prennent sans discernement des traitements qui engagent la vie entière, est devenue un refus d’accepter les trans. Or cela n’a rien à voir. Pire même, la vérité est vue comme une agression sociale. Or, on ne peut changer de sexe. Ceux qui prennent des hormones et subissent des chirurgies très agressives se battront toute leur vie contre un corps programmé pour produire des hormones en fonction de leur sexe biologique. On peut prendre l’apparence de l’autre sexe, c’est vrai, mais on ne peut pas véritablement changer de sexe biologique.
Les recommandations de la HAS en la matière ne sont pas encore définitives, elles ne sont même pas encore officielles. La fuite était-elle intentionnelle ? Est-ce un moyen de tester la réaction de la société et de la classe politique ? D’ores et déjà, ceux qui suivent ces questions ont réagi. Madame Eustache-Brinio a regretté dans un communiqué que l’on mette « entre les mains d’associations, pour la plupart transactivistes, des jeunes en questionnement et en détresse ». Elle espère que la HAS refusera de valider ces recommandations pour le moins orientées. Quant à David Lisnard, il a plus sobrement expliqué qu’il était temps d’arrêter avec ces autorités indépendantes dont la légitimité pose réellement question…
La balle est en l’air et de la décision que prendra la HAS, nous saurons si cette Autorité a encore quelque rapport avec la démarche scientifique ou si elle est tombée dans l’escarcelle militante, ce qui lui retire tout intérêt et toute crédibilité.
Comment s’aimaient les Grecs de l’Antiquité ? Si l’homosexualité et la pédérastie faisaient partie des mœurs, elles étaient strictement codifiées et bien éloignées des pratiques actuelles. Nicolas Cartelet, écrivain et éditeur, spécialiste de l’Antiquité, analyse dans son livre Sous la jupe d’Achille la complexité de l’homosexualité grecque, et bouscule au passage les idées reçues…
Pierre des Esseintes.Comment distinguer, chez les Grecs anciens, pédérastie et pédophilie ?
Nicolas Cartelet. La confusion entre pédérastie et pédophilie est d’abord étymologique, puisque le terme « pédérastie », étymologiquement, désigne l’amour des enfants mâles. Mais les Grecs appelaient « enfant » n’importe quelle personne âgée de 0 à 20 ans. La pédérastie grecque avait pour but de former de jeunes hommes (les éromènes) à la citoyenneté en les mettant au contact d’hommes accomplis (les érastes) : l’échange était intellectuel, politique, militaire, mais aussi amoureux et sexuel. Une infinité de règles connues de tous bornaient ces échanges, jusqu’à l’âge et l’attitude convenables pour chacun. Ainsi, il semble peu probable que les érastes aient eu des relations sexuelles avec de très jeunes garçons, car le canon de beauté promu par les Grecs, c’est-à-dire l’âge auquel un jeune homme était considéré sexuellement attirant, désigne l’éromène au corps déjà formé, musclé, bronzé et viril, sans doute âgé de 16 à 20 ans.
Aujourd’hui, on a tendance à penser que l’hétérosexualité constitue une « norme » culturelle. Ce n’était pas du tout le cas chez les Grecs. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Les Grecs considéraient l’homosexualité comme un trait naturel de leur culture. Nulle part, dans un aucun texte, l’amour entre hommes n’est désignée comme contre-nature. On peut avancer que chez certains aristocrates, le goût des hommes et la séduction de beaux éphèbes comptaient parmi les plus grands plaisirs de la vie. Néanmoins, la société grecque avait tout d’une société traditionnelle, centrée sur la filiation et la production d’héritiers. Les Grecs considéraient que passé un certain âge (à gros traits au-delà de 30 ans), un homme devait abandonner l’homosexualité pour fonder un foyer avec une femme. Nombreux sont les témoignages se moquant de « débauchés » continuant de séduire des éromènes à un âge révolu.
Les Grecs s’intéressaient-ils à la beauté féminine ?
Les Grecs étaient sans aucun doute sensibles à la beauté féminine, mais la représentation du « beau » masculin est infiniment plus présente dans nos sources que celle du beau féminin. Chez Homère, Hélène de Troie est d’une beauté étourdissante que reconnaissent tous ses contemporains – mais sa beauté est aussi un poison car elle fait perdre la raison à Pâris, qui l’enlève et déclenche la guerre de Troie. Il y a chez les Grecs cette propension à juger la beauté féminine « vénéneuse », alors que la beauté masculine a quelque chose de divin à leurs yeux.
Les relations entre hommes relevaient-elles d’une recherche du plaisir pour les deux partenaires ?
La relation pédérastique est par essence inégale. L’éromène est passif et doit se contenter d’accueillir les élans de son éraste – cadeaux comme sollicitations sexuelles – sans manifester de plaisir. Son seul but doit être de s’élever moralement pour devenir un adulte accompli. Un éromène trop enthousiaste dans la relation serait regardé avec méfiance et considéré comme un débauché. L’éraste en revanche peut tirer du plaisir des relations sexuelles qu’il a avec son amant. Les sources sont bavardes sur le sujet, on exprime volontiers le plaisir que procure la pénétration anale, par exemple, et plus fréquemment encore celui tiré de la pénétration intercrurale (le sexe coulisse entre les cuisses de l’éromène). Rappelons que seul l’éraste pénètre son partenaire, l’inverse est impensable chez les Grecs.
En Grèce, les homosexuels passifs étaient méprisés. Faut-il voir dans ce mépris les racines de l’homophobie actuelle ?
C’est surtout l’homme efféminé qui est méprisé par les Grecs, ou bien l’homosexuel qui serait passif et se laisserait pénétrer alors qu’il a passé l’âge d’être un éromène. Chez les Grecs, le masculin va de pair avec le courage et la virilité. L’homme efféminé est moqué et soupçonné de lâcheté – on le juge inapte à défendre la cité, ce qui en fait un mauvais citoyen. Il faut dire que la culture grecque est éminemment misogyne, et prête peu de qualités aux femmes (en tout cas aucune qualité utile dans le champ politique et militaire qui sont les deux piliers des cités-états grecques). Une attitude jugée féminine est de fait jugée suspecte. On peut y trouver un trait commun avec l’homophobie moderne, oui, mais nombreuses ont été les sociétés traditionnelles à opérer cette distinction entre masculin/viril, actif et féminin/doux, passif.
Dans votre livre, on apprend que le mot « lesbianisme » a été détourné…
Étymologiquement, encore une fois, le terme lesbianisme désigne le fait de pratiquer la fellation – et plus globalement, il désigne la femme lascive, séductrice. Il est intéressant de constater que le mot vient de Lesbos, cette île grecque, patrie de Sappho (qui a donné saphisme), réputée pour avoir offert une plus grande liberté aux femmes que dans beaucoup d’autres cités grecques. Comme si les femmes de Lesbos, surgissant dans l’espace public, étaient considérées comme sulfureuses, provocatrices. Il y a là l’idée, il me semble, qu’elles ne sont pas tout à fait à leur place aux yeux du monde grec.
Vous dressez huit portraits de couples homosexuels célèbres dans l’histoire et la mythologie. Lesquels vous semblent les plus riches d’enseignement ?
Chacun de ces couples met en lumière une facette de l’homosexualité grecque. L’histoire d’Harmodios et Aristogiton, ce couple homosexuel ayant assassiné le tyran Hipparque à Athènes et précipité l’invention de la démocratie grecque, est remarquable car elle est basée sur un mensonge historique. En effet, les historiens modernes ont démontré que la relation pédérastique entre Harmodios et Aristogiton était improbable (les deux hommes étaient trop âgés pour avoir joué le rôle d’éraste et d’éromène l’un pour l’autre). Les Grecs eux-mêmes ont réécrit l’histoire pour y insérer cette dimension homosexuelle, car à leurs yeux, la démocratie athénienne, basée sur le corps des citoyens-soldats, était indissociable de la pédérastie, dont l’essence-même était la formation des futurs citoyens.
En regard, on peut évoquer le fameux procès de Timarque, qui nous invite à ne pas idéaliser la société grecque comme un paradis pour l’homosexualité. Timarque est empêtré dans un procès politique pour trahison d’État, et la plaidoirie pour le condamner, qui nous est parvenue, insiste davantage sur son prétendu passé de débauché que sur les faits qui lui sont reprochés. On l’accuse de s’être prostitué et d’avoir agi en mauvais éromène lorsqu’il était plus jeune, c’est-à-dire en tirant du plaisir et du profit de relations sexuelles en tant que partenaire passif, et ces soupçons suffisent à salir son image aux yeux des jurés. Cette histoire judiciaire nous rappelle tous les interdits, explicites ou non, qui pesaient sur les jeunes homosexuels et pouvaient à tout moment se retourner contre eux.
Le christianisme a-t-il eu une influence sur la manière dont l’homosexualité antique est encore perçue aujourd’hui ?
Plus largement, les religions du livre ont marqué une forte évolution dans la façon dont l’homosexualité a été perçue. Dans le monde occidental, on passe d’une Europe dominée par les cultures grecque puis romaine, qui considèrent l’homosexualité naturelle, à un monde chrétien qui s’appuie sur la Bible pour condamner l’amour entre hommes. Les Grecs n’ont jamais considéré que leurs dieux avaient édicté des lois terrestres régissant la manière dont chacun devait vivre, jusque dans son intimité sexuelle. De ce point de vue, l’avènement des religions du livre opère un grand basculement civilisationnel.
Qu’est-ce que l’étude de la sexualité antique peut nous apprendre, à nous Européens de 2024 ?
À sortir du dogmatisme et des certitudes en matière de sexualité et, surtout, à abandonner la rhétorique nature/contre-nature trop souvent avancée pour condamner l’homosexualité. Elle nous apprend aussi que pour les Grecs, homosexualité et virilité allaient de pair, contrairement à l’idée véhiculée par les clichés homophobes modernes. Il est amusant de constater que l’Antiquité grecque est souvent convoquée par les communautés masculinistes (ainsi la fascination pour Sparte et le blockbuster 300, par exemple), que la dimension homosexuelle de la culture antique mettrait sans doute très mal à l’aise.
Révélées par la presse, les recommandations de la Haute Autorité de Santé concernant la transition de genre à partir de 16 ans font craindre l’entrée du pays dans l’obscurrantisme wokiste, estime notre contributeur.
Ce que ces gens-là rejetteraient en poussant les hauts cris et en appelant aux armes s’il s’agissait de légumineuses, genre pomme de terre ou rutabaga, voilà qu’ils le proposent et l’encouragent sans vergogne pour le petit d’homme. En clair, l’enfant. Ces gens-là, ce sont les membres et experts de la Haute Autorité de Santé[1]. Ce qu’ils préconisent : l’accès à la transition de genre pour tous à partir de 16 ans avec la mise à disposition des personnes concernées d’une gamme de soins (sic) et d’accompagnements intégralement pris en charge par la Sécurité sociale. Parmi ces « soins », la prescription d’hormones spécifiques « d’affirmation de genre ». En clair, toutes substances propres à faciliter la transition, le changement de sexe. Et, redisons-le, ce bouleversement physiologique serait possible et rendu gratuit dès l’adolescence, la jeune personne étant elle seule maître du choix. Pire, l’autorité parentale pourrait être retirée à des pères et mères qui s’obstineraient à vouloir respecter, quant à eux, les caractéristiques attribuées à leur progéniture par dame nature elle-même. Comment, par ailleurs, ne pas décrypter là une attaque de plus contre la cellule familiale, contre en fait ce qui constitue – encore, mais pour combien de temps? – le noyau de base de notre société ?
Mais qu’est-ce donc que la H.A.S ? Voici comment elle se présente elle-même : « Autorité publique indépendante à caractère scientifique la HAS vise à développer la qualité dans le champ sanitaire, social et médicosocial au bénéfice des personnes. Elle travaille aux côtés des pouvoirs publics dont elle éclaire la décision, avec les professionnels, pour optimiser leurs pratiques et organisations au bénéfice des usagers dont elle renforce la capacité à faire leurs choix. » Trois vertus de base sont revendiquées : la rigueur scientifique, l’indépendance et la transparence. Cette autorité publique a été créée en 2004. Son budget 2023 est de 73 millions d’euros. Elle comptait cette même année 449 collaborateurs épaulés de quelque 2 400 experts.
C’est beaucoup de monde et quand même aussi beaucoup d’argent. Cela pour des travaux ou élucubrations d’une « rigueur scientifique » éminemment discutable. Plus que discutable, inexistante, outragée, foulée aux pieds. Il est évident que, avec cette préconisation, nous sommes à des années-lumière des règles les plus élémentaires de la méthode scientifique. Celle-ci exige avant toute publication, toute recommandation, toute mise en pratique, que les effets – tous les effets, à court, moyen et long termes – aient été observés, mesurés, interprétés. Dans le cas d’espèce, il n’en serait rien bien entendu. Les conséquences du tripatouillage hormonal infligé à un adolescent aujourd’hui ne pourraient être connues, évaluées qu’après des années et des années d’observation et de mesures des modifications physiologiques, mentales, psychiques entraînées. Un temps long qu’on peut vraisemblablement évaluer à une génération. Précipiter la mise en pratique et prôner la généralisation comme le fait la HAS n’a donc radicalement rien à voir avec la rigueur scientifique. C’est tout au contraire le diktat d’une rigueur toute idéologique, et seulement idéologique, qu’elle entend imposer au pays. Bref, l’obscurantisme wokiste dans toute son horreur. Horreur, est bien le mot. Car nous n’ignorons pas à quelles heures très sombres de notre histoire nous renvoient de telles aventures de pseudo science, de telles expérimentations aveugles, démentielles, inhumaines autant que contre nature… En fait, si une intervention chirurgicale salutaire et urgente s’impose, c’est bien l’ablation de cette excroissance maligne de l’État qu’est la HAS. Disparaître serait en effet ce qui lui resterait à faire de mieux dans le cadre de sa mission : « œuvrer au bénéfice des personnes ».
Lors de sa visite au Maroc en octobre, le président Macron a soigneusement évité la question du trafic de drogue en faisant ses salamalecs à Mohammed VI…
Multiplication des points de vente, dealers promus narcotrafiquants, clients plus fidèles : la France est devenue un hypermarché de la drogue. L’État traque les trafiquants et accuse les consommateurs. En revanche, aucune condamnation officielle des pays producteurs, pourtant à l’origine du fléau, car sans matière première pas d’effets secondaires.
Le Maroc est ainsi le premier producteur mondial de cannabis, culture intensive soi-disant destinée et réservée à des fins thérapeutiques, mais l’alibi médical est un écran de fumée. Le 19 août, le ministère marocain de la Justice a annoncé que le roi « a bien voulu accorder sa grâce à 4 831 personnes condamnées, poursuivies ou recherchées dans des affaires liées à la culture du cannabis. »
Le Maroc est également une plaque tournante de tous les trafics, comme l’a exposé en mai dernier (dans l’hebdo marocain Telquel) Abderrahim Habib, responsable de la division de lutte contre la criminalité transnationale à la direction centrale de la police judiciaire du royaume chérifien : « Le Maroc est au carrefour des routes des trafics de drogues de tous types. L’héroïne venant d’Asie transite par ici avant d’être acheminée vers l’Europe. Les drogues de synthèse, comme l’ecstasy, font le chemin inverse et nous viennent d’Europe. Il y a aussi la cocaïne, qui provient directement d’Amérique latine ou via l’Afrique de l’Ouest. »
Quant à la Mocro Maffia, organisation criminelle qui depuis les Pays-Bas empoisonne toute l’UE (un ponte de cette mafia a été interpellé le 8 octobre à Paris par le GIGN), elle trouve ses racines au Maroc, comme la mafia américaine prend les siennes en Sicile.
En voyage trop diplomatique au Maroc fin octobre, le président Macron aurait pu et dû aborder le sujet avec Sa Majesté le roi Mohammed VI (comme en 1969 le président américain Richard Nixon l’avait fait avec le président Pompidou, à l’époque de la « French Connection », quand l’héro raffinée à Marseille inondait le marché américain). Mais les deux chefs d’État ont enterré le hasch de guerre et fumé le calumet de la paix. Macron est revenu avec 10 milliards de contrats pour nos grandes entreprises, mais il a épargné la « Maroc Connection ».
Un milliardaire américain est accusé d’être l’auteur d’un étrange « projet eugéniste » afin de construire une famille racialement pure.
C’est une enquête troublante publiée par Bloomberg et qui interroge les États-Unis. Greg Lindberg, 54 ans, est un magnat qui a fait fortune dans les assurances. Il est accusé d’avoir mis en place un « projet eugéniste » digne d’un scénario de science-fiction. Ce milliardaire aurait manipulé plusieurs femmes pour qu’elles lui fournissent des ovules et renoncent à leurs droits parentaux en échange d’un chèque d’un million de dollars, avec un objectif précis : fonder une immense famille exclusivement blanche.
Manipulations et pressions psychologiques
C’est le témoignage d’Anya, native du Kazakhstan, une des nombreuses femmes impliquées dans ce projet, qui a attiré l’attention du média américain. La seule à avoir accepté de parler aux journalistes. On découvre qu’elle serait la mère biologique d’un garçon de cinq ans qu’elle n’a pas vu depuis sa naissance. Selon elle, le « self-made man » lui aurait mis une pression intense afin qu’elle signe un contrat qui ne lui autorise plus à voir sa progéniture, une fois celle-ci conçue.
Toujours d’après Bloomberg, Greg Lindberg aurait eu cette idée de créer une famille géante après avoir vécu un divorce difficile qui lui ayant fait perdre la garde de ses trois enfants.
Un stratagème inquiétant
Grâce à un réseau d’avocats et à des cliniques spécialisées en fécondation in vitro (FIV), Greg Lindberg aurait réussi à contourner toute surveillance de l’industrie de la fertilité, sous-régulée aux États-Unis. Le milliardaire aurait même fait appel à un vaste réseau de mères porteuses pour donner vie à ses ambitions qui ne sont pas sans rappeler celles des nazis sous le Troisième Reich. Que des femmes de type caucasien, blondes, de taille mannequin et aux yeux d’une clarté absolue ! Deux de ses assistantes auraient pris part à ce plan, l’une d’elles ayant même porté un de ses enfants.
Greg Lindberg serait aujourd’hui le père de 12 enfants issus de cette manipulation génétique, encore loin du nombre de 50 que cet admirateur d’Elon Musk se serait fixé comme objectif à atteindre. « Chaque enfant qui naît est un vote futur pour ce pays. Je suis d’accord avec Elon Musk, l’extinction de la population à cause d’un taux de natalité trop faible représente un risque bien plus élevé que le réchauffement climatique », explique-t-il d’ailleurs avec fierté.
Un séjour probable en prison
Pour autant, ce n’est pas par le biais de son projet que Greg Lindberg pourrait retourner une nouvelle fois derrière les barreaux d’une prison sécurisée. Déjà condamné dans le cadre d’une affaire de corruption, ultérieurement annulée pour vice de procédure, il a récemment plaidé coupable dans une nouvelle affaire de fraude et de blanchiment d’argent portant sur 2 milliards de dollars. Quid de ses héritiers en bas âge ? La justice devrait certainement les séparer et les placer dans des centres, le temps qu’il effectue sa peine.
Si les pratiques de Greg Lindberg profitent d’un cadre juridique flou, elles posent néanmoins un problème moral évident : celui de l’instrumentalisation des femmes et des enfants à des fins obsessionnelles. Ces révélations relancent le débat sur la régulation de la procréation assistée en Amérique. On n’ose imaginer un monde dans lequel de telles pratiques se multiplieraient.
Le public viennois n’est pas de tout repos. Dans la captation du Don Carlo de Verdi que diffuse à bon escient Arte Concert[1] jusqu’à l’avant-veille du Jour de l’An, les huées ne couvrent pas la marée des applaudissements… mais on entend quand même bien meugler le comité d’accueil ! À l’évidence, ces braillements mammifères ne s’adressent qu’à la mise en scène de Kirill Serebrennikov, nullement aux chanteurs. Non plus qu’à l’inégalable orchestre maison, sous l’attentive battue de Philippe Jordan, dont c’est la dernière saison au pays de Mozart… Mais c’est qu’à Vienne, on ne rigole pas avec la tradition. Celle-ci en prend un sacré coup dans la relecture contemporaine, sciemment corrélée au conflit russo-ukrainien, qu’en fait le natif de Rostov-sur-le-Don désormais exilé à Berlin.
Don Carlos (à l’Espagnole, avec s), ou Don Carlo (à l’Italienne, sans s) ? Car il y a bien des versions de ce drame tiré d’une pièce de Schiller, composé à partir de 1865 par un Verdi alors en contrat avec l’Opéra de Paris (le Palais Garnier est en construction), sur un livret concocté par un poète, Joseph Méry (lequel mourra cette année-là) et terminé par Camille du Locle, le gendre du patron de la maison, un dénommé Perrin. La tradition du « grand opéra » à la française, en ce XIXème siècle où le public parisien prise les machines opératiques spectaculaires, exige que l’œuvre soit chantée en langue française, avec ballet obligatoire au milieu des cinq actes. En 1866 éclate en Italie une guerre qui oppose l’Autriche à la Prusse pour le contrôle de la Vénétie ; un traité entérine finalement l’annexion de la région par l’Autriche. Le député Verdi, politiquement engagé dans l’unification de la péninsule et très préoccupé par la situation, tentera sans succès d’annuler le contrat qui le lie à Paris…
Autant dire que le contexte politique local trouve un écho puissant dans Don Carlo : l’intrigue, située au milieu du XVIème siècle, oppose le roi Philippe II, descendant de Charles Quint, à l’infant Don Carlos, promis à la princesse Elisabeth de Valois venue de Fontainebleau et dont il tombe amoureux, mais que son père veuf décide d’épouser à la place de son fils. Rodrigue, marquis de Posa, ami de cœur de Carlos, rentre quant à lui des Pays-Bas, sous occupation espagnole comme l’on sait, et supplie ce dernier d’intervenir auprès du roi pour la cause flamande. Ce qu’il fait. Mis en confiance, Philippe l’invite à surveiller son fils dont il soupçonne d’être son rival en amour, et lui conseille de se méfier du Grand Inquisiteur. La princesse Eboli, suivante d’Elisabeth, secrètement amoureuse de Carlos mais ayant commis avec Philippe l’adultère dont elle cherchera à accuser la reine, se verra ultérieurement piégée par celle-ci, et aussitôt bannie, dans des péripéties improbables dont on vous passe ici le détail. Carlos, s’opposant au supplice des hérétiques par l’Inquisition, semble à son tour trahi par Rodrigue qui, cédant au souverain intraitable et mal-aimé (cf. l’aria sublime « Elle ne m’aime pas… ») se charge de l’arrêter au nom du tyran néanmoins tourmenté à l’idée de devoir condamner à mort son propre enfant. Rodrigue sera finalement assassiné ; Carlos obtient le gouvernement des Flandres mais au moment des adieux surgit le roi, qui ordonne au Grand Inquisiteur de le sacrifier au tribunal du sang. C’est alors qu’apparaît le fantôme de Charles Quint…
Amours contrariées, raison d’Etat, oppression du pouvoir despotique et de l’autorité ecclésiastique, guerre d’occupation… Chef d’œuvre absolu de la maturité verdienne, la partition de Don Carlos est une pure merveille d’orchestration, dans une homogénéité d’écriture qui préfigure les chefs d’œuvre que seront encore, quelques années plus tard, Aïda en 1871 puis Otello en 1887. L’hiver 1882-1883 (rappelons au passage que Wagner meurt le 13 février 1883), Verdi entreprend de réviser son Don Carlos, en le ramenant à quatre actes, quitte à couper certains airs, en particulier au début de l’opéra. Mais en réalité, il n’y a pas UNE version française, Don Carlos d’une part ; et UNE version italienne baptisée Don Carlo (sans s) d’autre part. Tout comme Macbeth (1847) et Simon Boccanegra (1857) auront été également révisé, sur le tard, par un compositeur toujours soucieux d’étoffer son matériau musical pour plus d’intensité, de continuum dramatique, d’expérimentation dans l’orchestration et la mélodie, cet opéra agence, selon les occurrences où il fut donné, de Paris à Naples ou Milan, et ce jusqu’à aujourd’hui, des passages originaux ou remaniés, avec ou sans ballet, dans une forme d’hybridation jamais définitive. Le Don Carlo (sans s) donné en 1998 à l’Opéra-Bastille dans la mise en scène de Graham Vick reprise ensuite à maintes reprises, était par exemple chanté en italien. Tandis que l’Opéra de Paris programme à présent, pour mars/avril 2025, la reprise d’un Don Carlossss…. en cinq actes, dans la version originelle de 1867, chanté en français, donc (mise en scène signée Krysztof Warilowski millésimée 2017, et déjà reprise en 2019/2020).
Ces digressions pour en revenir à Kirill Serebrennikov. C’est donc un Don Carlo en langue italienne qui est proposé au Staatoper de Vienne : la version la plus complète, dite « milanaise », celle de 1884. Sous les auspices de l’opposant déclaré à Poutine avait déjà fait jaser dans la capitale autrichienne, en 2021, sa mise en scène d’un Parsifal concentrationnaire (entreprise depuis la résidence surveillée où le réalisateur de Leto, de La Femme de Tchaïkovski et tout récemment du film Limonov la ballade était alors assigné à Moscou)…
Cette fois, pour Don Carlo, L’Escurial de Philippe II devient un Institut des Costumes high teck, où sont conservés en chambre froide les précieuses vêtures anciennes de la monarchie ibérique, exhumées de leurs cartons pour habiller les doubles ancestraux, comme réincarnés en chair et en os, des protagonistes transportés au XXIème siècle. Transposition tout à fait transparente qui imprime à l’intrigue une lecture politique clairement adossée au conflit russo-ukrainien : Rodrigue et Carlos enfilant des tee-shirts griffés LIBERTA en lettres capitales, comparses portant pancartes ou bannières marqués « Il tempo stringe » (le temps presse), « Non tardare » ou « Salva nuesto solo », tandis que des cartels projetés en fond de plateau renvoient, dûment illustrés par la reproduction en vignette de leurs portraits officiels, aux authentiques figures historiques dont s’inspire la tragédie de Schiller et, partant, son adaptation lyrique… Quant aux protagonistes de l’opéra verdien, on les voit troquer sur le plateau leurs habits de 2024 contre les « patrons » de couleur noire, cousus de simples fils blancs, des costumes d’époque en cours de confection par le tailleur. Comme si Carlos, Elisabeth et Posa ne figuraient jamais que la réincarnation d’un combat sans âge contre l’oppresseur.
Au-delà de cette lecture en somme très cohérente avec le livret, la partition est portée, dans cette nouvelle production autrichienne, par un casting, disons-le, superlativement virtuose, à commencer par Joshua Guerrero dans le rôle-titre, le baryton Etienne Dupuis en marquis de Posa, la mezzo suisse Eve-Maud Hubeaux extraordinaire en Eboli et surtout, la soprano lituanienne de 43 ans Asmik Grigorian, dont le timbre cuivré, rutilant, admirablement projeté imprime au rôle d’Elisabeth de Valois quelque chose qui tient du sublime. D’ailleurs, même à Vienne, au tomber de rideau, le public lui fait un triomphe. À vos écrans !
Don Carlo. Opéra de Giuseppe Verdi. Avec Roberto Tagliavini, Joshua Guerrero, Etienne Dupuis, Dmitri Ulyanov, Asmik Grigoriam, Eve-Maud Hubeaux. Direction : Philippe Jordan. Mise en scène : Kirill Serebrennikov. Orchestre de l’Opéra de Vienne. Durée : 3h13 Captation visionnable en accès libre sur Arte Concert jusqu’au 28 décembre 2024
Un album richement illustré retrace plus d’un siècle de complicité entre la danse et le cinéma… un délice.
À peine né, le cinématographe s’est précipité sur la danse. Dès les premières heures, il filma tout ce qui bougeait et singulièrement ce qui bougeait avec art. Des rites de tribus africaines aux délicatesses frelatées de la comtesse Cléo de Mérode prétendant effrontément représenter des danses des cours royales de Java ; de Loïe Fuller et de ses plagiaires déployant leurs ailes de soie sous les effets multicolores de la lumière électrique, elle aussi nouvellement née ; des délires inspirés de Méliès aux danses de gitans d’Andalousie ; d’Anna Pavlova métamorphosée en cygne blanc aux créatures des Folies Bergère ou des Ziegfeld Folies, tout fut sujet à être filmé.
Une union indestructible
Cette union séculaire et indestructible entre danse et cinéma allait plus tard donner le jour à des œuvres d’art, quand des chorégraphes, et Merce Cunningham fut le premier d’entre eux, s’attachèrent à créer, à penser pour la caméra ou à devenir eux-mêmes réalisateurs ; quand des cinéastes ou des vidéastes de talent se mirent au service, exclusif ou non, de la danse.
Ainsi, en un siècle, films et vidéos se multiplièrent comme autant d’illustrations d’une production incroyablement prolifique et d’une variété inouïe, comme les témoignages pérennes d’un art essentiellement fugitif. C’est pour les célébrer que la danseuse Dominique Rebaud et Nicolas Villodre, qui fut l’un des piliers de feue la Cinémathèque de la Danse, ont entrepris de réunir cinquante « films culte » dans un très bel album richement illustré et de demander à des artistes, à des auteurs, aux disciples ou aux assistants de grands chorégraphes de consacrer quelques pages à des œuvres filmées, choisies dans un large registre représentant tous les modes de danse.
Un bel album
Mis en page avec goût par l’éditeur Michel Guillemot, Cinédanse forme un album très séduisant, original, plein de surprises et recouvrant un registre artistique fascinant. Rien n’y manque : de Martha Graham à Lucinda Childs et Sol LeWitt, d’Yvette Chauviré à Béjart, des danses gitanes à La Mort du Cygne, du Ballet triadique aux Bourrées d’Auvergne, de Cunningham à Nikolaïs, de Carolyn Carlson à Bagouet, de Valeska Gert à Pina Bausch, du Tango au Cancan, de Chantons sous la pluie aux Demoiselles de Rochefort, de Swing Time à Stormy Weather, de Parade à Decouflé, d’Isadora Duncan aux danseurs balinais.
Un panorama vertigineux de ce qu’a pu concevoir l’inépuisable génie humain.
Cinédanse, Dominique Rebaud et Nicolas Villodre, Éditions Scala, 2024. 161 pages.
Colère des agriculteurs et des viticulteurs, menaces de grève à la SNCF pour les prochaines vacances, budget en sursis, motion de censure: on est encore loin de l’esprit de Noël !
Ta mère en survêtement…
Déveine, coup du sort, fatalité, malchance, guigne, scoumoune… quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Emmanuel Macron en fait depuis plusieurs mois maintenant la triste expérience. Prenez son voyage au Maroc fin octobre. Il n’avait pourtant pas lésiné sur les moyens, se faisant accompagner d’une délégation d’environ 130 personnes, faisant fi de la Cour des comptes qui avait recommandé à l’Élysée trois mois plus tôt de faire des « efforts sur la taille des délégations » des voyages d’État : encore raté. Donc, au lieu de parler des 10 milliards de contrats signés, ou des liens diplomatiques renoués entre nos deux pays, qui a volé la vedette au président de la République ? Le pauvre survêtement de Yassine Belattar ! Emmanuel Macron éclipsé par un vulgaire pantalon, avouez qu’il y a de quoi râler… Mais pourquoi donc avoir invité cet homme régulièrement placé sous le feu des critiques ? Nommé en 2018 au Conseil présidentiel des villes, il avait démissionné avec fracas un an plus tard, ulcéré par les propos de Jean-Michel Blanquer contre le voile islamique. Notre prétendu humoriste avait d’ailleurs mis en garde l’alors ministre de l’Éducation nationale : « Si j’étais lui, j’éviterais de mettre les pieds dans le 93. » Sympa. Depuis, il a été condamné à quatre mois de prison avec sursis pour menaces de mort dans une autre affaire. Cela n’a visiblement pas découragé Emmanuel Macron. On murmure même qu’il ne serait pas étranger à la décision du chef de l’État de ne pas participer à la marche contre l’antisémitisme en novembre 2023. À l’Élysée, ils étaient d’ailleurs un peu gênés : « Sa présence ne vaut en aucun cas adhésion à ses idées. » Tiens donc ! Yassine Belattar a depuis mis en vente son pantalon litigieux sur les réseaux sociaux : « Vends pantalon en velours bleu ciel, porté une fois pour cause de polémiques racistes de trois jours en France. » Vous avez dit pantalonnade ?
Destitution, suite et fin ?
La procédure de destitution du président de la République déposée par La France insoumise a finalement été rejetée par l’Assemblée nationale le 8 octobre dernier. On allait enfin pouvoir passer aux choses sérieuses… C’est mal connaître l’obstination de certains de nos parlementaires : le groupe LFI a annoncé le 29 octobre qu’il entendait déposer une nouvelle proposition de destitution d’Emmanuel Macron, malgré l’échec de sa première tentative. « On ne va pas lâcher », annonce Clémence Guetté, députée du parti d’extrême gauche, qui réclame de pouvoir mettre la proposition de destitution à l’ordre du jour de leur niche parlementaire du 28 novembre. Quelle bonne idée : allez, cou-couche panier !
Échange « humoriste » contre visionnaire
Sitôt élu, Donald Trump a annoncé qu’il allait nommer Elon Musk à la tête d’un nouveau ministère de l’Efficacité gouvernementale. Musk à la Maison-Blanche, Belattar à l’Élysée : on a les conseillers qu’on peut…
À Béziers, La France insoumise (décidément) a organisé le 14 novembre une manifestation pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, condamné à la prison à perpétuité pour complicité dans l’assassinat, en 1982, de deux diplomates à Paris, l’un américain et l’autre israélien. Terroriste n’ayant en aucun cas manifesté le moindre remords pour ses actes, il n’a jamais été libéré, en dépit de 11 demandes en ce sens depuis 2001. Toutes ont été rejetées. Le préfet de l’Hérault a courageusement demandé l’interdiction de la manifestation organisée devant l’hôtel de ville. Interdiction retoquée par le tribunal administratif. La poignée de militants LFI a donc pu manifester. Dans la foulée, le tribunal d’application des peines a ordonné le lendemain la libération du militant libanais propalestinien. Le Parquet national antiterroriste a fait appel de la décision. Délibéré attendu en début d’année prochaine.
Terrorisme (suite)
Puisque les terroristes et leurs défenseurs n’ont peur de rien, un député de La France insoumise – eh oui, encore eux ! – vient de déposer une proposition de loi visant à abroger le délit d’apologie du terrorisme. L’auteur de cette proposition de loi, Ugo Bernalicis, député du Nord, justifie son texte par la constatation d’une « recrudescence de personnes mises en cause par la justice pour des faits d’apologie du terrorisme. Le nombre de procédures ouvertes pour ce délit en France explose depuis le 7 octobre 2023. » Il illustre son propos avec l’exemple d’un militant CGT, poursuivi (et condamné) pour un tract de soutien aux Palestiniens, trois jours après l’attaque du Hamas contre Israël. « Les horreurs de l’occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi [7 octobre], elles reçoivent les réponses qu’elles ont provoquées », pouvait-on notamment y lire. Ça semble très clair en effet. Et ce qu’oublie étrangement de préciser le député « justicier », c’est que, selon une note du renseignement territorial, « les agressions antisémites, les insultes et les menaces ont été multipliées par dix depuis les raids meurtriers du 7 octobre 2023 en Israël ». Ceci expliquerait-il cela ?
Squatteurs
Pendant ce temps, la vie suit son cours à Béziers. Des halles du xixe siècle magnifiquement restaurées en neuf mois – un véritable exploit ! – et qui ne désemplissent pas depuis leur inauguration ; des illuminations de Noël qui font briller les yeux de nos chères têtes blondes chaque soir ; un marché de Noël qui nous replonge dans la magie de l’âge tendre… Mais le quotidien à Béziers, c’est aussi la lutte contre les incivilités, contre les squatteurs, contre les dealers : un puits sans fond ! Les victoires sont longues à obtenir et cette lenteur suscite l’incompréhension des riverains. C’est souvent frustrant. J’ai appelé un conseiller du ministre Nicolas Daragon, en charge de la Sécurité du quotidien, pour discuter avec lui de la possibilité de donner davantage de prérogatives à la police municipale. Certaines de ces mesures pourraient être prises par décret. Rapidement. Il paraît que ça bloque côté justice… Pendant ce temps-là, on attend le 49.3 du Gouvernement sur le budget et l’inévitable motion de censure qui l’accompagnera. Dormez tranquilles, braves gens !
Le suspect Luigi Mangione arrive à la Blair County Courthouse le 10, décembre 2024, à Hollidaysburg, Pennsylvanie.
Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.
La Haute Autorité de la santé a donné son avis sur les transitions de genre pour les mineurs. Selon elle, les jeunes entre 16 et 18 ans devraient avoir accès à des traitements chimiques et chirurgicaux sans aucune évaluation psychologique préalable; ces traitements devraient être gratuits; et les parents qui s’opposeraient aux transitions devraient être criminalisés. Cette institution est censée être indépendante, et certes elle l’est par rapport au gouvernement, mais elle est sous la coupe des militants de l’idéologie du genre. Elle est supposée être scientifique, mais ses vues sont totalement biaisées.
Outre-Atlantique, Luigi Mangione, l’assassin du PDG de United Health Care, commence à faire l’objet d’un certain culte parmi les internautes. Sur le plan sexuel, son image de jeune beau et musclé suscite des fantasmes érotiques chez les un(e)s; chez les autres, son passage à l’acte en abattant froidement le dirigeant d’une compagnie d’assurances santé fait de lui un héros folklorique, une sorte de Robin des Bois dans une Amérique où la couverture maladie n’est pas universelle. Même Nathalie Arthaud a suggéré que M. Mangione est un « justicier individuel ». Mais ce culte est des plus malsains et relèvent de la tendance actuelle chez un grand nombre de gens de gauche – comme les groupuscules antifas et anti-Israël – à glorifier la violence au nom de la justice dite « sociale ».
La collection « Bouquins » publie un épais volume de textes et d’entretiens d’Alain Finkielkraut. Ils démontrent la sûreté et la précocité de son jugement politique, ainsi que sa capacité à se frotter à ses contradicteurs. Ce défenseur de l’identité et de la nation se double d’un grand styliste, et d’un ami véritable.
La collection Bouquins a eu l’excellente idée de réunir, dans un volume de plus de 1000 pages, une série de livres et d’articles d’Alain Finkielkraut dont la publication s’échelonne de 1996 à 2023 : de L’Humanité perdue, un cours donné jadis à l’École polytechnique, jusqu’à des articles signés l’an dernier qui traitent du 7-Octobre ou de la dévaluation de la parole d’Emmanuel Macron. Entre les réflexions à large spectre sur l’idée d’humanité et les remarques à chaud sur l’événement du jour, la continuité est frappante : les références littéraires et philosophiques sont identiques, et la même intensité anime les propos de l’auteur, cet homme « qui ne sait pas ne pas réagir » (Kundera).
À l’exception de deux textes, Nous autres modernes et L’Humanité perdue, qui ouvrent le parcours, tous les livres suivants sont des livres d’entretiens. Ils donnent à voir Finkielkraut dans une variété de registres qui mêlent l’amitié la plus touchante, la résistance pied à pied ou le conflit irrémédiable. C’est que trois de ces dialogues ont un enjeu humain : Benny Lévy, Élisabeth de Fontenay ou Alain Badiou attendent, voire exigent quelque chose de lui. Benny Lévy voudrait qu’il abandonne le divertissement philosophico-politique pour les choses sérieuses, c’est-à-dire l’étude de la Torah. Leur discussion a un contexte. À l’époque, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut se démènent pour pérenniser un Institut d’études lévinassiennes, nouvellement créé à Jérusalem, où Benny Lévy enseigne. On ne peut pas dire que l’ex-maoïste déborde de gratitude envers ses soutiens. On ne peut pas dire non plus que son charisme a survécu à sa personne : ce Benny Lévy qui a électrisé des générations de militants puis d’étudiants conjugue au cours de ces échanges le simplisme théorique et la brutalité humaine. Finkielkraut s’inquiète-t-il pour la nation française, dont la laïcité est contestée, l’école menacée, le déclin perceptible ? Eh bien qu’il délaisse la France – si jamais elle se relève et se refait une identité, ce sera de toute manière contre les juifs, tranche Benny Lévy – qu’il délaisse donc la France et fasse son Alyah.
Incartades
Élisabeth de Fontenay, à qui Alain Finkielkraut voue une amitié profonde, attend de lui qu’il réprouve clairement ce qui, dans ses écrits et ses déclarations, l’apparente à la droite, voire à l’extrême droite : avant toute chose, qu’il cesse de soutenir Renaud Camus, ce mouton noir dont elle refuse de lire ne fût-ce qu’une page, estimant qu’elle en sait assez d’après les citations parues dans la presse. Pour elle, la gauche est tout autre chose qu’une position politique : c’est une identité que les incartades de son jeune ami compromettent, et dont elle veille à préserver l’intégrité. Pourtant, si offusquée soit-elle par ses prises de position publiques, elle ne parvient pas à rompre, pour une raison qu’elle reconnaît, avec un brin de contrition, comme une faiblesse : « Tu me fais rire avec tes mots d’esprit toujours dévastateurs, parfois scabreux, jamais vulgaires. » Guindée dans sa défense de la gauche éternelle, elle ose reprendre à son compte l’absurde adage : « J’aime mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Raymond Aron. » La tendresse qui les lie l’un à l’autre transparaît dans la réponse de Finkielkraut, d’une ingénieuse indulgence : « J’aime mieux me chamailler avec toi que d’avoir raison avec Valeurs actuelles. »
Alain Finkielkraut et Élisabeth de Fontenay. Photo: Hannah Assouline
Tout autre est la tonalité de l’entretien avec Alain Badiou, assisté d’Aude Lancelin. La notion d’identité nationale est au centre d’un débat sans merci, Badiou et Lancelin cherchant à lui faire abjurer ce terme que Nicolas Sarkozy a mis en avant, quelques années plus tôt, en créant un éphémère ministère de l’Identité nationale. En communiste conséquent, Badiou se réclame de l’internationalisme prolétarien : si les expériences socialistes sont devenues tyranniques, c’est « en partie parce qu’elles ont assumé de part en part l’héritage du cadre national ». Quant à la notion d’identité, il la rejette. Dans son esprit, elle conduit fatalement à la désignation d’un bouc émissaire, et celui-ci ne peut être que le musulman, l’immigré du Maghreb ou d’Afrique. Des horreurs sont à prévoir contre ces malheureux « et vous serez co-responsable de cela », lance Badiou, fidèlement secondé par Aude Lancelin : « Des suspects sont désignés, vous savez bien lesquels. » Face à eux, Finkielkraut tient bon, tant sur la notion de nation que sur celle d’identité.
C’est qu’après avoir opposé, dans La Défaite de la pensée, l’universalisme français au romantisme allemand, il évolue. Il renoue avec l’idée de nation en tirant des leçons de l’histoire et de ses lectures. Kundera attire d’abord son attention sur la situation des petites nations, incertaines de leur survie : ainsi des États qui font alors partie d’Un Occident kidnappé, ainsi de la Pologne plusieurs fois dépecée par ses puissants voisins. Attentif au sort des nations fragiles, Finkielkraut prend parti sans délai pour la Croatie victime des exactions de la Serbie, lors des guerres de Yougoslavie. Il dénonce les atermoiements mitterrandiens et repère le facteur de notre incapacité d’agir devant cette guerre, la première sur le sol européen depuis l945 – ce facteur, c’est le mépris pour les « tribus balkaniques », incapables de s’entendre, incapables de s’élever à la hauteur du multiculturalisme européen.
Enracinement
Enfin, Simone Weil lui révèle la possibilité d’un autre lien à la nation. C’est à la lecture de L’Enracinement, ces notes qu’elle écrit à Londres pendant la guerre, qu’il découvre et fait sien un patriotisme de compassion : non pas l’amour de la France pour sa gloire et ses conquêtes, mais l’attachement à la patrie défaite, occupée, au bord de la disparition. C’est le dernier temps de sa réévaluation, et le retournement complet de la position initiale. La France n’est plus louée comme la patrie de l’universel : c’est pour sa particularité menacée qu’il tient à elle. Quand il découvre l’article de Kundera, en 1983, l’opposition est entre les grandes nations sûres d’elles-mêmes et fortes de leur histoire, comme l’Angleterre ou la France, et les petites nations tombées après-guerre dans l’orbite de la Russie, brutalement arrachées à la civilisation occidentale, c’est-à-dire à leur histoire et à leur sentiment d’elles-mêmes. Or dès la fin du xxe siècle, pressentant ce qu’on n’appelle pas encore l’archipellisation du pays, il sait que la France est elle aussi fragilisée, et qu’elle l’est de l’intérieur.
C’est en 1989, lors de l’affaire du voile de Creil, quand des collégiennes commencent à arborer leur voile en classe en narguant les professeurs, qu’il perçoit le changement. Il le ressent encore, d’une autre manière, devant le saccage des paysages : quelque chose s’abîme. Tandis que Badiou campe tranquillement sur des slogans du xixe siècle – « les prolétaires n’ont pas de patrie » – Finkielkraut part de lui-même, d’un sentiment de dépossession qu’il n’a pas toujours éprouvé, car, pendant longtemps, la France allait de soi. À la différence de ses interlocuteurs, il comprend que les dernières vagues migratoires posent des problèmes nouveaux, et que les territoires perdus de la République se changent en territoires ennemis de la nation. C’est pourquoi il ne ressent pas de conflit d’appartenance : « le sentiment anti-français accompagne le déchaînement antisémite », écrit-il. Aussi n’a-t-il aucune raison de céder quand Benny Lévy le somme de choisir. Ses deux identités sont attaquées, presque en même temps, et par les mêmes : des musulmans, djihadistes ou non, qui se « désavouent de la France ».
Sur le danger de l’islamisme, Alain Badiou fait preuve d’un aveuglement stupéfiant. A. B. : « Vous pensez sincèrement que l’islamisme radical est une menace mondiale ? A. F. : Oui je le pense. A. B. : Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ! »
L’échange a lieu en 2010, quatre ans avant l’instauration du califat par Daech, cinq avant le massacre de Charlie Hebdo. Badiou, manifestement, n’a pas de boule de cristal. En disposerait-il qu’il répugnerait à y lire ce qui contrarie ses plans car, il ne s’en cache pas, il compte sur la jeunesse des banlieues pour faire la révolution.
De la même façon, Aude Lancelin se montre aveugle à la renaissance de l’antisémitisme. Elle accuse Finkielkraut d’avoir « formulé en 2005 une idée pour le moins discutable. Le camp progressiste serait selon vous clairement devenu le nouveau support de l’antisémitisme. » En réalité, c’est plus tôt, en 2001, que le philosophe repère ce qui se joue dans la condamnation du sionisme, telle qu’elle est actée à Durban, lors d’une conférence organisée sous l’égide de l’ONU. Ce jour-là, l’antisémitisme reparaît, mais sous une forme qu’on n’attendait pas : comme un antiracisme. Finkielkraut le leur dit avec une force impressionnante : « Les sionistes sont, en tant qu’ils accomplissent un dessein national, les mauvais élèves d’Auschwitz, voire les perpétuateurs de la politique hitlérienne. » Il le redit plus tard : « On ne colle plus l’étoile jaune mais la croix gammée sur la poitrine des juifs. » Ses interlocuteurs ne sont pas impressionnés. À l’idée que les progressistes ont intégré l’antisémitisme antiraciste, Aude Lancelin hausse les épaules : « Avouez que ça fait tout de même peu de monde en France. […] C’est un tout petit camp, franchement. »
Et Badiou de renchérir : « Oui, vous n’avez pas vraiment de raison de vous inquiéter. »
L’histoire a prouvé que si.
Angoisses
Le volume compte aussi deux entretiens désintéressés : la conversation avec Antoine Robitaille, son jeune admirateur québécois, et le dialogue avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk. Robitaille n’est avide que d’une chose : comprendre la pensée de son mentor. Il lui donne ainsi le loisir de s’exprimer, par exemple sur Mai 68. Finkielkraut revient sur ce moment, non pour dénoncer le lyrisme révolutionnaire, comme à l’accoutumée, mais pour en restituer la volubilité et la détente : « L’affairement cédait la place à la disponibilité, et le stress au laisser-être. » Et de citer Chateaubriand, sur les premiers mois de la Révolution : « Le genre humain en vacances se promène dans la rue, débarrassé de ses pédagogues. »
Sloterdijk, qui se définit lui-même comme un « voyageur léger », fait ressortir, par contraste, la gravité de Finkielkraut. Sloterdijk se lance dans des hypothèses risquées, voire renversantes. Il présente les États-Unis comme le nouveau peuple élu : « C’est ça le drame métaphysique de la modernité : le dépassement des juifs par les protestants. Le protestantisme politique, c’est la volonté d’accaparer le privilège religieux des juifs. » Face à lui, Finkielkraut persiste dans une tonalité moins exubérante et plus angoissée. Il est vrai que l’événement l’a changé : « Jamais je n’aurais cru que viendrait une époque où je dirais spontanément, sans l’ombre d’une hésitation ou d’une réticence : “Nous les juifs”. »
Rétrospectivement, on est frappé par la sûreté et la précocité de son jugement politique. Si ces qualités ont pu passer inaperçues, cela tient peut-être, paradoxalement, à la beauté de sa prose, à son caractère recherché et sonore. Les assonances sont fréquentes – « le défoulement prévaut sur le dévouement ». Les antithèses abondent, soutenues par la rime : « Historique ne signifie plus respectable mais révocable. » Finkielkraut déteste le binarisme, mais il a le goût des oppositions. Elles sont parlantes. Ainsi met-il en balance la table ouverte et la table rase : la table ouverte par une gauche – la sienne et celle de Condorcet –, qui invite le peuple au banquet de la culture, la table rase des pédagogues modernes qui préfèrent détruire l’héritage par fureur égalitariste. Très souvent, il condense : « Internet, c’est mai 68 à perpétuité. » D’un adage, il résume le refus du sentiment national : « Qui dit nous dit eux. » C’est le pavé des bonnes intentions, et le motif intime de tous ceux qui aspirent à ce que Pierre Manent appelle « une humanité sans couture » : en finir avec les divisions de nations, de races, de sexes, cet aberrant programme fait pour bercer la jeunesse et désarmer l’intelligence. Si Alain Finkielkraut s’est souvent trouvé coincé dans le rôle de Cassandre, c’est aussi que l’esprit démocratique répugne à reconnaître les supériorités : celui qui parle clair nous casse les oreilles, celui qui écrit puissamment accapare notre attention.
Permettre aux jeunes de 16 à 18 ans de changer de sexe gratuitement. Le tout pris en charge par la Sécurité sociale ? Les transactivistes en rêvent, la Haute Autorité de Santé en France veut le faire.
La Haute Autorité de Santé (HAS) veut même créer un véritable service public de la transition de genre[1]. Ainsi, selon ses recommandations, la prise en charge complète de la transition de genre devrait inclure le remboursement intégral des chirurgies et des traitements bien sûr, mais d’autres points tout autant inquiétants. En effet, pour accéder à ces protocoles, il n’y aurait pas évaluation psychologique, alors même que les effets de certains traitements sont irréversibles et que l’on parle ici de les délivrer à des mineurs. Pire même, la HAS propose de traiter en criminels des parents qui refuseraient cette transition pour leur enfant, en réclamant qu’ils soient déchus de leur autorité parentale.
Ainsi, ce même État qui retire de l’accès libre des médicaments comme l’Actifed, parce qu’il pense que les citoyens sont trop stupides pour l’utiliser correctement, parait accepter que l’on prenne à 16 ans des décisions qui affectent une vie entière et se traduisent par des traitements lourds à vie. Or l’État ne pouvait ignorer les biais militants de la HAS, un premier rapport sur ce thème ayant permis de mesurer l’ampleur du noyautage de cette institution par les militants les plus radicalisés sur le sujet. Recommandation après recommandation, la Haute Autorité de Santé semble être devenue le chef d’orchestre de la mise en œuvre des revendications des associations trans, alors même que les pays les plus en pointe sur ces questions en reviennent, que les scandales se multiplient et que des études montrent que la transition de genre comme outil empêchant le suicide ne fonctionne guère.
Le refus d’accepter que la transition soit liée à des problèmes de santé mentale
Il faut dire que la transition de genre est un modèle de contradiction dans les termes. Non seulement elle pose en soi une question d’équilibre psychologique mais elle est liée à des problèmes de santé mentale. Mais, pour faire plaisir aux activistes, il a fallu dépathologiser la demande, tout en médicalisant à outrance la réponse. Sauf que les études ont montré que les personnes souffrant ou croyant souffrir de dysphorie de genre cumulent souvent problèmes psychologiques ou psychiatriques et difficultés vis-à-vis de leur pratique sexuelle : la demande de transition est souvent associée à un refus de l’homosexualité (je ne suis pas homosexuel, je suis juste né dans le mauvais corps). De la même façon la question du rapport au réel n’est jamais posée. Or on n’est pas « assigné à un genre à la naissance », on a juste un sexe biologique. Mais comment poser la question du rapport au réel à une personne en situation de dysphorie de genre quand des médecins et des scientifiques, qui savent qu’il n’y a que deux sexes et que l’on ne peut en changer répandent, valident et cautionnent des discours idéologiques et se comportent non en scientifiques mais en militants ?
Autre point gênant, le fait de refuser de voir que la demande de changement de sexe est effectivement une pathologie. Là encore c’est l’activisme trans et non la réalisation d’études qui ont poussé à dépathologiser cette question. Ainsi, « l’incongruence de genre » est sortie de la catégorie des troubles mentaux. Pourquoi une telle mobilisation ? Parce que la transidentité est basée sur une représentation de la toute-puissance de la volonté humaine et par ricochet sur la négation de sa dimension biologique. S’opposer à l’exercice de cette volonté individuelle est donc un abus de pouvoir, une forme d’agression et de violence. Or changer de sexe entraîne des effets lourds sur la santé des personnes, prendre des bloqueurs de puberté n’est pas sans risque, les hormones de substitution entraînent des effets secondaires importants. Si on ne montre jamais des reconstitution de sexe d’homme par exemple, c’est parce que le résultat est assez effrayant et que la vie sexuelle qui en résulte peu satisfaisante.
La transidentité vue comme une baguette magique
Mais il faut nier tout cela, nier aussi les suicides chez les personnes opérées comme l’existence de détransitionneurs, lesquels subissent d’ailleurs les foudres des associations trans qui les accusent de trahir la cause et d’empêcher que les obsessions des activistes deviennent les standards scientifiques. Or ces standards, centrés sur l’autodétermination, nient toutes limites extérieures aux désirs humains et érigent la volonté, l’exaltation comme le caprice en acte de souveraineté individuelle. Contrarier cette affirmation de soi équivaudrait à un acte de violence sociale et politique. Derrière se déploie un chantage au suicide, qui pèse particulièrement sur les familles : vouloir prendre le temps de la réflexion avant de mutiler un mineur ou de le placer sous traitement lourd est vu comme une forme de déni ou de malveillance qui met en danger la vie des personnes trans.
Une composition du groupe de travail orientée
À ce titre, la composition du groupe de travail de la HAS interpelle tant elle apparait orientée et peu équilibrée. La question de la présidence est en effet révélatrice. Les deux co-présidents sont non seulement des militants mais des personnes intéressées par le développement du secteur à titre professionnel comme personnel. Le premier, Clément Moreau, est un psychologue transgenre, directement concerné par le sujet et dont l’association accompagne les parcours de transition, tandis que le second est un chirurgien, Nicolas Morel-Journel, spécialisé dans les opérations de changement de sexe. Il est présenté dans la presse comme le médecin qui a fait de Lyon la capitale française du changement de sexe. Les deux hommes sont des militants de la transidentité, non des membres d’un groupe de travail essayant d’évaluer objectivement les besoins et les risques que l’on fait prendre aux personnes concernées.
Mais ce qui est inquiétant est le repli sur soi et la montée en agressivité de ces lobbys trans et l’emprise qu’ils ont sur les autorités publiques. Le problème est que la France va à rebours des États pionniers sur ces sujets. En effet, outre que l’Académie nationale de médecine a tiré la sonnette d’alarme sur les recommandations jugées fantaisistes ou bien peu fiables des lobbys trans, nombre d’institutions médicales en Suède comme en Angleterre reculent sur la question d’une utilisation précoce des bloqueurs de puberté. Ces autorités scientifiques mettent en garde contre un effet de mode qui expliquerait l’explosion des demandes comme sur le refus de prendre en compte les phénomènes de détransition ou de suicides suite à des chirurgies effectuées. Le risque de surestimation des diagnostics est ainsi pointé du doigt comme la violence de l’emprise des associations trans sur des individus souvent fragiles et en difficulté psychologiquement.
Les politiques qui tirent la sonnette d’alarme
En mai 2024, suite à un travail d’audition mené sur le thème de la transidentité par la sénatrice du Val d’Oise Jacqueline Eustache-Brinio, une loi a été adoptée par le Sénat afin d’encadrer les transitions de genre avant 18 ans et d’interdire les traitements hormonaux. Or cette question de la protection des mineurs a engendré des scènes d’hystérie à gauche. La prudence visant à empêcher que des mineurs ne prennent sans discernement des traitements qui engagent la vie entière, est devenue un refus d’accepter les trans. Or cela n’a rien à voir. Pire même, la vérité est vue comme une agression sociale. Or, on ne peut changer de sexe. Ceux qui prennent des hormones et subissent des chirurgies très agressives se battront toute leur vie contre un corps programmé pour produire des hormones en fonction de leur sexe biologique. On peut prendre l’apparence de l’autre sexe, c’est vrai, mais on ne peut pas véritablement changer de sexe biologique.
Les recommandations de la HAS en la matière ne sont pas encore définitives, elles ne sont même pas encore officielles. La fuite était-elle intentionnelle ? Est-ce un moyen de tester la réaction de la société et de la classe politique ? D’ores et déjà, ceux qui suivent ces questions ont réagi. Madame Eustache-Brinio a regretté dans un communiqué que l’on mette « entre les mains d’associations, pour la plupart transactivistes, des jeunes en questionnement et en détresse ». Elle espère que la HAS refusera de valider ces recommandations pour le moins orientées. Quant à David Lisnard, il a plus sobrement expliqué qu’il était temps d’arrêter avec ces autorités indépendantes dont la légitimité pose réellement question…
La balle est en l’air et de la décision que prendra la HAS, nous saurons si cette Autorité a encore quelque rapport avec la démarche scientifique ou si elle est tombée dans l’escarcelle militante, ce qui lui retire tout intérêt et toute crédibilité.
Comment s’aimaient les Grecs de l’Antiquité ? Si l’homosexualité et la pédérastie faisaient partie des mœurs, elles étaient strictement codifiées et bien éloignées des pratiques actuelles. Nicolas Cartelet, écrivain et éditeur, spécialiste de l’Antiquité, analyse dans son livre Sous la jupe d’Achille la complexité de l’homosexualité grecque, et bouscule au passage les idées reçues…
Pierre des Esseintes.Comment distinguer, chez les Grecs anciens, pédérastie et pédophilie ?
Nicolas Cartelet. La confusion entre pédérastie et pédophilie est d’abord étymologique, puisque le terme « pédérastie », étymologiquement, désigne l’amour des enfants mâles. Mais les Grecs appelaient « enfant » n’importe quelle personne âgée de 0 à 20 ans. La pédérastie grecque avait pour but de former de jeunes hommes (les éromènes) à la citoyenneté en les mettant au contact d’hommes accomplis (les érastes) : l’échange était intellectuel, politique, militaire, mais aussi amoureux et sexuel. Une infinité de règles connues de tous bornaient ces échanges, jusqu’à l’âge et l’attitude convenables pour chacun. Ainsi, il semble peu probable que les érastes aient eu des relations sexuelles avec de très jeunes garçons, car le canon de beauté promu par les Grecs, c’est-à-dire l’âge auquel un jeune homme était considéré sexuellement attirant, désigne l’éromène au corps déjà formé, musclé, bronzé et viril, sans doute âgé de 16 à 20 ans.
Aujourd’hui, on a tendance à penser que l’hétérosexualité constitue une « norme » culturelle. Ce n’était pas du tout le cas chez les Grecs. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Les Grecs considéraient l’homosexualité comme un trait naturel de leur culture. Nulle part, dans un aucun texte, l’amour entre hommes n’est désignée comme contre-nature. On peut avancer que chez certains aristocrates, le goût des hommes et la séduction de beaux éphèbes comptaient parmi les plus grands plaisirs de la vie. Néanmoins, la société grecque avait tout d’une société traditionnelle, centrée sur la filiation et la production d’héritiers. Les Grecs considéraient que passé un certain âge (à gros traits au-delà de 30 ans), un homme devait abandonner l’homosexualité pour fonder un foyer avec une femme. Nombreux sont les témoignages se moquant de « débauchés » continuant de séduire des éromènes à un âge révolu.
Les Grecs s’intéressaient-ils à la beauté féminine ?
Les Grecs étaient sans aucun doute sensibles à la beauté féminine, mais la représentation du « beau » masculin est infiniment plus présente dans nos sources que celle du beau féminin. Chez Homère, Hélène de Troie est d’une beauté étourdissante que reconnaissent tous ses contemporains – mais sa beauté est aussi un poison car elle fait perdre la raison à Pâris, qui l’enlève et déclenche la guerre de Troie. Il y a chez les Grecs cette propension à juger la beauté féminine « vénéneuse », alors que la beauté masculine a quelque chose de divin à leurs yeux.
Les relations entre hommes relevaient-elles d’une recherche du plaisir pour les deux partenaires ?
La relation pédérastique est par essence inégale. L’éromène est passif et doit se contenter d’accueillir les élans de son éraste – cadeaux comme sollicitations sexuelles – sans manifester de plaisir. Son seul but doit être de s’élever moralement pour devenir un adulte accompli. Un éromène trop enthousiaste dans la relation serait regardé avec méfiance et considéré comme un débauché. L’éraste en revanche peut tirer du plaisir des relations sexuelles qu’il a avec son amant. Les sources sont bavardes sur le sujet, on exprime volontiers le plaisir que procure la pénétration anale, par exemple, et plus fréquemment encore celui tiré de la pénétration intercrurale (le sexe coulisse entre les cuisses de l’éromène). Rappelons que seul l’éraste pénètre son partenaire, l’inverse est impensable chez les Grecs.
En Grèce, les homosexuels passifs étaient méprisés. Faut-il voir dans ce mépris les racines de l’homophobie actuelle ?
C’est surtout l’homme efféminé qui est méprisé par les Grecs, ou bien l’homosexuel qui serait passif et se laisserait pénétrer alors qu’il a passé l’âge d’être un éromène. Chez les Grecs, le masculin va de pair avec le courage et la virilité. L’homme efféminé est moqué et soupçonné de lâcheté – on le juge inapte à défendre la cité, ce qui en fait un mauvais citoyen. Il faut dire que la culture grecque est éminemment misogyne, et prête peu de qualités aux femmes (en tout cas aucune qualité utile dans le champ politique et militaire qui sont les deux piliers des cités-états grecques). Une attitude jugée féminine est de fait jugée suspecte. On peut y trouver un trait commun avec l’homophobie moderne, oui, mais nombreuses ont été les sociétés traditionnelles à opérer cette distinction entre masculin/viril, actif et féminin/doux, passif.
Dans votre livre, on apprend que le mot « lesbianisme » a été détourné…
Étymologiquement, encore une fois, le terme lesbianisme désigne le fait de pratiquer la fellation – et plus globalement, il désigne la femme lascive, séductrice. Il est intéressant de constater que le mot vient de Lesbos, cette île grecque, patrie de Sappho (qui a donné saphisme), réputée pour avoir offert une plus grande liberté aux femmes que dans beaucoup d’autres cités grecques. Comme si les femmes de Lesbos, surgissant dans l’espace public, étaient considérées comme sulfureuses, provocatrices. Il y a là l’idée, il me semble, qu’elles ne sont pas tout à fait à leur place aux yeux du monde grec.
Vous dressez huit portraits de couples homosexuels célèbres dans l’histoire et la mythologie. Lesquels vous semblent les plus riches d’enseignement ?
Chacun de ces couples met en lumière une facette de l’homosexualité grecque. L’histoire d’Harmodios et Aristogiton, ce couple homosexuel ayant assassiné le tyran Hipparque à Athènes et précipité l’invention de la démocratie grecque, est remarquable car elle est basée sur un mensonge historique. En effet, les historiens modernes ont démontré que la relation pédérastique entre Harmodios et Aristogiton était improbable (les deux hommes étaient trop âgés pour avoir joué le rôle d’éraste et d’éromène l’un pour l’autre). Les Grecs eux-mêmes ont réécrit l’histoire pour y insérer cette dimension homosexuelle, car à leurs yeux, la démocratie athénienne, basée sur le corps des citoyens-soldats, était indissociable de la pédérastie, dont l’essence-même était la formation des futurs citoyens.
En regard, on peut évoquer le fameux procès de Timarque, qui nous invite à ne pas idéaliser la société grecque comme un paradis pour l’homosexualité. Timarque est empêtré dans un procès politique pour trahison d’État, et la plaidoirie pour le condamner, qui nous est parvenue, insiste davantage sur son prétendu passé de débauché que sur les faits qui lui sont reprochés. On l’accuse de s’être prostitué et d’avoir agi en mauvais éromène lorsqu’il était plus jeune, c’est-à-dire en tirant du plaisir et du profit de relations sexuelles en tant que partenaire passif, et ces soupçons suffisent à salir son image aux yeux des jurés. Cette histoire judiciaire nous rappelle tous les interdits, explicites ou non, qui pesaient sur les jeunes homosexuels et pouvaient à tout moment se retourner contre eux.
Le christianisme a-t-il eu une influence sur la manière dont l’homosexualité antique est encore perçue aujourd’hui ?
Plus largement, les religions du livre ont marqué une forte évolution dans la façon dont l’homosexualité a été perçue. Dans le monde occidental, on passe d’une Europe dominée par les cultures grecque puis romaine, qui considèrent l’homosexualité naturelle, à un monde chrétien qui s’appuie sur la Bible pour condamner l’amour entre hommes. Les Grecs n’ont jamais considéré que leurs dieux avaient édicté des lois terrestres régissant la manière dont chacun devait vivre, jusque dans son intimité sexuelle. De ce point de vue, l’avènement des religions du livre opère un grand basculement civilisationnel.
Qu’est-ce que l’étude de la sexualité antique peut nous apprendre, à nous Européens de 2024 ?
À sortir du dogmatisme et des certitudes en matière de sexualité et, surtout, à abandonner la rhétorique nature/contre-nature trop souvent avancée pour condamner l’homosexualité. Elle nous apprend aussi que pour les Grecs, homosexualité et virilité allaient de pair, contrairement à l’idée véhiculée par les clichés homophobes modernes. Il est amusant de constater que l’Antiquité grecque est souvent convoquée par les communautés masculinistes (ainsi la fascination pour Sparte et le blockbuster 300, par exemple), que la dimension homosexuelle de la culture antique mettrait sans doute très mal à l’aise.
Révélées par la presse, les recommandations de la Haute Autorité de Santé concernant la transition de genre à partir de 16 ans font craindre l’entrée du pays dans l’obscurrantisme wokiste, estime notre contributeur.
Ce que ces gens-là rejetteraient en poussant les hauts cris et en appelant aux armes s’il s’agissait de légumineuses, genre pomme de terre ou rutabaga, voilà qu’ils le proposent et l’encouragent sans vergogne pour le petit d’homme. En clair, l’enfant. Ces gens-là, ce sont les membres et experts de la Haute Autorité de Santé[1]. Ce qu’ils préconisent : l’accès à la transition de genre pour tous à partir de 16 ans avec la mise à disposition des personnes concernées d’une gamme de soins (sic) et d’accompagnements intégralement pris en charge par la Sécurité sociale. Parmi ces « soins », la prescription d’hormones spécifiques « d’affirmation de genre ». En clair, toutes substances propres à faciliter la transition, le changement de sexe. Et, redisons-le, ce bouleversement physiologique serait possible et rendu gratuit dès l’adolescence, la jeune personne étant elle seule maître du choix. Pire, l’autorité parentale pourrait être retirée à des pères et mères qui s’obstineraient à vouloir respecter, quant à eux, les caractéristiques attribuées à leur progéniture par dame nature elle-même. Comment, par ailleurs, ne pas décrypter là une attaque de plus contre la cellule familiale, contre en fait ce qui constitue – encore, mais pour combien de temps? – le noyau de base de notre société ?
Mais qu’est-ce donc que la H.A.S ? Voici comment elle se présente elle-même : « Autorité publique indépendante à caractère scientifique la HAS vise à développer la qualité dans le champ sanitaire, social et médicosocial au bénéfice des personnes. Elle travaille aux côtés des pouvoirs publics dont elle éclaire la décision, avec les professionnels, pour optimiser leurs pratiques et organisations au bénéfice des usagers dont elle renforce la capacité à faire leurs choix. » Trois vertus de base sont revendiquées : la rigueur scientifique, l’indépendance et la transparence. Cette autorité publique a été créée en 2004. Son budget 2023 est de 73 millions d’euros. Elle comptait cette même année 449 collaborateurs épaulés de quelque 2 400 experts.
C’est beaucoup de monde et quand même aussi beaucoup d’argent. Cela pour des travaux ou élucubrations d’une « rigueur scientifique » éminemment discutable. Plus que discutable, inexistante, outragée, foulée aux pieds. Il est évident que, avec cette préconisation, nous sommes à des années-lumière des règles les plus élémentaires de la méthode scientifique. Celle-ci exige avant toute publication, toute recommandation, toute mise en pratique, que les effets – tous les effets, à court, moyen et long termes – aient été observés, mesurés, interprétés. Dans le cas d’espèce, il n’en serait rien bien entendu. Les conséquences du tripatouillage hormonal infligé à un adolescent aujourd’hui ne pourraient être connues, évaluées qu’après des années et des années d’observation et de mesures des modifications physiologiques, mentales, psychiques entraînées. Un temps long qu’on peut vraisemblablement évaluer à une génération. Précipiter la mise en pratique et prôner la généralisation comme le fait la HAS n’a donc radicalement rien à voir avec la rigueur scientifique. C’est tout au contraire le diktat d’une rigueur toute idéologique, et seulement idéologique, qu’elle entend imposer au pays. Bref, l’obscurantisme wokiste dans toute son horreur. Horreur, est bien le mot. Car nous n’ignorons pas à quelles heures très sombres de notre histoire nous renvoient de telles aventures de pseudo science, de telles expérimentations aveugles, démentielles, inhumaines autant que contre nature… En fait, si une intervention chirurgicale salutaire et urgente s’impose, c’est bien l’ablation de cette excroissance maligne de l’État qu’est la HAS. Disparaître serait en effet ce qui lui resterait à faire de mieux dans le cadre de sa mission : « œuvrer au bénéfice des personnes ».
Lors de sa visite au Maroc en octobre, le président Macron a soigneusement évité la question du trafic de drogue en faisant ses salamalecs à Mohammed VI…
Multiplication des points de vente, dealers promus narcotrafiquants, clients plus fidèles : la France est devenue un hypermarché de la drogue. L’État traque les trafiquants et accuse les consommateurs. En revanche, aucune condamnation officielle des pays producteurs, pourtant à l’origine du fléau, car sans matière première pas d’effets secondaires.
Le Maroc est ainsi le premier producteur mondial de cannabis, culture intensive soi-disant destinée et réservée à des fins thérapeutiques, mais l’alibi médical est un écran de fumée. Le 19 août, le ministère marocain de la Justice a annoncé que le roi « a bien voulu accorder sa grâce à 4 831 personnes condamnées, poursuivies ou recherchées dans des affaires liées à la culture du cannabis. »
Le Maroc est également une plaque tournante de tous les trafics, comme l’a exposé en mai dernier (dans l’hebdo marocain Telquel) Abderrahim Habib, responsable de la division de lutte contre la criminalité transnationale à la direction centrale de la police judiciaire du royaume chérifien : « Le Maroc est au carrefour des routes des trafics de drogues de tous types. L’héroïne venant d’Asie transite par ici avant d’être acheminée vers l’Europe. Les drogues de synthèse, comme l’ecstasy, font le chemin inverse et nous viennent d’Europe. Il y a aussi la cocaïne, qui provient directement d’Amérique latine ou via l’Afrique de l’Ouest. »
Quant à la Mocro Maffia, organisation criminelle qui depuis les Pays-Bas empoisonne toute l’UE (un ponte de cette mafia a été interpellé le 8 octobre à Paris par le GIGN), elle trouve ses racines au Maroc, comme la mafia américaine prend les siennes en Sicile.
En voyage trop diplomatique au Maroc fin octobre, le président Macron aurait pu et dû aborder le sujet avec Sa Majesté le roi Mohammed VI (comme en 1969 le président américain Richard Nixon l’avait fait avec le président Pompidou, à l’époque de la « French Connection », quand l’héro raffinée à Marseille inondait le marché américain). Mais les deux chefs d’État ont enterré le hasch de guerre et fumé le calumet de la paix. Macron est revenu avec 10 milliards de contrats pour nos grandes entreprises, mais il a épargné la « Maroc Connection ».
Un milliardaire américain est accusé d’être l’auteur d’un étrange « projet eugéniste » afin de construire une famille racialement pure.
C’est une enquête troublante publiée par Bloomberg et qui interroge les États-Unis. Greg Lindberg, 54 ans, est un magnat qui a fait fortune dans les assurances. Il est accusé d’avoir mis en place un « projet eugéniste » digne d’un scénario de science-fiction. Ce milliardaire aurait manipulé plusieurs femmes pour qu’elles lui fournissent des ovules et renoncent à leurs droits parentaux en échange d’un chèque d’un million de dollars, avec un objectif précis : fonder une immense famille exclusivement blanche.
Manipulations et pressions psychologiques
C’est le témoignage d’Anya, native du Kazakhstan, une des nombreuses femmes impliquées dans ce projet, qui a attiré l’attention du média américain. La seule à avoir accepté de parler aux journalistes. On découvre qu’elle serait la mère biologique d’un garçon de cinq ans qu’elle n’a pas vu depuis sa naissance. Selon elle, le « self-made man » lui aurait mis une pression intense afin qu’elle signe un contrat qui ne lui autorise plus à voir sa progéniture, une fois celle-ci conçue.
Toujours d’après Bloomberg, Greg Lindberg aurait eu cette idée de créer une famille géante après avoir vécu un divorce difficile qui lui ayant fait perdre la garde de ses trois enfants.
Un stratagème inquiétant
Grâce à un réseau d’avocats et à des cliniques spécialisées en fécondation in vitro (FIV), Greg Lindberg aurait réussi à contourner toute surveillance de l’industrie de la fertilité, sous-régulée aux États-Unis. Le milliardaire aurait même fait appel à un vaste réseau de mères porteuses pour donner vie à ses ambitions qui ne sont pas sans rappeler celles des nazis sous le Troisième Reich. Que des femmes de type caucasien, blondes, de taille mannequin et aux yeux d’une clarté absolue ! Deux de ses assistantes auraient pris part à ce plan, l’une d’elles ayant même porté un de ses enfants.
Greg Lindberg serait aujourd’hui le père de 12 enfants issus de cette manipulation génétique, encore loin du nombre de 50 que cet admirateur d’Elon Musk se serait fixé comme objectif à atteindre. « Chaque enfant qui naît est un vote futur pour ce pays. Je suis d’accord avec Elon Musk, l’extinction de la population à cause d’un taux de natalité trop faible représente un risque bien plus élevé que le réchauffement climatique », explique-t-il d’ailleurs avec fierté.
Un séjour probable en prison
Pour autant, ce n’est pas par le biais de son projet que Greg Lindberg pourrait retourner une nouvelle fois derrière les barreaux d’une prison sécurisée. Déjà condamné dans le cadre d’une affaire de corruption, ultérieurement annulée pour vice de procédure, il a récemment plaidé coupable dans une nouvelle affaire de fraude et de blanchiment d’argent portant sur 2 milliards de dollars. Quid de ses héritiers en bas âge ? La justice devrait certainement les séparer et les placer dans des centres, le temps qu’il effectue sa peine.
Si les pratiques de Greg Lindberg profitent d’un cadre juridique flou, elles posent néanmoins un problème moral évident : celui de l’instrumentalisation des femmes et des enfants à des fins obsessionnelles. Ces révélations relancent le débat sur la régulation de la procréation assistée en Amérique. On n’ose imaginer un monde dans lequel de telles pratiques se multiplieraient.
Don Carlo de Verdi. Direction : Philippe Jordan. Mise en scène : Kirill Serebrennikov Image: Capture arte.tv
Le public viennois n’est pas de tout repos. Dans la captation du Don Carlo de Verdi que diffuse à bon escient Arte Concert[1] jusqu’à l’avant-veille du Jour de l’An, les huées ne couvrent pas la marée des applaudissements… mais on entend quand même bien meugler le comité d’accueil ! À l’évidence, ces braillements mammifères ne s’adressent qu’à la mise en scène de Kirill Serebrennikov, nullement aux chanteurs. Non plus qu’à l’inégalable orchestre maison, sous l’attentive battue de Philippe Jordan, dont c’est la dernière saison au pays de Mozart… Mais c’est qu’à Vienne, on ne rigole pas avec la tradition. Celle-ci en prend un sacré coup dans la relecture contemporaine, sciemment corrélée au conflit russo-ukrainien, qu’en fait le natif de Rostov-sur-le-Don désormais exilé à Berlin.
Don Carlos (à l’Espagnole, avec s), ou Don Carlo (à l’Italienne, sans s) ? Car il y a bien des versions de ce drame tiré d’une pièce de Schiller, composé à partir de 1865 par un Verdi alors en contrat avec l’Opéra de Paris (le Palais Garnier est en construction), sur un livret concocté par un poète, Joseph Méry (lequel mourra cette année-là) et terminé par Camille du Locle, le gendre du patron de la maison, un dénommé Perrin. La tradition du « grand opéra » à la française, en ce XIXème siècle où le public parisien prise les machines opératiques spectaculaires, exige que l’œuvre soit chantée en langue française, avec ballet obligatoire au milieu des cinq actes. En 1866 éclate en Italie une guerre qui oppose l’Autriche à la Prusse pour le contrôle de la Vénétie ; un traité entérine finalement l’annexion de la région par l’Autriche. Le député Verdi, politiquement engagé dans l’unification de la péninsule et très préoccupé par la situation, tentera sans succès d’annuler le contrat qui le lie à Paris…
Autant dire que le contexte politique local trouve un écho puissant dans Don Carlo : l’intrigue, située au milieu du XVIème siècle, oppose le roi Philippe II, descendant de Charles Quint, à l’infant Don Carlos, promis à la princesse Elisabeth de Valois venue de Fontainebleau et dont il tombe amoureux, mais que son père veuf décide d’épouser à la place de son fils. Rodrigue, marquis de Posa, ami de cœur de Carlos, rentre quant à lui des Pays-Bas, sous occupation espagnole comme l’on sait, et supplie ce dernier d’intervenir auprès du roi pour la cause flamande. Ce qu’il fait. Mis en confiance, Philippe l’invite à surveiller son fils dont il soupçonne d’être son rival en amour, et lui conseille de se méfier du Grand Inquisiteur. La princesse Eboli, suivante d’Elisabeth, secrètement amoureuse de Carlos mais ayant commis avec Philippe l’adultère dont elle cherchera à accuser la reine, se verra ultérieurement piégée par celle-ci, et aussitôt bannie, dans des péripéties improbables dont on vous passe ici le détail. Carlos, s’opposant au supplice des hérétiques par l’Inquisition, semble à son tour trahi par Rodrigue qui, cédant au souverain intraitable et mal-aimé (cf. l’aria sublime « Elle ne m’aime pas… ») se charge de l’arrêter au nom du tyran néanmoins tourmenté à l’idée de devoir condamner à mort son propre enfant. Rodrigue sera finalement assassiné ; Carlos obtient le gouvernement des Flandres mais au moment des adieux surgit le roi, qui ordonne au Grand Inquisiteur de le sacrifier au tribunal du sang. C’est alors qu’apparaît le fantôme de Charles Quint…
Amours contrariées, raison d’Etat, oppression du pouvoir despotique et de l’autorité ecclésiastique, guerre d’occupation… Chef d’œuvre absolu de la maturité verdienne, la partition de Don Carlos est une pure merveille d’orchestration, dans une homogénéité d’écriture qui préfigure les chefs d’œuvre que seront encore, quelques années plus tard, Aïda en 1871 puis Otello en 1887. L’hiver 1882-1883 (rappelons au passage que Wagner meurt le 13 février 1883), Verdi entreprend de réviser son Don Carlos, en le ramenant à quatre actes, quitte à couper certains airs, en particulier au début de l’opéra. Mais en réalité, il n’y a pas UNE version française, Don Carlos d’une part ; et UNE version italienne baptisée Don Carlo (sans s) d’autre part. Tout comme Macbeth (1847) et Simon Boccanegra (1857) auront été également révisé, sur le tard, par un compositeur toujours soucieux d’étoffer son matériau musical pour plus d’intensité, de continuum dramatique, d’expérimentation dans l’orchestration et la mélodie, cet opéra agence, selon les occurrences où il fut donné, de Paris à Naples ou Milan, et ce jusqu’à aujourd’hui, des passages originaux ou remaniés, avec ou sans ballet, dans une forme d’hybridation jamais définitive. Le Don Carlo (sans s) donné en 1998 à l’Opéra-Bastille dans la mise en scène de Graham Vick reprise ensuite à maintes reprises, était par exemple chanté en italien. Tandis que l’Opéra de Paris programme à présent, pour mars/avril 2025, la reprise d’un Don Carlossss…. en cinq actes, dans la version originelle de 1867, chanté en français, donc (mise en scène signée Krysztof Warilowski millésimée 2017, et déjà reprise en 2019/2020).
Ces digressions pour en revenir à Kirill Serebrennikov. C’est donc un Don Carlo en langue italienne qui est proposé au Staatoper de Vienne : la version la plus complète, dite « milanaise », celle de 1884. Sous les auspices de l’opposant déclaré à Poutine avait déjà fait jaser dans la capitale autrichienne, en 2021, sa mise en scène d’un Parsifal concentrationnaire (entreprise depuis la résidence surveillée où le réalisateur de Leto, de La Femme de Tchaïkovski et tout récemment du film Limonov la ballade était alors assigné à Moscou)…
Cette fois, pour Don Carlo, L’Escurial de Philippe II devient un Institut des Costumes high teck, où sont conservés en chambre froide les précieuses vêtures anciennes de la monarchie ibérique, exhumées de leurs cartons pour habiller les doubles ancestraux, comme réincarnés en chair et en os, des protagonistes transportés au XXIème siècle. Transposition tout à fait transparente qui imprime à l’intrigue une lecture politique clairement adossée au conflit russo-ukrainien : Rodrigue et Carlos enfilant des tee-shirts griffés LIBERTA en lettres capitales, comparses portant pancartes ou bannières marqués « Il tempo stringe » (le temps presse), « Non tardare » ou « Salva nuesto solo », tandis que des cartels projetés en fond de plateau renvoient, dûment illustrés par la reproduction en vignette de leurs portraits officiels, aux authentiques figures historiques dont s’inspire la tragédie de Schiller et, partant, son adaptation lyrique… Quant aux protagonistes de l’opéra verdien, on les voit troquer sur le plateau leurs habits de 2024 contre les « patrons » de couleur noire, cousus de simples fils blancs, des costumes d’époque en cours de confection par le tailleur. Comme si Carlos, Elisabeth et Posa ne figuraient jamais que la réincarnation d’un combat sans âge contre l’oppresseur.
Au-delà de cette lecture en somme très cohérente avec le livret, la partition est portée, dans cette nouvelle production autrichienne, par un casting, disons-le, superlativement virtuose, à commencer par Joshua Guerrero dans le rôle-titre, le baryton Etienne Dupuis en marquis de Posa, la mezzo suisse Eve-Maud Hubeaux extraordinaire en Eboli et surtout, la soprano lituanienne de 43 ans Asmik Grigorian, dont le timbre cuivré, rutilant, admirablement projeté imprime au rôle d’Elisabeth de Valois quelque chose qui tient du sublime. D’ailleurs, même à Vienne, au tomber de rideau, le public lui fait un triomphe. À vos écrans !
Don Carlo. Opéra de Giuseppe Verdi. Avec Roberto Tagliavini, Joshua Guerrero, Etienne Dupuis, Dmitri Ulyanov, Asmik Grigoriam, Eve-Maud Hubeaux. Direction : Philippe Jordan. Mise en scène : Kirill Serebrennikov. Orchestre de l’Opéra de Vienne. Durée : 3h13 Captation visionnable en accès libre sur Arte Concert jusqu’au 28 décembre 2024