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Like a virgin

Des photos coquines de Madonna avec le pape suscitent un tollé…


Je rassure tous les catholiques, ces images publiées sur Instagram sont générées par l’intelligence artificielle. On voit le pape François serrer dans ses bras l’icône pop court-vêtue de dentelle noire, peut-être tenter de l’embrasser et loucher dans son décolleté. Cela n’est certes pas très catholique, mais il n’y a rien de très satanique non plus. On est loin des caricatures de Charlie Hebdo montrant le pape en position scabreuse.

http://twitter.com/ThePopTingz/status/1867685876710748264

Flopée de réactions outragées. C’est irrespectueux, c’est scandaleux…

Certes, c’est une provocation sans risque. Madonna n’aurait pas fait ça avec un rabbin par peur d’être traitée d’antisémite, et certainement pas avec un imam par peur d’un coup de couteau ou pire. Mais, je comprends mal que des catholiques s’énervent autant pour un blasphème de bac à sable.

Puis-je comprendre que ça les blesse ? Évidemment, mais eux savent la chance de vivre dans des sociétés sécularisées où ce qui est à César est à César et ce qui est à Dieu est à Dieu (un principe d’ailleurs chrétien, issu de la Bible). Le corollaire, c’est qu’on a le droit de se moquer de Dieu (qui doit avoir le cuir plus épais que ce qu’on croit).

A lire aussi: « Pour les Grecs, homosexualité et virilité allaient de pair »

En Corse, le Pape François nous a donné hier une leçon de laïcité expliquant qu’elle devait être comme-ci ou comme-ça. La laïcité tout-court, ça suffit. Cela signifie que les croyants acceptent non seulement que les autres ne partagent pas leur foi, mais aussi qu’ils rigolent de ce qui est sacré pour eux. C’est ça la France. C’est la souffrance de la liberté. On accepte d’être choqué par les croyances et par les idées des autres. J’accepte bien de vivre-ensemble avec les Insoumis et leurs âneries… Et puis le catholicisme en connait un rayon sur les tourments de la chair.

Aujourd’hui, plus personne n’ose se moquer du dieu des musulmans, ni même dire qu’on a le droit de le faire, vu le risque de riposte violente de simplets ou de fanatiques. Et c’est ça que voudraient les catholiques, qu’on ait peur d’eux, qu’on les traite comme des enfants susceptibles, qu’on tourne sa langue mille fois avant de faire une blague ? C’est le contraire : ce n’est pas aux catholiques de se mettre à l’heure de la susceptibilité des musulmans, mais aux musulmans de bénéficier du même traitement ! La preuve qu’on les respecte, qu’ils sont des citoyens égaux, c’est qu’on peut se payer leur tête sans avoir la peur au ventre. Et puis si Dieu existe, quel qu’il soit, il doit vraiment en avoir marre d’être aimé par des cons (hommage à Cabu)…

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio avec Jean-Jacques Bourdin

Leur dernière chance…

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En décrochant Matignon, le centriste Bayrou tient sa revanche et se voit offrir l’ultime possibilité de démontrer ce qu’il vaut vraiment.


Que François Bayrou ait été nommé Premier ministre dans la matinée du 13 décembre est loin de me déplaire par rapport à ce qu’on pouvait craindre des élucubrations présidentielles.

Mais la manière vaudevillesque dont la chose s’est faite, le passage de Sébastien Lecornu à François Bayrou dans la tête du président en quelques heures, montre à quel point, depuis sept ans, les nominations et les promotions ont plus relevé d’un jeu de hasard, d’une reconnaissance clientéliste que de choix mûrement réfléchis et acceptables. Certes sur un mode moins caricatural mais il n’empêche que rétrospectivement on ne peut qu’avoir froid dans le dos à l’idée des risques qui ont été pris.

François Bayrou, dans un rapport de force qu’il a gagné, s’est imposé au président de la République. Pour l’un et l’autre, il va s’agir de leur dernière chance.

Pour Emmanuel Macron, cela va de soi. Si Bayrou échoue, si une motion de censure renverse son gouvernement, je vois mal ce que le président pourra opposer aux blocages cette fois irréversibles dont la responsabilité initiale lui revient et à la constatation que son départ anticipé serait le seul remède.

Appréhension d’un bilan

Pour le maire de Pau, ce sera aussi l’ultime possibilité de démontrer ce qu’il vaut vraiment. Sans qu’on puisse douter de ses ombres ou de ses lumières : les unes et les autres ne prêteront plus à discussion.

François Bayrou, âgé de 73 ans, est moqué par certains parce qu’il n’aurait rien accompli durant quatre ans au ministère de l’Éducation nationale puis comme haut-commissaire au Plan. D’autres l’accusent de trahisons, lui reprochant d’avoir voté, à titre personnel, pour François Hollande en 2012 au détriment de Nicolas Sarkozy dont le quinquennat l’avait déçu, et choisi, en 2017, Emmanuel Macron contre François Fillon.

Outre qu’il est toujours navrant de voir des citoyens tourner en dérision des responsables politiques qui les dépassent de cent coudées, l’outrance avec laquelle on appréhende le bilan de François Bayrou et certaines de ses positions est injuste. Pour ces dernières, on oublie le courage qu’il lui a fallu pour les faire passer avant le conformisme et la solidarité automatique qu’on attendait de lui.

Par ailleurs, pour qui connaît le parcours de François Bayrou et sa vocation centriste depuis le début, il conviendrait par honnêteté de placer sur le plateau positif de sa balance le lanceur d’alerte qu’il a été, notamment pour la gravité de la dette ainsi que pour le scandale démocratique de l’arbitrage Sarkozy-Tapie-Lagarde. Et son attachement constant pour une vie républicaine apaisée qu’il n’estimait possible que grâce à un dépassement de la gauche et de la droite.

Aussi la haine de Simone Veil à son encontre avait été mal comprise !

À lire aussi, Dominique Labarrière: Bayrou de secours

Faire sortir le centrisme de l’opportunisme

Quand François Bayrou a permis à Emmanuel Macron d’être élu en 2017, son soutien était parfaitement cohérent avec ce qu’il avait sans cesse pensé et martelé. Au point qu’on pouvait parfois questionner la validité d’une politique qui semblait ne s’attacher qu’aux modalités du débat public. Il faut convenir qu’il est demeuré un homme, durant les sept années de macronisme, à la fois libre, indépendant mais fidèle. Parfois critique mais argumentant souvent en faveur du président. Il avait un passé à faire valoir pour arracher Matignon à la force de son désir…

Sa volonté acharnée de faire sortir le centrisme de l’opportunisme et de l’inconsistance programmatique doit lui être reconnue. Sa vision du centre était pugnace, sans concession et, de fait, infiniment plus difficile à assumer que le confort de s’abandonner aux extrêmes. J’ai particulièrement apprécié le Bayrou de cette époque, qui avait su redonner leur fierté à une cause et à un camp trop longtemps discrédités pour leur mollesse.

François Mitterrand a abusé de ces attaques faciles.

En même temps, F. Mitterrand qui était avare de compliments – même si tactiquement il disait à chacun de ses soutiens et de ses fidèles qu’il était le meilleur, même Jean-Luc Mélenchon en a bénéficié ! -, n’a jamais hésité à faire part de son estime pour la personnalité de François Bayrou, parce que celui-ci brillait par le verbe et la culture, ayant dominé courageusement un bégaiement.

« Un Himalaya de difficultés » en perspective…

Pour ma part, je ne dirai pas que je l’ai bien connu – ce serait outrecuidant – mais suffisamment côtoyé toutefois pour pouvoir offrir un témoignage sur sa tolérance et son souci de la liberté d’expression. À plusieurs reprises, il m’a convié à faire un discours à l’université d’été du MoDem, à Guidel, en pleine conscience du caractère libre et imprévisible de mon propos public. Je me souviens de son écoute et de son attention. Quand plus tard il a affirmé, devant un autre parti, que « penser tous la même chose ce n’était plus penser », j’ai retrouvé avec bonheur et nostalgie un état d’esprit dont il m’avait fait bénéficier.

Premier ministre, comme il l’a déclaré en réponse à Michel Barnier il va affronter « un Himalaya de difficultés ». Sa tâche est immense. Tout ce qu’on est en droit de demander, de la part de ses adversaires comme de ses alliés, est qu’on le traite comme il le mérite : gravement, sérieusement, avec respect. Sans les moindres dérisions ni abaissement.

Qu’on n’oublie pas que ce sera la dernière chance, au président comme à lui, pour la France et les Français.

Ne faites jamais confiance à la justice de votre pays

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Apprenons l’érotisme à nos enfants!

La polémique sur l’éducation à la sexualité a enflé durant tout ce mois, opposant la fugace ministre de l’Éducation, Anne Genetet, au non moins évanescent ministre à la Réussite scolaire, Alexandre Portier. Elle a donné quelques idées à notre chroniqueur, à qui rien de ce qui concerne l’érotisme n’est étranger. Attention, cette chronique est déconseillée aux moins de 18 ans.


La polémique ne date pas d’hier. Le souci d’une information sur la sexualité remonte au début du XXe siècle : on n’avait pas encore inventé la pénicilline pour juguler les maladies sexuellement transmissibles qui dévastaient alors la France, tout faisait craindre qu’un grand nombre d’hommes ne soient plus disponibles pour les prochaines guerres.

Information et éducation sexuelle

Ce souci s’estompe dans les années 1950, on en est désormais, en plein baby-boom, au souci d’une éducation sur la reproduction : c’est celle que je reçus, de la part d’une prof de Sciences peroxydée, avec des flotteurs avant et arrière qui nous faisaient croire abondamment à sa compétence en la matière. Le Summer of flower puis Mai 68 passant par-là, le très rigide Joseph Fontanet se fend d’une circulaire en juillet 1973 qui distingue l’information sexuelle, intégrée dans les cours de « Sciences Nat’ », comme on disait alors, et l’éducation sexuelle, facultative, à organiser en dehors des heures de cours : à noter que contraception et avortement se faufilent naturellement dans des programmes encore un peu légers.

Dans les années 1980, SIDA oblige, on mit davantage l’accent sur la prévention — et on commença à parler de capotes, même si une campagne prévue pour décembre 1988 fut retardée jusqu’en janvier, l’archevêché de Paris ayant fait comprendre au Premier ministre, Michel Rocard, que l’utilisation ciblée du latex ou du polyuréthane était incompatible avec les fêtes de Noël (on disait encore « Noël » à cette époque).

A lire aussi: Obsession sexuelle

Diverses circulaires précisant les contenus de cet enseignement virent le jour dans les années 1990, jusqu’à ce que la loi du 4 juillet 2001 impose « une information et une éducation à la sexualité dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène ».

En 2016, un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (HCE) a révélé que l’obligation des trois séances annuelles était respectée dans une minorité d’écoles et d’établissements. Fatalitas ! Tant d’élèves privés de ces séances instructives sur l’enfilage de capotes sur des bananes…

La porno-révolution

On voit qu’on est resté assez loin du « Kama-Sutra pour adolescents » que fustigent (oh oui, encore !) les organisations traditionnalistes, qui en sont manifestement restées à des histoires d’abeilles, de roses et de choux-fleurs, avec ou sans adjonction de cigogne. À une époque où le premier visionnage de films pornographiques se situe vers 10 ans, on mesure l’écart entre le fanatisme répressif, le militantisme LGBT et la réalité de l’information sauvage des collégiens.

J’ai écrit au début des années 2010 sur la pornographie (on vient de découvrir que la France, pays de frustration sexuelle grandissante, est l’un des premiers usagers mondiaux de Pornhub). Je proposais alors de l’interdire (c’est techniquement possible) parce que ce qui est proposé sur les « tubes » est immonde et donne une vision altérée des relations entre les sexes. Et surtout, c’est à des années-lumière de l’érotisme — littéralement, science de l’amour.

Et pour cela, point n’est besoin de profs de SVT, qui présentent le sexe selon des ormes scientifiques auxquelles nous pensons peu à l’instant décisif. Il suffit d’inciter les enseignants de Lettres, dès que l’on recommencera à les recruter en fonction de leurs connaissances littéraires et non selon leur capacité d’obéissance aux diktats des « formateurs », à utiliser la littérature pour former ces jeunes gens impatients — auxquels on redonnera ainsi le goût de la lecture, ce qui n’est pas rien. Erotisme vs pornographie, c’est le web vs la bibliothèque.

Par exemple…

Cela commence par un échange de regards, figurez-vous…
« Il en sortit quelques femmes qui se retirèrent aussitôt ; mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait de faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention ; moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais, loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. » (Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731)

Puis on lui prend la main — et non, ce n’est pas un viol !
« Comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.
Son âme fut inondée de bonheur… » (Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830 — San-Antonio trouvait que c’était là le passage le plus érotique de toute la littérature française).

On lui parle — non sans sous-entendus, mais justement, la littérature est l’art des sous-entendus :
« Je n’attends rien… je n’espère rien. Je vous aime. Quoi que vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force et d’ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. » (Maupassant, Bel-ami, 1885)

Outre le fait que cela permet une démonstration magnifique du pouvoir des métaphores (en)filées, on a là une description attentive des processus physiologiques à l’œuvre dans une relation amoureuse. Ces histoires aquatiques de « verser », « imprègne », « liqueur », « tombée goutte à goutte » sont assez éloquentes. Et la progression à partir de « pénétrer » jusqu’à « force » en passant par « adoucisse » et « amollisse » (ah, cette pénétration dans des espaces mous…) ne vaut-elle pas mieux que les travaux pratiques d’enfilage de capote sur banane — ou même sur gode format Rocco ?

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On lui parle de fleurs, et de fil en aiguille, on trouve une façon plus élégante de lui dire qu’on la désire que le simple « tu veux ou tu veux pas ? »
« Il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements. » De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique… » (Proust, Un amour de Swann, 1913)

Maintenant, si vous êtes du genre à refuser les circonlocutions pour dire des choses crues, il vous reste toujours la possibilité de leur faire étudier le marquis de Sade : 
« O mon amie ! dis-je à Delbène qui me questionnait, j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière, m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. » (Sade, Histoire de Juliette, 1795)

Franchement, ce serait infiniment plus instructif que l’étude des contradictions entre, théorie du genre et statut chromosomique…

Mais voilà : les profs de Lettres des quinze dernières années maîtrisent-ils tous ces chefs d’œuvre — sans parler de l’art de les expliquer ? Les ont-ils seulement lus ?

L'école sous emprise

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Pol Roger, les secrets de l’or à bulles

Pol Roger est la plus petite des grandes maisons de champagne. Elle cultive la discrétion et l’art d’assembler les cépages depuis le milieu du XIXe siècle. Parmi ses illustres clients, Winston Churchill lui a toujours été fidèle. Visite exclusive de ses caves à Épernay, en compagnie de Hubert de Billy, descendant direct du fondateur.


Quand Elon Musk aura fini de vendre ses bidules, nos vignerons de Champagne continueront à fabriquer le vin des rois de France dont l’élaboration a demandé des siècles de « recherche et développement ». À quelques semaines des fêtes, je réalise que peu de gens savent vraiment comment est fabriqué le champagne, ce vin de la joie, issu pourtant d’une terre qui n’a rien de joyeux, une terre pauvre et austère couverte de brume et dont les villages ont donné leurs noms aux pires batailles de la Grande Guerre.

Nous voici à Épernay, à 144 kilomètres de Paris. L’avenue de Champagne, bordée de châteaux et d’hôtels particuliers, recouvre une vraie ville souterraine composée de 110 kilomètres de caves dans lesquelles sont stockées 200 millions de bouteilles. Pour pénétrer dans les arcanes de ce vin méconnu, j’ai pris rendez-vous avec la maison Pol Roger, la plus petite des grandes maisons de champagne (2 millions de bouteilles par an), qui est toujours, depuis sa création en 1849, une entreprise 100 % familiale et indépendante. Hubert de Billy, descendant direct de Pol Roger, a bien voulu nous recevoir, grâce à une aimable lettre de recommandation écrite par Philippe de Lur Saluces, du château de Fargues, attestant que je n’étais pas un faquin. Dans ce monde de l’aristocratie des grands vins, il faut montrer patte blanche…

Genèse d’un grand champagne

« Pol Roger, mon ancêtre, était un entrepreneur. Né au village voisin d’Aÿ, c’était un peu le dernier venu, car les grandes maisons de champagne étaient déjà fondées depuis longtemps. Il a donc construit le château, creusé les caves, acheté des terres, embauché 400 ouvriers. Surtout, il s’est associé avec Pasteur qui a piloté scientifiquement la conduite des vins. Le vrai inventeur du vin de champagne, c’est Pasteur ! Avant lui, on ne maîtrisait pas les processus de fermentation, notamment la prise de mousse. On renforçait le champagne au cognac (d’où l’association Moët-Hennessy)… »

En 1860, Pol Roger part à la conquête du marché anglais, car Londres est depuis toujours la capitale mondiale des vins. En 1877, sa maison est la première de Champagne à bénéficier du « royal warrant », ce brevet d’excellence stipulant que le produit a été approuvé par « Her Majesty the Queen ».

« Boire du Pol Roger à Londres au début du xxe siècle, nous dit Hubert de Billy, révélait un statut social. Nous avons retrouvé une facture qui prouve que Winston Churchill buvait déjà du Pol Roger en 1906, alors qu’il venait d’entrer au gouvernement en tant que vice-ministre des Colonies. Il en buvait à titre personnel une pinte à chaque repas (soit 56 cl) ! À l’époque, tout le monde buvait du champagne pendant les repas : il n’a été servi à l’apéritif qu’après la Seconde Guerre mondiale. C’est à ce moment-là que le chardonnay (vif et tranchant) a pris le dessus sur le pinot noir (ample et vineux). »

La prestigieuse cuvée Winston Churchill © Pierre Aslan

La Grande-Bretagne conquise

Le « Vieux Lion » aimait tant dans le champagne Pol Roger qu’il a donné son nom à sa plus grande cuvée. On y retrouve sa fougue, sa puissance, mais aussi une finesse crémeuse et un côté gouleyant…

En descendant dans les 11 kilomètres de caves creusées à 35 mètres de profondeur, Hubert de Billy nous explique concrètement pourquoi le vin de Champagne (et le sien en particulier) est le fruit d’un savoir-faire unique : « Le secret, c’est la garde, la lenteur. Nos vins sont élevés en bouteilles très longtemps, de quatre à dix ans au minimum, au contact des levures qui se trouvent dans le goulot : ce sont elles qui vont nourrir le vin et lui donner tout son fruit et toute sa rondeur. Pour cela, il faut tourner les bouteilles… Nous sommes l’une des dernières maisons à remuer les bouteilles manuellement. Chaque jour, quatre remueurs, qui savent “lire le vin”, tournent à la main 50 000 bouteilles chacun ! »

Après des années de gestation, les bouteilles sont alors « dégorgées à la volée » manuellement : tête en bas, on les ouvre en les redressant le plus vite possible afin que la pression expulse le dépôt sans laisser échapper trop de vin. Mis bout à bout, tous ces gestes, inventés par le génie des vignerons champenois, façonnent ce vin qui, autrefois, servait à sacrer les rois de France à Reims.

Une maison où luxe rime avec discrétion

Pol Roger est une maison discrète dont on parle peu. Elle n’a jamais « surfé » sur le marketing du moment. On ne verra donc pas Hubert de Billy poser dans ses vignes en faisant mine de labourer avec un cheval… On ne le verra pas non plus prétendre faire des champagnes provenant d’une seule parcelle (comme c’est devenu la mode). Non, pour lui, le champagne a toujours été une mosaïque de goûts, une palette de couleurs, une symphonie de parfums, dont la richesse tient à l’assemblage de dizaines de terroirs différents qui sont une photographie de la Champagne. « Dans nos caves, nous laissons d’abord les cépages s’épanouir, nous séparons les parcelles et les crus, chacun sa cuve. Puis, nous goûtons les vins l’hiver, avant le 15 janvier. Au printemps, le chef de cave commence à assembler les cépages, les parcelles et les crus. C’est un travail d’orfèvre. »

À force de croire, de dire et de répéter que le sucre est mauvais en soi, certains vignerons ont fini par « adorer l’austérité du champagne plutôt que sa sagesse » (jolie formule que j’emprunte à la grande dégustatrice anglaise Jancis Robison).

Pourquoi ce vin devrait-il être austère ? Sur le terrain du sucre, Hubert de Billy observe l’ambivalence du marché : « Bien sûr, avec le changement climatique, le raisin mûrit mieux aujourd’hui et l’on ajoute moins de sucre, mais le goût français pour les champagnes peu dosés n’est pas universel ! En Angleterre, en Asie, le palais des consommateurs n’est pas prêt à cela et veut du champagne un peu dosé. Au Japon, pendant longtemps, on exportait énormément de champagnes “brut” et “extra brut” (dosé à 0 gramme de sucre), notamment pour les mariages : les bouteilles étaient débouchées, oui, mais les gens ne finissaient pas leurs verres, c’était trop dur pour leur palais ! »

Pour les fêtes, je vous recommande la cuvée « Brut Réserve » à base de pinot noir, pinot meunier et chardonnay. C’est un beau champagne de repas, très harmonieux, avec une finale de brioche et de fruits confits. Un délice avec des coquilles Saint-Jacques aux châtaignes et aux clémentines, une volaille en croûte de sel, un beaufort d’alpage…


Champagne Pol Roger
50 euros la bouteille chez tous les bons cavistes.

Huis clos

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Stéphane Denis, auteur de plus de quarante romans, habitué des cabinets ministériels à la fin des années 1970, prix Interallié en 2001 pour Sisters, nous offre un court roman dynamique et mordant, politiquement incorrect, dont le style rappelle celui de Paul Morand lorsqu’il écrivait Ouvert la nuit. Dans ce recueil de nouvelles, Morand évoque les rapports amoureux entre les hommes et les femmes de manière assez sombre. C’est aussi un prétexte pour voyager dans une Europe brisée par la Première Guerre mondiale. Stéphane Denis, quant à lui, nous convie à assister à une conversation, souvent brillante, entre un haut fonctionnaire de l’ONU, prénommé Munzu, et une jeune archéologue fraîchement mariée, Calliope. Ils sont dans un train immobilisé au milieu d’une morne plaine d’Europe centrale. À la différence du livre de Morand, les deux personnages principaux sont à l’arrêt, menacés par les drones de la guerre toute proche et les mafias locales qui s’adonnent aux pillages. Ils ne savent pas si ce faux Orient-Express parviendra à destination : Prague. Inutile de s’étendre davantage sur la symbolique de la situation.

Calliope attend Ben, son mari géomètre, parti à la recherche de la voiture-bar. Il semble déjà l’oublier. Alors le dialogue commence entre la jeune femme et le haut fonctionnaire. Elle porte essentiellement sur les femmes, et l’expérience de Munzu éclaire la candide Calliope. Elle finit par ne plus guetter le retour de Ben. Le récit, à la fois drôle et cynique, du diplomate a en effet de quoi refroidir ses ardeurs. Stella, son ex-épouse, est décrite de façon glaçante. C’est le parangon de la castratrice. « Certaines femmes, confesse le diplomate, sont nées pour diriger la planète, intervenir, juger, censurer, mesurer, sanctionner et pardonner, et Stella était de celles-là : tout au long de notre brève vie commune, qui me paraissait curieusement, après sa mort, aussi interminable, mystérieuse et profonde que ces cours de récréation où nous avons joué à dix ans et qui sont en fait de minuscules préaux d’école ; je n’avais jamais rien pu entreprendre de grand. » Stella, qu’il a épousée en Afrique du Sud, va mourir ; puis se réincarner, à deux reprises, pour continuer de tourmenter le diplomate. Les rebondissements sont originaux et donnent du rythme à l’histoire.

Les sentiments amoureux en prennent un sacré coup. Conclusion du diplomate : « Je pense que de nombreux hommes de mon âge feront comme moi dans les années à venir ; l’amour est devenu trop dangereux pour ma génération. » C’est pourtant rassurant un homme en pantalon de velours côtelé et chaussures John Lobb, qui cite Paul Claudel, dans un train arrêté au milieu de nulle part.

Stéphane Denis jette un regard désabusé sur un monde, celui du bon goût, en voie d’oblitération. Les oukases féministes, défendus par une idéologie woke mortifère, totalement coupée de la réalité anthropologique, ne font que scléroser notre bien le plus précieux : la vie. Et pourtant, certains détails méritent qu’on s’y accroche. Exemple, à propos du jean de Calliope, la bondissante : « Sur n’importe quelle autre femme, son jean eût été un jean de plus parmi des milliards de jeans ; sur elle, il montait au ciel. » Ce petit détail vous empêche de croire à la fin du sentiment amoureux.

Stéphane Denis, La fin du sentiment amoureux, Grasset. 112 pages.

La fin du sentiment amoureux: Roman

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Campagne à la découpe

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Après Algues Vertes, Inès Léraud et Pierre Van Hove s’attaquent à l’épineuse histoire du remembrement qui mit le feu aux campagnes françaises. Champs de bataille est la BD à lire et à offrir en cette fin d’année


Le mot est interdit. Incompréhensible pour les jeunes urbains. Enseveli sous l’édredon des rancœurs et des jalousies. Plaie béante chez les anciens paysans. Il y eut quelques rares gagnants et beaucoup de perdants à cette loterie nationale, ce démembrement des terres agricoles, puzzle de parcelles sur lequel l’État profond s’amusa à remodeler le territoire. Enfant du Berry, j’entendis souvent ce mot prononcé avec un mélange de tristesse et d’amertume. L’État était passé par là. Sans recours, ni prévenance pour les populations locales, avec la force brutale d’une machine administrative insensible aux enracinés de toujours.

Une monstruosité

Inès Léraud et Pierre Van Hove, avec l’appui du conseiller historique Léandre Mandard, reviennent sur l’histoire enfouie du remembrement : « À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’État fait redessiner les terres agricoles dans la plupart des campagnes françaises afin que les champs soient accessibles par des chemins carrossables et facilement cultivables par des machines ». Ce regroupement à marche forcée, porté par une idéologie progressiste est une politique de la terre brulée qui annonce un désastre environnemental. On arrache les talus, on élargit, on polit, on rabote, on goudronne, on « bulldozerise » mille ans d’histoire agraire pour moderniser, mécaniser et surproduire à tout va au nom du marché et des traités européens. Nous payons aujourd’hui le prix de ces dérives consuméristes et libre-échangistes. On éventre surtout les villages, on fragmente les vieilles communautés rurales ; le démembrement laisse derrière lui une plaine de désolation et des tracteurs toujours plus monstrueux.

Les auteurs de cette BD racontent la genèse et la mise en œuvre de cette opération d’envergure nationale qui veut « américaniser » l’agriculteur français et faire de lui un chef d’exploitation responsable et dans le vent. Cette mutation au forceps est un système bien huilé qui parfois se heurte aux résistances locales. La propriété privée est mise à mal. Les réfractaires au changement sont considérés comme des arriérés qui se battent pour quelques pommiers et un malheureux cours d’eau. L’État ne supportant pas les mauvais coucheurs fait appel aux compagnies de CRS et va même jusqu’à psychiatriser les opposants. Sa violence légitime l’immunise contre les injustices. C’est l’histoire d’une meurtrissure, la main d’une organisation sachante qui fera le bonheur de ses concitoyens contre leur volonté. Champs de bataille, par son enquête de terrain fouillée, n’est pas une attaque à charge qui ne serait que dénonciation et victimisation, ressassement d’une période noire. Son intérêt historique réside dans sa vision complexe et non complotiste. Bien sûr qu’il y eut des profiteurs, des syndicats complices, des conseils municipaux à la botte des plus gros exploitants, un pacte tacite entre les banques, les semenciers, la chimie, le machinisme agricole et même le secteur industriel pour transformer nos paysans en agents actifs du progrès technique et social, mais surtout il y eut des Hommes dépouillés et d’autres qui crurent sincèrement aux vertus du remodelage géographique. Il fallait nourrir la France et faire de notre pays une puissance agricole de premier plan.

Combattants de l’ombre

Aurions-nous pu faire autrement en ne saccageant par notre territoire ? Vaste débat affrontant les tenants du productivisme et ceux qui prônent le soulagement de la Terre. Ce qui fait aussi la pertinence de ce document graphique, c’est le destin de ces combattants de l’ombre. Des témoignages glaçants comme cet agriculteur qui avoue : « Aujourd’hui, j’ai 100 hectares et 85 limousines. Je ne vis pas mieux que mon grand-père qui en avait dix ». Entre les pro-remembrement et les anti-remembrement, le torchon de la discorde brûle encore, deux générations plus tard. Dans cette BD, il y a des moments déchirants où les ingénieurs agronomes ont pris le pouvoir et où le paysan déboussolé, désorienté, soumis aux directives contradictoires ne sait même plus comment se comporter avec sa propre terre ou son bétail. Il est dépossédé de son savoir ancestral. La technostructure l’a emporté. Il a perdu son bon sens paysan. Ou ce fils qui parlant de son père dit : « Il aime sa terre et il est en guerre contre elle », paradoxe que tous les enfants ruraux ressentent dans leur chair. Les auteurs soulignent également des coalitions qui brouillent les schémas habituels de lutte tout tracés : « On peut aussi retenir de Trébrivan qu’une alliance inédite entre paysans « blancs », jeunes étudiants « rouges » et militants bretons a porté ses fruits ». Quant aux regrets d‘Edgar Pisani, ministre de l’Agriculture du Général qui déclara : « J’ai favorisé le développement d’une agriculture productiviste, ce fut la plus grosse bêtise de ma vie », elle ouvre le champ de la réflexion.

Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement de Inès Léraud et Pierre Van Hove – La Revue Dessinée / Delcourt 192 pages.

Champs de bataille: L'Histoire enfouie du remembrement

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Beau livre: l’inspiration africaine de Diane de Selliers

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Chaque année, au moment des fêtes, Diane de Selliers publie, aux prestigieuses éditions qui portent son nom, un nouveau volume mêlant texte classique éprouvé et illustrations choisies avec soin. Elle avait ainsi pu revisiter, par le passé, Stendhal ou bien L’Apocalypse de saint Jean, etc. Ses livres remettent en circulation les grands auteurs, afin qu’ils soient goûtés et appréciés par des lecteurs curieux et esthètes. Les images picturales, souvent sublimes, qui les accompagnent et les explicitent, permettent de redonner une vigueur nouvelle à ces pages retrouvées. Diane de Selliers sait rendre hommage aux œuvres du patrimoine mondial qu’elle admire et qu’elle veut faire admirer. Que demander de plus à un éditeur ?

Une tradition orale porteuse de sagesse

Diane de Selliers nous propose cette fois un conte d’inspiration africaine, dû à l’écrivain peul Amadou Hampâté Bâ, né en 1901 ou 1902 dans l’ancien Soudan français, l’actuel Mali. Il est illustré pour l’occasion par l’artiste contemporain Omar Ba, né au Sénégal en 1977. Comme l’annonce Diane de Selliers : « Cette édition rassemble le récit initiatique peul Kaïdara, écrit en vers par Amadou Hampâté Bâ en 1969, et les 40 œuvres originales créées spécialement par Omar Ba. » Nous sommes donc précisément dans un contexte peul, c’est-à-dire dans une tradition orale porteuse d’une sagesse millénaire, dont Amadou Hampâté Bâ se fait le chantre. Dans sa préface, Souleymane Bachir Diagne écrit : « Ce conte initiatique est la traduction, dans l’imaginaire peul, d’un récit primordial, qui se retrouve sous diverses formes dans toutes les cultures humaines : celui du voyage de l’homme, à travers mille et une épreuves, à la recherche de la plénitude. »

Omar Ba, Au commencement : le pacte, extrait de Kaïdara © Omar Ba / Adagp, Paris, 2024 Photo © Annik Wetter © Éditions Diane de Selliers

Une expérience intérieure

Il y a en effet dans Kaïdara une portée disons universelle, qui intéressera certains lecteurs en quête d’expériences intérieures pérennes. Le parcours biographique d’Amadou Hampâté Bâ explique cette vision généreuse de la littérature. Éduqué d’abord dans les écoles françaises, il reçoit par la suite l’enseignement d’un maître soufi, Tierno Bokar. Théodore Monod, dont il est l’ami, le fait recruter comme chercheur en ethnologie à l’Institut français d’Afrique noire. Après l’indépendance du Mali, en 1960, il entre à l’UNESCO, dont il deviendra membre du Conseil exécutif. Il fonde ensuite, à Bamako, l’Institut des sciences humaines. C’est en 1944 qu’il a livré une première ébauche de Kaïdara, qu’il reprendra par la suite et fera évoluer. Le conte manifeste déjà, à cet état embryonnaire, des caractéristiques culturelles précises, que l’auteur ne cessera de développer, fidèle à un « humanisme œcuménique associé à un islam tolérant ». En ce sens, Souleymane Bachir Diagne peut noter dans sa préface, de manière éclairante, que « Kaïdara est l’œuvre d’un patient et opiniâtre tissu de liens entre langues, entre cultures, entre religions, entre passé et présent… »

A lire aussi: Entrechats face caméra

Simplicité essentielle

Kaïdara s’adresse donc à tous. Aux enfants, aux croyants de toutes religions, aux agnostiques aussi, et pourquoi pas aux athées. Et de manière générale à tous ceux qui sont en recherche de quelque chose. Pour vous inciter à entrer dans ce livre et, peut-être, à en partager la beauté sapientiale avec vos proches, je vous citerai un passage vers la fin, où la morale du conte apparaît dans sa simplicité essentielle : « Retiens bien [c’est Kaïdara qui parle au jeune survivant de l’équipée initiatique] ce que tu viens d’apprendre et transmets-le / de bouche à oreille jusqu’à tes petits-enfants. / Fais-en un conte pour les héritiers de ton pouvoir. / Enseigne-le à ceux dont les oreilles bienheureuses / se fixent sur une tête agréable et chanceuse. »

Des illustrations significatives

J’ai beaucoup aimé le travail du peintre Omar Ba. Né en Afrique, il divise son temps entre Dakar et Genève. Cette double appartenance géographique fait de lui un artiste cosmopolite accompli. Comme Amadou Hampâté Bâ, il se présente comme « un passeur de traditions et de cultures ». Sa peinture, redevenue figurative après une période d’abstraction, tente une synthèse ambitieuse entre origines enfouies et cosmologie moderne. Il apporte beaucoup à la lecture du conte d’Amadou Hampâté Bâ, en ouvrant l’imaginaire du lecteur, qu’il amène vers des représentations fantastiques, mais accessibles à chacun. Comme l’écrit dans sa contribution Bérénice Geoffroy-Schneiter, spécialiste des arts africains, l’univers pictural d’Omar Ba « s’accorde ainsi à merveille avec la temporalité du conte de Kaïdara et la langue ciselée dans le métal divin d’Amadou Hampâté Bâ ».

Omar Ba, Arbre, extrait de Kaïdara © Omar Ba / Adagp, Paris, 2024 Photo © Annik Wetter © Éditions Diane de Selliers

La connivence créée par Diane de Selliers entre le poète et le peintre, telle celle d’un grand vin avec un mets raffiné, fonctionne de manière étonnante, comme si tous deux avaient travaillé de concert vers un même horizon. C’est le prodige de l’art, quelquefois, que ces réunions d’artistes, à l’occasion desquelles s’ouvre un riche dialogue qui n’était pas prévu. 

Kaïdara, Amadou Hampâté Bâ. Illustré par Omar Ba. Préface de Souleymane Bachir Diagne. Éd. Diane de Selliers.

À noter, chez le même éditeur, la réédition abrégée du Rāmāyaṇa de Vālmīki, illustré par les miniatures indiennes du XVIe au XIXe siècle. 

Kaïdara d'Amadou Hampâté Bâ illustré par Omar Ba

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Fous d’artifice

L’exposition « Figures du fou » est une remarquable réunion d’œuvres et d’objets retraçant cette physionomie de la déraison qui, profane ou religieuse, est un miroir tendu vers chacun. Leurs mines sont peut-être moins grotesques qu’au Moyen Âge, mais les fous et autres bouffons sont toujours parmi nous.


L’exposition du musée du Louvre intitulée « Figures du fou : du Moyen Âge aux Romantiques » est une très belle occasion d’aller voir des chefs-d’œuvre et de découvrir des objets insolites et amusants. Côté peinture : la célèbre Nef des fous et L’Extraction de la pierre de folie de Jérôme Bosch, Les Proverbes flamands de Pieter Brueghel, L’Enclos des fous de Francisco de Goya, La Monomane du jeu de Théodore Géricault, Fou de peur de Gustave Courbet. Côté objets : des psautiers ornés de petites créatures farfelues accrochées aux rinceaux végétaux ou nichées dans les initiales des textes, une statue de Vierge folle au sourire disgracieux, un aquamanile où la belle Phyllis chevauche Aristote, un porte-serviette aux mains baladeuses, un jeu d’échecs avec des derrières à l’air, des cartes à jouer colorées, des grelots en céramique et en métal, des médailles à l’effigie de Triboulet et Coquinet – bouffons célèbres de monarques célèbres –, des gobelets à tête de fou et des marottes en tous genres. Au total, 300 œuvres viennent illustrer les différentes facettes du fou, cette figure emblématique du Moyen Âge et de la Renaissance dont l’accoutrement, les gestes, les mimiques et les regards semblent avoir fait le lien entre le religieux et le profane, le sérieux et le dérisoire, la lucidité et l’aveuglement, dans un monde codifié jusque dans les délires de son renversement carnavalesque.

L’affiche de l’exposition donne le ton, avec ce Portrait de fou regardant entre ses doigts (1548). Vêtu d’un manteau moitié jaune, moitié rouge, avec capuche à oreilles d’âne et crête de coq, un fou plutôt sympathique nous regarde en souriant à travers les doigts de sa main gauche. Son regard rieur contraste avec la mine peu engageante qui surmonte sa marotte[1]. Il tient de sa main droite une paire d’épaisses bésicles, dont on ignore s’il les sort ou s’il les range sous sa pelisse. Les sages bésicles et la folle marotte sont faites du même bois, le pan jaune et le pan rouge du manteau forment un seul et même habit, le sourire joyeux du fou et le visage sombre de son sceptre fantasque sont le miroir l’un de l’autre. Le message est clair : à y regarder de près, les hommes sont en tous points déraisonnables ; fermer les yeux sur leurs péchés est une pure folie, mais rire de l’indulgence dont on se rend coupable en se voilant la face est une forme de lucidité.

Arnt van Tricht, porte-serviette : Fou enlaçant une femme. Rhin moyen, vers 1535 © Tasmanien

Un fou médiéval qui se métamorphose sans disparaitre

Cette exposition plaira aux amoureux du détail et des ambivalences, dont regorgent le Moyen Âge et la Renaissance. Comparer les visages de ces fous, scruter leurs regards perçants ou hébétés, se demander s’ils contrefont la folie pour confondre la nôtre ou si ces simples d’esprit ne sont que le reflet inversé de nos esprits tortueux. Comparer les marottes en buis ou en ivoire, leur mine chafouine ou réjouie, leur bouche renfrognée ou hilare. Croire entendre chanter ces orifices édentés sur lesquels s’épanouissent des lèvres de poisson, et tinter les grelots comme autant de petites têtes – presque – vides. Voir quels objets on peut coiffer d’un bonnet à oreilles de lièvre. Plonger dans l’univers de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel, se délecter des symboles et des proverbes dont fourmillent leurs œuvres – pourquoi cet homme sort-il d’un œuf en chantant, pourquoi celui-là pisse-t-il sur la lune pendant que cet autre joue aux cartes sur le rebord d’une fenêtre en déféquant sur le monde ?

Le plaisir que l’on prendra à l’observation minutieuse de ces détails fera oublier la difficulté majeure de ce parcours mi-kaléidoscopique, mi-chronologique qui ne distingue pas toujours la démesure, l’emportement, la folie philosophique (jeu de la raison et de la déraison) et la pathologie, et qui affirme vouloir aborder les représentations artistiques du fou en faisant l’économie de la folie et de son histoire. En effet, qui sont ces fous réunis jusqu’au 3 février dans le hall Napoléon du Louvre ? Qu’ont en commun le fameux insensé du psaume 53 qui nie l’existence de Dieu, Yvain, le Chevalier au lion fou d’amour pour la Dame de la fontaine, le bouffon Triboulet, Don Quichotte, la Monomane de Géricault et les aliénées de la Salpêtrière ? Leurs extravagances, leurs pas de côté ou leurs névroses sont-ils comparables ? Sont-ils liés ? Mais aussi : se succèdent-ils dans le temps par des franchissements historiques ? Quand on parle de folie, le piège foucaldien n’est jamais très loin : celui d’un âge d’or des marginalités heureuses (Moyen Âge et Renaissance) réduites au silence par la Raison classique puis captées au xixe siècle par le discours médical et le savoir institué de la psychiatrie moderne. Ce que l’historien Claude Quétel nomme joliment, dans son Histoire de la folie, « le goût de Michel Foucault pour le sens et non pour le vrai ». Le catalogue de l’exposition, en plus d’être un beau livre, est sur ce point précis un outil indispensable pour comprendre comment le fou médiéval se métamorphose sans disparaître, et pourquoi, de son côté, la naissance de la psychiatrie moderne a une histoire longue de deux mille ans.

Marina Abramović, White Dragon, 1989 © Piotr Ligier – B.C. Koekkoek Haus – Marina Abramović

Et le fou contemporain ?

Qu’en est-il aujourd’hui, en cette fin 2024 ? Que vaut cet asile kaléidoscopique pour notre modernité ? Ces fous dans l’art ont-ils encore quelque chose à nous dire ou doit-on finalement les laisser à leurs grelots, à leurs danses et à leurs propos insensés ? Observons – sans regarder entre nos doigts cette fois. Côté religion, les fous de Dieu sont toujours bien présents même s’ils ne ressemblent pas franchement à saint François d’Assise prêchant aux oiseaux (enluminure du xiiie siècle). Les Vierges folles (statues des xiiie et xve siècles), restées aux portes du paradis pour avoir oublié de prendre de l’huile pour leurs lampes, ont depuis peu trouvé leur carburant en se convertissant à des mouvements androphobes. Autre Eden, mêmes grimaces. En ce qui concerne l’amour, Phyllis (aquamanile et gravure des xive et xve siècles) fouette toujours Aristote, même s’il y a moins de Phyllis et presque plus d’Aristote. L’amour courtois était un amour fou ; L’Amour ouf de notre cinéma (film sorti en octobre) est peut-être un peu moins courtois. Quant au philtre magique que boivent Tristan et Yseult et qui les fait tomber amoureux l’un de l’autre, il y a visiblement des Tristan qui en font boire à des Yseult, mais l’amour n’a plus grand-chose à voir là-dedans. Sur le plan politique, les Coquinet, Triboulet, Kunz von der Rosen et autres bouffons de cour (médailles, gravures et portraits sur bois) accompagnent encore nos rois dans leurs déplacements et parfois dans de drôles d’accoutrements. Les marottes n’ont jamais été aussi nombreuses. Côté divertissements, des carnavals en tous genres se sont joyeusement multipliés tout au long de l’année : l’inversion des valeurs de la société est devenue, à son tour, une norme. Côté culture, les prétentieux d’aujourd’hui ressemblent aux prétentieux d’hier à s’y méprendre. L’Éloge de la folie d’Érasme, œuvre savoureuse et mordante écrite en quelques jours et publiée une veille de carnaval (1511), n’a pas pris une ride : « Ils empilent opinions sur opinions et font tout pour que leur discipline ait l’air la plus difficile de toutes. » Quant aux artistes, ils essayent, à l’instar du Fou de peur de Courbet (v. 1844-1848), de rendre leur folie passionnante, sans toujours y parvenir en dépit des grands moyens parfois employés à cet effet. Ce n’est pas la reine de la performance Marina Abramović (née en 1946), actuellement à l’honneur au musée des Beaux-Arts de Zurich, qui dira le contraire : l’une de ses œuvres marquantes (Rhythm 0,1974) a consisté à mettre son corps à disposition du public pendant six heures, avec comme instruction d’utiliser à sa guise les 72 objets prévus par l’artiste (parfum, miel, fleurs, clous, barre de métal, scie, arme à feu chargée d’une seule balle…). Parmi ces objets, une cuillère. Sans doute la même que celle du Fou avec une cuillère (1525-1530) de Quentin Metsys.

Ceux qui regrettent le monde d’avant peuvent être rassurés. Les temps n’ont pas vraiment changé, les fous ne se sont pas éclipsés. Sur l’un des murs du Louvre, Érasme, peint par Holbein le Jeune en 1528, est en train d’écrire. Les trois lignes qu’il a déjà tracées sur le papier blanc ont la finesse des traits de son visage. Noyé dans son grand manteau sombre, les paupières mi-closes, les lèvres serrées, il a recensé avec une ironie moderne les « délicieux égarements » de ses contemporains. À ce titre, il doit sans doute être le seul à savoir pourquoi cette exposition comporte des cartels spécialement rédigés à l’intention des enfants dans une langue bêtifiante: « Voici mon ami, le fou Aristote. C’est censé être un professeur très sage. Il est tombé amoureux de la belle Phyllis ! Regarde, ici, il lui sert de cheval ! Quand on dit fou amoureux, ce n’est pas une blague ! »

À lire

Figures du fou : du Moyen Âge aux Romantiques, ouvrage collectif,Gallimard 2024.

Histoire de la folie : de l’Antiquité à nos jours, Claude Quétel, « Texto », Taillandier, 2009.

À voir

« Figures du fou : du Moyen Âge aux Romantiques », musée du Louvre, jusqu’au 3 février 2025.

Ou pas

« Rétrospective Marina Abramović », Kunsthaus de Zurich (Suisse), jusqu’au 16 février 2025.


[1] Attribut du bouffon qui parodie un sceptre.

Les têtes molles de Dominique Labarrière

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Dominique Labarrière, contributeur régulier de Causeur, publie un fascicule d’une centaine de pages ; Les têtes molles, Honte et ruine de la France, ouvrage qui synthétise un certain nombre de problèmes épineux que connaît notre pays et qui nous propose quelques remises à plat salutaires.

Ne vous laissez pas accabler par le titre ! Dominique Labarrière aborde nos contrées désolées d’une écriture alerte et précise. C’est qu’il est question d’échapper à la mollesse et de porter le sabre dans le vif du sujet. Certes, les têtes folles qu’il promeut, jamais ne furent légion. De Gaulle et Churchill n’ont pas laissé de mode d’emploi. Rappeler ce qui, pour le premier, fut une geste ahurissante : illustre inconnu décidant seul d’organiser la résistance là où tout semblait plié, ne peut pas faire de mal en ces temps où le désastre semble si grand que les bras vous en tombent a priori.

Mais d’abord, remettre les pendules à l’heure et arrêter de laisser la compassion aux mains d’humanitaristes inconséquents. Pour cela, notre auteur en appelle à Blaise Pascal, qui, dans les Provinciales, parlant des jésuites, dit ceci : « Ils contentent le monde en permettant les actions ; et ils satisfont à l’Évangile en purifiant les intentions. » Pour les humanitaristes de gauche, qui sont des chrétiens dévoyés et qui en plus l’ignorent, alliés pour la circonstance au Medef et à son besoin de travailleurs bon marché, peu importe la saignée que les pays dont sont originaires les migrants subissent en perdant leurs forces vives. À croire que les pays en question sont considérés comme définitivement incapables de se construire ; pensée que n’auraient pas désavouée les colons d’antan. Par ailleurs, l’auteur consacre quelques pages à la situation réelle du migrant ; de son départ extrêmement risqué, de son arrivée en pays étranger, de toutes les épreuves qui l’attendent et qui peuvent déboucher sur une situation intenable dès lors qu’il n’aura pas satisfait aux critères exigés. L’auteur et moi-même devons faire nos promenades dans les mêmes quartiers où des êtres humains allongés sur le sol perdront logiquement la raison au bout d’un certain temps, parce que n’importe qui deviendrait fou dans de telles circonstances. C’est pourquoi le lien entre immigration et délinquance est tout simplement logique.

A lire aussi: Pour Boualem Sansal

Dominique Labarrière déplore, par ailleurs, la fin de la conscription dont on a retenu les corvées de waters mais dont on a oublié ce qu’elle favorisait et que l’on clame sur tous les toits aujourd’hui : le « vivre ensemble ». Il est vrai qu’à l’époque on parlait davantage de classes sociales que d’appartenances religieuses. Il n’empêche que la conscription fut l’occasion de rencontres qui n’auraient jamais eu lieu autrement, et que de surcroît, elle favorisait un sentiment national qui semble tellement désuet aux « citoyens du monde européistes ». Au nom d’une paix tellement garantie à l’époque qu’on comptabilise presque 200 conflits armés dans le monde aujourd’hui, la conscription fut supprimée et avec elle le budget militaire ; ce qui n’est pas sans poser problème à l’heure où le président Macron suggère d’envoyer des troupes en Ukraine… On peut ajouter qu’outre le déficit militaire, garder la conscription en la tournant vers le service de la nation aurait été l’occasion de délier le sentiment national de la guerre, ce que les pacifistes auraient dû approuver…

Le philosophe passe en revue, si j’ose dire, d’autres cas d’école, dont l’école justement, l’autorité, la justice, la laïcité, le wokisme etc., tous domaines où la liquéfaction de la pensée promet aux générations à venir les sables mouvants pour toute terre sous leurs pieds.

102 pages.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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De l’élégance avant toute chose

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Auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de trois albums musicaux, Jérôme Attal signe un plaidoyer en faveur de l’élégance dans un petit livre qui n’en manque pas…


En cette fin d’année où la folie consumériste est à son apogée, un livre fait entendre une petite musique différente : Un furieux besoin d’élégance. Il faut dire que son auteur, Jérôme Attal, s’y connait question musique. Parolier, compositeur, et interprète, il a écrit plus de 400 chansons notamment pour Vanessa Paradis, Johnny Hallyday ou Florent Pagny et vient de signer un album au titre évocateur : Les attaches fines. Avec son air d’éternel jeune homme, ses parapluies achetés à Londres, et ses verres fumés, ce dandy des temps modernes semblait prédestiné à écrire sur le sujet.

Une denrée rare

Elégance : « Qualité esthétique de ce qui est harmonieux, gracieux dans la simplicité. L’élégance des proportions » mais aussi « choix heureux des expressions, style harmonieux. S’exprimer avec élégance » d’après la définition qu’en donne Le Robert. Autrement dit, un sujet qui nécessite autant de goût que de grâce. Tout part d’un constat auquel il est difficile de ne pas souscrire : « À l’ère du coup de klaxon et du post haineux, de l’insulte facile, de l’invective et du coup de sang, à l’époque de l’avis sur tout et de la nuance en rien, l’élégance est une denrée rare. » Jérôme Attal va donc tenter de la débusquer dans des registres divers et variés. Certains attendus, comme en matière de sentiments ou de vêtements. D’autres moins comme l’élégance sur les champs de bataille.

A lire aussi: Les différentes facettes de Jaurès

Le livre est savoureux, délicieux même, qui alterne anecdotes et souvenirs personnels. On y croisera les deux Alain, Souchon et Chamfort, mais aussi Truffaut, les Beatles ou Saint Laurent, grand prêtre de l’élégance qui affirmait que « sans élégance du cœur, il n’y a pas d’élégance ». On découvrira ainsi que Georges Pompidou et Alain Delon n’en étaient pas dépourvus. Mais aussi que la mère de l’auteur portait des tailleurs avec la grâce de Jackie Kennedy tandis que son père avait une vénération pour le Concorde, symbole s’il en est de l’élégance à la française. Jérôme Attal n’en oublie pas pour autant l’essentiel : l’élégance en matière de littérature. Elle était incarnée pour lui par Bernard Rapp et sa célèbre émission L’Assiette anglaise. Grâce au journaliste animateur au physique et à l’allure so BBC, il découvre Christian Bobin, Marguerite Duras, André Markowicz et avec lui tout Dostoïevski.

Résistance

Au style harmonieux évoqué par le dictionnaire, l’auteur préfère la musique et rappelle que « un écrivain bien souvent n’en finit jamais de réécrire sa première page, voire sa première phrase, jusqu’à atteindre selon son goût une petite musique qui tient de l’élégance et de l’impact. » La sienne est délicate, cristalline, à l’opposé du brouhaha ambiant et son livre une incitation à résister aux diktats de l’époque. A privilégier la discrétion à la mise en scène du soi. Jérôme Attal ne s’en cache pas : « Dans une époque où l’affirmation règne, l’intime devient publicitaire, l’arnaque un métier, la violence un recours, la tribu une opinion, l’agression la première option pour réagir, l’élégance reste à mes yeux la manière la plus probante de créer pour soi et pour les autres un monde valable ». Un livre léger et profond, subtil et poétique, gracieux et fantaisiste à mettre entre toutes les mains.

Un furieux besoin d’élégance de Jérôme Attal, Fayard. 136 pages.

Un furieux besoin d'élégance

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Like a virgin

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Images truquées. Réseaux sociaux.

Des photos coquines de Madonna avec le pape suscitent un tollé…


Je rassure tous les catholiques, ces images publiées sur Instagram sont générées par l’intelligence artificielle. On voit le pape François serrer dans ses bras l’icône pop court-vêtue de dentelle noire, peut-être tenter de l’embrasser et loucher dans son décolleté. Cela n’est certes pas très catholique, mais il n’y a rien de très satanique non plus. On est loin des caricatures de Charlie Hebdo montrant le pape en position scabreuse.

http://twitter.com/ThePopTingz/status/1867685876710748264

Flopée de réactions outragées. C’est irrespectueux, c’est scandaleux…

Certes, c’est une provocation sans risque. Madonna n’aurait pas fait ça avec un rabbin par peur d’être traitée d’antisémite, et certainement pas avec un imam par peur d’un coup de couteau ou pire. Mais, je comprends mal que des catholiques s’énervent autant pour un blasphème de bac à sable.

Puis-je comprendre que ça les blesse ? Évidemment, mais eux savent la chance de vivre dans des sociétés sécularisées où ce qui est à César est à César et ce qui est à Dieu est à Dieu (un principe d’ailleurs chrétien, issu de la Bible). Le corollaire, c’est qu’on a le droit de se moquer de Dieu (qui doit avoir le cuir plus épais que ce qu’on croit).

A lire aussi: « Pour les Grecs, homosexualité et virilité allaient de pair »

En Corse, le Pape François nous a donné hier une leçon de laïcité expliquant qu’elle devait être comme-ci ou comme-ça. La laïcité tout-court, ça suffit. Cela signifie que les croyants acceptent non seulement que les autres ne partagent pas leur foi, mais aussi qu’ils rigolent de ce qui est sacré pour eux. C’est ça la France. C’est la souffrance de la liberté. On accepte d’être choqué par les croyances et par les idées des autres. J’accepte bien de vivre-ensemble avec les Insoumis et leurs âneries… Et puis le catholicisme en connait un rayon sur les tourments de la chair.

Aujourd’hui, plus personne n’ose se moquer du dieu des musulmans, ni même dire qu’on a le droit de le faire, vu le risque de riposte violente de simplets ou de fanatiques. Et c’est ça que voudraient les catholiques, qu’on ait peur d’eux, qu’on les traite comme des enfants susceptibles, qu’on tourne sa langue mille fois avant de faire une blague ? C’est le contraire : ce n’est pas aux catholiques de se mettre à l’heure de la susceptibilité des musulmans, mais aux musulmans de bénéficier du même traitement ! La preuve qu’on les respecte, qu’ils sont des citoyens égaux, c’est qu’on peut se payer leur tête sans avoir la peur au ventre. Et puis si Dieu existe, quel qu’il soit, il doit vraiment en avoir marre d’être aimé par des cons (hommage à Cabu)…

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio avec Jean-Jacques Bourdin

Leur dernière chance…

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Francois Bayrou. Forum démocratique du Modem. Seignosse, France le 16 septembre 2007 © CHAMUSSY/SIPA

En décrochant Matignon, le centriste Bayrou tient sa revanche et se voit offrir l’ultime possibilité de démontrer ce qu’il vaut vraiment.


Que François Bayrou ait été nommé Premier ministre dans la matinée du 13 décembre est loin de me déplaire par rapport à ce qu’on pouvait craindre des élucubrations présidentielles.

Mais la manière vaudevillesque dont la chose s’est faite, le passage de Sébastien Lecornu à François Bayrou dans la tête du président en quelques heures, montre à quel point, depuis sept ans, les nominations et les promotions ont plus relevé d’un jeu de hasard, d’une reconnaissance clientéliste que de choix mûrement réfléchis et acceptables. Certes sur un mode moins caricatural mais il n’empêche que rétrospectivement on ne peut qu’avoir froid dans le dos à l’idée des risques qui ont été pris.

François Bayrou, dans un rapport de force qu’il a gagné, s’est imposé au président de la République. Pour l’un et l’autre, il va s’agir de leur dernière chance.

Pour Emmanuel Macron, cela va de soi. Si Bayrou échoue, si une motion de censure renverse son gouvernement, je vois mal ce que le président pourra opposer aux blocages cette fois irréversibles dont la responsabilité initiale lui revient et à la constatation que son départ anticipé serait le seul remède.

Appréhension d’un bilan

Pour le maire de Pau, ce sera aussi l’ultime possibilité de démontrer ce qu’il vaut vraiment. Sans qu’on puisse douter de ses ombres ou de ses lumières : les unes et les autres ne prêteront plus à discussion.

François Bayrou, âgé de 73 ans, est moqué par certains parce qu’il n’aurait rien accompli durant quatre ans au ministère de l’Éducation nationale puis comme haut-commissaire au Plan. D’autres l’accusent de trahisons, lui reprochant d’avoir voté, à titre personnel, pour François Hollande en 2012 au détriment de Nicolas Sarkozy dont le quinquennat l’avait déçu, et choisi, en 2017, Emmanuel Macron contre François Fillon.

Outre qu’il est toujours navrant de voir des citoyens tourner en dérision des responsables politiques qui les dépassent de cent coudées, l’outrance avec laquelle on appréhende le bilan de François Bayrou et certaines de ses positions est injuste. Pour ces dernières, on oublie le courage qu’il lui a fallu pour les faire passer avant le conformisme et la solidarité automatique qu’on attendait de lui.

Par ailleurs, pour qui connaît le parcours de François Bayrou et sa vocation centriste depuis le début, il conviendrait par honnêteté de placer sur le plateau positif de sa balance le lanceur d’alerte qu’il a été, notamment pour la gravité de la dette ainsi que pour le scandale démocratique de l’arbitrage Sarkozy-Tapie-Lagarde. Et son attachement constant pour une vie républicaine apaisée qu’il n’estimait possible que grâce à un dépassement de la gauche et de la droite.

Aussi la haine de Simone Veil à son encontre avait été mal comprise !

À lire aussi, Dominique Labarrière: Bayrou de secours

Faire sortir le centrisme de l’opportunisme

Quand François Bayrou a permis à Emmanuel Macron d’être élu en 2017, son soutien était parfaitement cohérent avec ce qu’il avait sans cesse pensé et martelé. Au point qu’on pouvait parfois questionner la validité d’une politique qui semblait ne s’attacher qu’aux modalités du débat public. Il faut convenir qu’il est demeuré un homme, durant les sept années de macronisme, à la fois libre, indépendant mais fidèle. Parfois critique mais argumentant souvent en faveur du président. Il avait un passé à faire valoir pour arracher Matignon à la force de son désir…

Sa volonté acharnée de faire sortir le centrisme de l’opportunisme et de l’inconsistance programmatique doit lui être reconnue. Sa vision du centre était pugnace, sans concession et, de fait, infiniment plus difficile à assumer que le confort de s’abandonner aux extrêmes. J’ai particulièrement apprécié le Bayrou de cette époque, qui avait su redonner leur fierté à une cause et à un camp trop longtemps discrédités pour leur mollesse.

François Mitterrand a abusé de ces attaques faciles.

En même temps, F. Mitterrand qui était avare de compliments – même si tactiquement il disait à chacun de ses soutiens et de ses fidèles qu’il était le meilleur, même Jean-Luc Mélenchon en a bénéficié ! -, n’a jamais hésité à faire part de son estime pour la personnalité de François Bayrou, parce que celui-ci brillait par le verbe et la culture, ayant dominé courageusement un bégaiement.

« Un Himalaya de difficultés » en perspective…

Pour ma part, je ne dirai pas que je l’ai bien connu – ce serait outrecuidant – mais suffisamment côtoyé toutefois pour pouvoir offrir un témoignage sur sa tolérance et son souci de la liberté d’expression. À plusieurs reprises, il m’a convié à faire un discours à l’université d’été du MoDem, à Guidel, en pleine conscience du caractère libre et imprévisible de mon propos public. Je me souviens de son écoute et de son attention. Quand plus tard il a affirmé, devant un autre parti, que « penser tous la même chose ce n’était plus penser », j’ai retrouvé avec bonheur et nostalgie un état d’esprit dont il m’avait fait bénéficier.

Premier ministre, comme il l’a déclaré en réponse à Michel Barnier il va affronter « un Himalaya de difficultés ». Sa tâche est immense. Tout ce qu’on est en droit de demander, de la part de ses adversaires comme de ses alliés, est qu’on le traite comme il le mérite : gravement, sérieusement, avec respect. Sans les moindres dérisions ni abaissement.

Qu’on n’oublie pas que ce sera la dernière chance, au président comme à lui, pour la France et les Français.

Ne faites jamais confiance à la justice de votre pays

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Apprenons l’érotisme à nos enfants!

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DR.

La polémique sur l’éducation à la sexualité a enflé durant tout ce mois, opposant la fugace ministre de l’Éducation, Anne Genetet, au non moins évanescent ministre à la Réussite scolaire, Alexandre Portier. Elle a donné quelques idées à notre chroniqueur, à qui rien de ce qui concerne l’érotisme n’est étranger. Attention, cette chronique est déconseillée aux moins de 18 ans.


La polémique ne date pas d’hier. Le souci d’une information sur la sexualité remonte au début du XXe siècle : on n’avait pas encore inventé la pénicilline pour juguler les maladies sexuellement transmissibles qui dévastaient alors la France, tout faisait craindre qu’un grand nombre d’hommes ne soient plus disponibles pour les prochaines guerres.

Information et éducation sexuelle

Ce souci s’estompe dans les années 1950, on en est désormais, en plein baby-boom, au souci d’une éducation sur la reproduction : c’est celle que je reçus, de la part d’une prof de Sciences peroxydée, avec des flotteurs avant et arrière qui nous faisaient croire abondamment à sa compétence en la matière. Le Summer of flower puis Mai 68 passant par-là, le très rigide Joseph Fontanet se fend d’une circulaire en juillet 1973 qui distingue l’information sexuelle, intégrée dans les cours de « Sciences Nat’ », comme on disait alors, et l’éducation sexuelle, facultative, à organiser en dehors des heures de cours : à noter que contraception et avortement se faufilent naturellement dans des programmes encore un peu légers.

Dans les années 1980, SIDA oblige, on mit davantage l’accent sur la prévention — et on commença à parler de capotes, même si une campagne prévue pour décembre 1988 fut retardée jusqu’en janvier, l’archevêché de Paris ayant fait comprendre au Premier ministre, Michel Rocard, que l’utilisation ciblée du latex ou du polyuréthane était incompatible avec les fêtes de Noël (on disait encore « Noël » à cette époque).

A lire aussi: Obsession sexuelle

Diverses circulaires précisant les contenus de cet enseignement virent le jour dans les années 1990, jusqu’à ce que la loi du 4 juillet 2001 impose « une information et une éducation à la sexualité dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène ».

En 2016, un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (HCE) a révélé que l’obligation des trois séances annuelles était respectée dans une minorité d’écoles et d’établissements. Fatalitas ! Tant d’élèves privés de ces séances instructives sur l’enfilage de capotes sur des bananes…

La porno-révolution

On voit qu’on est resté assez loin du « Kama-Sutra pour adolescents » que fustigent (oh oui, encore !) les organisations traditionnalistes, qui en sont manifestement restées à des histoires d’abeilles, de roses et de choux-fleurs, avec ou sans adjonction de cigogne. À une époque où le premier visionnage de films pornographiques se situe vers 10 ans, on mesure l’écart entre le fanatisme répressif, le militantisme LGBT et la réalité de l’information sauvage des collégiens.

J’ai écrit au début des années 2010 sur la pornographie (on vient de découvrir que la France, pays de frustration sexuelle grandissante, est l’un des premiers usagers mondiaux de Pornhub). Je proposais alors de l’interdire (c’est techniquement possible) parce que ce qui est proposé sur les « tubes » est immonde et donne une vision altérée des relations entre les sexes. Et surtout, c’est à des années-lumière de l’érotisme — littéralement, science de l’amour.

Et pour cela, point n’est besoin de profs de SVT, qui présentent le sexe selon des ormes scientifiques auxquelles nous pensons peu à l’instant décisif. Il suffit d’inciter les enseignants de Lettres, dès que l’on recommencera à les recruter en fonction de leurs connaissances littéraires et non selon leur capacité d’obéissance aux diktats des « formateurs », à utiliser la littérature pour former ces jeunes gens impatients — auxquels on redonnera ainsi le goût de la lecture, ce qui n’est pas rien. Erotisme vs pornographie, c’est le web vs la bibliothèque.

Par exemple…

Cela commence par un échange de regards, figurez-vous…
« Il en sortit quelques femmes qui se retirèrent aussitôt ; mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait de faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention ; moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais, loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. » (Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731)

Puis on lui prend la main — et non, ce n’est pas un viol !
« Comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.
Son âme fut inondée de bonheur… » (Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830 — San-Antonio trouvait que c’était là le passage le plus érotique de toute la littérature française).

On lui parle — non sans sous-entendus, mais justement, la littérature est l’art des sous-entendus :
« Je n’attends rien… je n’espère rien. Je vous aime. Quoi que vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force et d’ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. » (Maupassant, Bel-ami, 1885)

Outre le fait que cela permet une démonstration magnifique du pouvoir des métaphores (en)filées, on a là une description attentive des processus physiologiques à l’œuvre dans une relation amoureuse. Ces histoires aquatiques de « verser », « imprègne », « liqueur », « tombée goutte à goutte » sont assez éloquentes. Et la progression à partir de « pénétrer » jusqu’à « force » en passant par « adoucisse » et « amollisse » (ah, cette pénétration dans des espaces mous…) ne vaut-elle pas mieux que les travaux pratiques d’enfilage de capote sur banane — ou même sur gode format Rocco ?

A lire aussi: Transidentité: les recommandations délirantes de la HAS

On lui parle de fleurs, et de fil en aiguille, on trouve une façon plus élégante de lui dire qu’on la désire que le simple « tu veux ou tu veux pas ? »
« Il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements. » De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique… » (Proust, Un amour de Swann, 1913)

Maintenant, si vous êtes du genre à refuser les circonlocutions pour dire des choses crues, il vous reste toujours la possibilité de leur faire étudier le marquis de Sade : 
« O mon amie ! dis-je à Delbène qui me questionnait, j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière, m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. » (Sade, Histoire de Juliette, 1795)

Franchement, ce serait infiniment plus instructif que l’étude des contradictions entre, théorie du genre et statut chromosomique…

Mais voilà : les profs de Lettres des quinze dernières années maîtrisent-ils tous ces chefs d’œuvre — sans parler de l’art de les expliquer ? Les ont-ils seulement lus ?

L'école sous emprise

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Pol Roger, les secrets de l’or à bulles

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Hubert de Billy, cinquième génération de la famille Pol Roger, devant la statue de Winston Churchill qui buvait une pinte de champagne à chaque repas ! © Pierre Aslan

Pol Roger est la plus petite des grandes maisons de champagne. Elle cultive la discrétion et l’art d’assembler les cépages depuis le milieu du XIXe siècle. Parmi ses illustres clients, Winston Churchill lui a toujours été fidèle. Visite exclusive de ses caves à Épernay, en compagnie de Hubert de Billy, descendant direct du fondateur.


Quand Elon Musk aura fini de vendre ses bidules, nos vignerons de Champagne continueront à fabriquer le vin des rois de France dont l’élaboration a demandé des siècles de « recherche et développement ». À quelques semaines des fêtes, je réalise que peu de gens savent vraiment comment est fabriqué le champagne, ce vin de la joie, issu pourtant d’une terre qui n’a rien de joyeux, une terre pauvre et austère couverte de brume et dont les villages ont donné leurs noms aux pires batailles de la Grande Guerre.

Nous voici à Épernay, à 144 kilomètres de Paris. L’avenue de Champagne, bordée de châteaux et d’hôtels particuliers, recouvre une vraie ville souterraine composée de 110 kilomètres de caves dans lesquelles sont stockées 200 millions de bouteilles. Pour pénétrer dans les arcanes de ce vin méconnu, j’ai pris rendez-vous avec la maison Pol Roger, la plus petite des grandes maisons de champagne (2 millions de bouteilles par an), qui est toujours, depuis sa création en 1849, une entreprise 100 % familiale et indépendante. Hubert de Billy, descendant direct de Pol Roger, a bien voulu nous recevoir, grâce à une aimable lettre de recommandation écrite par Philippe de Lur Saluces, du château de Fargues, attestant que je n’étais pas un faquin. Dans ce monde de l’aristocratie des grands vins, il faut montrer patte blanche…

Genèse d’un grand champagne

« Pol Roger, mon ancêtre, était un entrepreneur. Né au village voisin d’Aÿ, c’était un peu le dernier venu, car les grandes maisons de champagne étaient déjà fondées depuis longtemps. Il a donc construit le château, creusé les caves, acheté des terres, embauché 400 ouvriers. Surtout, il s’est associé avec Pasteur qui a piloté scientifiquement la conduite des vins. Le vrai inventeur du vin de champagne, c’est Pasteur ! Avant lui, on ne maîtrisait pas les processus de fermentation, notamment la prise de mousse. On renforçait le champagne au cognac (d’où l’association Moët-Hennessy)… »

En 1860, Pol Roger part à la conquête du marché anglais, car Londres est depuis toujours la capitale mondiale des vins. En 1877, sa maison est la première de Champagne à bénéficier du « royal warrant », ce brevet d’excellence stipulant que le produit a été approuvé par « Her Majesty the Queen ».

« Boire du Pol Roger à Londres au début du xxe siècle, nous dit Hubert de Billy, révélait un statut social. Nous avons retrouvé une facture qui prouve que Winston Churchill buvait déjà du Pol Roger en 1906, alors qu’il venait d’entrer au gouvernement en tant que vice-ministre des Colonies. Il en buvait à titre personnel une pinte à chaque repas (soit 56 cl) ! À l’époque, tout le monde buvait du champagne pendant les repas : il n’a été servi à l’apéritif qu’après la Seconde Guerre mondiale. C’est à ce moment-là que le chardonnay (vif et tranchant) a pris le dessus sur le pinot noir (ample et vineux). »

La prestigieuse cuvée Winston Churchill © Pierre Aslan

La Grande-Bretagne conquise

Le « Vieux Lion » aimait tant dans le champagne Pol Roger qu’il a donné son nom à sa plus grande cuvée. On y retrouve sa fougue, sa puissance, mais aussi une finesse crémeuse et un côté gouleyant…

En descendant dans les 11 kilomètres de caves creusées à 35 mètres de profondeur, Hubert de Billy nous explique concrètement pourquoi le vin de Champagne (et le sien en particulier) est le fruit d’un savoir-faire unique : « Le secret, c’est la garde, la lenteur. Nos vins sont élevés en bouteilles très longtemps, de quatre à dix ans au minimum, au contact des levures qui se trouvent dans le goulot : ce sont elles qui vont nourrir le vin et lui donner tout son fruit et toute sa rondeur. Pour cela, il faut tourner les bouteilles… Nous sommes l’une des dernières maisons à remuer les bouteilles manuellement. Chaque jour, quatre remueurs, qui savent “lire le vin”, tournent à la main 50 000 bouteilles chacun ! »

Après des années de gestation, les bouteilles sont alors « dégorgées à la volée » manuellement : tête en bas, on les ouvre en les redressant le plus vite possible afin que la pression expulse le dépôt sans laisser échapper trop de vin. Mis bout à bout, tous ces gestes, inventés par le génie des vignerons champenois, façonnent ce vin qui, autrefois, servait à sacrer les rois de France à Reims.

Une maison où luxe rime avec discrétion

Pol Roger est une maison discrète dont on parle peu. Elle n’a jamais « surfé » sur le marketing du moment. On ne verra donc pas Hubert de Billy poser dans ses vignes en faisant mine de labourer avec un cheval… On ne le verra pas non plus prétendre faire des champagnes provenant d’une seule parcelle (comme c’est devenu la mode). Non, pour lui, le champagne a toujours été une mosaïque de goûts, une palette de couleurs, une symphonie de parfums, dont la richesse tient à l’assemblage de dizaines de terroirs différents qui sont une photographie de la Champagne. « Dans nos caves, nous laissons d’abord les cépages s’épanouir, nous séparons les parcelles et les crus, chacun sa cuve. Puis, nous goûtons les vins l’hiver, avant le 15 janvier. Au printemps, le chef de cave commence à assembler les cépages, les parcelles et les crus. C’est un travail d’orfèvre. »

À force de croire, de dire et de répéter que le sucre est mauvais en soi, certains vignerons ont fini par « adorer l’austérité du champagne plutôt que sa sagesse » (jolie formule que j’emprunte à la grande dégustatrice anglaise Jancis Robison).

Pourquoi ce vin devrait-il être austère ? Sur le terrain du sucre, Hubert de Billy observe l’ambivalence du marché : « Bien sûr, avec le changement climatique, le raisin mûrit mieux aujourd’hui et l’on ajoute moins de sucre, mais le goût français pour les champagnes peu dosés n’est pas universel ! En Angleterre, en Asie, le palais des consommateurs n’est pas prêt à cela et veut du champagne un peu dosé. Au Japon, pendant longtemps, on exportait énormément de champagnes “brut” et “extra brut” (dosé à 0 gramme de sucre), notamment pour les mariages : les bouteilles étaient débouchées, oui, mais les gens ne finissaient pas leurs verres, c’était trop dur pour leur palais ! »

Pour les fêtes, je vous recommande la cuvée « Brut Réserve » à base de pinot noir, pinot meunier et chardonnay. C’est un beau champagne de repas, très harmonieux, avec une finale de brioche et de fruits confits. Un délice avec des coquilles Saint-Jacques aux châtaignes et aux clémentines, une volaille en croûte de sel, un beaufort d’alpage…


Champagne Pol Roger
50 euros la bouteille chez tous les bons cavistes.

Huis clos

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L'écrivain français Stéphane Denis © JF Paga

Stéphane Denis, auteur de plus de quarante romans, habitué des cabinets ministériels à la fin des années 1970, prix Interallié en 2001 pour Sisters, nous offre un court roman dynamique et mordant, politiquement incorrect, dont le style rappelle celui de Paul Morand lorsqu’il écrivait Ouvert la nuit. Dans ce recueil de nouvelles, Morand évoque les rapports amoureux entre les hommes et les femmes de manière assez sombre. C’est aussi un prétexte pour voyager dans une Europe brisée par la Première Guerre mondiale. Stéphane Denis, quant à lui, nous convie à assister à une conversation, souvent brillante, entre un haut fonctionnaire de l’ONU, prénommé Munzu, et une jeune archéologue fraîchement mariée, Calliope. Ils sont dans un train immobilisé au milieu d’une morne plaine d’Europe centrale. À la différence du livre de Morand, les deux personnages principaux sont à l’arrêt, menacés par les drones de la guerre toute proche et les mafias locales qui s’adonnent aux pillages. Ils ne savent pas si ce faux Orient-Express parviendra à destination : Prague. Inutile de s’étendre davantage sur la symbolique de la situation.

Calliope attend Ben, son mari géomètre, parti à la recherche de la voiture-bar. Il semble déjà l’oublier. Alors le dialogue commence entre la jeune femme et le haut fonctionnaire. Elle porte essentiellement sur les femmes, et l’expérience de Munzu éclaire la candide Calliope. Elle finit par ne plus guetter le retour de Ben. Le récit, à la fois drôle et cynique, du diplomate a en effet de quoi refroidir ses ardeurs. Stella, son ex-épouse, est décrite de façon glaçante. C’est le parangon de la castratrice. « Certaines femmes, confesse le diplomate, sont nées pour diriger la planète, intervenir, juger, censurer, mesurer, sanctionner et pardonner, et Stella était de celles-là : tout au long de notre brève vie commune, qui me paraissait curieusement, après sa mort, aussi interminable, mystérieuse et profonde que ces cours de récréation où nous avons joué à dix ans et qui sont en fait de minuscules préaux d’école ; je n’avais jamais rien pu entreprendre de grand. » Stella, qu’il a épousée en Afrique du Sud, va mourir ; puis se réincarner, à deux reprises, pour continuer de tourmenter le diplomate. Les rebondissements sont originaux et donnent du rythme à l’histoire.

Les sentiments amoureux en prennent un sacré coup. Conclusion du diplomate : « Je pense que de nombreux hommes de mon âge feront comme moi dans les années à venir ; l’amour est devenu trop dangereux pour ma génération. » C’est pourtant rassurant un homme en pantalon de velours côtelé et chaussures John Lobb, qui cite Paul Claudel, dans un train arrêté au milieu de nulle part.

Stéphane Denis jette un regard désabusé sur un monde, celui du bon goût, en voie d’oblitération. Les oukases féministes, défendus par une idéologie woke mortifère, totalement coupée de la réalité anthropologique, ne font que scléroser notre bien le plus précieux : la vie. Et pourtant, certains détails méritent qu’on s’y accroche. Exemple, à propos du jean de Calliope, la bondissante : « Sur n’importe quelle autre femme, son jean eût été un jean de plus parmi des milliards de jeans ; sur elle, il montait au ciel. » Ce petit détail vous empêche de croire à la fin du sentiment amoureux.

Stéphane Denis, La fin du sentiment amoureux, Grasset. 112 pages.

La fin du sentiment amoureux: Roman

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Campagne à la découpe

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© Éditions Delcourt, 2024 — Léraud, Van Hove

Après Algues Vertes, Inès Léraud et Pierre Van Hove s’attaquent à l’épineuse histoire du remembrement qui mit le feu aux campagnes françaises. Champs de bataille est la BD à lire et à offrir en cette fin d’année


Le mot est interdit. Incompréhensible pour les jeunes urbains. Enseveli sous l’édredon des rancœurs et des jalousies. Plaie béante chez les anciens paysans. Il y eut quelques rares gagnants et beaucoup de perdants à cette loterie nationale, ce démembrement des terres agricoles, puzzle de parcelles sur lequel l’État profond s’amusa à remodeler le territoire. Enfant du Berry, j’entendis souvent ce mot prononcé avec un mélange de tristesse et d’amertume. L’État était passé par là. Sans recours, ni prévenance pour les populations locales, avec la force brutale d’une machine administrative insensible aux enracinés de toujours.

Une monstruosité

Inès Léraud et Pierre Van Hove, avec l’appui du conseiller historique Léandre Mandard, reviennent sur l’histoire enfouie du remembrement : « À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’État fait redessiner les terres agricoles dans la plupart des campagnes françaises afin que les champs soient accessibles par des chemins carrossables et facilement cultivables par des machines ». Ce regroupement à marche forcée, porté par une idéologie progressiste est une politique de la terre brulée qui annonce un désastre environnemental. On arrache les talus, on élargit, on polit, on rabote, on goudronne, on « bulldozerise » mille ans d’histoire agraire pour moderniser, mécaniser et surproduire à tout va au nom du marché et des traités européens. Nous payons aujourd’hui le prix de ces dérives consuméristes et libre-échangistes. On éventre surtout les villages, on fragmente les vieilles communautés rurales ; le démembrement laisse derrière lui une plaine de désolation et des tracteurs toujours plus monstrueux.

Les auteurs de cette BD racontent la genèse et la mise en œuvre de cette opération d’envergure nationale qui veut « américaniser » l’agriculteur français et faire de lui un chef d’exploitation responsable et dans le vent. Cette mutation au forceps est un système bien huilé qui parfois se heurte aux résistances locales. La propriété privée est mise à mal. Les réfractaires au changement sont considérés comme des arriérés qui se battent pour quelques pommiers et un malheureux cours d’eau. L’État ne supportant pas les mauvais coucheurs fait appel aux compagnies de CRS et va même jusqu’à psychiatriser les opposants. Sa violence légitime l’immunise contre les injustices. C’est l’histoire d’une meurtrissure, la main d’une organisation sachante qui fera le bonheur de ses concitoyens contre leur volonté. Champs de bataille, par son enquête de terrain fouillée, n’est pas une attaque à charge qui ne serait que dénonciation et victimisation, ressassement d’une période noire. Son intérêt historique réside dans sa vision complexe et non complotiste. Bien sûr qu’il y eut des profiteurs, des syndicats complices, des conseils municipaux à la botte des plus gros exploitants, un pacte tacite entre les banques, les semenciers, la chimie, le machinisme agricole et même le secteur industriel pour transformer nos paysans en agents actifs du progrès technique et social, mais surtout il y eut des Hommes dépouillés et d’autres qui crurent sincèrement aux vertus du remodelage géographique. Il fallait nourrir la France et faire de notre pays une puissance agricole de premier plan.

Combattants de l’ombre

Aurions-nous pu faire autrement en ne saccageant par notre territoire ? Vaste débat affrontant les tenants du productivisme et ceux qui prônent le soulagement de la Terre. Ce qui fait aussi la pertinence de ce document graphique, c’est le destin de ces combattants de l’ombre. Des témoignages glaçants comme cet agriculteur qui avoue : « Aujourd’hui, j’ai 100 hectares et 85 limousines. Je ne vis pas mieux que mon grand-père qui en avait dix ». Entre les pro-remembrement et les anti-remembrement, le torchon de la discorde brûle encore, deux générations plus tard. Dans cette BD, il y a des moments déchirants où les ingénieurs agronomes ont pris le pouvoir et où le paysan déboussolé, désorienté, soumis aux directives contradictoires ne sait même plus comment se comporter avec sa propre terre ou son bétail. Il est dépossédé de son savoir ancestral. La technostructure l’a emporté. Il a perdu son bon sens paysan. Ou ce fils qui parlant de son père dit : « Il aime sa terre et il est en guerre contre elle », paradoxe que tous les enfants ruraux ressentent dans leur chair. Les auteurs soulignent également des coalitions qui brouillent les schémas habituels de lutte tout tracés : « On peut aussi retenir de Trébrivan qu’une alliance inédite entre paysans « blancs », jeunes étudiants « rouges » et militants bretons a porté ses fruits ». Quant aux regrets d‘Edgar Pisani, ministre de l’Agriculture du Général qui déclara : « J’ai favorisé le développement d’une agriculture productiviste, ce fut la plus grosse bêtise de ma vie », elle ouvre le champ de la réflexion.

Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement de Inès Léraud et Pierre Van Hove – La Revue Dessinée / Delcourt 192 pages.

Champs de bataille: L'Histoire enfouie du remembrement

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Beau livre: l’inspiration africaine de Diane de Selliers

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Omar Ba, Récompense, extrait de Kaïdara, publié par les éditions Diane de Selliers, 2024 Acrylique, encre, huile, stylo, Typex et crayon sur kraft avec polyester, 100 × 120 cm © Omar Ba / Adagp, Paris, 2024 Photo © Annik Wetter © Éditions Diane de Selliers

Chaque année, au moment des fêtes, Diane de Selliers publie, aux prestigieuses éditions qui portent son nom, un nouveau volume mêlant texte classique éprouvé et illustrations choisies avec soin. Elle avait ainsi pu revisiter, par le passé, Stendhal ou bien L’Apocalypse de saint Jean, etc. Ses livres remettent en circulation les grands auteurs, afin qu’ils soient goûtés et appréciés par des lecteurs curieux et esthètes. Les images picturales, souvent sublimes, qui les accompagnent et les explicitent, permettent de redonner une vigueur nouvelle à ces pages retrouvées. Diane de Selliers sait rendre hommage aux œuvres du patrimoine mondial qu’elle admire et qu’elle veut faire admirer. Que demander de plus à un éditeur ?

Une tradition orale porteuse de sagesse

Diane de Selliers nous propose cette fois un conte d’inspiration africaine, dû à l’écrivain peul Amadou Hampâté Bâ, né en 1901 ou 1902 dans l’ancien Soudan français, l’actuel Mali. Il est illustré pour l’occasion par l’artiste contemporain Omar Ba, né au Sénégal en 1977. Comme l’annonce Diane de Selliers : « Cette édition rassemble le récit initiatique peul Kaïdara, écrit en vers par Amadou Hampâté Bâ en 1969, et les 40 œuvres originales créées spécialement par Omar Ba. » Nous sommes donc précisément dans un contexte peul, c’est-à-dire dans une tradition orale porteuse d’une sagesse millénaire, dont Amadou Hampâté Bâ se fait le chantre. Dans sa préface, Souleymane Bachir Diagne écrit : « Ce conte initiatique est la traduction, dans l’imaginaire peul, d’un récit primordial, qui se retrouve sous diverses formes dans toutes les cultures humaines : celui du voyage de l’homme, à travers mille et une épreuves, à la recherche de la plénitude. »

Omar Ba, Au commencement : le pacte, extrait de Kaïdara © Omar Ba / Adagp, Paris, 2024 Photo © Annik Wetter © Éditions Diane de Selliers

Une expérience intérieure

Il y a en effet dans Kaïdara une portée disons universelle, qui intéressera certains lecteurs en quête d’expériences intérieures pérennes. Le parcours biographique d’Amadou Hampâté Bâ explique cette vision généreuse de la littérature. Éduqué d’abord dans les écoles françaises, il reçoit par la suite l’enseignement d’un maître soufi, Tierno Bokar. Théodore Monod, dont il est l’ami, le fait recruter comme chercheur en ethnologie à l’Institut français d’Afrique noire. Après l’indépendance du Mali, en 1960, il entre à l’UNESCO, dont il deviendra membre du Conseil exécutif. Il fonde ensuite, à Bamako, l’Institut des sciences humaines. C’est en 1944 qu’il a livré une première ébauche de Kaïdara, qu’il reprendra par la suite et fera évoluer. Le conte manifeste déjà, à cet état embryonnaire, des caractéristiques culturelles précises, que l’auteur ne cessera de développer, fidèle à un « humanisme œcuménique associé à un islam tolérant ». En ce sens, Souleymane Bachir Diagne peut noter dans sa préface, de manière éclairante, que « Kaïdara est l’œuvre d’un patient et opiniâtre tissu de liens entre langues, entre cultures, entre religions, entre passé et présent… »

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Simplicité essentielle

Kaïdara s’adresse donc à tous. Aux enfants, aux croyants de toutes religions, aux agnostiques aussi, et pourquoi pas aux athées. Et de manière générale à tous ceux qui sont en recherche de quelque chose. Pour vous inciter à entrer dans ce livre et, peut-être, à en partager la beauté sapientiale avec vos proches, je vous citerai un passage vers la fin, où la morale du conte apparaît dans sa simplicité essentielle : « Retiens bien [c’est Kaïdara qui parle au jeune survivant de l’équipée initiatique] ce que tu viens d’apprendre et transmets-le / de bouche à oreille jusqu’à tes petits-enfants. / Fais-en un conte pour les héritiers de ton pouvoir. / Enseigne-le à ceux dont les oreilles bienheureuses / se fixent sur une tête agréable et chanceuse. »

Des illustrations significatives

J’ai beaucoup aimé le travail du peintre Omar Ba. Né en Afrique, il divise son temps entre Dakar et Genève. Cette double appartenance géographique fait de lui un artiste cosmopolite accompli. Comme Amadou Hampâté Bâ, il se présente comme « un passeur de traditions et de cultures ». Sa peinture, redevenue figurative après une période d’abstraction, tente une synthèse ambitieuse entre origines enfouies et cosmologie moderne. Il apporte beaucoup à la lecture du conte d’Amadou Hampâté Bâ, en ouvrant l’imaginaire du lecteur, qu’il amène vers des représentations fantastiques, mais accessibles à chacun. Comme l’écrit dans sa contribution Bérénice Geoffroy-Schneiter, spécialiste des arts africains, l’univers pictural d’Omar Ba « s’accorde ainsi à merveille avec la temporalité du conte de Kaïdara et la langue ciselée dans le métal divin d’Amadou Hampâté Bâ ».

Omar Ba, Arbre, extrait de Kaïdara © Omar Ba / Adagp, Paris, 2024 Photo © Annik Wetter © Éditions Diane de Selliers

La connivence créée par Diane de Selliers entre le poète et le peintre, telle celle d’un grand vin avec un mets raffiné, fonctionne de manière étonnante, comme si tous deux avaient travaillé de concert vers un même horizon. C’est le prodige de l’art, quelquefois, que ces réunions d’artistes, à l’occasion desquelles s’ouvre un riche dialogue qui n’était pas prévu. 

Kaïdara, Amadou Hampâté Bâ. Illustré par Omar Ba. Préface de Souleymane Bachir Diagne. Éd. Diane de Selliers.

À noter, chez le même éditeur, la réédition abrégée du Rāmāyaṇa de Vālmīki, illustré par les miniatures indiennes du XVIe au XIXe siècle. 

Kaïdara d'Amadou Hampâté Bâ illustré par Omar Ba

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Fous d’artifice

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Jan Matejko, Stanczyk durant un bal après la perte de Smolensk. Cracovie, 1862 © Narodowe w Warszawie

L’exposition « Figures du fou » est une remarquable réunion d’œuvres et d’objets retraçant cette physionomie de la déraison qui, profane ou religieuse, est un miroir tendu vers chacun. Leurs mines sont peut-être moins grotesques qu’au Moyen Âge, mais les fous et autres bouffons sont toujours parmi nous.


L’exposition du musée du Louvre intitulée « Figures du fou : du Moyen Âge aux Romantiques » est une très belle occasion d’aller voir des chefs-d’œuvre et de découvrir des objets insolites et amusants. Côté peinture : la célèbre Nef des fous et L’Extraction de la pierre de folie de Jérôme Bosch, Les Proverbes flamands de Pieter Brueghel, L’Enclos des fous de Francisco de Goya, La Monomane du jeu de Théodore Géricault, Fou de peur de Gustave Courbet. Côté objets : des psautiers ornés de petites créatures farfelues accrochées aux rinceaux végétaux ou nichées dans les initiales des textes, une statue de Vierge folle au sourire disgracieux, un aquamanile où la belle Phyllis chevauche Aristote, un porte-serviette aux mains baladeuses, un jeu d’échecs avec des derrières à l’air, des cartes à jouer colorées, des grelots en céramique et en métal, des médailles à l’effigie de Triboulet et Coquinet – bouffons célèbres de monarques célèbres –, des gobelets à tête de fou et des marottes en tous genres. Au total, 300 œuvres viennent illustrer les différentes facettes du fou, cette figure emblématique du Moyen Âge et de la Renaissance dont l’accoutrement, les gestes, les mimiques et les regards semblent avoir fait le lien entre le religieux et le profane, le sérieux et le dérisoire, la lucidité et l’aveuglement, dans un monde codifié jusque dans les délires de son renversement carnavalesque.

L’affiche de l’exposition donne le ton, avec ce Portrait de fou regardant entre ses doigts (1548). Vêtu d’un manteau moitié jaune, moitié rouge, avec capuche à oreilles d’âne et crête de coq, un fou plutôt sympathique nous regarde en souriant à travers les doigts de sa main gauche. Son regard rieur contraste avec la mine peu engageante qui surmonte sa marotte[1]. Il tient de sa main droite une paire d’épaisses bésicles, dont on ignore s’il les sort ou s’il les range sous sa pelisse. Les sages bésicles et la folle marotte sont faites du même bois, le pan jaune et le pan rouge du manteau forment un seul et même habit, le sourire joyeux du fou et le visage sombre de son sceptre fantasque sont le miroir l’un de l’autre. Le message est clair : à y regarder de près, les hommes sont en tous points déraisonnables ; fermer les yeux sur leurs péchés est une pure folie, mais rire de l’indulgence dont on se rend coupable en se voilant la face est une forme de lucidité.

Arnt van Tricht, porte-serviette : Fou enlaçant une femme. Rhin moyen, vers 1535 © Tasmanien

Un fou médiéval qui se métamorphose sans disparaitre

Cette exposition plaira aux amoureux du détail et des ambivalences, dont regorgent le Moyen Âge et la Renaissance. Comparer les visages de ces fous, scruter leurs regards perçants ou hébétés, se demander s’ils contrefont la folie pour confondre la nôtre ou si ces simples d’esprit ne sont que le reflet inversé de nos esprits tortueux. Comparer les marottes en buis ou en ivoire, leur mine chafouine ou réjouie, leur bouche renfrognée ou hilare. Croire entendre chanter ces orifices édentés sur lesquels s’épanouissent des lèvres de poisson, et tinter les grelots comme autant de petites têtes – presque – vides. Voir quels objets on peut coiffer d’un bonnet à oreilles de lièvre. Plonger dans l’univers de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel, se délecter des symboles et des proverbes dont fourmillent leurs œuvres – pourquoi cet homme sort-il d’un œuf en chantant, pourquoi celui-là pisse-t-il sur la lune pendant que cet autre joue aux cartes sur le rebord d’une fenêtre en déféquant sur le monde ?

Le plaisir que l’on prendra à l’observation minutieuse de ces détails fera oublier la difficulté majeure de ce parcours mi-kaléidoscopique, mi-chronologique qui ne distingue pas toujours la démesure, l’emportement, la folie philosophique (jeu de la raison et de la déraison) et la pathologie, et qui affirme vouloir aborder les représentations artistiques du fou en faisant l’économie de la folie et de son histoire. En effet, qui sont ces fous réunis jusqu’au 3 février dans le hall Napoléon du Louvre ? Qu’ont en commun le fameux insensé du psaume 53 qui nie l’existence de Dieu, Yvain, le Chevalier au lion fou d’amour pour la Dame de la fontaine, le bouffon Triboulet, Don Quichotte, la Monomane de Géricault et les aliénées de la Salpêtrière ? Leurs extravagances, leurs pas de côté ou leurs névroses sont-ils comparables ? Sont-ils liés ? Mais aussi : se succèdent-ils dans le temps par des franchissements historiques ? Quand on parle de folie, le piège foucaldien n’est jamais très loin : celui d’un âge d’or des marginalités heureuses (Moyen Âge et Renaissance) réduites au silence par la Raison classique puis captées au xixe siècle par le discours médical et le savoir institué de la psychiatrie moderne. Ce que l’historien Claude Quétel nomme joliment, dans son Histoire de la folie, « le goût de Michel Foucault pour le sens et non pour le vrai ». Le catalogue de l’exposition, en plus d’être un beau livre, est sur ce point précis un outil indispensable pour comprendre comment le fou médiéval se métamorphose sans disparaître, et pourquoi, de son côté, la naissance de la psychiatrie moderne a une histoire longue de deux mille ans.

Marina Abramović, White Dragon, 1989 © Piotr Ligier – B.C. Koekkoek Haus – Marina Abramović

Et le fou contemporain ?

Qu’en est-il aujourd’hui, en cette fin 2024 ? Que vaut cet asile kaléidoscopique pour notre modernité ? Ces fous dans l’art ont-ils encore quelque chose à nous dire ou doit-on finalement les laisser à leurs grelots, à leurs danses et à leurs propos insensés ? Observons – sans regarder entre nos doigts cette fois. Côté religion, les fous de Dieu sont toujours bien présents même s’ils ne ressemblent pas franchement à saint François d’Assise prêchant aux oiseaux (enluminure du xiiie siècle). Les Vierges folles (statues des xiiie et xve siècles), restées aux portes du paradis pour avoir oublié de prendre de l’huile pour leurs lampes, ont depuis peu trouvé leur carburant en se convertissant à des mouvements androphobes. Autre Eden, mêmes grimaces. En ce qui concerne l’amour, Phyllis (aquamanile et gravure des xive et xve siècles) fouette toujours Aristote, même s’il y a moins de Phyllis et presque plus d’Aristote. L’amour courtois était un amour fou ; L’Amour ouf de notre cinéma (film sorti en octobre) est peut-être un peu moins courtois. Quant au philtre magique que boivent Tristan et Yseult et qui les fait tomber amoureux l’un de l’autre, il y a visiblement des Tristan qui en font boire à des Yseult, mais l’amour n’a plus grand-chose à voir là-dedans. Sur le plan politique, les Coquinet, Triboulet, Kunz von der Rosen et autres bouffons de cour (médailles, gravures et portraits sur bois) accompagnent encore nos rois dans leurs déplacements et parfois dans de drôles d’accoutrements. Les marottes n’ont jamais été aussi nombreuses. Côté divertissements, des carnavals en tous genres se sont joyeusement multipliés tout au long de l’année : l’inversion des valeurs de la société est devenue, à son tour, une norme. Côté culture, les prétentieux d’aujourd’hui ressemblent aux prétentieux d’hier à s’y méprendre. L’Éloge de la folie d’Érasme, œuvre savoureuse et mordante écrite en quelques jours et publiée une veille de carnaval (1511), n’a pas pris une ride : « Ils empilent opinions sur opinions et font tout pour que leur discipline ait l’air la plus difficile de toutes. » Quant aux artistes, ils essayent, à l’instar du Fou de peur de Courbet (v. 1844-1848), de rendre leur folie passionnante, sans toujours y parvenir en dépit des grands moyens parfois employés à cet effet. Ce n’est pas la reine de la performance Marina Abramović (née en 1946), actuellement à l’honneur au musée des Beaux-Arts de Zurich, qui dira le contraire : l’une de ses œuvres marquantes (Rhythm 0,1974) a consisté à mettre son corps à disposition du public pendant six heures, avec comme instruction d’utiliser à sa guise les 72 objets prévus par l’artiste (parfum, miel, fleurs, clous, barre de métal, scie, arme à feu chargée d’une seule balle…). Parmi ces objets, une cuillère. Sans doute la même que celle du Fou avec une cuillère (1525-1530) de Quentin Metsys.

Ceux qui regrettent le monde d’avant peuvent être rassurés. Les temps n’ont pas vraiment changé, les fous ne se sont pas éclipsés. Sur l’un des murs du Louvre, Érasme, peint par Holbein le Jeune en 1528, est en train d’écrire. Les trois lignes qu’il a déjà tracées sur le papier blanc ont la finesse des traits de son visage. Noyé dans son grand manteau sombre, les paupières mi-closes, les lèvres serrées, il a recensé avec une ironie moderne les « délicieux égarements » de ses contemporains. À ce titre, il doit sans doute être le seul à savoir pourquoi cette exposition comporte des cartels spécialement rédigés à l’intention des enfants dans une langue bêtifiante: « Voici mon ami, le fou Aristote. C’est censé être un professeur très sage. Il est tombé amoureux de la belle Phyllis ! Regarde, ici, il lui sert de cheval ! Quand on dit fou amoureux, ce n’est pas une blague ! »

À lire

Figures du fou : du Moyen Âge aux Romantiques, ouvrage collectif,Gallimard 2024.

Histoire de la folie : de l’Antiquité à nos jours, Claude Quétel, « Texto », Taillandier, 2009.

À voir

« Figures du fou : du Moyen Âge aux Romantiques », musée du Louvre, jusqu’au 3 février 2025.

Ou pas

« Rétrospective Marina Abramović », Kunsthaus de Zurich (Suisse), jusqu’au 16 février 2025.


[1] Attribut du bouffon qui parodie un sceptre.

Les têtes molles de Dominique Labarrière

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La Persistance de la mémoire, Salvador Dali © D. R.

Dominique Labarrière, contributeur régulier de Causeur, publie un fascicule d’une centaine de pages ; Les têtes molles, Honte et ruine de la France, ouvrage qui synthétise un certain nombre de problèmes épineux que connaît notre pays et qui nous propose quelques remises à plat salutaires.

Ne vous laissez pas accabler par le titre ! Dominique Labarrière aborde nos contrées désolées d’une écriture alerte et précise. C’est qu’il est question d’échapper à la mollesse et de porter le sabre dans le vif du sujet. Certes, les têtes folles qu’il promeut, jamais ne furent légion. De Gaulle et Churchill n’ont pas laissé de mode d’emploi. Rappeler ce qui, pour le premier, fut une geste ahurissante : illustre inconnu décidant seul d’organiser la résistance là où tout semblait plié, ne peut pas faire de mal en ces temps où le désastre semble si grand que les bras vous en tombent a priori.

Mais d’abord, remettre les pendules à l’heure et arrêter de laisser la compassion aux mains d’humanitaristes inconséquents. Pour cela, notre auteur en appelle à Blaise Pascal, qui, dans les Provinciales, parlant des jésuites, dit ceci : « Ils contentent le monde en permettant les actions ; et ils satisfont à l’Évangile en purifiant les intentions. » Pour les humanitaristes de gauche, qui sont des chrétiens dévoyés et qui en plus l’ignorent, alliés pour la circonstance au Medef et à son besoin de travailleurs bon marché, peu importe la saignée que les pays dont sont originaires les migrants subissent en perdant leurs forces vives. À croire que les pays en question sont considérés comme définitivement incapables de se construire ; pensée que n’auraient pas désavouée les colons d’antan. Par ailleurs, l’auteur consacre quelques pages à la situation réelle du migrant ; de son départ extrêmement risqué, de son arrivée en pays étranger, de toutes les épreuves qui l’attendent et qui peuvent déboucher sur une situation intenable dès lors qu’il n’aura pas satisfait aux critères exigés. L’auteur et moi-même devons faire nos promenades dans les mêmes quartiers où des êtres humains allongés sur le sol perdront logiquement la raison au bout d’un certain temps, parce que n’importe qui deviendrait fou dans de telles circonstances. C’est pourquoi le lien entre immigration et délinquance est tout simplement logique.

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Dominique Labarrière déplore, par ailleurs, la fin de la conscription dont on a retenu les corvées de waters mais dont on a oublié ce qu’elle favorisait et que l’on clame sur tous les toits aujourd’hui : le « vivre ensemble ». Il est vrai qu’à l’époque on parlait davantage de classes sociales que d’appartenances religieuses. Il n’empêche que la conscription fut l’occasion de rencontres qui n’auraient jamais eu lieu autrement, et que de surcroît, elle favorisait un sentiment national qui semble tellement désuet aux « citoyens du monde européistes ». Au nom d’une paix tellement garantie à l’époque qu’on comptabilise presque 200 conflits armés dans le monde aujourd’hui, la conscription fut supprimée et avec elle le budget militaire ; ce qui n’est pas sans poser problème à l’heure où le président Macron suggère d’envoyer des troupes en Ukraine… On peut ajouter qu’outre le déficit militaire, garder la conscription en la tournant vers le service de la nation aurait été l’occasion de délier le sentiment national de la guerre, ce que les pacifistes auraient dû approuver…

Le philosophe passe en revue, si j’ose dire, d’autres cas d’école, dont l’école justement, l’autorité, la justice, la laïcité, le wokisme etc., tous domaines où la liquéfaction de la pensée promet aux générations à venir les sables mouvants pour toute terre sous leurs pieds.

102 pages.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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De l’élégance avant toute chose

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Jérôme Attal © Nicolas Burlot / Fayard

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de trois albums musicaux, Jérôme Attal signe un plaidoyer en faveur de l’élégance dans un petit livre qui n’en manque pas…


En cette fin d’année où la folie consumériste est à son apogée, un livre fait entendre une petite musique différente : Un furieux besoin d’élégance. Il faut dire que son auteur, Jérôme Attal, s’y connait question musique. Parolier, compositeur, et interprète, il a écrit plus de 400 chansons notamment pour Vanessa Paradis, Johnny Hallyday ou Florent Pagny et vient de signer un album au titre évocateur : Les attaches fines. Avec son air d’éternel jeune homme, ses parapluies achetés à Londres, et ses verres fumés, ce dandy des temps modernes semblait prédestiné à écrire sur le sujet.

Une denrée rare

Elégance : « Qualité esthétique de ce qui est harmonieux, gracieux dans la simplicité. L’élégance des proportions » mais aussi « choix heureux des expressions, style harmonieux. S’exprimer avec élégance » d’après la définition qu’en donne Le Robert. Autrement dit, un sujet qui nécessite autant de goût que de grâce. Tout part d’un constat auquel il est difficile de ne pas souscrire : « À l’ère du coup de klaxon et du post haineux, de l’insulte facile, de l’invective et du coup de sang, à l’époque de l’avis sur tout et de la nuance en rien, l’élégance est une denrée rare. » Jérôme Attal va donc tenter de la débusquer dans des registres divers et variés. Certains attendus, comme en matière de sentiments ou de vêtements. D’autres moins comme l’élégance sur les champs de bataille.

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Le livre est savoureux, délicieux même, qui alterne anecdotes et souvenirs personnels. On y croisera les deux Alain, Souchon et Chamfort, mais aussi Truffaut, les Beatles ou Saint Laurent, grand prêtre de l’élégance qui affirmait que « sans élégance du cœur, il n’y a pas d’élégance ». On découvrira ainsi que Georges Pompidou et Alain Delon n’en étaient pas dépourvus. Mais aussi que la mère de l’auteur portait des tailleurs avec la grâce de Jackie Kennedy tandis que son père avait une vénération pour le Concorde, symbole s’il en est de l’élégance à la française. Jérôme Attal n’en oublie pas pour autant l’essentiel : l’élégance en matière de littérature. Elle était incarnée pour lui par Bernard Rapp et sa célèbre émission L’Assiette anglaise. Grâce au journaliste animateur au physique et à l’allure so BBC, il découvre Christian Bobin, Marguerite Duras, André Markowicz et avec lui tout Dostoïevski.

Résistance

Au style harmonieux évoqué par le dictionnaire, l’auteur préfère la musique et rappelle que « un écrivain bien souvent n’en finit jamais de réécrire sa première page, voire sa première phrase, jusqu’à atteindre selon son goût une petite musique qui tient de l’élégance et de l’impact. » La sienne est délicate, cristalline, à l’opposé du brouhaha ambiant et son livre une incitation à résister aux diktats de l’époque. A privilégier la discrétion à la mise en scène du soi. Jérôme Attal ne s’en cache pas : « Dans une époque où l’affirmation règne, l’intime devient publicitaire, l’arnaque un métier, la violence un recours, la tribu une opinion, l’agression la première option pour réagir, l’élégance reste à mes yeux la manière la plus probante de créer pour soi et pour les autres un monde valable ». Un livre léger et profond, subtil et poétique, gracieux et fantaisiste à mettre entre toutes les mains.

Un furieux besoin d’élégance de Jérôme Attal, Fayard. 136 pages.

Un furieux besoin d'élégance

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