Accueil Site Page 3081

Après Mao en Septimanie, Johnny Hallyday en Normandie!

Au creux de l’été l’information a failli passer à la trappe. C’eut été malheureux, car c’est souvent avec les sujets les plus ridicules que l’on fait les meilleurs polémiques. Ainsi, c’est presque la guerre civile à Verneuil-sur-Avre, petite bourgade de l’Eure, à cause d’une imposante statue de Johnny Hallyday, haute de 4,30 mètres et intitulée « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?« .

Le monument, érigé entre l’église et une tour datant du Moyen-âge, provoque notamment le courroux du maire, qui déclare: « La présence de cette statue ici apparaît décalée ». Il semblerait que nombre de Vernoliens ne veulent plus voir dans leur horizon ce monument de rock érigé en 2008 à l’occasion d’un festival d’ « art naïf ». Le fondateur du festival, accuse bien sûr l’équipe municipale de ne pas aimer la culture. Les fans de Johnny sont sur les dents. Des manifs s’organisent. Les bikers repartent au combat. La rumeur chuchote même que Nicolas Sarkozy serait sur le point de s’exprimer à la télévision sur ce sujet brûlant, et de convoquer un Grenelle !

Au cœur d’un sombre été marqué par les expulsions de roms, les inondations monstres au Pakistan, les attentats récurrents en Irak, ou encore l’inquiétante ascension d’Eva Joly, cela fait plaisir d’apprendre que des gens – dans le monde et surtout en Normandie – ont de vrais problèmes !

Le noir me va si bien

125

Cet été, les amateurs de cinéma ont eu le choix entre le virtuel et le réel, entre un blockbuster qui prétendait montrer que notre vie est peut-être un rêve et un polar hargneux et violent, dans la plus pure tradition du film noir qui se contentait de dire la vérité : notre vie est un cauchemar et un nid de névroses comme il y a des nids de serpents. Pour résumer, on a eu le choix entre Inception de Christopher Nolan et The Killer inside me de Michaël Winterbottom.

Le succès programmé d’Inception

Pourquoi vouloir opposer ces deux films qui appartiennent finalement à grande famille du cinéma dit de genre, même si Inception joue dans les parages du fantastique et de la SF, tandis que The Killer inside me, adapté d’un roman de Jim Thompson, renoue avec la tradition du film noir des années 1950 façon En quatrième vitesse de Robert Aldrich.
Pour commencer, le public a tranché : Inception est un énorme succès commercial alors que The Killer inside me a été projeté dans des salles où se retrouvaient quelques aficionados désabusés du polar à l’ancienne.

Cette victoire par KO s’explique aisément: avec son budget et son casting, Inception avait tout d’un succès programmé. Il fallait éviter une catastrophe financière. Leonardo di Caprio et Marion Cotillard, sans oublier les effets spéciaux, ça vous met tout de suite un budget à 160 millions de dollars. La critique a suivi jusque sur Causeur où le film a été brillamment défendu car elle suit toujours au bout du compte, comme l’intendance : Inception était un chef d’œuvre, d’une originalité visuelle et thématique époustouflante, sauf pour Télérama qui n’aime que les films kirghizes. Bref, un « film du siècle ».

Le problème n’est même pas d’avoir un « film du siècle tous les ans », le problème est que c’est toujours le même. Et là, j’entends les protestations se lever. « Tu ne comprends rien, ce film a un véritable sens philosophique, et puis ça devrait te plaire, il peut se voir comme une fable anticapitaliste, la marchandisation du rêve, l’espionnage industriel poussé à son extrême. »

Bien sûr, bien sûr mais quoi de neuf dans Inception depuis Matrix ? Et dans Matrix depuis la Caverne de Platon, les romans de K .Dick, le Spectacle de Debord et les Simulacres de Baudrillard ?

À se demander si ces films, en généralement admirablement fabriqués, n’ont pas réussi à trouver le nombre d’or du marketing pour attirer un public massif (pas loin de 4 millions d’entrée en France en un été) tout en s’offrant une légitimité intello, du fait de la complexité apparente du scénario, de sa problématique très postmoderne de l’indécidable. Ce fut le cas pour Matrix qui vit notamment en France avec Matrix, machine philosophique[1. Ellipses], un collectif de philosophes dont Alain Badiou, s’intéresser très sérieusement au contenu du film et pas seulement à son caractère de phénomène sociologique.

The killer inside me : la revanche de la tragédie

En face de ces films multilégitimés (public, critiques, intellectuels), comme il y a des aliments multivitaminés, mon petit polar de l’été fait pâle figure. La critique a assez sauvagement et unanimement descendu The killer inside me, décrété trop violent. C’est en général la même qui trouvait l’inspecteur Harry facho avant d’en faire un humaniste.

C’est assez drôle, quand on y pense. Implanter des rêves chez quelqu’un, les lui voler, rendre son monde complètement incompréhensible serait moins violent que tuer des femmes à coup de poing comme le fait le sheriff psychopathe de Michaël Winterbottom. Ou alors, mais ce serait plus grave, nous en sommes arrivés au point où la pire des tyrannies virtuelles sera toujours préférable à l’horreur ordinaire de la condition humaine.

Casey Affleck, qui incarne ce policier qui déraille, a une tête de bon garçon du Sud, qui fait son ménage et est bien vu de son quartier. Il ne s’occupe pas des rêves de ses contemporains mais quand l’un d’eux le gêne, il se contente de lui tirer une balle dans la tête. Pour faire simple, il incarne parfaitement la « banalité du mal ».

En sortant de la projection d’Inception, le spectateur n’a rien appris même si on lui a fait habilement croire qu’il avait vu un film riche de significations. On lui a posé une question légèrement éculée : dans quelle réalité vit-on ? Message subliminal : puisqu’on ne sait pas dans quelle réalité on vit, puisque tout est manipulé, il est inutile de prétendre changer les choses. Le spectateur d’Inception, dans le meilleur des cas, en restera au stade de l’herméneutique vaguement dépressive.

À l’inverse, The Killer inside Me est un véritable film noir en cela qu’il renoue avec la dynamique propre de la tragédie. Une petite parenthèse : il ne faut pas confondre le film noir, qui est en train de disparaître, avec le thriller ou l’actioner qui misent tout ou presque sur la pyrotechnie. Dans le film noir en général, et celui-ci en particulier, des personnages de Sophocle portent des bottes mexicaines et roulent en Studebaker. Enfermés dans une petite ville, dans une époque et dans une obsession (la règle des trois unités…), ils sont universels, bien plus que les cadres supérieurs d’Inception dont les préoccupations apparaissent très datées.

Avez-vous déjà essayé de regarder un film de science-fiction qui a plus de trente ans ? Sauf pour les amateurs du genre, l’épreuve est cruelle et le ridicule jamais très loin. Rien ne vieillit plus vite que la modernité technologique et les problèmes philosophiques qu’elle pose. Inception n’échappera pas à cet enfer du kitsch. Question de temps. En revanche, je suis convaincu que The Killer Inside Me continuera, comme Quand la ville dort de John Huston, à me parler du désir, de la folie, de la passion et de la mort en des termes qu’apparemment plus personne ou presque, par les temps qui courent, ne veut plus entendre.

Maigrir, m’aigrir

120

Christian Montignac vient de mourir. Il fut le premier des nouveaux gourous du diététiquement correct au mitan des années 80. Le premier, aussi, à faire fortune en exploitant à fond le créneau. La rondeur devenait obscène mais, dans le même temps, on voulait le beurre et l’argent du beurre et continuer à manger sans grossir. Je mange donc je maigris, publié par Montignac en 1987, fut donc le nouveau cogito de l’hédonisme trouillard fondé sur l’alimentation dissociée : « Mange une entrecôte ou bien mange des frites mais jamais les deux ensemble. » Traduit en vingt cinq langues (mais pas en langue de bœuf sauce piquante), Montignac s’adressait surtout en fait aux cadres sup qui abusaient des repas d’affaires. Il a néanmoins inauguré une tyrannie qui prohibe d’aimer les femmes callipyges et nous enjoint d’identifier santé de fer et fesses de garçon.

De toute façon, maintenant, les cadres n’ont plus le temps de manger, juste celui de se suicider entre deux délocalisations ou restructurations menées par des managers qui se méfient de la mauvaise graisse. Quant à Christian Montignac, il est mort à 66 ans. C’est jeune pour quelqu’un qui voulait rallonger l’espérance de vie. Même pas l’âge de la retraite dans la France d’Eric Woerth.

Où est passé le réel tsigane ?

337

L’effarante et indigne chasse aux sorcières tsiganes qui déferle dans notre pays depuis un mois à coup d’expulsions massives ethniquement ciblées n’a, en tant que telle, trouvé jusqu’à présent aucun écho dans Causeur. L’inquiétant phénomène – à savoir, le déchaînement, en actes et en paroles, d’un racisme d’Etat des plus détestables – a littéralement disparu, escamoté derrière la nuée bourdonnante des épiphénomènes.
Ce qui a retenu l’attention et suscité la colère de notre cheftaine Élisabeth Lévy, ce sont pour l’instant uniquement « les clameurs de vertu outragée qui, de Washington à Bruxelles, s’élèvent contre la France » et les leçons de morale administrées à la France par les gouvernants roumains, dont elle souligne à raison et avec humour le caractère résolument croquignolesque. Pourtant, seuls ces dérapages anti-français l’ont incitée à recourir à la véhémence de l’adjectif « insupportable ». Il me semble cependant que celui-ci s’impose davantage concernant la traque policière des Roms en France et les mauvais sorts lancés par Nicolas Sarkozy et au nom de la France contre les « gens du voyage » (hélas, cette expression ne désigne pas ici les touristes), qui constituent pour la dignité française – et pour celle des Roms, en premier lieu – une insulte et une blessure d’une envergure bien plus considérable.

Ce qui a ensuite retenu l’attention d’Elisabeth Lévy, c’est la subite passion pour Benoît XVI qui s’est emparée d’une grande partie de la gauche après la mise en garde adressée par celui-ci à Nicolas Sarkozy. Ce ralliement, s’il est comique, m’a semblé à moi fort bienvenu, tout comme l’intervention du Saint Père. Gil Mihaely a pour sa part développé d’intéressantes hypothèses sur les motivations politiciennes qui ont pu intervenir dans la défense des Roms par Benoît XVI et la rivalité entre Rome et les évangélistes.

Le rituel de la dénonciation des belles âmes

Dans la rhétorique de mes camarades nouveaux-réactionnaires, il est incessamment question du « réel ». Dans leurs discours, ce concept se construit invariablement selon le même mouvement et selon ces deux définitions strictes : 1) « le réel est tout ce qui échappe à la gauche » ; 2) « le réel est tout ce que la gauche ne veut pas savoir ». Le corollaire de ces deux définitions très singulières du « réel », c’est qu’il suffit d’être de droite pour que le réel se mette soudain à sauter dans vos bras et à vous lécher les mains comme un animal docile et reconnaissant. Le « réel » oublie ainsi peu à peu qu’il est né d’une négation pour devenir ce qui s’offre immédiatement à la sensibilité des nouveaux-réacs, dans la transparence de la pure évidence et, supposément, sans interprétation, sans aucune idéologie.
C’est l’enfermement dans cette définition du « réel » qui me semble par moments précisément clore l’accès au réel de mes camarades néo-réacs en les emprisonnant parfois eux aussi dans les ressassements de l’idéologie. Ils ont certes raison de pointer les ressassements et les concours de « belles âmes » d’une partie de la gauche. Mais leurs dénonciations prennent parfois un tour tout aussi automatique et rituel que les « cris d’orfraies » de la gauche. Je crois que nous gagnerions beaucoup à adopter deux définitions plus riches du « réel » : 1) « le réel est tout ce qui m’échappe » ; 2) « le réel est tout ce que je ne veux pas savoir ». Le « déni de réel » n’est pas le monopole de la gauche. Et le réel de la gauche excède infiniment ce fameux déni de réel qu’on lui prête si généreusement. Les dénis de réel des autres sont certes passionnants et instructifs, mais jamais autant que les nôtres. Le réel est ce vers quoi nous tâtonnons tous avec une difficulté extrême et dont l’excès nous échappe nécessairement. L’art, et notamment l’art du roman – et par exemple celui de Florina Ilis – y permettent parfois des percées vers des profondeurs inaccessibles au réductionnisme idéologique.

Dans le cas des persécutions contre les Roms lancées par Sarkozy, l’attention presque exclusive consacrée dans Causeur aux épiphénomènes a fonctionné, il me semble, comme un déni de réel. Mes amis néo-réacs ont, je crois, souvent tendance à fuir le réel par cette voie : oublier et négliger un phénomène massif et parfaitement concret pour ne parler que de ses épiphénomènes discursifs ou médiatiques, hissés au rang de réalité suprême. (En ce qui me concerne, on connaît mon éclectisme : je n’hésite pas à recourir à la fois aux méthodes de la gauche et à celles des néo-réacs pour mieux bondir en avant dans mes aveuglements.)

Jouissance raciste et jouissance antiraciste

Il y a enfin un autre présupposé « néo-réac » que je ne partage absolument pas : c’est celui selon lequel les seuls dangers sérieux et réels dans le présent viennent invariablement de la bête immonde antiraciste. C’est le présupposé qui inscrit racisme et antiracisme sur un axe temporel linéaire, qui renvoie systématiquement le racisme réel au passé et qui tient l’antiracisme pour le fait idéologique unique du présent. Je partage la critique de l’antiracisme, mais uniquement pour autant que celle-ci ne nous fait pas négliger le réel plus menaçant encore de la montée du racisme, du racisme « à l’ancienne », qui est hélas un fait tout ce qu’il y a de plus contemporain.
Lacan a pronostiqué un jour que la jouissance raciste avait un bel avenir devant elle – et il a ajouté que cela ne l’amusait pas du tout. Il ne s’est hélas pas trompé, je crois. C’est une erreur considérable de croire que la jouissance raciste a disparu à la faveur de la montée de la jouissance antiraciste. Ces deux jouissances ne se succèdent pas : elles coexistent dans notre présent. Et si chez Sarkozy la jouissance raciste est fort probablement simulée, comme Jean-François Kahn en avance l’hypothèse de manière très convaincante, ce fait privé est de peu d’importance. Elle n’en risque pas moins de provoquer dans le réel une contagion de jouissances racistes qui, elles, seront tout ce qu’il y a de plus sinistrement réelles.

Donne du rom à ton homme

37

Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, n’est pas un homme ridicule. Récemment déchiré entre ses hautes fonctions et sa conscience, il a lutté contre la tentation de démissionner; il avoue ressentir un “profond malaise” devant les mesures gouvernementales prises contre les Roms.

On imagine le dialogue entre Bernard et Christine, un soir de déprime :
– Je n’en peux plus ! Je ne supporte plus ce gouvernement, je ne peux plus voir le visage couperosé de ce sociopathe d’Hortefeux ! Il veut tout savoir, tout régenter ; c’est Joseph Fouché plus internet ! Je te dis que je vais quitter le gouvernement.
– Tu n’y penses pas ! Ton portefeuille ministériel est prestigieux, les Falcon et les Airbus de l’ETEC sont à ta disposition, tu es reçu dans les plus somptueuses résidences du monde, tu reçois gratuitement Paris Match et Voici ! Tu veux perdre tout ça? Et après ? Tu porteras les bagages de Martine Aubry ou la serviette de bain de DSK? Tu conduiras le bus de campagne d’Hervé Morin ?
– Quelle horreur !
– Alors, ta démission, tu l’oublies et tu repars au Quai avec le sourire aux lèvres et cet air conquérant que t’envient tous tes concurrents.
– Jolie formule, Christine ! Je crois que tu as raison. Mais au fait, tu pourrais démissionner, toi, claquer la porte de France 24. Mon honneur serait sauf !
– Tu n’y penses pas ! Abandonner mon emploi sous le prétexte que tu as des états d’âme ? Même pas en rêve, Bernard ! Et puis avec un seul salaire, comment fera-t-on pour payer l’abonnement à Paris-Match et à Voici.
– Tu es implacable, Christine, et imparable ! Ah, si tu n’étais pas là ! Je me sens un peu fiévreux, en ce moment.
– Tu veux un grog ?
– Oh oui, avec beaucoup de rhum!

Stigmatisez-moi !

82
Saint François d'Assise fut le premier stigmatisé de l'histoire chrétienne.

« STIGMATISÉ ». C’est le mot de cette année 2010. On l’entend sur tous les tons et à propos de tout et, surtout, de n’importe quoi. Il suffit qu’Alain Finkielkraut regrette que des joueurs de l’équipe de France de football se comportent en cailleras pour qu’il soit accusé de stigmatiser la banlieue, les cités, les Noirs et les Arabes. Peu importe que le philosophe ne parle ici que de la très mauvaise éducation de ceux qui insultent leurs entraîneurs, traquent les « taupes » au lieu de s’entraîner[1. Cela dit, dans mon Jura natal, les prés sur lesquels nous étions amenés à évoluer n’étaient pas toujours dépourvus de taupinières.], les obsédés de la stigmatisation n’écoutent pas celui qu’ils accusent. Ils n’entendent que leurs fantasmes. D’ailleurs, s’ils avaient réellement écouté Finkielkraut et compris son message, ils l’auraient aussitôt accusé de stigmatiser le faible niveau d’étude des sportifs en question.

Mais revenons à l’origine. Les stigmates, bien évidemment, sont ceux du Christ et correspondent aux cinq plaies consécutives à sa crucifixion. Du grec stigma, piqûre, piqûre au fer rouge, tatouage, ces plaies s’avèrent rebelles à tout traitement. Imbert-Gourbeyre établit en 1858 une liste de 321 stigmatisés, dont 80 furent béatifiés. Le plus célèbre d’entre eux s’appelle Saint François d’Assise, mais on peut également citer Sainte Catherine de Sienne, Padre Pio et, plus près de nous, Marthe Robin[2. 1902-1981 : habitant la Drôme, elle fut paralysée à 25 ans, saignait des pieds et des mains chaque vendredi. Des gouttes de sang, rappelant la couronne d’épines, perlaient sur son front, Elle ne s’alimentait plus que de l’eucharistie, qu’elle recevait fréquemment dans son lit].

Quand Villepin révélait les stigmates de BHL

Moins sérieusement, on pourrait citer cette légende parisienne des années 1990 mettant en scène Dominique de Villepin, à l’époque secrétaire général de l’Elysée, et Bernard-Henri Lévy. Ce dernier, meurtri par l’échec − même pas retentissant − du film qu’il venait d’offrir à ses contemporains, était invité par le premier au Château. Souhaitant remettre du baume au cœur du toujours nouveau philosophe, il se lança, selon ladite légende, dans une envolée lyrique dont lui seul a le secret, Au bout de la piste d’envol, Villepin aurait confié à son commensal : « Vous me faites penser à un Christ. » Quelques jours, ou plutôt quelques nuits plus tard, BHL se serait réveillé en sueur, des stigmates au creux des mains. De Besançon, je ne pourrais jurer que cette légende ait − ou pas − quelque véracité. Il n’en reste pas moins que cette anecdote constitue un pur bonheur puisqu’elle met en scène deux personnages qui en appellent souvent au combat contre les stigmatisations. BHL, compagnon de route de SOS Racisme, a toujours figuré dans le peloton de tête et entend bien y rester. Villepin, gaulliste comme les aime Edwy Plenel, a fait de la banlieue stigmatisée son nouveau cœur de cible électorale.
Ceux qui refusent de toutes leurs forces l’héritage chrétien de notre pays − parmi lesquels figurent beaucoup de contempteurs des stigmatisations de tout poil − en seront pour leurs frais. Ces références au Christ et à son martyre continuent d’occuper l’espace public avec une belle constance. « Le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles », a écrit Chesterton. On ne peut que constater l’actualité brûlante de cette formule.

Et la stigmatisation par omission, qui y pense ?

À écouter un garçon aussi brillant qu’Eric Naulleau, sur RTL, sur le coup de 19h30, on découvre que cette obsession de la stigmatisation ne concerne plus exclusivement les professionnels de SOS, du MRAP ou des Indivisibles. Et on a envie de s’exclamer : « Ah non ! Pas lui, pas ça ! » Même l’Eglise de France, qui devrait se montrer plus prudente en matière de stigmates, emploie le même vocabulaire à propos des Roms. On parle du voile intégral : on stigmatise tous les musulmans. On évoque la délinquance : on stigmatise la banlieue, comme si, d’ailleurs, nos campagnes n’étaient pas aujourd’hui concernées. On se risque à ne pas accueillir avec enthousiasme l’adoption d’enfants par des couples gays ou lesbiens : on stigmatise les homosexuels. Et si on se tait ? Cela doit signifier qu’on n’en pense pas moins… C’est la prochaine étape : la stigmatisation par omission.
Mais au fait, c’est qui « on » ? Tous ceux qui ne pensent pas comme soi, pardi ! Et qu’on est légitimé à stigmatiser à son tour. Ainsi, le MRAP et son fameux rapport sur Internet et Racisme, qui mettait Causeur à l’index il y a quelques mois. Ce mouvement, qui prétend lutter contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, faisait en quelque sorte de la stigmatisation comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir.

En vrai, Mouloud Aounit et ses copains ne peuvent guère faire autrement. Dès qu’on se risque à un jugement sur une personne ou sur une institution, forcément la catégorie ou le groupement dont ils font partie peuvent se sentir visés, que cela soit légitime ou, comme c’est généralement le cas, parfaitement infondé. Afin de ne pas nous sentir stigmatisés toutes les cinq minutes, respirons un bon coup, Et évitons d’écrire des lettres aux journaux dès qu’ils stigmatisent les supporteurs de Sochaux en annonçant une énième défaite de leurs favoris[3. Vous riez ? Etes-vous sûr qu’on en soit si éloigné ?]. Ou alors, prenons la vie du bon côté : constatons qu’un groupe stigmatisé existe, lui. Et pensons à tous ces pauvres bougres qui ne sont jamais victimes de la moindre stigmatisation. Ignorés, délaissés…
Quand j’y pense, je n’ai guère été stigmatisé ces derniers temps. Cela doit bien venir de moi, au moins en partie. Je vais faire un effort mais je vous en prie : stigmatisez-moi !

Muray revient et nous sommes très contents

26

Ça va pulser grave, comme l’écrivait, il y a sept ans, Michel Houellebecq dans un texte d’anthologie consacré à Philippe Muray et publié par Le Figaro. Sauf que cette fois, c’est dans Causeur le mensuel que ça se passe. Comme nous vous l’annoncions ici même vendredi dernier, nous publierons dans ce numéro 27 un long entretien inédit de Philippe Muray, en date de 2003, et d’une actualité qui risque de rester brûlante pour les quelques dizaines d’années à venir. Autour de cet entretien, un long dossier sera consacré à Philippe Muray. On y trouvera entre autres :

– Le making of de ce texte miraculé par l’intervieweur, Pierre de Beauvillé.
– La réaction d’Alain Finkielkraut – qui risque de faire grincer quelques dents chez ceux qui ne veulent voir qu’une seule tête, y compris dans le camp du Réel.
– Une interview du producteur Bertrand Burgalat qui n’a hélas pas pu faire chanter Muray.
– Un avis d’expert de Basile de Koch sur l’«élégance du foutage de gueule», qui caractérise selon lui la touche Muray.

À part ça il y aura comme d’hab’ de l’actu et de la culture, et aussi une réponse de Paulina Dalmayer à l’entretien avec Renaud Camus publié dans le numéro d’été et encore plein d’autres bonnes choses. Mais attention, si ce n’est déjà fait, il faudra impérativement vous abonner ou vous réabonner avant mercredi minuit. Sinon, on ne pourra plus rien pour vous…

Tolérance zéro à Ground Zero

817

Que l’on craigne, comme Renaud Camus, une « contre-colonisation », ou que l’on célèbre la différence et l’enrichissement culturel, on est amené à constater que l’islam se répand dans les sociétés occidentales où les mentalités sont sommées de s’adapter et les paysages priés de changer.

En Europe, des mosquées aux minarets toujours plus hauts apparaissent dans les villes et pendant que les élus pleins de bonnes intentions pavent la voie, au-delà d’une société multiraciale que les Français ont acceptée, à une société multiculturelle pour laquelle que personne n’a voté, les citoyens s’inquiètent.

Pendant que des lieux de culte pour les musulmans obtiennent des permis de construire et voient le jour, des voix nous annoncent que « les minarets sont les baïonnettes de l’islam ». Il en faudrait plus pour devenir islamophobe. La conclusion qu’on doit en tirer est qu’il faut tendre la main aux musulmans modérés pour combattre les fanatiques, accueillir et favoriser un islam occidental pour contenir un islam conquérant car en islam comme chez les flics, il y deux figures: un gentil et un méchant. Pour être bref, un qui égorge et un qui appelle à la paix.

Nous voilà rassurés. Sauf que le coup des minarets-baïonnettes ne vient pas d’un obscur islamiste de banlieue mais de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc et leader du Parti de la Justice et du Progrès, voix « modérée » de millions de musulmans. Le même déclarait un jour : « il n’y a pas d’islam modéré ou fanatique mais un seul islam ». C’est un peu inquiétant mais on aime bien savoir à quelle sauce on va être mangé.

Les différences entre l’islam modéré et l’islam radical tiennent-elles à leurs objectifs ou à leurs manières ?

À Manhattan, en face de Ground Zero où reposent trois mille Américains mais pas la colère de tout un peuple, un entrepreneur qui se réclame du soufisme (a priori les gentils) mais proche des frères musulmans (là c’est plus contrasté) tente de réunir des fonds pour ériger un centre culturel musulman de treize étages comprenant une mosquée, un restaurant …

Il est dans la logique d’une religion de paix et de tolérance de vouloir ouvrir dans nos villes des portes sur la culture et la connaissance de l’islam et d’œuvrer à faire tomber les préjugés en prouvant ses bonnes intentions. Ce centre islamique pourrait être bienvenu même dans cette cité il y a peu attaquée. Mais à cet endroit, il ne l’est pas. Les New Yorkais manifestent et l’Amérique désapprouve. On a beau leur dire que cette fois ci, l’islam est gentil, ils demandent à voir mais ailleurs : 70 % de réfractaires à cette construction qui n’ont pas craint d’être traités de racistes islamophobes par le New York Times, ça rappelle les votations « d’extrême droite fasciste » de nos voisins qui se moquent des « unes » de Marianne. La voix de l’Amérique gronde mais le politique n’entend pas. L’initiateur de ce projet, Feisal Abdul Rauf, « musulman modéré se réclamant du soufisme », semble pour sa part tenir à ce pâté de maison. Ce proche des Frères musulmans a récemment déclaré que le terrorisme ne prendrait fin que le jour où les Occidentaux auront reconnu leur fanatisme historique.

Comment comprendre le choix de cet emplacement ? Comment recevoir les déclarations d’Erdogan ou de Feisal Abdul Rauf ?

En entendant ces voix « modérées » de l’islam, on se demande parfois de quelle modération on parle dans ces dialogues interculturels. Une rupture avec un islam conquérant ou simplement une façon d’y aller mollo ? Ailleurs, l’islam radical tenterait d’élargir l’oumma par la violence des armes quand dans nos sociétés, l’islam modéré augmenterait le nombre de croyants à l’abri des tolérances, des lois et des droits ? Leurs différences tiendraient moins à leur objectif qu’à leurs manières ? La phrase d’Erdogan prendrait alors un sens inquiétant : Un islam, une conquête, deux stratégies. Un pied dans chaque monde, dans une main un sabre, dans l’autre le bouclier de l’antiracisme.

On peut aussi voir l’islam modéré comme un rempart possible contre l’islamisme. Encore faudrait-il que les lignes de fracture soient plus claires. Il appartient aux musulmans de les dessiner. Les Mohamed Sifaoui ou les Abdelwahab Meddeb ne courent pas les rues, ils sont parfois entendus et parfois dénoncés comme traitres à l’islam mais à quel islam ?

Un imam de Marseille raconte qu’il « a vidé la moitié de sa mosquée en dénonçant dans un prêche les crimes de Ben Laden ». Les manifestations de l’islam radical comme la burqa ou la polygamie rencontrent peu de résistance parmi les Français musulmans tandis que l’imam de Drancy, appelé « imam des juifs » est dénoncé pour son œcuménisme, inquiété et menacé jusque sur son lieu de culte. Maintenant que le ramadan est « pratiqué et accepté par les Français », comme l’a proclamé Libé, les agressions se multiplient contre les musulmans qui ne le respectent pas.

Que dit de tout ça le « peuple musulman » ? De quoi est fait l’islam de France et d’Occident ? « Modérés », « radicaux », « islamistes », combien de divisions ? Et quand passe-t-on des uns aux autres ? Où est la frontière qui voit le djihad se métamorphoser, de travail sur soi en lutte contre les autres, sans prendre la peine de changer de nom ?
Toutes ces questions méritent des réponses. On peut en les attendant rêver à un monde idéal où l’islam cesserait tout prosélytisme. En attendant, nous devons vivre dans celui-là.

Offrez à votre épouse une thalasso maison pour trois fois rien

Thalasso

Le bain de boue
Remplir la baignoire d’eau tiède. Y verser trois sachets familiaux de purée en flocons et une poignée de cacao pour la couleur. Bien remuer. Laisser macérer votre épouse à volonté. Rincer au jet.

L’enveloppement d’algues bio-actives
Faire décongeler deux ou trois kilos d’épinards surgelés. Les appliquer en massant doucement votre femme allongée sur la table de la salle à manger. Poser deux cotons en boule sur les yeux. Laisser sécher en écoutant du Jean-Michel Jarre. Nettoyer à la Nivéa.

[access capability= »lire_inedits »]Le jet revigorant
Placer votre femme debout nue contre un mur carrelé. Libérer le bout du tuyau de la douchette, ouvrir le robinet à fond et arroser abondamment devant derrière. Ainsi revigorée, Madame pourra ensuite passer la serpillière en guise d’exercice d’assouplissement.

La baignoire à bulles antistress
Faire prendre à votre épouse un bon rhum-Tranxène et un bain. Disposer au fond de la baignoire une pompe à aquarium. Et voilà ! Il ne vous reste plus qu’à regarder votre chère et tendre se détendre.

(Attention : l’ajout dans la baignoire d’un sèche-cheveux branché peut s’avérer dangereux, selon mon avocat commis d’office.)[/access]

Le Japon, l’autre pays de la peine de mort

104

107 détenus attendent dans les couloirs de la mort des prisons nippones, ce qui fait du Japon, avec les Etats Unis, l’un des deux dernier pays développés à garder la peine capitale dans leurs arsenaux juridiques.
Malgré la popularité de la peine de mort dans le pays, le Parti Démocrate du Japon (PDJ), au pouvoir depuis un an, avait l’intention de lancer «une discussion d’ampleur» sur le sujet, ce qui en langage politique veut dire avancer vers son abolition. Pour conduire à bien la manœuvre, le portefeuille de la Justice a été confié à Keiko Chiba, opposante déclarée à la peine de mort.
Néanmoins, faute de reforme, le ministre s’est vu obligé de donner son accord à l’exécution des deux assassins. Mais pour manifester son opposition de principe avec cette pratique que son poste l’oblige à faire respecter, Madame Chiba a décidé d’assister au deux exécutions capitales par pendaison qui ont eu lieu à la prison de Tokyo le 18 aout dernier. En plus, pour s’assurer que le débat lancé par son geste «prenne», elle a autorisé les médias à visiter les couloirs de la mort. Vaste programme que ce « débat national », si on considère qu’une écrasante majorité de Japonais voit plutôt d’un bon œil cette sanction maximale: d’après un sondage effectué l’an dernier 86% des personnes interrogées la jugent nécessaire.

Pourtant, Madame le Ministre ne devrait pas désespérer; rappelons qu’en France, au lendemain de l’abolition de 1981, 63% des sondés étaient favorables à son maintien…

Après Mao en Septimanie, Johnny Hallyday en Normandie!

11

Au creux de l’été l’information a failli passer à la trappe. C’eut été malheureux, car c’est souvent avec les sujets les plus ridicules que l’on fait les meilleurs polémiques. Ainsi, c’est presque la guerre civile à Verneuil-sur-Avre, petite bourgade de l’Eure, à cause d’une imposante statue de Johnny Hallyday, haute de 4,30 mètres et intitulée « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?« .

Le monument, érigé entre l’église et une tour datant du Moyen-âge, provoque notamment le courroux du maire, qui déclare: « La présence de cette statue ici apparaît décalée ». Il semblerait que nombre de Vernoliens ne veulent plus voir dans leur horizon ce monument de rock érigé en 2008 à l’occasion d’un festival d’ « art naïf ». Le fondateur du festival, accuse bien sûr l’équipe municipale de ne pas aimer la culture. Les fans de Johnny sont sur les dents. Des manifs s’organisent. Les bikers repartent au combat. La rumeur chuchote même que Nicolas Sarkozy serait sur le point de s’exprimer à la télévision sur ce sujet brûlant, et de convoquer un Grenelle !

Au cœur d’un sombre été marqué par les expulsions de roms, les inondations monstres au Pakistan, les attentats récurrents en Irak, ou encore l’inquiétante ascension d’Eva Joly, cela fait plaisir d’apprendre que des gens – dans le monde et surtout en Normandie – ont de vrais problèmes !

Le noir me va si bien

125

Cet été, les amateurs de cinéma ont eu le choix entre le virtuel et le réel, entre un blockbuster qui prétendait montrer que notre vie est peut-être un rêve et un polar hargneux et violent, dans la plus pure tradition du film noir qui se contentait de dire la vérité : notre vie est un cauchemar et un nid de névroses comme il y a des nids de serpents. Pour résumer, on a eu le choix entre Inception de Christopher Nolan et The Killer inside me de Michaël Winterbottom.

Le succès programmé d’Inception

Pourquoi vouloir opposer ces deux films qui appartiennent finalement à grande famille du cinéma dit de genre, même si Inception joue dans les parages du fantastique et de la SF, tandis que The Killer inside me, adapté d’un roman de Jim Thompson, renoue avec la tradition du film noir des années 1950 façon En quatrième vitesse de Robert Aldrich.
Pour commencer, le public a tranché : Inception est un énorme succès commercial alors que The Killer inside me a été projeté dans des salles où se retrouvaient quelques aficionados désabusés du polar à l’ancienne.

Cette victoire par KO s’explique aisément: avec son budget et son casting, Inception avait tout d’un succès programmé. Il fallait éviter une catastrophe financière. Leonardo di Caprio et Marion Cotillard, sans oublier les effets spéciaux, ça vous met tout de suite un budget à 160 millions de dollars. La critique a suivi jusque sur Causeur où le film a été brillamment défendu car elle suit toujours au bout du compte, comme l’intendance : Inception était un chef d’œuvre, d’une originalité visuelle et thématique époustouflante, sauf pour Télérama qui n’aime que les films kirghizes. Bref, un « film du siècle ».

Le problème n’est même pas d’avoir un « film du siècle tous les ans », le problème est que c’est toujours le même. Et là, j’entends les protestations se lever. « Tu ne comprends rien, ce film a un véritable sens philosophique, et puis ça devrait te plaire, il peut se voir comme une fable anticapitaliste, la marchandisation du rêve, l’espionnage industriel poussé à son extrême. »

Bien sûr, bien sûr mais quoi de neuf dans Inception depuis Matrix ? Et dans Matrix depuis la Caverne de Platon, les romans de K .Dick, le Spectacle de Debord et les Simulacres de Baudrillard ?

À se demander si ces films, en généralement admirablement fabriqués, n’ont pas réussi à trouver le nombre d’or du marketing pour attirer un public massif (pas loin de 4 millions d’entrée en France en un été) tout en s’offrant une légitimité intello, du fait de la complexité apparente du scénario, de sa problématique très postmoderne de l’indécidable. Ce fut le cas pour Matrix qui vit notamment en France avec Matrix, machine philosophique[1. Ellipses], un collectif de philosophes dont Alain Badiou, s’intéresser très sérieusement au contenu du film et pas seulement à son caractère de phénomène sociologique.

The killer inside me : la revanche de la tragédie

En face de ces films multilégitimés (public, critiques, intellectuels), comme il y a des aliments multivitaminés, mon petit polar de l’été fait pâle figure. La critique a assez sauvagement et unanimement descendu The killer inside me, décrété trop violent. C’est en général la même qui trouvait l’inspecteur Harry facho avant d’en faire un humaniste.

C’est assez drôle, quand on y pense. Implanter des rêves chez quelqu’un, les lui voler, rendre son monde complètement incompréhensible serait moins violent que tuer des femmes à coup de poing comme le fait le sheriff psychopathe de Michaël Winterbottom. Ou alors, mais ce serait plus grave, nous en sommes arrivés au point où la pire des tyrannies virtuelles sera toujours préférable à l’horreur ordinaire de la condition humaine.

Casey Affleck, qui incarne ce policier qui déraille, a une tête de bon garçon du Sud, qui fait son ménage et est bien vu de son quartier. Il ne s’occupe pas des rêves de ses contemporains mais quand l’un d’eux le gêne, il se contente de lui tirer une balle dans la tête. Pour faire simple, il incarne parfaitement la « banalité du mal ».

En sortant de la projection d’Inception, le spectateur n’a rien appris même si on lui a fait habilement croire qu’il avait vu un film riche de significations. On lui a posé une question légèrement éculée : dans quelle réalité vit-on ? Message subliminal : puisqu’on ne sait pas dans quelle réalité on vit, puisque tout est manipulé, il est inutile de prétendre changer les choses. Le spectateur d’Inception, dans le meilleur des cas, en restera au stade de l’herméneutique vaguement dépressive.

À l’inverse, The Killer inside Me est un véritable film noir en cela qu’il renoue avec la dynamique propre de la tragédie. Une petite parenthèse : il ne faut pas confondre le film noir, qui est en train de disparaître, avec le thriller ou l’actioner qui misent tout ou presque sur la pyrotechnie. Dans le film noir en général, et celui-ci en particulier, des personnages de Sophocle portent des bottes mexicaines et roulent en Studebaker. Enfermés dans une petite ville, dans une époque et dans une obsession (la règle des trois unités…), ils sont universels, bien plus que les cadres supérieurs d’Inception dont les préoccupations apparaissent très datées.

Avez-vous déjà essayé de regarder un film de science-fiction qui a plus de trente ans ? Sauf pour les amateurs du genre, l’épreuve est cruelle et le ridicule jamais très loin. Rien ne vieillit plus vite que la modernité technologique et les problèmes philosophiques qu’elle pose. Inception n’échappera pas à cet enfer du kitsch. Question de temps. En revanche, je suis convaincu que The Killer Inside Me continuera, comme Quand la ville dort de John Huston, à me parler du désir, de la folie, de la passion et de la mort en des termes qu’apparemment plus personne ou presque, par les temps qui courent, ne veut plus entendre.

Maigrir, m’aigrir

120

Christian Montignac vient de mourir. Il fut le premier des nouveaux gourous du diététiquement correct au mitan des années 80. Le premier, aussi, à faire fortune en exploitant à fond le créneau. La rondeur devenait obscène mais, dans le même temps, on voulait le beurre et l’argent du beurre et continuer à manger sans grossir. Je mange donc je maigris, publié par Montignac en 1987, fut donc le nouveau cogito de l’hédonisme trouillard fondé sur l’alimentation dissociée : « Mange une entrecôte ou bien mange des frites mais jamais les deux ensemble. » Traduit en vingt cinq langues (mais pas en langue de bœuf sauce piquante), Montignac s’adressait surtout en fait aux cadres sup qui abusaient des repas d’affaires. Il a néanmoins inauguré une tyrannie qui prohibe d’aimer les femmes callipyges et nous enjoint d’identifier santé de fer et fesses de garçon.

De toute façon, maintenant, les cadres n’ont plus le temps de manger, juste celui de se suicider entre deux délocalisations ou restructurations menées par des managers qui se méfient de la mauvaise graisse. Quant à Christian Montignac, il est mort à 66 ans. C’est jeune pour quelqu’un qui voulait rallonger l’espérance de vie. Même pas l’âge de la retraite dans la France d’Eric Woerth.

Où est passé le réel tsigane ?

337

L’effarante et indigne chasse aux sorcières tsiganes qui déferle dans notre pays depuis un mois à coup d’expulsions massives ethniquement ciblées n’a, en tant que telle, trouvé jusqu’à présent aucun écho dans Causeur. L’inquiétant phénomène – à savoir, le déchaînement, en actes et en paroles, d’un racisme d’Etat des plus détestables – a littéralement disparu, escamoté derrière la nuée bourdonnante des épiphénomènes.
Ce qui a retenu l’attention et suscité la colère de notre cheftaine Élisabeth Lévy, ce sont pour l’instant uniquement « les clameurs de vertu outragée qui, de Washington à Bruxelles, s’élèvent contre la France » et les leçons de morale administrées à la France par les gouvernants roumains, dont elle souligne à raison et avec humour le caractère résolument croquignolesque. Pourtant, seuls ces dérapages anti-français l’ont incitée à recourir à la véhémence de l’adjectif « insupportable ». Il me semble cependant que celui-ci s’impose davantage concernant la traque policière des Roms en France et les mauvais sorts lancés par Nicolas Sarkozy et au nom de la France contre les « gens du voyage » (hélas, cette expression ne désigne pas ici les touristes), qui constituent pour la dignité française – et pour celle des Roms, en premier lieu – une insulte et une blessure d’une envergure bien plus considérable.

Ce qui a ensuite retenu l’attention d’Elisabeth Lévy, c’est la subite passion pour Benoît XVI qui s’est emparée d’une grande partie de la gauche après la mise en garde adressée par celui-ci à Nicolas Sarkozy. Ce ralliement, s’il est comique, m’a semblé à moi fort bienvenu, tout comme l’intervention du Saint Père. Gil Mihaely a pour sa part développé d’intéressantes hypothèses sur les motivations politiciennes qui ont pu intervenir dans la défense des Roms par Benoît XVI et la rivalité entre Rome et les évangélistes.

Le rituel de la dénonciation des belles âmes

Dans la rhétorique de mes camarades nouveaux-réactionnaires, il est incessamment question du « réel ». Dans leurs discours, ce concept se construit invariablement selon le même mouvement et selon ces deux définitions strictes : 1) « le réel est tout ce qui échappe à la gauche » ; 2) « le réel est tout ce que la gauche ne veut pas savoir ». Le corollaire de ces deux définitions très singulières du « réel », c’est qu’il suffit d’être de droite pour que le réel se mette soudain à sauter dans vos bras et à vous lécher les mains comme un animal docile et reconnaissant. Le « réel » oublie ainsi peu à peu qu’il est né d’une négation pour devenir ce qui s’offre immédiatement à la sensibilité des nouveaux-réacs, dans la transparence de la pure évidence et, supposément, sans interprétation, sans aucune idéologie.
C’est l’enfermement dans cette définition du « réel » qui me semble par moments précisément clore l’accès au réel de mes camarades néo-réacs en les emprisonnant parfois eux aussi dans les ressassements de l’idéologie. Ils ont certes raison de pointer les ressassements et les concours de « belles âmes » d’une partie de la gauche. Mais leurs dénonciations prennent parfois un tour tout aussi automatique et rituel que les « cris d’orfraies » de la gauche. Je crois que nous gagnerions beaucoup à adopter deux définitions plus riches du « réel » : 1) « le réel est tout ce qui m’échappe » ; 2) « le réel est tout ce que je ne veux pas savoir ». Le « déni de réel » n’est pas le monopole de la gauche. Et le réel de la gauche excède infiniment ce fameux déni de réel qu’on lui prête si généreusement. Les dénis de réel des autres sont certes passionnants et instructifs, mais jamais autant que les nôtres. Le réel est ce vers quoi nous tâtonnons tous avec une difficulté extrême et dont l’excès nous échappe nécessairement. L’art, et notamment l’art du roman – et par exemple celui de Florina Ilis – y permettent parfois des percées vers des profondeurs inaccessibles au réductionnisme idéologique.

Dans le cas des persécutions contre les Roms lancées par Sarkozy, l’attention presque exclusive consacrée dans Causeur aux épiphénomènes a fonctionné, il me semble, comme un déni de réel. Mes amis néo-réacs ont, je crois, souvent tendance à fuir le réel par cette voie : oublier et négliger un phénomène massif et parfaitement concret pour ne parler que de ses épiphénomènes discursifs ou médiatiques, hissés au rang de réalité suprême. (En ce qui me concerne, on connaît mon éclectisme : je n’hésite pas à recourir à la fois aux méthodes de la gauche et à celles des néo-réacs pour mieux bondir en avant dans mes aveuglements.)

Jouissance raciste et jouissance antiraciste

Il y a enfin un autre présupposé « néo-réac » que je ne partage absolument pas : c’est celui selon lequel les seuls dangers sérieux et réels dans le présent viennent invariablement de la bête immonde antiraciste. C’est le présupposé qui inscrit racisme et antiracisme sur un axe temporel linéaire, qui renvoie systématiquement le racisme réel au passé et qui tient l’antiracisme pour le fait idéologique unique du présent. Je partage la critique de l’antiracisme, mais uniquement pour autant que celle-ci ne nous fait pas négliger le réel plus menaçant encore de la montée du racisme, du racisme « à l’ancienne », qui est hélas un fait tout ce qu’il y a de plus contemporain.
Lacan a pronostiqué un jour que la jouissance raciste avait un bel avenir devant elle – et il a ajouté que cela ne l’amusait pas du tout. Il ne s’est hélas pas trompé, je crois. C’est une erreur considérable de croire que la jouissance raciste a disparu à la faveur de la montée de la jouissance antiraciste. Ces deux jouissances ne se succèdent pas : elles coexistent dans notre présent. Et si chez Sarkozy la jouissance raciste est fort probablement simulée, comme Jean-François Kahn en avance l’hypothèse de manière très convaincante, ce fait privé est de peu d’importance. Elle n’en risque pas moins de provoquer dans le réel une contagion de jouissances racistes qui, elles, seront tout ce qu’il y a de plus sinistrement réelles.

Donne du rom à ton homme

37

Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, n’est pas un homme ridicule. Récemment déchiré entre ses hautes fonctions et sa conscience, il a lutté contre la tentation de démissionner; il avoue ressentir un “profond malaise” devant les mesures gouvernementales prises contre les Roms.

On imagine le dialogue entre Bernard et Christine, un soir de déprime :
– Je n’en peux plus ! Je ne supporte plus ce gouvernement, je ne peux plus voir le visage couperosé de ce sociopathe d’Hortefeux ! Il veut tout savoir, tout régenter ; c’est Joseph Fouché plus internet ! Je te dis que je vais quitter le gouvernement.
– Tu n’y penses pas ! Ton portefeuille ministériel est prestigieux, les Falcon et les Airbus de l’ETEC sont à ta disposition, tu es reçu dans les plus somptueuses résidences du monde, tu reçois gratuitement Paris Match et Voici ! Tu veux perdre tout ça? Et après ? Tu porteras les bagages de Martine Aubry ou la serviette de bain de DSK? Tu conduiras le bus de campagne d’Hervé Morin ?
– Quelle horreur !
– Alors, ta démission, tu l’oublies et tu repars au Quai avec le sourire aux lèvres et cet air conquérant que t’envient tous tes concurrents.
– Jolie formule, Christine ! Je crois que tu as raison. Mais au fait, tu pourrais démissionner, toi, claquer la porte de France 24. Mon honneur serait sauf !
– Tu n’y penses pas ! Abandonner mon emploi sous le prétexte que tu as des états d’âme ? Même pas en rêve, Bernard ! Et puis avec un seul salaire, comment fera-t-on pour payer l’abonnement à Paris-Match et à Voici.
– Tu es implacable, Christine, et imparable ! Ah, si tu n’étais pas là ! Je me sens un peu fiévreux, en ce moment.
– Tu veux un grog ?
– Oh oui, avec beaucoup de rhum!

Stigmatisez-moi !

82
Saint François d'Assise fut le premier stigmatisé de l'histoire chrétienne.

« STIGMATISÉ ». C’est le mot de cette année 2010. On l’entend sur tous les tons et à propos de tout et, surtout, de n’importe quoi. Il suffit qu’Alain Finkielkraut regrette que des joueurs de l’équipe de France de football se comportent en cailleras pour qu’il soit accusé de stigmatiser la banlieue, les cités, les Noirs et les Arabes. Peu importe que le philosophe ne parle ici que de la très mauvaise éducation de ceux qui insultent leurs entraîneurs, traquent les « taupes » au lieu de s’entraîner[1. Cela dit, dans mon Jura natal, les prés sur lesquels nous étions amenés à évoluer n’étaient pas toujours dépourvus de taupinières.], les obsédés de la stigmatisation n’écoutent pas celui qu’ils accusent. Ils n’entendent que leurs fantasmes. D’ailleurs, s’ils avaient réellement écouté Finkielkraut et compris son message, ils l’auraient aussitôt accusé de stigmatiser le faible niveau d’étude des sportifs en question.

Mais revenons à l’origine. Les stigmates, bien évidemment, sont ceux du Christ et correspondent aux cinq plaies consécutives à sa crucifixion. Du grec stigma, piqûre, piqûre au fer rouge, tatouage, ces plaies s’avèrent rebelles à tout traitement. Imbert-Gourbeyre établit en 1858 une liste de 321 stigmatisés, dont 80 furent béatifiés. Le plus célèbre d’entre eux s’appelle Saint François d’Assise, mais on peut également citer Sainte Catherine de Sienne, Padre Pio et, plus près de nous, Marthe Robin[2. 1902-1981 : habitant la Drôme, elle fut paralysée à 25 ans, saignait des pieds et des mains chaque vendredi. Des gouttes de sang, rappelant la couronne d’épines, perlaient sur son front, Elle ne s’alimentait plus que de l’eucharistie, qu’elle recevait fréquemment dans son lit].

Quand Villepin révélait les stigmates de BHL

Moins sérieusement, on pourrait citer cette légende parisienne des années 1990 mettant en scène Dominique de Villepin, à l’époque secrétaire général de l’Elysée, et Bernard-Henri Lévy. Ce dernier, meurtri par l’échec − même pas retentissant − du film qu’il venait d’offrir à ses contemporains, était invité par le premier au Château. Souhaitant remettre du baume au cœur du toujours nouveau philosophe, il se lança, selon ladite légende, dans une envolée lyrique dont lui seul a le secret, Au bout de la piste d’envol, Villepin aurait confié à son commensal : « Vous me faites penser à un Christ. » Quelques jours, ou plutôt quelques nuits plus tard, BHL se serait réveillé en sueur, des stigmates au creux des mains. De Besançon, je ne pourrais jurer que cette légende ait − ou pas − quelque véracité. Il n’en reste pas moins que cette anecdote constitue un pur bonheur puisqu’elle met en scène deux personnages qui en appellent souvent au combat contre les stigmatisations. BHL, compagnon de route de SOS Racisme, a toujours figuré dans le peloton de tête et entend bien y rester. Villepin, gaulliste comme les aime Edwy Plenel, a fait de la banlieue stigmatisée son nouveau cœur de cible électorale.
Ceux qui refusent de toutes leurs forces l’héritage chrétien de notre pays − parmi lesquels figurent beaucoup de contempteurs des stigmatisations de tout poil − en seront pour leurs frais. Ces références au Christ et à son martyre continuent d’occuper l’espace public avec une belle constance. « Le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles », a écrit Chesterton. On ne peut que constater l’actualité brûlante de cette formule.

Et la stigmatisation par omission, qui y pense ?

À écouter un garçon aussi brillant qu’Eric Naulleau, sur RTL, sur le coup de 19h30, on découvre que cette obsession de la stigmatisation ne concerne plus exclusivement les professionnels de SOS, du MRAP ou des Indivisibles. Et on a envie de s’exclamer : « Ah non ! Pas lui, pas ça ! » Même l’Eglise de France, qui devrait se montrer plus prudente en matière de stigmates, emploie le même vocabulaire à propos des Roms. On parle du voile intégral : on stigmatise tous les musulmans. On évoque la délinquance : on stigmatise la banlieue, comme si, d’ailleurs, nos campagnes n’étaient pas aujourd’hui concernées. On se risque à ne pas accueillir avec enthousiasme l’adoption d’enfants par des couples gays ou lesbiens : on stigmatise les homosexuels. Et si on se tait ? Cela doit signifier qu’on n’en pense pas moins… C’est la prochaine étape : la stigmatisation par omission.
Mais au fait, c’est qui « on » ? Tous ceux qui ne pensent pas comme soi, pardi ! Et qu’on est légitimé à stigmatiser à son tour. Ainsi, le MRAP et son fameux rapport sur Internet et Racisme, qui mettait Causeur à l’index il y a quelques mois. Ce mouvement, qui prétend lutter contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, faisait en quelque sorte de la stigmatisation comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir.

En vrai, Mouloud Aounit et ses copains ne peuvent guère faire autrement. Dès qu’on se risque à un jugement sur une personne ou sur une institution, forcément la catégorie ou le groupement dont ils font partie peuvent se sentir visés, que cela soit légitime ou, comme c’est généralement le cas, parfaitement infondé. Afin de ne pas nous sentir stigmatisés toutes les cinq minutes, respirons un bon coup, Et évitons d’écrire des lettres aux journaux dès qu’ils stigmatisent les supporteurs de Sochaux en annonçant une énième défaite de leurs favoris[3. Vous riez ? Etes-vous sûr qu’on en soit si éloigné ?]. Ou alors, prenons la vie du bon côté : constatons qu’un groupe stigmatisé existe, lui. Et pensons à tous ces pauvres bougres qui ne sont jamais victimes de la moindre stigmatisation. Ignorés, délaissés…
Quand j’y pense, je n’ai guère été stigmatisé ces derniers temps. Cela doit bien venir de moi, au moins en partie. Je vais faire un effort mais je vous en prie : stigmatisez-moi !

Muray revient et nous sommes très contents

26

Ça va pulser grave, comme l’écrivait, il y a sept ans, Michel Houellebecq dans un texte d’anthologie consacré à Philippe Muray et publié par Le Figaro. Sauf que cette fois, c’est dans Causeur le mensuel que ça se passe. Comme nous vous l’annoncions ici même vendredi dernier, nous publierons dans ce numéro 27 un long entretien inédit de Philippe Muray, en date de 2003, et d’une actualité qui risque de rester brûlante pour les quelques dizaines d’années à venir. Autour de cet entretien, un long dossier sera consacré à Philippe Muray. On y trouvera entre autres :

– Le making of de ce texte miraculé par l’intervieweur, Pierre de Beauvillé.
– La réaction d’Alain Finkielkraut – qui risque de faire grincer quelques dents chez ceux qui ne veulent voir qu’une seule tête, y compris dans le camp du Réel.
– Une interview du producteur Bertrand Burgalat qui n’a hélas pas pu faire chanter Muray.
– Un avis d’expert de Basile de Koch sur l’«élégance du foutage de gueule», qui caractérise selon lui la touche Muray.

À part ça il y aura comme d’hab’ de l’actu et de la culture, et aussi une réponse de Paulina Dalmayer à l’entretien avec Renaud Camus publié dans le numéro d’été et encore plein d’autres bonnes choses. Mais attention, si ce n’est déjà fait, il faudra impérativement vous abonner ou vous réabonner avant mercredi minuit. Sinon, on ne pourra plus rien pour vous…

Tolérance zéro à Ground Zero

817

Que l’on craigne, comme Renaud Camus, une « contre-colonisation », ou que l’on célèbre la différence et l’enrichissement culturel, on est amené à constater que l’islam se répand dans les sociétés occidentales où les mentalités sont sommées de s’adapter et les paysages priés de changer.

En Europe, des mosquées aux minarets toujours plus hauts apparaissent dans les villes et pendant que les élus pleins de bonnes intentions pavent la voie, au-delà d’une société multiraciale que les Français ont acceptée, à une société multiculturelle pour laquelle que personne n’a voté, les citoyens s’inquiètent.

Pendant que des lieux de culte pour les musulmans obtiennent des permis de construire et voient le jour, des voix nous annoncent que « les minarets sont les baïonnettes de l’islam ». Il en faudrait plus pour devenir islamophobe. La conclusion qu’on doit en tirer est qu’il faut tendre la main aux musulmans modérés pour combattre les fanatiques, accueillir et favoriser un islam occidental pour contenir un islam conquérant car en islam comme chez les flics, il y deux figures: un gentil et un méchant. Pour être bref, un qui égorge et un qui appelle à la paix.

Nous voilà rassurés. Sauf que le coup des minarets-baïonnettes ne vient pas d’un obscur islamiste de banlieue mais de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc et leader du Parti de la Justice et du Progrès, voix « modérée » de millions de musulmans. Le même déclarait un jour : « il n’y a pas d’islam modéré ou fanatique mais un seul islam ». C’est un peu inquiétant mais on aime bien savoir à quelle sauce on va être mangé.

Les différences entre l’islam modéré et l’islam radical tiennent-elles à leurs objectifs ou à leurs manières ?

À Manhattan, en face de Ground Zero où reposent trois mille Américains mais pas la colère de tout un peuple, un entrepreneur qui se réclame du soufisme (a priori les gentils) mais proche des frères musulmans (là c’est plus contrasté) tente de réunir des fonds pour ériger un centre culturel musulman de treize étages comprenant une mosquée, un restaurant …

Il est dans la logique d’une religion de paix et de tolérance de vouloir ouvrir dans nos villes des portes sur la culture et la connaissance de l’islam et d’œuvrer à faire tomber les préjugés en prouvant ses bonnes intentions. Ce centre islamique pourrait être bienvenu même dans cette cité il y a peu attaquée. Mais à cet endroit, il ne l’est pas. Les New Yorkais manifestent et l’Amérique désapprouve. On a beau leur dire que cette fois ci, l’islam est gentil, ils demandent à voir mais ailleurs : 70 % de réfractaires à cette construction qui n’ont pas craint d’être traités de racistes islamophobes par le New York Times, ça rappelle les votations « d’extrême droite fasciste » de nos voisins qui se moquent des « unes » de Marianne. La voix de l’Amérique gronde mais le politique n’entend pas. L’initiateur de ce projet, Feisal Abdul Rauf, « musulman modéré se réclamant du soufisme », semble pour sa part tenir à ce pâté de maison. Ce proche des Frères musulmans a récemment déclaré que le terrorisme ne prendrait fin que le jour où les Occidentaux auront reconnu leur fanatisme historique.

Comment comprendre le choix de cet emplacement ? Comment recevoir les déclarations d’Erdogan ou de Feisal Abdul Rauf ?

En entendant ces voix « modérées » de l’islam, on se demande parfois de quelle modération on parle dans ces dialogues interculturels. Une rupture avec un islam conquérant ou simplement une façon d’y aller mollo ? Ailleurs, l’islam radical tenterait d’élargir l’oumma par la violence des armes quand dans nos sociétés, l’islam modéré augmenterait le nombre de croyants à l’abri des tolérances, des lois et des droits ? Leurs différences tiendraient moins à leur objectif qu’à leurs manières ? La phrase d’Erdogan prendrait alors un sens inquiétant : Un islam, une conquête, deux stratégies. Un pied dans chaque monde, dans une main un sabre, dans l’autre le bouclier de l’antiracisme.

On peut aussi voir l’islam modéré comme un rempart possible contre l’islamisme. Encore faudrait-il que les lignes de fracture soient plus claires. Il appartient aux musulmans de les dessiner. Les Mohamed Sifaoui ou les Abdelwahab Meddeb ne courent pas les rues, ils sont parfois entendus et parfois dénoncés comme traitres à l’islam mais à quel islam ?

Un imam de Marseille raconte qu’il « a vidé la moitié de sa mosquée en dénonçant dans un prêche les crimes de Ben Laden ». Les manifestations de l’islam radical comme la burqa ou la polygamie rencontrent peu de résistance parmi les Français musulmans tandis que l’imam de Drancy, appelé « imam des juifs » est dénoncé pour son œcuménisme, inquiété et menacé jusque sur son lieu de culte. Maintenant que le ramadan est « pratiqué et accepté par les Français », comme l’a proclamé Libé, les agressions se multiplient contre les musulmans qui ne le respectent pas.

Que dit de tout ça le « peuple musulman » ? De quoi est fait l’islam de France et d’Occident ? « Modérés », « radicaux », « islamistes », combien de divisions ? Et quand passe-t-on des uns aux autres ? Où est la frontière qui voit le djihad se métamorphoser, de travail sur soi en lutte contre les autres, sans prendre la peine de changer de nom ?
Toutes ces questions méritent des réponses. On peut en les attendant rêver à un monde idéal où l’islam cesserait tout prosélytisme. En attendant, nous devons vivre dans celui-là.

Offrez à votre épouse une thalasso maison pour trois fois rien

0
Thalasso

Thalasso

Le bain de boue
Remplir la baignoire d’eau tiède. Y verser trois sachets familiaux de purée en flocons et une poignée de cacao pour la couleur. Bien remuer. Laisser macérer votre épouse à volonté. Rincer au jet.

L’enveloppement d’algues bio-actives
Faire décongeler deux ou trois kilos d’épinards surgelés. Les appliquer en massant doucement votre femme allongée sur la table de la salle à manger. Poser deux cotons en boule sur les yeux. Laisser sécher en écoutant du Jean-Michel Jarre. Nettoyer à la Nivéa.

[access capability= »lire_inedits »]Le jet revigorant
Placer votre femme debout nue contre un mur carrelé. Libérer le bout du tuyau de la douchette, ouvrir le robinet à fond et arroser abondamment devant derrière. Ainsi revigorée, Madame pourra ensuite passer la serpillière en guise d’exercice d’assouplissement.

La baignoire à bulles antistress
Faire prendre à votre épouse un bon rhum-Tranxène et un bain. Disposer au fond de la baignoire une pompe à aquarium. Et voilà ! Il ne vous reste plus qu’à regarder votre chère et tendre se détendre.

(Attention : l’ajout dans la baignoire d’un sèche-cheveux branché peut s’avérer dangereux, selon mon avocat commis d’office.)[/access]

Le Japon, l’autre pays de la peine de mort

104

107 détenus attendent dans les couloirs de la mort des prisons nippones, ce qui fait du Japon, avec les Etats Unis, l’un des deux dernier pays développés à garder la peine capitale dans leurs arsenaux juridiques.
Malgré la popularité de la peine de mort dans le pays, le Parti Démocrate du Japon (PDJ), au pouvoir depuis un an, avait l’intention de lancer «une discussion d’ampleur» sur le sujet, ce qui en langage politique veut dire avancer vers son abolition. Pour conduire à bien la manœuvre, le portefeuille de la Justice a été confié à Keiko Chiba, opposante déclarée à la peine de mort.
Néanmoins, faute de reforme, le ministre s’est vu obligé de donner son accord à l’exécution des deux assassins. Mais pour manifester son opposition de principe avec cette pratique que son poste l’oblige à faire respecter, Madame Chiba a décidé d’assister au deux exécutions capitales par pendaison qui ont eu lieu à la prison de Tokyo le 18 aout dernier. En plus, pour s’assurer que le débat lancé par son geste «prenne», elle a autorisé les médias à visiter les couloirs de la mort. Vaste programme que ce « débat national », si on considère qu’une écrasante majorité de Japonais voit plutôt d’un bon œil cette sanction maximale: d’après un sondage effectué l’an dernier 86% des personnes interrogées la jugent nécessaire.

Pourtant, Madame le Ministre ne devrait pas désespérer; rappelons qu’en France, au lendemain de l’abolition de 1981, 63% des sondés étaient favorables à son maintien…