Que l’on craigne, comme Renaud Camus, une « contre-colonisation », ou que l’on célèbre la différence et l’enrichissement culturel, on est amené à constater que l’islam se répand dans les sociétés occidentales où les mentalités sont sommées de s’adapter et les paysages priés de changer.

En Europe, des mosquées aux minarets toujours plus hauts apparaissent dans les villes et pendant que les élus pleins de bonnes intentions pavent la voie, au-delà d’une société multiraciale que les Français ont acceptée, à une société multiculturelle pour laquelle que personne n’a voté, les citoyens s’inquiètent.

Pendant que des lieux de culte pour les musulmans obtiennent des permis de construire et voient le jour, des voix nous annoncent que « les minarets sont les baïonnettes de l’islam ». Il en faudrait plus pour devenir islamophobe. La conclusion qu’on doit en tirer est qu’il faut tendre la main aux musulmans modérés pour combattre les fanatiques, accueillir et favoriser un islam occidental pour contenir un islam conquérant car en islam comme chez les flics, il y deux figures: un gentil et un méchant. Pour être bref, un qui égorge et un qui appelle à la paix.

Nous voilà rassurés. Sauf que le coup des minarets-baïonnettes ne vient pas d’un obscur islamiste de banlieue mais de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc et leader du Parti de la Justice et du Progrès, voix « modérée » de millions de musulmans. Le même déclarait un jour : « il n’y a pas d’islam modéré ou fanatique mais un seul islam ». C’est un peu inquiétant mais on aime bien savoir à quelle sauce on va être mangé.

Les différences entre l’islam modéré et l’islam radical tiennent-elles à leurs objectifs ou à leurs manières ?

À Manhattan, en face de Ground Zero où reposent trois mille Américains mais pas la colère de tout un peuple, un entrepreneur qui se réclame du soufisme (a priori les gentils) mais proche des frères musulmans (là c’est plus contrasté) tente de réunir des fonds pour ériger un centre culturel musulman de treize étages comprenant une mosquée, un restaurant …

Il est dans la logique d’une religion de paix et de tolérance de vouloir ouvrir dans nos villes des portes sur la culture et la connaissance de l’islam et d’œuvrer à faire tomber les préjugés en prouvant ses bonnes intentions. Ce centre islamique pourrait être bienvenu même dans cette cité il y a peu attaquée. Mais à cet endroit, il ne l’est pas. Les New Yorkais manifestent et l’Amérique désapprouve. On a beau leur dire que cette fois ci, l’islam est gentil, ils demandent à voir mais ailleurs : 70 % de réfractaires à cette construction qui n’ont pas craint d’être traités de racistes islamophobes par le New York Times, ça rappelle les votations « d’extrême droite fasciste » de nos voisins qui se moquent des « unes » de Marianne. La voix de l’Amérique gronde mais le politique n’entend pas. L’initiateur de ce projet, Feisal Abdul Rauf, « musulman modéré se réclamant du soufisme », semble pour sa part tenir à ce pâté de maison. Ce proche des Frères musulmans a récemment déclaré que le terrorisme ne prendrait fin que le jour où les Occidentaux auront reconnu leur fanatisme historique.

Comment comprendre le choix de cet emplacement ? Comment recevoir les déclarations d’Erdogan ou de Feisal Abdul Rauf ?

En entendant ces voix « modérées » de l’islam, on se demande parfois de quelle modération on parle dans ces dialogues interculturels. Une rupture avec un islam conquérant ou simplement une façon d’y aller mollo ? Ailleurs, l’islam radical tenterait d’élargir l’oumma par la violence des armes quand dans nos sociétés, l’islam modéré augmenterait le nombre de croyants à l’abri des tolérances, des lois et des droits ? Leurs différences tiendraient moins à leur objectif qu’à leurs manières ? La phrase d’Erdogan prendrait alors un sens inquiétant : Un islam, une conquête, deux stratégies. Un pied dans chaque monde, dans une main un sabre, dans l’autre le bouclier de l’antiracisme.

On peut aussi voir l’islam modéré comme un rempart possible contre l’islamisme. Encore faudrait-il que les lignes de fracture soient plus claires. Il appartient aux musulmans de les dessiner. Les Mohamed Sifaoui ou les Abdelwahab Meddeb ne courent pas les rues, ils sont parfois entendus et parfois dénoncés comme traitres à l’islam mais à quel islam ?

Un imam de Marseille raconte qu’il « a vidé la moitié de sa mosquée en dénonçant dans un prêche les crimes de Ben Laden ». Les manifestations de l’islam radical comme la burqa ou la polygamie rencontrent peu de résistance parmi les Français musulmans tandis que l’imam de Drancy, appelé « imam des juifs » est dénoncé pour son œcuménisme, inquiété et menacé jusque sur son lieu de culte. Maintenant que le ramadan est « pratiqué et accepté par les Français », comme l’a proclamé Libé, les agressions se multiplient contre les musulmans qui ne le respectent pas.

Que dit de tout ça le « peuple musulman » ? De quoi est fait l’islam de France et d’Occident ? « Modérés », « radicaux », « islamistes », combien de divisions ? Et quand passe-t-on des uns aux autres ? Où est la frontière qui voit le djihad se métamorphoser, de travail sur soi en lutte contre les autres, sans prendre la peine de changer de nom ?
Toutes ces questions méritent des réponses. On peut en les attendant rêver à un monde idéal où l’islam cesserait tout prosélytisme. En attendant, nous devons vivre dans celui-là.

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