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Vancouver : allez jouer sans moi !

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Histoire de passer à la postérité avant même les premières glissades, les organisateurs des JO d’hiver de Vancouver nous avaient promis « les Jeux les plus verts jamais tenus ». Résultat c’est un ballet incessant de camions et d’hélicos qui transbahutent la neige artificielle en haut des pistes : à l’arrivée, c’est l’hypocrisie qui atteint des sommets. Et pour tout dire, il n’y a pas que le bilan carbone qui soit globalement négatif, et il n’y a pas que les Jeux olympiques pour provoquer un frisson désagréable dans l’échine, là ou nous serions en droit d’en attendre juste le contraire. Car c’est bien parce que j’aime le sport que ces grosses machines me révulsent.

C’est parce que j’aime bien le foot que les scènes de haine, d’appels au meurtre et d’hystérie nationaliste collective qui ont entouré les matches entre l’Egypte et l’Algérie m’ont donné la nausée, et je ne vous parle même pas des tirs à balles réelles lors de la Coupe d’Afrique des nations contre les supporters togolais. Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut le Togo que la FIFA sanctionna.

Je pourrais aussi vous parler du Tour de France, dont on nous promet chaque année depuis 20 ans qu’il sera « enfin propre ». Ou des docteurs Feelgood, dont la clientèle dépasse depuis longtemps les cyclistes belges ou les haltérophiles bulgares. Des sportifs qui passent plus de temps chez leur conseiller fiscal qu’en salle d’entraînement. On pourrait aussi causer des choix épatants du CIO pour les sites olympiques : un coup pour récompenser les gentils (Londres, Vancouver) un coup pour respectabiliser les méchants (Pékin, Sotchi). On pourrait encore évoquer les townships du Cap et de Johannesburg, réaménagés au bulldozer et au rouleau compresseur, histoire de ne pas polluer avec des loqueteux les retransmissions du prochain Mondial. Ce que l’apartheid n’avait jamais osé faire, la World Cup l’autorise dans l’indifférence générale. Magie du sport, du foot et de la mondovision. Je gâche l’ambiance en disant ça ? Tant mieux ! Et ce ne sont pas quelques médailles françaises qui me feront changer d’avis, non mais !

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du sport de haut niveau, qui n’aura jamais aussi peu mérité cette appellation. Car ce dont il s’agit, avec ces grand-messes coproduites en joint-venture par les Etats et les multinationales, c’est de tirer l’humain vers ce qu’il a de plus bas. Haut niveau ? De performances parfois, d’abrutissement toujours…

Au temps du Portugal de Salazar, on disait que pour museler le peuple, il y avait bien plus efficace que l’omniprésente police politique, à savoir les trois F : Fado, Fatima, Football. Chez nous, en Occident, ces temps-là sont révolus. Un peu partout ailleurs, le degré zéro de la démocratie reste la norme standard. Mais ici comme là-bas, le contrôle des esprits est un enjeu majeur. Les grandes fêtes du sport, c’est toujours plus d’aveuglement, de chauvinisme, de beaufitude.

L’hypnose de masse, c’est du tout bon pour le business et les tyranneaux. Et comme aurait dû le dire Pierre de Coubertin, l’important, c’est de ne pas y participer.

Quand Sarkozy réduit le chômage

Cendrillon et ses soeurs, imagerie Pellerin, Epinal, XIXe siècle.
Cendrillon et ses soeurs, imagerie Pellerin, Epinal, XIXe siècle.

Elle s’appelle Nathalie Perriot. Mais vous la connaissez peut-être sous le pseudonyme de « Nathalie bac+5 au chômage ». Elle a 26 ans et ressemble à toutes les jeunes femmes de sa génération, avec son franc-parler et ses bottes en cuir. Seulement, « Nathalie bac+5 au chômage » a un « destin », qui la distingue des autres mortels et de toutes les étudiantes françaises de son âge… et ce, depuis qu’elle a attiré l’attention de TF1. Vous l’avez découverte sur le plateau de l’émission spéciale « Paroles de Français », le 25 janvier, interrogeant le président Sarkozy sur le chômage des jeunes. Mais comme l’ensemble des onze participants à ce programme populo-politique, elle avait été préalablement castée parmi des Français ayant déjà fait l’objet de reportages pour le journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut. Une équipe de TF1 l’avait suivie dans ses pérégrinations de chercheuse d’emploi, notamment lors d’un infructueux entretien d’embauche à Poitiers. Le reportage en question n’avait pas été diffusé, mais le reporter avait gardé les coordonnées de la jeune-femme − le « premier épisode d’un joli feuilleton » pour Le Parisien. La télévision peut faire de votre vie une sitcom.

[access capability= »lire_inedits »]Il faut dire que la « petite fiancée de TF1 » a fait des étincelles sur le plateau de « Paroles de Français ». Parmi ces onze stéréotypes de Français moyens (le syndicaliste gouailleur avec sa veste en cuir, la douce infirmière avec son sourire de madone pleine de bienveillance, le prof en lycée pro, le Black de banlieue, etc.) la jeune-femme diplômée en marketing et communication incarne une jeunesse sans perspective. Dans le dispositif de l’émission, « Nathalie bac+5 au chômage » est à la gauche du père. Dans la proximité directe du président, c’est elle qui ouvre le débat en l’interrogeant sur l’injustice qui fait que des étudiants moins qualifiés qu’elle lui « piquent » les postes qu’elle convoite en acceptant des salaires plus bas. Le président lui répond en mettant en cause la crise, les 35 heures, et développe mollement sa politique sur l’emploi. L’échange est courtois, mais « Nathalie bac+5 au chômage » insiste. Le président lui dispense des promesses vagues et générales. L’émission s’achève. Nathalie Perriot, pense-t-on, va retomber dans l’anonymat.

Heureuse surprise : on la retrouve dans les colonnes du Parisien, deux jours plus tard. « Son passage à la télé la sort de la galère« , titre le quotidien régional, qui nous apprend que « Nathalie bac+5 au chômage » a reçu plusieurs propositions d’emploi suite à son passage sur TF1. « J’ai d’abord fait l’émission par défi, mais je suis heureuse de voir que cela débouche aussi sur du concret« , déclare-t-elle. Elle a été contactée par une association dont le responsable a été impressionné par son assurance : « C’est aussi ce qui nous a plu, explique Hervé Gbagidi, président de l’association Oderasaca, une ONG d’Orléans spécialisée dans l’aide au développement. Nous cherchions une jeune diplômée pour notre antenne d’Alfortville. Elle correspondait parfaitement au profil. » Une association bossant dans l’aide au développement, c’est super-sympa. Le conte de fées aurait été moins brillant si elle avait été contactée pour assurer la communication d’une usine à gaz ou des pompes funèbres générales. Mais le « feuilleton » ne va pas s’arrêter là. Les médias n’ont pas fini de nous faire rêver au destin magique de « bac+5 au chômage » étudiante en com, repérée par la télé et recrutée grâce à la télé. Cela fera toujours un chômeur de moins grâce à TF1 et à Nicolas Sarkozy. On est impatient de la revoir au « 13 heures » de Jean-Pierre Pernaut.
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Plaidoyer pour la censure

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Le problème, aujourd’hui, avec les médias, c’est qu’il n’y a plus de censure. Plus du tout.

Tout le monde le sait, mais personne ne le dit. On fait semblant. On joue à se faire peur. Comme avec le fâchisme, la Bête immonde, les Heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Autant de postures qui ne mangent pas de pain : « Mais si, mais si, nous serine-t-on à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, la censure est là, partout ! » Anastasie guette, un ciseau électronique dans une main, les lois Gayssot dans l’autre.

[access capability= »lire_inedits »]Bon, admettons. Le problème, c’est que le dossier est vide et la Censure, comme l’Amour, réclame des preuves. Mais on aura beau dire : Stéphane Guillon est encore à France Inter, les Guignols ne sont pas interdits d’antenne, Siné Hebdo n’est pas saisi une semaine sur deux et le président de France-Télévision, malgré les pronostics, va finir son mandat.

On objectera la concentration des grands groupes de presse, les liens incestueux de la télévision et des politiques, des politiques avec les milieux d’affaires, des milieux d’affaires avec l’édition, de l’édition avec la télévision et ainsi de suite. On parlera d’un climat très ORTF après la décision de nommer les responsables du service public en conseil des ministres ou encore de la conception assez particulière du pluralisme selon le service politique de France 2, qui a sonné l’hallali contre l’insolent Peillon. Oui, mais Peillon a pu, à peu près partout, expliquer, réexpliquer, analyser et détailler son coup de Jarnac médiatique. Il l’a fait dans un climat d’hostilité corporatiste à la limite du supportable, mais il l’a fait.

Alors, en désespoir de cause, on montrera du doigt les annonceurs. Ceux qui font vendre de la junk food et vous empêcheront de faire un dossier sur la diététique, ceux des grandes marques de café quand il faudra parler du commerce équitable ou des vendeurs de climatiseurs si l’on prépare un papier remettant question les thèses réchauffistes.

Sauf que là encore, tout vient à qui sait voir et entendre. On a lu un nombre incalculable d’enquêtes sur la malbouffe, sur Max Havelaar (y compris ses dérives) et on commence à entendre de plus en plus les voix discordantes des scientifiques qui récusent les scénarios du genre Le Jour d’après.

Bon, puisque ça, ça ne marche pas, on fera mine de s’inquiéter des attaques régulières contre Internet, des désirs de contrôle parental, ministériel, éducatif, de quadrillage la Toile. On dénoncera le flicage de la blogosphère par des associations à forte envie de pénal qui publient des rapports alarmistes sur les sites identitaires, racistes, néo-nazis, souchiens, pédophiles, fumeurs, rastaquouères, céliniens, anorexigènes, sodomites, sionistes de droite, sionistes de gauche, nationaux-laïques, islamo-gauchistes, gaullistes révolutionnaires, souverainistes parpaillots, complotistes, conspirationnistes ou ostréicoles.

Oui, mais on voit bien, au bout du compte, pour le meilleur et pour le pire, que tout le monde, philosophes, intellectuels, pékins lambdas, psychopathes geeks, obsédés sexuels, antisémites, pour peu qu’ils ne soient pas trop malhabiles en informatique et trouvent des hébergeurs yakoutes ou patagons, disent à peu près ce qu’ils veulent quand ils le veulent. Même des horreurs qui tombent sous le coup de la loi et même − cela arrive plus rarement, mais cela arrive − des choses bien qui tombent sous le coup du bon sens.

Non, on aura beau faire, il n’y a plus de censure.

Tant pis pour vous : il fallait l’aimer, la censure du monde d’avant. Elle vous le rendait bien. La censure, c’était l’hommage du berger à la bergère , c’est-à-dire l’hommage que rendait une société pour qui les mots, les corps, les images avaient encore une vertu menaçante, une réalité positive, une « valeur performative », diraient les linguistes.

Le censeur était, à sa façon, un type sympathique, un genre d’acteur de composition qui acceptait de jouer le rôle du méchant, de celui qui attaquait traîtreusement l’écrivain, l’opposant, le héros ou… le journaliste qui, parfois, comme Vallès, était les trois à la fois. Il avait son utilité, sa mission, son sacerdoce : il était le sel de nos plaisirs, il nous faisait connaître la volupté du secret, l’impression exaltante d’être un clandestin, un résistant simplement en s’échangeant des livres sous le manteau ou des journaux que l’on avait eu le temps de prendre au kiosque avant l’arrivée des fourgons de police.

Stendhal raconte, quelque part dans son Journal, l’histoire de cette belle Milanaise qui disait, en dégustant sensuellement un sorbet au citron dans une loge de la Scala : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché. » Qu’on le veuille ou non, les interdits, tous les interdits, ont toujours été des démultiplicateurs du génie, du talent, du plaisir, de la subversion et du vrai travail du négatif.

Dans un monde médiatisé à l’extrême où tout est hypocritement visible, audible et permis, où la transparence est de rigueur et la tolérance obligatoire, où les affrontements idéologiques sont mimés, où des « niches » sont prévues pour toutes les contestations, les médias font tapisserie, comme les filles pas très jolies dans les bals de campagne. Et si par hasard, il leur arrivait de dire quelque chose de nouveau ou de subversif, personne ne ferait attention à eux à cause de la musique, cette musique un peu trop forte que tout le monde aime. Pas question de baisser le son, bande de rabat-joie !

Aujourd’hui, d’ailleurs, le censeur a disparu ou presque. Il a rangé ses ciseaux. Eventuellement, il renvoie devant les tribunaux, mais ce n’est pas très intelligent parce que ça se sait. Le procureur Pinard, qui accusa Flaubert, ne veut plus se ridiculiser davantage, pour le plus grand profit de Madame Bovary et il faut être Eric Raoult pour croire qu’il y a un intérêt quelconque à dénoncer les propos d’une Marie N’Diaye dont seuls les lecteurs des Inrocks, média pas franchement dangereux pour l’ordre établi, avaient eu connaissance.

La disparition de la censure, c’est la mort de la démocratie. Et cela pour une raison simple : le vrai totalitarisme, celui décrit par Orwell, Marcuse ou Debord, sait récupérer sa propre contestation en son sein, sait que toute critique du Spectacle est spectaculaire, sait métaboliser la négation. Et tout le monde, médias compris, peut bien dire ce qu’il veut, cela n’a aucune importance : plus personne n’écoute plus rien, dans le silence assourdissant des fils d’information continue.
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Compte à rebours

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Devinette pour les Causeurs : 30, 23, 14, 12… A quoi correspond ce compte à rebours ?
a. Les scores de l’UMP dans les sondages qui se succèdent à l’approche de la date du scrutin ?
b. Le nombre de militants du Nouveau Parti Anticapitaliste restant dans l’organisation après l’annonce d’une candidate « des quartiers » avec foulard ?
c. La durée en mois de l’indemnisation chômage en 1992, 2003, 2008 et 2009 ?

Un indice. Plus d’un million de personnes sans travail vont se retrouver en fin de droit au cours de l’année 2010, mais, comme l’a dit récemment le président Sarkozy, « la solution n’est pas dans la multiplication des aides de toutes sortes ».

Noël Mamère est-il islamophobe ?

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Noël Mamère (photo looking4poetry, flickr.com).
Noël Mamère (photo looking4poetry, flickr.com).

Noël Mamère est ce qu’on appelait jadis, dans nos campagnes, un bon gars. Et sympathique avec ça. Il présentait le journal télévisé qu’on n’avait pas encore la télé couleur. Quand on en acheta une, il s’était déjà recyclé en politicien. Enfin, pas vraiment. Noël Mamère ne fait pas de politique, il s’indigne. Le raciste n’a encore rien dit, l’homophobe n’a pas parlé, le réactionnaire n’a pas encore pensé à la nouvelle vieille lune qu’il pourrait ressasser que Noël Mamère a déjà dégainé : communiqué de presse, interview dans la salle des pas-perdus du Palais Bourbon, tremolos dans la voix, le fascisme ne passera pas. Qu’elles se le tiennent pour dit, les cruelles cohortes de la France moisie : l’indignation a des moustaches et c’est Mamère qui les porte.

L’autre jour, sur LCP, Noël Mamère et l’indignation ne faisaient plus qu’un. C’était le 28 janvier à l’émission « Pile ou Face ». Le député-maire de Bègles débattait avec Bernard Debré, quand la loi sur la burqa vint sur la table. Ni une ni deux, l’élu Vert monta sur ses petits poneys et, les yeux dans les yeux de son adversaire, déclama d’un ton outré : « Moi aussi, je connais des musulmans – vous n’êtes pas le seul – avec lesquels je travaille. J’ai même une suppléante dans ma circonscription qui est musulmane. Elle ne demande pas de loi, parce qu’elle dit, comme je le dis et comme nous sommes nombreux à le répéter, que cette loi sur la burqa c’est une manière de stigmatiser à la fois sa religion et elle, qui se bat pour l’émancipation des femmes… »

Que répondre à ça ? Connaître une musulmane qui ne demande pas de loi contre la burqa : il n’existe pas argument plus solide ni rationnel. Bernard Debré laissa, professionnel, pisser le mérinos.

Mais la prose mamérienne est restée en travers de la gorge d’une certaine « musulmane ». Elle s’appelle Naïma Charaï. Elle est socialiste, conseillère régionale d’Aquitaine et suppléante du député Noël Mamère.

Et Naïma Charaï l’affirme haut et fort : elle n’est pas musulmane. Pour aggraver son cas, elle se dit totalement favorable à une loi interdisant la burqa. « Laïque et agnostique, réagit-elle sur son blog, je refuse qu’une élue – en l’espèce moi-même – soit présentée, réduite à une appartenance religieuse, bafouant ainsi le principe de laïcité. Féministe et militante associative, j’ai toujours milité pour une loi pour l’interdiction de la burqa en France. Le voile intégral est pour moi l’étendard d’une idéologie sectaire et intégriste, attentatoire à la dignité humaine. »

Dans Sud-Ouest du 15 février, Noël Mamère, parfait gentleman, réagit à la mise au point de sa suppléante : « Elle a franchi la ligne jaune. A elle d’en tirer les conséquences. »

Bref, quand Noël Mamère dit à une femme qu’elle est « musulmane », elle n’a pas le choix. Elle l’est. Si elle ne veut pas entendre raison, qu’elle se taise et démissionne. Et toutes ces histoires de choix et de liberté religieuse avec lesquelles la modernité politique nous enquiquine depuis le XVIIIe siècle ne sont que des billevesées à côté des certitudes du député-maire de Bègles.

Pourquoi M. Mamère a-t-il proféré à la télévision un aussi gros mensonge ? Comment peut-il être persuadé que Mme Charaï est musulmane ? Jamais il ne l’a vue – et pour cause – faire les cinq prières quotidiennes requises par l’islam, ni pratiquer la zakât, ni s’envoler vers la Mecque pour le hajj.

L’unique chose que sait M. Mamère, c’est que sa suppléante s’appelle Naïma Charaï : avec un nom comme ça, elle est musulmane. Délit de faciès ou délit de patronyme : on pourrait crier au racisme pour moins que ça. Noël Mamère ne s’en priverait d’ailleurs pas, lui qui fait profession depuis tant d’années de condamner les « dérapages racistes » de ses semblables.

Dérapage ? Evidemment que non. Si M. Mamère avait dérapé, il se serait empressé de présenter ses excuses à sa suppléante. Rien ne lui aurait alors coûté de lui dire : « Excusez-moi, Naïma, si je vous ai offensée. Vous êtes agnostique, je ne le savais pas. Je me suis comporté comme le premier physionomiste de boîte venu. »

Mais Noël Mamère ne s’excusera pas, puisqu’il n’a pas « dérapé ». Il nous a juste livré la vision du monde qui est le sien. Ce n’est pas un monde où chacun a la capacité de choisir sa religion, ses appartenances et ses allégeances : c’est un monde où chacun est assigné à résidence identitaire. On comprend mieux pourquoi le député-maire de Bègles a refusé avec tant de véhémence le débat sur l’identité nationale. L’identité ne peut pas être une question, dès lors que Noël Mamère a toutes les réponses.

L’Intelligence inutile

Comment tomber amoureuse d'un paparazzo.
Comment tomber amoureuse d'un paparazzo.

« Une femme intelligente est une femme avec laquelle on peut être aussi bête que l’on veut » (Paul Valéry) : cet aphorisme semble avoir été écrit sur mesure pour Camille Laurens. Non pas un plaisir de pédérastes, comme l’a dit Baudelaire dans un mauvais jour (encore qu’on puisse le vérifier à un moment dans ce livre, je n’en dirai pas plus), mais un bonheur rare. Intelligente, elle l’est tellement, Laurens, et si fine, si peu pesante, si peu bas-bleu, qu’on lui pardonne tout. On lui pardonne l’autofiction, défaut français, on lui pardonne ses coquetteries (elle adore montrer qu’elle sait faire) on lui pardonne d’aimer un goujat inculte, un type sans intérêt, un pas-son-genre , en somme. Elle n’est pas la seule : la littérature regorge de précédents, dont Odette de Crécy pour Swann fut le type achevé.

[access capability= »lire_inedits »]Pas son genre, ou le genre qu’elle n’a pas : l’amour, si bien raconté avec Dans ces bras-là, c’est aller vers l’autre, terre inconnue, incompréhensible, sauvage. En fait de sauvagerie, la voilà servie, car en plus d’être grossier et cruel, le paparazzo dont elle tombe (tomber, le mot convient trop bien) si amoureuse, si « accro », est vraiment très loin d’elle : il n’a jamais lu un livre, et sa vie consiste à traquer julien Doré ou les minettes de la Star Ac entre deux chats sur Internet et rendez-vous SM.

Nostalgie de la boue ? Curiosité ? Fragilité (son éditeur vient de la congédier, suite à la polémique avec Marie Darrieussecq sur laquelle on ne reviendra pas) ? Quoi qu’il en soit, elle tombe, elle y va. Mais là où une Christine Angot se complairait platement à décrire sa souffrance avec haine de soi et ressentiment, Camille Laurens ne se contente pas de raconter. Prenant de la distance avec son moi, elle s’étonne et cherche à comprendre pourquoi elle sublime, et pourquoi elle accepte d’être maltraitée. Voilà l’amant devenu objet d’observation et replacé dans son contexte, celui de l’individu ultra-contemporain, vivant dans l’immédiat, les paillettes, le vide. Après avoir été claudélienne (Dans ces bras-là, pétri du Soulier de satin) puis moraliste (L’Amour, roman, placé sous le signe de La Rochefoucauld,) la voici stoïcienne : elle serre les dents, elle avance dans le brouillard et la douleur, mais elle observe. Amoureuse, et en même temps lucide, elle se dédouble : la partie rationnelle d’elle-même (surnommée Ruel) contredit, interroge, rabroue la partie qui s’égare. Il en résulte un cocktail étonnant de sentimentalisme et d’humour grinçant, d’indulgence et d’exaspération, d’abandon et de retenue, de passion et de raison : la conclusion du livre est, à cet égard, un modèle de lucidité. Jusqu’au jour où l’amour passe, et qu’elle peut enfin le raconter : le monde n’est-il pas fait pour aboutir à un livre ? On pourrait le lui reprocher. L’intelligence est donc bien inutile, c’est un peu triste et, en dépit de nos formidables conquêtes, nous n’avons guère progressé depuis Madame Bovary. Mais d’un bon écrivain, jamais dupe de lui-même, ne peut-on pas tout accepter ?

Romance nerveuse

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Nouveaux USA, ex-URSS

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Comment écrire l’histoire de l’urss gorbatchévienne ?
Comment écrire l’histoire de l’urss gorbatchévienne ?

Un recueil de nouvelles est souvent le meilleur moyen d’entrer dans l’univers d’un écrivain, et il serait dommage que vous ratiez celui de Chuck Palahniuk, l’auteur américain le plus innovant de ces dernières années par sa manière de se placer au carrefour de la critique sociale, de la littérature fantastique, du roman noir, de l’épouvante mais aussi de la science-fiction ou de la poésie comme seul l’avait fait avant lui, peut-être, J.G. Ballard. Lire Palahniuk est une manière d’appréhender une Amérique qui vivait déjà, bien avant le 11-Septembre, comme si la fin du monde avait eu lieu. Une Amérique peuplée de freaks qui nous ressemblent pourtant comme des frères, qu’il s’agisse d’escort boys accompagnant des malades en phase terminale ou de fermiers américains rejouant Mad Max avec leur moissonneuses-batteuses.

[access capability= »lire_inedits »] »Téléphones roses, réunions de soutien aux malades, groupes d’aide aux victimes d’addiction… Autant d’écoles pour apprendre à construire des récits efficaces. À haute voix. Pour un public. Et pas simplement pour chercher des idées mais pour les mettre en scène.« ,  nous dit Palahniuk, surtout connu en France de manière indirecte par Fight Club, le film de David Fincher adapté d’un de ses romans, où l’on voyait un cadre moyen schizophrène, à travers un club secret voué à la baston, parvenir à faire s’effondrer le système financier mondial. Prophétique, vous avez dit prophétique ? Comme c’est prophétique…

Le Festival de la couille et autres histoires vraies

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Savez-vous qui sont les gopnikis ? C’est la caillera de l’URSS gorbatchévienne, quand celle-ci entre en plein effondrement historique, social et idéologique, au milieu des années 1980. On croyait tout connaître de l’horreur des banlieues mondialisée avec les ghettos de L.A. ou les favelas de Rio de Janeiro. C’est que l’on n’avait pas encore fait connaissance avec ces gamins de 13 ans de moyenne d’âge qui ne verront probablement pas le XXIe siècle. Né en 1972, Vladimir Kozlov appartient à leur génération. Il ne théorise pas l’implosion d’un système, ne commente pas et ne cherche pas le pathos. C’est un romancier hautement moral dans son genre. Il se contente, ce qui est la plus belle des exigences, de simplement rendre compte, dans une prose qu’on dirait brûlée par la bière Baltika n°9 ou le Samogon, l’alcool distillé maison, « gris et épais comme du sperme » pour assommer le spleen. Une prose qui boit la lumière et donne aux bastons avec les punks l’allure de combats de zombies. Même les étés au kolkhoze ont quelque chose de cendreux pour ces Racailles et les scènes d’école font davantage penser à l’antichambre de carnages programmés qu’à La Guerre des boutons. Quand on se souvient qu’il s’agissait là des années de la glasnost, c’est-à-dire de la transparence, on comprend toute l’ironie implicite de Kozlov, écrivain au cœur sombre mais à l’œil impitoyable.

Racailles

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Sollers, panseur du Temps

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Philippe sollers signe Discours parfait, chez Gallimard, un livre parfait.
Philippe sollers signe Discours parfait, chez Gallimard, un livre parfait.

On croit tout connaître de Philippe Sollers (1936-20–), surtout sa réputation considérable dans le domaine des médias. Ce fantasme collectif de connaissance d’objet sollersoïde et de son inscription dans la modernité sert le sujet que j’aborde : Discours parfait, dernier ouvrage du susnommé, manuel de survie au social bestial, haut lieu d’un télescopage entre le corps et le temps.

À leur propos, cela fait longtemps déjà que Sollers annonce la couleur : dans La Guerre du goût, il remarquait « qu’on ne s’intéressait pas assez au corps des écrivains« . Le Discours est clair sur le temps : « Il faut se plonger dans le passé, qui est l’avenir aussi, pour éviter la dévastation générale. » Ne dites pas que vous n’étiez pas au courant : Drame, Paradis, Les Voyageurs du temps, Eloge de l’infini avaient préparé le terrain - militaire. Car Sollers est en tenue de combat : la grenade du corps dans la main gauche, la goupille du temps dans la droite.

[access capability= »lire_inedits »]Que vient faire le corps dans le combat sollersien ? Impossible de mener la guerre sans un corps - d’armée si possible. Chez Sollers, il est chinois comme Sun Tze, eau et vent. C’est-à-dire ubiquitaire. Sollers est partout à la fois ; dans l’être d’Heidegger, dans la moustache de Nietzsche, dans une illumination de Rimbaud. Sollers mouvant, c’est l’une de ses tactiques de combat : être là où l’animal social ne l’attend pas.

C’est-à-dire qui s’adapte, épouse les formes, se coule. Laboratoire mobile à ressentir, où le docteur Sollers verse, étale, projette. Le corps comme une toile démultipliée, où tout vient s’écraser. Non pour y finir, mais pour se mêler, s’identifier, s’individualiser, se rassembler. C’est-à-dire multiple. On a l’impression que Sollers est plusieurs. Comme l’art baroque qui « veut dire tout en même temps. Le mouvement, la torsion, la spirale… Les cinq sens sont le plus possible en répercussion les uns par rapport aux autres« .

Ce corps est fait pour la sensation absolue, dût-il en souffrir : Shakespeare « fait semblant d’écrire, en réalité il respire » et « les flèches du rythme vibrent, criblent la scène, viennent vous frapper en plein cœur« . Sollers sent le corps de l’écrivain partout : il entend palpiter le cœur de Voltaire à la BNF. À propos du jeune Arouet, toujours, et des « individus » des Lumières : « C’est leur corps et leur système nerveux qui devraient nous intéresser. » Inventaire à la Sollers : la vésicule vaginale biliaire de L’Etoile des amants, la voix de Simone de Beauvoir qui « semblait vouloir nier sa belle image par une parole désaccordée et non mélodique« , « Mon génie est dans mes narines » de Nietzsche…

C’est dans ce corps catalyseur de sensations que se trouve une solution pour l’esprit : « Le salut vient du dedans, certainement pas du cosmos. » Certes, rien de nouveau sous le soleil, c’est le char de Platon. Mais Sollers ajoute : ôtez le carburant du char, privez le corps des sensations, et s’annonce une forme du néant : « S’ils ne savent plus lire, s’ils ne savent plus regarder, s’ils ne savent plus sentir, ou s’ils ne savent plus s’observer en train de sentir, leur force de résistance, de révolte ou de contestation s’amoindrit. » Alors « sortir du mélange », ordonné par « l’immondialisation », « tel est le but ». Non accessible à tous, les corps ne sont pas égaux : Sollers saute quelques années et se lance sur les gnostiques, qui distinguent trois types de corps : les hyliques, prisonniers de l’enveloppe, les psychiques, prisonniers du magma intérieur et les pneumatiques, à la fois souffle et esprit - peut-on trouver plus multiple et mouvant ?

Tout est lié au corps, toujours, et à la répercussion de ses sens. Le corps est beau (Morand), le corps est laid (Claudel comme un macaque), le corps est mort (tous), on n’en sort pas, sinon par le haut : corps et verbe sont en rapport. Exemple sollersien sur le piètre amant français allocutaire des Lettres d’amour de la religieuse portugaise : « Il ne sait pas lire, c’est-à-dire jouir en profondeur. » Fermez les yeux, imaginez un Lucchini articuler cela, et vous aurez compris ce que signifie Sollers. Ou Montaigne : « A peine ai-je jeté un coup d’œil sur lui [Plutarque] qu’une cuisse ou une aile m’ont poussé. » Ailé ou pas, Sollers voit tout voler : « Le langage tourne (…) les corps gravitent en lui en s’imaginant qu’il est dans leurs têtes. »

L’obsession du « corporé » chez Sollers est à placer en regard de sa perception du temporalisé. Se cantonner au corps biologique, c’est obéir au « programme technique« , qui vise à fabriquer des corps « pour qu’ils soient mesurés dans le temps qu’on va leur assigner« . Question de rentabilité, d’abord. Puis de remplaçabilité, au centre de La Possibilité d’une île, de Houellebecq. Appéter comme Nietzsche la brisure de la masse programmatique est une nécessité. Mais prudence, le gros animal social le fait payer très cher ; en l’occurrence, un dialogue fatal avec un quadrupède turinois. Là, des sourires peuvent s’esquisser, des sourds crier au charabia, des cyniques s’en ficher. Sollers s’en désole car il a raison : la question du corps est consubstantielle à notre époque : qui vise, en vrac, à en disposer (la rage pornographique), le broyer (la pulsion génocidaire), le corseter (le dressage familial), le dupliquer (le délire plagiaire).

Une solution pour s’extraire de la gangue : « Tout corps doit être montré dans un énorme continuum de temps. Il ne doit pas être réduit à ses conditions sociales et temporelles d’existence. » Sortez du corps social, et l’infini est à portée. Dépassez l’enveloppe, comme chez Nabokov, absent du Discours, dans Ada : « Si nos organes et nos orgitrons n’avaient pas été symétriques, nous aurions pu avoir une vision du Temps amphithéâtrale et parfaitement grandiose, comme ces montagnes aux contours hachés dans la nuit tout en loques entourant un hameau clignotant et satisfait. » En somme, le corps, c’est le temps. Et le vol du temps par l’individu est le meilleur antidote au viol du corps par le collectif.

Chez Sollers, le temps prescrit par le social est une hantise : « Le temps qu’on nous inflige n’est pas celui que je dis. » Quelle est l’année : 2010 grégorienne ou 122 nietzschéenne ? Où en sommes-nous avec le Temps ? Là où Gide avait mécaniquement sorti sa montre, Sollers trace des lignes : sur le papier et dans l’Histoire.

Il fait résonner la découverte des manuscrits de Nag Hammadi et celle de Lascaux - correspondances qui offrent des « éclaircies dans la texture même du temps« . Se penche sur la « collision de l’avenir et du passé » dans Zarathoustra. Qualifie Rousseau d' »inventeur d’instants« . Et convoque Heidegger : « Le dieu même est temps. »

Le télescopage du corps et du temps, rien que d’éminemment divin. La Crucifixion, la Résurrection, le ceci-est-mon-corps, le pour-les-siècles-des-siècles, tout cela, qu’on ne comprend plus, nourrit la métaphysique du Discours. Pour l’auteur d’Une Vie divine, la posture christique a d’ailleurs ses avantages : donner la bonne parole, se faire détester, se décorporer, se conjuguer à tous les temps. Sollers en messie ? Jésus, Friedrich et Philippe, même combat ? Pourquoi pas ? Rien n’indique que Sollers ne soit pas dieu : après le Crucifié, puis le Moustachu, le Girondin !

En tout cas, nous vivons un tremblement d’ère que les messies aiment à prévoir. Ce n’est pas très gai : « Ce changement d’ère (…) se montre sous la forme d’une tyrannie possible, impliquant que l’individu, voué au collectif, soit privé le plus possible de toutes ses ressources intimes. » : par la privation du corps - on l’a vu - et l’appauvrissement du « langage sous forme de publicité ou de pornographie« . Ou encore : « C’est l’avenir qui vous tracasse, un avenir bizarre, qui ne correspond plus au passé qui allait vers lui. »

L’époque déplaît à Sollers. Elle vidange les sensations pour plagier le corps, fixe son tempo. Elle verse dans l’annihilation totalisante. Le monde est un canard sans tête, un véhicule flou lancé à grande vitesse : « C’est comment qu’on freine ?« , paniquaient Gainsbourg et Bashung. Mais Sollers n’est pas un pessimiste. Le « Tout ça va mal finir » n’est pas son truc. Il ne fait pas dans la propagande eschatologique. Le rebond est à la portée de celui qui interpole le corps (couleurs, odeurs, saveurs, sons, textures), et le Temps (cycles, éclosions, retour de la vie, sexualité, amour), c’est complexe, mais cela tient en un paragraphe qui brandit le génie des correspondances : « J’essaie de voir, ou plutôt d’écouter et de respirer, le jardin où je suis. Après le printemps des pâquerettes, des giroflées, des roses, des mimosas et des lilas, c’est l’été des lavaters ( explosifs ), et puis de nouveaux des roses, des cannas, des géraniums, de la sauge (pointue et discrète), de la lavande (merveille des narines), des fleurs d’acacias blanches ou roses, des lilas d’Espagne, des roses trémières, du solanum, des lauriers rouges ou roses, des marguerites, des églantines, des bignonias, des althaeas. Un arbre mimosa est toujours là, les rosiers sont en train de revenir, rouges, blancs, roses, crème (bonjour Ronsard), des dizaines de papillons blancs flottent, se posent, butinent en même temps que les bourdons. Le verbe butiner (butin, lutiner) se profile en miel sur fond de néant. Un peu de musique ? Mais oui, Chérubin, dans Les Noces de Figaro, papillon d’amour, farfallone amoroso, Mozart lui-même avant qu’il devienne Don Juan. Et puis non, silence, ce silence-là, au bord de l’océan, un silence aux couleurs épanouies et vives. »

Bonne nouvelle, le messie Sollers vous aura prévenu : la phase de vulgarité actuelle, comme disait Baudelaire, est dépassable. Car joue, là-bas, inaudible pour beaucoup, illuminante pour peu, la basse continue de la renaissance. Paroles d’Evangile : avec La Guerre du goût, et Eloge de l’infini, cela fait trois. Le quatrième est tapi en Sollers, et attend comme L’Espoir malrucien chanté par Ferré : « Nous avons désormais quelque chose de nouveau à dire sur le temps. Et si nous avons quelque chose d’autre à dire sur le temps, il s’ensuit que l’histoire, loin d’être finie, s’ouvre au contraire de façon infinie, et que nous pouvons la considérer, la vivre ou la revivre au présent telle qu’elle n’a jamais été envisagée« , augurait-il déjà dans Eloge de l’infini.

Ces phrases parfaites sont publiées, accessibles. Gratuites, même. À lire les réactions hasardeuses, les réflexions plaquées, les approximations critiques à propos de Sollers, l’on est en droit de se demander : mais qui le lit vraiment ? Lui-même se pose la question sur Platon, Heidegger, Joyce, Mallarmé, Rimbaud. Un jour, au terme - espérons-le, a minima - de cent ans d’une curieuse solitude, Sollers ne sera plus, comme eux. Son corps aura fait son temps. Mais il aura eu raison, comme eux : son verbe raisonnera encore dans les corps des temps d’alors. Tout le reste est littérature.

Discours Parfait

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La police de la pensée fait du chiffre

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Président de la Région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche est dans le colimateur de la police de la pensée.

Le Parti socialiste finira, peut-être, par discrètement passer l’éponge sur les dernières foucades de Georges Frêche[1. C’est peut-être déjà le cas à l’heure où vous lisez ces lignes.]. Et ce sera tant mieux. Non pas que les socialistes, soudain frappés par le sens du ridicule, se mordent les doigts d’avoir lancé une chasse à l’homme parce qu’un type connu pour sa grande gueule a employé une expression imagée de la langue française. Sans doute n’ont-ils pas imaginé qu’ils risquaient de faire grimper la popularité du coupable, lequel peut maintenant camper sur l’image flatteuse de celui qu’on cherche à faire taire.

[access capability= »lire_inedits »]À Solférino, on est peut-être prêt à perdre la région des petits copains pour sauver son âme, mais il semblerait que les socialo-fréchistes septimaniens se fichent du salut de Martine. De plus, la carte de France, a annoncé celle-ci, doit être rose. Si Frêche gagne sa région, après un délai de décence convenable, il sera sans doute admis de nouveau dans la famille[2. On ne saurait cependant exclure complètement que l’affaire ait été montée à la suite d’un accord de coulisses conclu entre Verts et socialistes sur la foi de sondages prometteurs.].

Quelle mouche me pique, vous demandez vous ? Pourquoi défendre un homme dont les pratiques politiques sont encore plus douteuses que les blagues ? Intimidation, chantage, mise à l’écart de ceux qui refusent la vassalisation, pharaonisme, autoritarisme parfois pimenté de violence physique : Frêche tient plus d’Ubu que de l’empereur romain auquel il aime être comparé. Comme l’observe François Miclo, « on peut lui reprocher beaucoup de choses. Et bien plus encore. Mais il est scandaleux de l’accuser d’antisémitisme, quand il parle simplement français et utilise l’un des plus anciens lieux communs de notre langue ». Si, dans une critique gastronomique, je qualifie un gâteau d' »étouffechrétien » et qu’il s’avère que le chef est juif, serai-je traînée au tribunal ?

Je ne suis pas certaine que Georges Frêche ait pensé à l’ascendance juive de Fabius quand il lui a envoyé dans les dents sa réponse du berger à la bergère. J’aggrave mon cas : quand bien même aurait-il fait un peu de provoc, le crime ne serait pas constitué. La jubilation que certains prennent à instruire du matin au soir des procès pour antisémitisme, racisme et autres phobies déplorables est déjà assez déplaisante. Au moins, que l’on examine les dossiers : celui-ci est vide. La police de la pensée, comme celle de Sarkozy, marche à la performance. Elle ne se contente pas de dénoncer les dérapages les moins contrôlés, elle fouille sous les tapis, inspecte les placards afin d’y dénicher des indices, cherche des fragments de racisme ou des soupçons d’antisémitisme comme d’autres recueillent des traces d’ADN. En exhumant, après plusieurs semaines, des propos de Frêche passés inaperçus dans le torrent médiatique, quelle cause sert-on, sinon celle du soupçon ?

Frêche, dira-t-on, a déjà un casier. Justement. C’est l’un des problèmes. De tous les propos qui lui ont valu la « une » des médias, les seuls véritablement scandaleux sont les insultes proférées à l’égard des harkis. Le bon sens commun fera vite les comptes : on ne peut plus rien dire sur rien, et sur les juifs encore moins. Ça me rappelle la blague soviétique dans laquelle des gens font la queue pour un arrivage de viande. Un responsable arrive et dit : « Pas assez de viande. Les juifs, dehors. » Un peu plus tard : « Pas assez de viande. Ceux qui ne sont pas membres du Parti, dehors. » Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il reste une dizaine de personnes auxquelles le responsable annonce qu’il n’y aura pas de viande du tout. Commentaire : « C’est toujours pareil, les juifs passent toujours avant les autres. »

Oublions cet argument d’opportunité. Le plus grave, c’est ce sentiment qui se répand qu’on ne peut plus rien dire, puisqu’on est lynché même quand on ne dit rien ou pas grand-chose. Dans ce domaine, il ne saurait y avoir d’échelle des délits et des peines : on est raciste ou on ne l’est pas. Toute pensée vaguement choquante, tout propos un tant soit peu sulfureux peut mener au pire. Sauf que c’est parfaitement faux. Dans la vraie vie, on fait des blagues innocentes. On peut même ressentir une vague antipathie pour un groupe que l’on trouve trop bruyant, vindicatif ou accusateur sans être raciste ou homophobe. Que l’on punisse l’incitation à la haine, très bien. Mais ceux qui montent sur leurs petits poneys dès qu’un mot leur déplaît nourrissent l’illusion qu’ils pourraient éradiquer les mauvaises pensées à coup d’interdictions morales et de sanctions pénales. Le monde aseptisé dans lequel le langage sera expurgé de toutes ses potentialités négatives sera peut-être meilleur. Mais on n’y rigolera pas.[/access]

Femmes, femmes, femmes

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Avec l’élection de Laura Chinchilla à la tête du Costa Rica, l’Amérique du Sud confirme la tendance : le continent est de plus en plus féministe. Avec Michelle Bachelet, Cristina Kirchner, Mireya Moscoso et Violetta Barrios de Chamorro, la nouvelle présidente costaricaine est la cinquième femme élue à une magistrature suprême. Pour être dans le coup, le président vénézuélien, Hugo Chavez, serait prêt à céder sa place aux prochaines élections à une femme : la pimpante Hugoliña Chavez.

Hugoliña Chavez, prochaine présidente du Vénézuela ?
Hugoliña Chavez, prochaine présidente du Vénézuela ?

Vancouver : allez jouer sans moi !

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vancouver

Histoire de passer à la postérité avant même les premières glissades, les organisateurs des JO d’hiver de Vancouver nous avaient promis « les Jeux les plus verts jamais tenus ». Résultat c’est un ballet incessant de camions et d’hélicos qui transbahutent la neige artificielle en haut des pistes : à l’arrivée, c’est l’hypocrisie qui atteint des sommets. Et pour tout dire, il n’y a pas que le bilan carbone qui soit globalement négatif, et il n’y a pas que les Jeux olympiques pour provoquer un frisson désagréable dans l’échine, là ou nous serions en droit d’en attendre juste le contraire. Car c’est bien parce que j’aime le sport que ces grosses machines me révulsent.

C’est parce que j’aime bien le foot que les scènes de haine, d’appels au meurtre et d’hystérie nationaliste collective qui ont entouré les matches entre l’Egypte et l’Algérie m’ont donné la nausée, et je ne vous parle même pas des tirs à balles réelles lors de la Coupe d’Afrique des nations contre les supporters togolais. Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut le Togo que la FIFA sanctionna.

Je pourrais aussi vous parler du Tour de France, dont on nous promet chaque année depuis 20 ans qu’il sera « enfin propre ». Ou des docteurs Feelgood, dont la clientèle dépasse depuis longtemps les cyclistes belges ou les haltérophiles bulgares. Des sportifs qui passent plus de temps chez leur conseiller fiscal qu’en salle d’entraînement. On pourrait aussi causer des choix épatants du CIO pour les sites olympiques : un coup pour récompenser les gentils (Londres, Vancouver) un coup pour respectabiliser les méchants (Pékin, Sotchi). On pourrait encore évoquer les townships du Cap et de Johannesburg, réaménagés au bulldozer et au rouleau compresseur, histoire de ne pas polluer avec des loqueteux les retransmissions du prochain Mondial. Ce que l’apartheid n’avait jamais osé faire, la World Cup l’autorise dans l’indifférence générale. Magie du sport, du foot et de la mondovision. Je gâche l’ambiance en disant ça ? Tant mieux ! Et ce ne sont pas quelques médailles françaises qui me feront changer d’avis, non mais !

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du sport de haut niveau, qui n’aura jamais aussi peu mérité cette appellation. Car ce dont il s’agit, avec ces grand-messes coproduites en joint-venture par les Etats et les multinationales, c’est de tirer l’humain vers ce qu’il a de plus bas. Haut niveau ? De performances parfois, d’abrutissement toujours…

Au temps du Portugal de Salazar, on disait que pour museler le peuple, il y avait bien plus efficace que l’omniprésente police politique, à savoir les trois F : Fado, Fatima, Football. Chez nous, en Occident, ces temps-là sont révolus. Un peu partout ailleurs, le degré zéro de la démocratie reste la norme standard. Mais ici comme là-bas, le contrôle des esprits est un enjeu majeur. Les grandes fêtes du sport, c’est toujours plus d’aveuglement, de chauvinisme, de beaufitude.

L’hypnose de masse, c’est du tout bon pour le business et les tyranneaux. Et comme aurait dû le dire Pierre de Coubertin, l’important, c’est de ne pas y participer.

Quand Sarkozy réduit le chômage

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Cendrillon et ses soeurs, imagerie Pellerin, Epinal, XIXe siècle.
Cendrillon et ses soeurs, imagerie Pellerin, Epinal, XIXe siècle.
Cendrillon et ses soeurs, imagerie Pellerin, Epinal, XIXe siècle.

Elle s’appelle Nathalie Perriot. Mais vous la connaissez peut-être sous le pseudonyme de « Nathalie bac+5 au chômage ». Elle a 26 ans et ressemble à toutes les jeunes femmes de sa génération, avec son franc-parler et ses bottes en cuir. Seulement, « Nathalie bac+5 au chômage » a un « destin », qui la distingue des autres mortels et de toutes les étudiantes françaises de son âge… et ce, depuis qu’elle a attiré l’attention de TF1. Vous l’avez découverte sur le plateau de l’émission spéciale « Paroles de Français », le 25 janvier, interrogeant le président Sarkozy sur le chômage des jeunes. Mais comme l’ensemble des onze participants à ce programme populo-politique, elle avait été préalablement castée parmi des Français ayant déjà fait l’objet de reportages pour le journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut. Une équipe de TF1 l’avait suivie dans ses pérégrinations de chercheuse d’emploi, notamment lors d’un infructueux entretien d’embauche à Poitiers. Le reportage en question n’avait pas été diffusé, mais le reporter avait gardé les coordonnées de la jeune-femme − le « premier épisode d’un joli feuilleton » pour Le Parisien. La télévision peut faire de votre vie une sitcom.

[access capability= »lire_inedits »]Il faut dire que la « petite fiancée de TF1 » a fait des étincelles sur le plateau de « Paroles de Français ». Parmi ces onze stéréotypes de Français moyens (le syndicaliste gouailleur avec sa veste en cuir, la douce infirmière avec son sourire de madone pleine de bienveillance, le prof en lycée pro, le Black de banlieue, etc.) la jeune-femme diplômée en marketing et communication incarne une jeunesse sans perspective. Dans le dispositif de l’émission, « Nathalie bac+5 au chômage » est à la gauche du père. Dans la proximité directe du président, c’est elle qui ouvre le débat en l’interrogeant sur l’injustice qui fait que des étudiants moins qualifiés qu’elle lui « piquent » les postes qu’elle convoite en acceptant des salaires plus bas. Le président lui répond en mettant en cause la crise, les 35 heures, et développe mollement sa politique sur l’emploi. L’échange est courtois, mais « Nathalie bac+5 au chômage » insiste. Le président lui dispense des promesses vagues et générales. L’émission s’achève. Nathalie Perriot, pense-t-on, va retomber dans l’anonymat.

Heureuse surprise : on la retrouve dans les colonnes du Parisien, deux jours plus tard. « Son passage à la télé la sort de la galère« , titre le quotidien régional, qui nous apprend que « Nathalie bac+5 au chômage » a reçu plusieurs propositions d’emploi suite à son passage sur TF1. « J’ai d’abord fait l’émission par défi, mais je suis heureuse de voir que cela débouche aussi sur du concret« , déclare-t-elle. Elle a été contactée par une association dont le responsable a été impressionné par son assurance : « C’est aussi ce qui nous a plu, explique Hervé Gbagidi, président de l’association Oderasaca, une ONG d’Orléans spécialisée dans l’aide au développement. Nous cherchions une jeune diplômée pour notre antenne d’Alfortville. Elle correspondait parfaitement au profil. » Une association bossant dans l’aide au développement, c’est super-sympa. Le conte de fées aurait été moins brillant si elle avait été contactée pour assurer la communication d’une usine à gaz ou des pompes funèbres générales. Mais le « feuilleton » ne va pas s’arrêter là. Les médias n’ont pas fini de nous faire rêver au destin magique de « bac+5 au chômage » étudiante en com, repérée par la télé et recrutée grâce à la télé. Cela fera toujours un chômeur de moins grâce à TF1 et à Nicolas Sarkozy. On est impatient de la revoir au « 13 heures » de Jean-Pierre Pernaut.
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Plaidoyer pour la censure

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radio

Le problème, aujourd’hui, avec les médias, c’est qu’il n’y a plus de censure. Plus du tout.

Tout le monde le sait, mais personne ne le dit. On fait semblant. On joue à se faire peur. Comme avec le fâchisme, la Bête immonde, les Heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Autant de postures qui ne mangent pas de pain : « Mais si, mais si, nous serine-t-on à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, la censure est là, partout ! » Anastasie guette, un ciseau électronique dans une main, les lois Gayssot dans l’autre.

[access capability= »lire_inedits »]Bon, admettons. Le problème, c’est que le dossier est vide et la Censure, comme l’Amour, réclame des preuves. Mais on aura beau dire : Stéphane Guillon est encore à France Inter, les Guignols ne sont pas interdits d’antenne, Siné Hebdo n’est pas saisi une semaine sur deux et le président de France-Télévision, malgré les pronostics, va finir son mandat.

On objectera la concentration des grands groupes de presse, les liens incestueux de la télévision et des politiques, des politiques avec les milieux d’affaires, des milieux d’affaires avec l’édition, de l’édition avec la télévision et ainsi de suite. On parlera d’un climat très ORTF après la décision de nommer les responsables du service public en conseil des ministres ou encore de la conception assez particulière du pluralisme selon le service politique de France 2, qui a sonné l’hallali contre l’insolent Peillon. Oui, mais Peillon a pu, à peu près partout, expliquer, réexpliquer, analyser et détailler son coup de Jarnac médiatique. Il l’a fait dans un climat d’hostilité corporatiste à la limite du supportable, mais il l’a fait.

Alors, en désespoir de cause, on montrera du doigt les annonceurs. Ceux qui font vendre de la junk food et vous empêcheront de faire un dossier sur la diététique, ceux des grandes marques de café quand il faudra parler du commerce équitable ou des vendeurs de climatiseurs si l’on prépare un papier remettant question les thèses réchauffistes.

Sauf que là encore, tout vient à qui sait voir et entendre. On a lu un nombre incalculable d’enquêtes sur la malbouffe, sur Max Havelaar (y compris ses dérives) et on commence à entendre de plus en plus les voix discordantes des scientifiques qui récusent les scénarios du genre Le Jour d’après.

Bon, puisque ça, ça ne marche pas, on fera mine de s’inquiéter des attaques régulières contre Internet, des désirs de contrôle parental, ministériel, éducatif, de quadrillage la Toile. On dénoncera le flicage de la blogosphère par des associations à forte envie de pénal qui publient des rapports alarmistes sur les sites identitaires, racistes, néo-nazis, souchiens, pédophiles, fumeurs, rastaquouères, céliniens, anorexigènes, sodomites, sionistes de droite, sionistes de gauche, nationaux-laïques, islamo-gauchistes, gaullistes révolutionnaires, souverainistes parpaillots, complotistes, conspirationnistes ou ostréicoles.

Oui, mais on voit bien, au bout du compte, pour le meilleur et pour le pire, que tout le monde, philosophes, intellectuels, pékins lambdas, psychopathes geeks, obsédés sexuels, antisémites, pour peu qu’ils ne soient pas trop malhabiles en informatique et trouvent des hébergeurs yakoutes ou patagons, disent à peu près ce qu’ils veulent quand ils le veulent. Même des horreurs qui tombent sous le coup de la loi et même − cela arrive plus rarement, mais cela arrive − des choses bien qui tombent sous le coup du bon sens.

Non, on aura beau faire, il n’y a plus de censure.

Tant pis pour vous : il fallait l’aimer, la censure du monde d’avant. Elle vous le rendait bien. La censure, c’était l’hommage du berger à la bergère , c’est-à-dire l’hommage que rendait une société pour qui les mots, les corps, les images avaient encore une vertu menaçante, une réalité positive, une « valeur performative », diraient les linguistes.

Le censeur était, à sa façon, un type sympathique, un genre d’acteur de composition qui acceptait de jouer le rôle du méchant, de celui qui attaquait traîtreusement l’écrivain, l’opposant, le héros ou… le journaliste qui, parfois, comme Vallès, était les trois à la fois. Il avait son utilité, sa mission, son sacerdoce : il était le sel de nos plaisirs, il nous faisait connaître la volupté du secret, l’impression exaltante d’être un clandestin, un résistant simplement en s’échangeant des livres sous le manteau ou des journaux que l’on avait eu le temps de prendre au kiosque avant l’arrivée des fourgons de police.

Stendhal raconte, quelque part dans son Journal, l’histoire de cette belle Milanaise qui disait, en dégustant sensuellement un sorbet au citron dans une loge de la Scala : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché. » Qu’on le veuille ou non, les interdits, tous les interdits, ont toujours été des démultiplicateurs du génie, du talent, du plaisir, de la subversion et du vrai travail du négatif.

Dans un monde médiatisé à l’extrême où tout est hypocritement visible, audible et permis, où la transparence est de rigueur et la tolérance obligatoire, où les affrontements idéologiques sont mimés, où des « niches » sont prévues pour toutes les contestations, les médias font tapisserie, comme les filles pas très jolies dans les bals de campagne. Et si par hasard, il leur arrivait de dire quelque chose de nouveau ou de subversif, personne ne ferait attention à eux à cause de la musique, cette musique un peu trop forte que tout le monde aime. Pas question de baisser le son, bande de rabat-joie !

Aujourd’hui, d’ailleurs, le censeur a disparu ou presque. Il a rangé ses ciseaux. Eventuellement, il renvoie devant les tribunaux, mais ce n’est pas très intelligent parce que ça se sait. Le procureur Pinard, qui accusa Flaubert, ne veut plus se ridiculiser davantage, pour le plus grand profit de Madame Bovary et il faut être Eric Raoult pour croire qu’il y a un intérêt quelconque à dénoncer les propos d’une Marie N’Diaye dont seuls les lecteurs des Inrocks, média pas franchement dangereux pour l’ordre établi, avaient eu connaissance.

La disparition de la censure, c’est la mort de la démocratie. Et cela pour une raison simple : le vrai totalitarisme, celui décrit par Orwell, Marcuse ou Debord, sait récupérer sa propre contestation en son sein, sait que toute critique du Spectacle est spectaculaire, sait métaboliser la négation. Et tout le monde, médias compris, peut bien dire ce qu’il veut, cela n’a aucune importance : plus personne n’écoute plus rien, dans le silence assourdissant des fils d’information continue.
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Compte à rebours

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Devinette pour les Causeurs : 30, 23, 14, 12… A quoi correspond ce compte à rebours ?
a. Les scores de l’UMP dans les sondages qui se succèdent à l’approche de la date du scrutin ?
b. Le nombre de militants du Nouveau Parti Anticapitaliste restant dans l’organisation après l’annonce d’une candidate « des quartiers » avec foulard ?
c. La durée en mois de l’indemnisation chômage en 1992, 2003, 2008 et 2009 ?

Un indice. Plus d’un million de personnes sans travail vont se retrouver en fin de droit au cours de l’année 2010, mais, comme l’a dit récemment le président Sarkozy, « la solution n’est pas dans la multiplication des aides de toutes sortes ».

Noël Mamère est-il islamophobe ?

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Noël Mamère (photo looking4poetry, flickr.com).
Noël Mamère (photo looking4poetry, flickr.com).
Noël Mamère (photo looking4poetry, flickr.com).

Noël Mamère est ce qu’on appelait jadis, dans nos campagnes, un bon gars. Et sympathique avec ça. Il présentait le journal télévisé qu’on n’avait pas encore la télé couleur. Quand on en acheta une, il s’était déjà recyclé en politicien. Enfin, pas vraiment. Noël Mamère ne fait pas de politique, il s’indigne. Le raciste n’a encore rien dit, l’homophobe n’a pas parlé, le réactionnaire n’a pas encore pensé à la nouvelle vieille lune qu’il pourrait ressasser que Noël Mamère a déjà dégainé : communiqué de presse, interview dans la salle des pas-perdus du Palais Bourbon, tremolos dans la voix, le fascisme ne passera pas. Qu’elles se le tiennent pour dit, les cruelles cohortes de la France moisie : l’indignation a des moustaches et c’est Mamère qui les porte.

L’autre jour, sur LCP, Noël Mamère et l’indignation ne faisaient plus qu’un. C’était le 28 janvier à l’émission « Pile ou Face ». Le député-maire de Bègles débattait avec Bernard Debré, quand la loi sur la burqa vint sur la table. Ni une ni deux, l’élu Vert monta sur ses petits poneys et, les yeux dans les yeux de son adversaire, déclama d’un ton outré : « Moi aussi, je connais des musulmans – vous n’êtes pas le seul – avec lesquels je travaille. J’ai même une suppléante dans ma circonscription qui est musulmane. Elle ne demande pas de loi, parce qu’elle dit, comme je le dis et comme nous sommes nombreux à le répéter, que cette loi sur la burqa c’est une manière de stigmatiser à la fois sa religion et elle, qui se bat pour l’émancipation des femmes… »

Que répondre à ça ? Connaître une musulmane qui ne demande pas de loi contre la burqa : il n’existe pas argument plus solide ni rationnel. Bernard Debré laissa, professionnel, pisser le mérinos.

Mais la prose mamérienne est restée en travers de la gorge d’une certaine « musulmane ». Elle s’appelle Naïma Charaï. Elle est socialiste, conseillère régionale d’Aquitaine et suppléante du député Noël Mamère.

Et Naïma Charaï l’affirme haut et fort : elle n’est pas musulmane. Pour aggraver son cas, elle se dit totalement favorable à une loi interdisant la burqa. « Laïque et agnostique, réagit-elle sur son blog, je refuse qu’une élue – en l’espèce moi-même – soit présentée, réduite à une appartenance religieuse, bafouant ainsi le principe de laïcité. Féministe et militante associative, j’ai toujours milité pour une loi pour l’interdiction de la burqa en France. Le voile intégral est pour moi l’étendard d’une idéologie sectaire et intégriste, attentatoire à la dignité humaine. »

Dans Sud-Ouest du 15 février, Noël Mamère, parfait gentleman, réagit à la mise au point de sa suppléante : « Elle a franchi la ligne jaune. A elle d’en tirer les conséquences. »

Bref, quand Noël Mamère dit à une femme qu’elle est « musulmane », elle n’a pas le choix. Elle l’est. Si elle ne veut pas entendre raison, qu’elle se taise et démissionne. Et toutes ces histoires de choix et de liberté religieuse avec lesquelles la modernité politique nous enquiquine depuis le XVIIIe siècle ne sont que des billevesées à côté des certitudes du député-maire de Bègles.

Pourquoi M. Mamère a-t-il proféré à la télévision un aussi gros mensonge ? Comment peut-il être persuadé que Mme Charaï est musulmane ? Jamais il ne l’a vue – et pour cause – faire les cinq prières quotidiennes requises par l’islam, ni pratiquer la zakât, ni s’envoler vers la Mecque pour le hajj.

L’unique chose que sait M. Mamère, c’est que sa suppléante s’appelle Naïma Charaï : avec un nom comme ça, elle est musulmane. Délit de faciès ou délit de patronyme : on pourrait crier au racisme pour moins que ça. Noël Mamère ne s’en priverait d’ailleurs pas, lui qui fait profession depuis tant d’années de condamner les « dérapages racistes » de ses semblables.

Dérapage ? Evidemment que non. Si M. Mamère avait dérapé, il se serait empressé de présenter ses excuses à sa suppléante. Rien ne lui aurait alors coûté de lui dire : « Excusez-moi, Naïma, si je vous ai offensée. Vous êtes agnostique, je ne le savais pas. Je me suis comporté comme le premier physionomiste de boîte venu. »

Mais Noël Mamère ne s’excusera pas, puisqu’il n’a pas « dérapé ». Il nous a juste livré la vision du monde qui est le sien. Ce n’est pas un monde où chacun a la capacité de choisir sa religion, ses appartenances et ses allégeances : c’est un monde où chacun est assigné à résidence identitaire. On comprend mieux pourquoi le député-maire de Bègles a refusé avec tant de véhémence le débat sur l’identité nationale. L’identité ne peut pas être une question, dès lors que Noël Mamère a toutes les réponses.

L’Intelligence inutile

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Comment tomber amoureuse d'un paparazzo.
Comment tomber amoureuse d'un paparazzo.
Comment tomber amoureuse d'un paparazzo.

« Une femme intelligente est une femme avec laquelle on peut être aussi bête que l’on veut » (Paul Valéry) : cet aphorisme semble avoir été écrit sur mesure pour Camille Laurens. Non pas un plaisir de pédérastes, comme l’a dit Baudelaire dans un mauvais jour (encore qu’on puisse le vérifier à un moment dans ce livre, je n’en dirai pas plus), mais un bonheur rare. Intelligente, elle l’est tellement, Laurens, et si fine, si peu pesante, si peu bas-bleu, qu’on lui pardonne tout. On lui pardonne l’autofiction, défaut français, on lui pardonne ses coquetteries (elle adore montrer qu’elle sait faire) on lui pardonne d’aimer un goujat inculte, un type sans intérêt, un pas-son-genre , en somme. Elle n’est pas la seule : la littérature regorge de précédents, dont Odette de Crécy pour Swann fut le type achevé.

[access capability= »lire_inedits »]Pas son genre, ou le genre qu’elle n’a pas : l’amour, si bien raconté avec Dans ces bras-là, c’est aller vers l’autre, terre inconnue, incompréhensible, sauvage. En fait de sauvagerie, la voilà servie, car en plus d’être grossier et cruel, le paparazzo dont elle tombe (tomber, le mot convient trop bien) si amoureuse, si « accro », est vraiment très loin d’elle : il n’a jamais lu un livre, et sa vie consiste à traquer julien Doré ou les minettes de la Star Ac entre deux chats sur Internet et rendez-vous SM.

Nostalgie de la boue ? Curiosité ? Fragilité (son éditeur vient de la congédier, suite à la polémique avec Marie Darrieussecq sur laquelle on ne reviendra pas) ? Quoi qu’il en soit, elle tombe, elle y va. Mais là où une Christine Angot se complairait platement à décrire sa souffrance avec haine de soi et ressentiment, Camille Laurens ne se contente pas de raconter. Prenant de la distance avec son moi, elle s’étonne et cherche à comprendre pourquoi elle sublime, et pourquoi elle accepte d’être maltraitée. Voilà l’amant devenu objet d’observation et replacé dans son contexte, celui de l’individu ultra-contemporain, vivant dans l’immédiat, les paillettes, le vide. Après avoir été claudélienne (Dans ces bras-là, pétri du Soulier de satin) puis moraliste (L’Amour, roman, placé sous le signe de La Rochefoucauld,) la voici stoïcienne : elle serre les dents, elle avance dans le brouillard et la douleur, mais elle observe. Amoureuse, et en même temps lucide, elle se dédouble : la partie rationnelle d’elle-même (surnommée Ruel) contredit, interroge, rabroue la partie qui s’égare. Il en résulte un cocktail étonnant de sentimentalisme et d’humour grinçant, d’indulgence et d’exaspération, d’abandon et de retenue, de passion et de raison : la conclusion du livre est, à cet égard, un modèle de lucidité. Jusqu’au jour où l’amour passe, et qu’elle peut enfin le raconter : le monde n’est-il pas fait pour aboutir à un livre ? On pourrait le lui reprocher. L’intelligence est donc bien inutile, c’est un peu triste et, en dépit de nos formidables conquêtes, nous n’avons guère progressé depuis Madame Bovary. Mais d’un bon écrivain, jamais dupe de lui-même, ne peut-on pas tout accepter ?

Romance nerveuse

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Nouveaux USA, ex-URSS

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Comment écrire l’histoire de l’urss gorbatchévienne ?
Comment écrire l’histoire de l’urss gorbatchévienne ?
Comment écrire l’histoire de l’urss gorbatchévienne ?

Un recueil de nouvelles est souvent le meilleur moyen d’entrer dans l’univers d’un écrivain, et il serait dommage que vous ratiez celui de Chuck Palahniuk, l’auteur américain le plus innovant de ces dernières années par sa manière de se placer au carrefour de la critique sociale, de la littérature fantastique, du roman noir, de l’épouvante mais aussi de la science-fiction ou de la poésie comme seul l’avait fait avant lui, peut-être, J.G. Ballard. Lire Palahniuk est une manière d’appréhender une Amérique qui vivait déjà, bien avant le 11-Septembre, comme si la fin du monde avait eu lieu. Une Amérique peuplée de freaks qui nous ressemblent pourtant comme des frères, qu’il s’agisse d’escort boys accompagnant des malades en phase terminale ou de fermiers américains rejouant Mad Max avec leur moissonneuses-batteuses.

[access capability= »lire_inedits »] »Téléphones roses, réunions de soutien aux malades, groupes d’aide aux victimes d’addiction… Autant d’écoles pour apprendre à construire des récits efficaces. À haute voix. Pour un public. Et pas simplement pour chercher des idées mais pour les mettre en scène.« ,  nous dit Palahniuk, surtout connu en France de manière indirecte par Fight Club, le film de David Fincher adapté d’un de ses romans, où l’on voyait un cadre moyen schizophrène, à travers un club secret voué à la baston, parvenir à faire s’effondrer le système financier mondial. Prophétique, vous avez dit prophétique ? Comme c’est prophétique…

Le Festival de la couille et autres histoires vraies

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Savez-vous qui sont les gopnikis ? C’est la caillera de l’URSS gorbatchévienne, quand celle-ci entre en plein effondrement historique, social et idéologique, au milieu des années 1980. On croyait tout connaître de l’horreur des banlieues mondialisée avec les ghettos de L.A. ou les favelas de Rio de Janeiro. C’est que l’on n’avait pas encore fait connaissance avec ces gamins de 13 ans de moyenne d’âge qui ne verront probablement pas le XXIe siècle. Né en 1972, Vladimir Kozlov appartient à leur génération. Il ne théorise pas l’implosion d’un système, ne commente pas et ne cherche pas le pathos. C’est un romancier hautement moral dans son genre. Il se contente, ce qui est la plus belle des exigences, de simplement rendre compte, dans une prose qu’on dirait brûlée par la bière Baltika n°9 ou le Samogon, l’alcool distillé maison, « gris et épais comme du sperme » pour assommer le spleen. Une prose qui boit la lumière et donne aux bastons avec les punks l’allure de combats de zombies. Même les étés au kolkhoze ont quelque chose de cendreux pour ces Racailles et les scènes d’école font davantage penser à l’antichambre de carnages programmés qu’à La Guerre des boutons. Quand on se souvient qu’il s’agissait là des années de la glasnost, c’est-à-dire de la transparence, on comprend toute l’ironie implicite de Kozlov, écrivain au cœur sombre mais à l’œil impitoyable.

Racailles

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Sollers, panseur du Temps

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Philippe sollers signe Discours parfait, chez Gallimard, un livre parfait.
Philippe sollers signe Discours parfait, chez Gallimard, un livre parfait.
Philippe sollers signe Discours parfait, chez Gallimard, un livre parfait.

On croit tout connaître de Philippe Sollers (1936-20–), surtout sa réputation considérable dans le domaine des médias. Ce fantasme collectif de connaissance d’objet sollersoïde et de son inscription dans la modernité sert le sujet que j’aborde : Discours parfait, dernier ouvrage du susnommé, manuel de survie au social bestial, haut lieu d’un télescopage entre le corps et le temps.

À leur propos, cela fait longtemps déjà que Sollers annonce la couleur : dans La Guerre du goût, il remarquait « qu’on ne s’intéressait pas assez au corps des écrivains« . Le Discours est clair sur le temps : « Il faut se plonger dans le passé, qui est l’avenir aussi, pour éviter la dévastation générale. » Ne dites pas que vous n’étiez pas au courant : Drame, Paradis, Les Voyageurs du temps, Eloge de l’infini avaient préparé le terrain - militaire. Car Sollers est en tenue de combat : la grenade du corps dans la main gauche, la goupille du temps dans la droite.

[access capability= »lire_inedits »]Que vient faire le corps dans le combat sollersien ? Impossible de mener la guerre sans un corps - d’armée si possible. Chez Sollers, il est chinois comme Sun Tze, eau et vent. C’est-à-dire ubiquitaire. Sollers est partout à la fois ; dans l’être d’Heidegger, dans la moustache de Nietzsche, dans une illumination de Rimbaud. Sollers mouvant, c’est l’une de ses tactiques de combat : être là où l’animal social ne l’attend pas.

C’est-à-dire qui s’adapte, épouse les formes, se coule. Laboratoire mobile à ressentir, où le docteur Sollers verse, étale, projette. Le corps comme une toile démultipliée, où tout vient s’écraser. Non pour y finir, mais pour se mêler, s’identifier, s’individualiser, se rassembler. C’est-à-dire multiple. On a l’impression que Sollers est plusieurs. Comme l’art baroque qui « veut dire tout en même temps. Le mouvement, la torsion, la spirale… Les cinq sens sont le plus possible en répercussion les uns par rapport aux autres« .

Ce corps est fait pour la sensation absolue, dût-il en souffrir : Shakespeare « fait semblant d’écrire, en réalité il respire » et « les flèches du rythme vibrent, criblent la scène, viennent vous frapper en plein cœur« . Sollers sent le corps de l’écrivain partout : il entend palpiter le cœur de Voltaire à la BNF. À propos du jeune Arouet, toujours, et des « individus » des Lumières : « C’est leur corps et leur système nerveux qui devraient nous intéresser. » Inventaire à la Sollers : la vésicule vaginale biliaire de L’Etoile des amants, la voix de Simone de Beauvoir qui « semblait vouloir nier sa belle image par une parole désaccordée et non mélodique« , « Mon génie est dans mes narines » de Nietzsche…

C’est dans ce corps catalyseur de sensations que se trouve une solution pour l’esprit : « Le salut vient du dedans, certainement pas du cosmos. » Certes, rien de nouveau sous le soleil, c’est le char de Platon. Mais Sollers ajoute : ôtez le carburant du char, privez le corps des sensations, et s’annonce une forme du néant : « S’ils ne savent plus lire, s’ils ne savent plus regarder, s’ils ne savent plus sentir, ou s’ils ne savent plus s’observer en train de sentir, leur force de résistance, de révolte ou de contestation s’amoindrit. » Alors « sortir du mélange », ordonné par « l’immondialisation », « tel est le but ». Non accessible à tous, les corps ne sont pas égaux : Sollers saute quelques années et se lance sur les gnostiques, qui distinguent trois types de corps : les hyliques, prisonniers de l’enveloppe, les psychiques, prisonniers du magma intérieur et les pneumatiques, à la fois souffle et esprit - peut-on trouver plus multiple et mouvant ?

Tout est lié au corps, toujours, et à la répercussion de ses sens. Le corps est beau (Morand), le corps est laid (Claudel comme un macaque), le corps est mort (tous), on n’en sort pas, sinon par le haut : corps et verbe sont en rapport. Exemple sollersien sur le piètre amant français allocutaire des Lettres d’amour de la religieuse portugaise : « Il ne sait pas lire, c’est-à-dire jouir en profondeur. » Fermez les yeux, imaginez un Lucchini articuler cela, et vous aurez compris ce que signifie Sollers. Ou Montaigne : « A peine ai-je jeté un coup d’œil sur lui [Plutarque] qu’une cuisse ou une aile m’ont poussé. » Ailé ou pas, Sollers voit tout voler : « Le langage tourne (…) les corps gravitent en lui en s’imaginant qu’il est dans leurs têtes. »

L’obsession du « corporé » chez Sollers est à placer en regard de sa perception du temporalisé. Se cantonner au corps biologique, c’est obéir au « programme technique« , qui vise à fabriquer des corps « pour qu’ils soient mesurés dans le temps qu’on va leur assigner« . Question de rentabilité, d’abord. Puis de remplaçabilité, au centre de La Possibilité d’une île, de Houellebecq. Appéter comme Nietzsche la brisure de la masse programmatique est une nécessité. Mais prudence, le gros animal social le fait payer très cher ; en l’occurrence, un dialogue fatal avec un quadrupède turinois. Là, des sourires peuvent s’esquisser, des sourds crier au charabia, des cyniques s’en ficher. Sollers s’en désole car il a raison : la question du corps est consubstantielle à notre époque : qui vise, en vrac, à en disposer (la rage pornographique), le broyer (la pulsion génocidaire), le corseter (le dressage familial), le dupliquer (le délire plagiaire).

Une solution pour s’extraire de la gangue : « Tout corps doit être montré dans un énorme continuum de temps. Il ne doit pas être réduit à ses conditions sociales et temporelles d’existence. » Sortez du corps social, et l’infini est à portée. Dépassez l’enveloppe, comme chez Nabokov, absent du Discours, dans Ada : « Si nos organes et nos orgitrons n’avaient pas été symétriques, nous aurions pu avoir une vision du Temps amphithéâtrale et parfaitement grandiose, comme ces montagnes aux contours hachés dans la nuit tout en loques entourant un hameau clignotant et satisfait. » En somme, le corps, c’est le temps. Et le vol du temps par l’individu est le meilleur antidote au viol du corps par le collectif.

Chez Sollers, le temps prescrit par le social est une hantise : « Le temps qu’on nous inflige n’est pas celui que je dis. » Quelle est l’année : 2010 grégorienne ou 122 nietzschéenne ? Où en sommes-nous avec le Temps ? Là où Gide avait mécaniquement sorti sa montre, Sollers trace des lignes : sur le papier et dans l’Histoire.

Il fait résonner la découverte des manuscrits de Nag Hammadi et celle de Lascaux - correspondances qui offrent des « éclaircies dans la texture même du temps« . Se penche sur la « collision de l’avenir et du passé » dans Zarathoustra. Qualifie Rousseau d' »inventeur d’instants« . Et convoque Heidegger : « Le dieu même est temps. »

Le télescopage du corps et du temps, rien que d’éminemment divin. La Crucifixion, la Résurrection, le ceci-est-mon-corps, le pour-les-siècles-des-siècles, tout cela, qu’on ne comprend plus, nourrit la métaphysique du Discours. Pour l’auteur d’Une Vie divine, la posture christique a d’ailleurs ses avantages : donner la bonne parole, se faire détester, se décorporer, se conjuguer à tous les temps. Sollers en messie ? Jésus, Friedrich et Philippe, même combat ? Pourquoi pas ? Rien n’indique que Sollers ne soit pas dieu : après le Crucifié, puis le Moustachu, le Girondin !

En tout cas, nous vivons un tremblement d’ère que les messies aiment à prévoir. Ce n’est pas très gai : « Ce changement d’ère (…) se montre sous la forme d’une tyrannie possible, impliquant que l’individu, voué au collectif, soit privé le plus possible de toutes ses ressources intimes. » : par la privation du corps - on l’a vu - et l’appauvrissement du « langage sous forme de publicité ou de pornographie« . Ou encore : « C’est l’avenir qui vous tracasse, un avenir bizarre, qui ne correspond plus au passé qui allait vers lui. »

L’époque déplaît à Sollers. Elle vidange les sensations pour plagier le corps, fixe son tempo. Elle verse dans l’annihilation totalisante. Le monde est un canard sans tête, un véhicule flou lancé à grande vitesse : « C’est comment qu’on freine ?« , paniquaient Gainsbourg et Bashung. Mais Sollers n’est pas un pessimiste. Le « Tout ça va mal finir » n’est pas son truc. Il ne fait pas dans la propagande eschatologique. Le rebond est à la portée de celui qui interpole le corps (couleurs, odeurs, saveurs, sons, textures), et le Temps (cycles, éclosions, retour de la vie, sexualité, amour), c’est complexe, mais cela tient en un paragraphe qui brandit le génie des correspondances : « J’essaie de voir, ou plutôt d’écouter et de respirer, le jardin où je suis. Après le printemps des pâquerettes, des giroflées, des roses, des mimosas et des lilas, c’est l’été des lavaters ( explosifs ), et puis de nouveaux des roses, des cannas, des géraniums, de la sauge (pointue et discrète), de la lavande (merveille des narines), des fleurs d’acacias blanches ou roses, des lilas d’Espagne, des roses trémières, du solanum, des lauriers rouges ou roses, des marguerites, des églantines, des bignonias, des althaeas. Un arbre mimosa est toujours là, les rosiers sont en train de revenir, rouges, blancs, roses, crème (bonjour Ronsard), des dizaines de papillons blancs flottent, se posent, butinent en même temps que les bourdons. Le verbe butiner (butin, lutiner) se profile en miel sur fond de néant. Un peu de musique ? Mais oui, Chérubin, dans Les Noces de Figaro, papillon d’amour, farfallone amoroso, Mozart lui-même avant qu’il devienne Don Juan. Et puis non, silence, ce silence-là, au bord de l’océan, un silence aux couleurs épanouies et vives. »

Bonne nouvelle, le messie Sollers vous aura prévenu : la phase de vulgarité actuelle, comme disait Baudelaire, est dépassable. Car joue, là-bas, inaudible pour beaucoup, illuminante pour peu, la basse continue de la renaissance. Paroles d’Evangile : avec La Guerre du goût, et Eloge de l’infini, cela fait trois. Le quatrième est tapi en Sollers, et attend comme L’Espoir malrucien chanté par Ferré : « Nous avons désormais quelque chose de nouveau à dire sur le temps. Et si nous avons quelque chose d’autre à dire sur le temps, il s’ensuit que l’histoire, loin d’être finie, s’ouvre au contraire de façon infinie, et que nous pouvons la considérer, la vivre ou la revivre au présent telle qu’elle n’a jamais été envisagée« , augurait-il déjà dans Eloge de l’infini.

Ces phrases parfaites sont publiées, accessibles. Gratuites, même. À lire les réactions hasardeuses, les réflexions plaquées, les approximations critiques à propos de Sollers, l’on est en droit de se demander : mais qui le lit vraiment ? Lui-même se pose la question sur Platon, Heidegger, Joyce, Mallarmé, Rimbaud. Un jour, au terme - espérons-le, a minima - de cent ans d’une curieuse solitude, Sollers ne sera plus, comme eux. Son corps aura fait son temps. Mais il aura eu raison, comme eux : son verbe raisonnera encore dans les corps des temps d’alors. Tout le reste est littérature.

Discours Parfait

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La police de la pensée fait du chiffre

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Président de la Région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche est dans le colimateur de la police de la pensée.
Président de la Région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche est dans le colimateur de la police de la pensée.

Le Parti socialiste finira, peut-être, par discrètement passer l’éponge sur les dernières foucades de Georges Frêche[1. C’est peut-être déjà le cas à l’heure où vous lisez ces lignes.]. Et ce sera tant mieux. Non pas que les socialistes, soudain frappés par le sens du ridicule, se mordent les doigts d’avoir lancé une chasse à l’homme parce qu’un type connu pour sa grande gueule a employé une expression imagée de la langue française. Sans doute n’ont-ils pas imaginé qu’ils risquaient de faire grimper la popularité du coupable, lequel peut maintenant camper sur l’image flatteuse de celui qu’on cherche à faire taire.

[access capability= »lire_inedits »]À Solférino, on est peut-être prêt à perdre la région des petits copains pour sauver son âme, mais il semblerait que les socialo-fréchistes septimaniens se fichent du salut de Martine. De plus, la carte de France, a annoncé celle-ci, doit être rose. Si Frêche gagne sa région, après un délai de décence convenable, il sera sans doute admis de nouveau dans la famille[2. On ne saurait cependant exclure complètement que l’affaire ait été montée à la suite d’un accord de coulisses conclu entre Verts et socialistes sur la foi de sondages prometteurs.].

Quelle mouche me pique, vous demandez vous ? Pourquoi défendre un homme dont les pratiques politiques sont encore plus douteuses que les blagues ? Intimidation, chantage, mise à l’écart de ceux qui refusent la vassalisation, pharaonisme, autoritarisme parfois pimenté de violence physique : Frêche tient plus d’Ubu que de l’empereur romain auquel il aime être comparé. Comme l’observe François Miclo, « on peut lui reprocher beaucoup de choses. Et bien plus encore. Mais il est scandaleux de l’accuser d’antisémitisme, quand il parle simplement français et utilise l’un des plus anciens lieux communs de notre langue ». Si, dans une critique gastronomique, je qualifie un gâteau d' »étouffechrétien » et qu’il s’avère que le chef est juif, serai-je traînée au tribunal ?

Je ne suis pas certaine que Georges Frêche ait pensé à l’ascendance juive de Fabius quand il lui a envoyé dans les dents sa réponse du berger à la bergère. J’aggrave mon cas : quand bien même aurait-il fait un peu de provoc, le crime ne serait pas constitué. La jubilation que certains prennent à instruire du matin au soir des procès pour antisémitisme, racisme et autres phobies déplorables est déjà assez déplaisante. Au moins, que l’on examine les dossiers : celui-ci est vide. La police de la pensée, comme celle de Sarkozy, marche à la performance. Elle ne se contente pas de dénoncer les dérapages les moins contrôlés, elle fouille sous les tapis, inspecte les placards afin d’y dénicher des indices, cherche des fragments de racisme ou des soupçons d’antisémitisme comme d’autres recueillent des traces d’ADN. En exhumant, après plusieurs semaines, des propos de Frêche passés inaperçus dans le torrent médiatique, quelle cause sert-on, sinon celle du soupçon ?

Frêche, dira-t-on, a déjà un casier. Justement. C’est l’un des problèmes. De tous les propos qui lui ont valu la « une » des médias, les seuls véritablement scandaleux sont les insultes proférées à l’égard des harkis. Le bon sens commun fera vite les comptes : on ne peut plus rien dire sur rien, et sur les juifs encore moins. Ça me rappelle la blague soviétique dans laquelle des gens font la queue pour un arrivage de viande. Un responsable arrive et dit : « Pas assez de viande. Les juifs, dehors. » Un peu plus tard : « Pas assez de viande. Ceux qui ne sont pas membres du Parti, dehors. » Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il reste une dizaine de personnes auxquelles le responsable annonce qu’il n’y aura pas de viande du tout. Commentaire : « C’est toujours pareil, les juifs passent toujours avant les autres. »

Oublions cet argument d’opportunité. Le plus grave, c’est ce sentiment qui se répand qu’on ne peut plus rien dire, puisqu’on est lynché même quand on ne dit rien ou pas grand-chose. Dans ce domaine, il ne saurait y avoir d’échelle des délits et des peines : on est raciste ou on ne l’est pas. Toute pensée vaguement choquante, tout propos un tant soit peu sulfureux peut mener au pire. Sauf que c’est parfaitement faux. Dans la vraie vie, on fait des blagues innocentes. On peut même ressentir une vague antipathie pour un groupe que l’on trouve trop bruyant, vindicatif ou accusateur sans être raciste ou homophobe. Que l’on punisse l’incitation à la haine, très bien. Mais ceux qui montent sur leurs petits poneys dès qu’un mot leur déplaît nourrissent l’illusion qu’ils pourraient éradiquer les mauvaises pensées à coup d’interdictions morales et de sanctions pénales. Le monde aseptisé dans lequel le langage sera expurgé de toutes ses potentialités négatives sera peut-être meilleur. Mais on n’y rigolera pas.[/access]

Femmes, femmes, femmes

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Hugolina Chavez, prochaine présidente du Vénézuela ?

Avec l’élection de Laura Chinchilla à la tête du Costa Rica, l’Amérique du Sud confirme la tendance : le continent est de plus en plus féministe. Avec Michelle Bachelet, Cristina Kirchner, Mireya Moscoso et Violetta Barrios de Chamorro, la nouvelle présidente costaricaine est la cinquième femme élue à une magistrature suprême. Pour être dans le coup, le président vénézuélien, Hugo Chavez, serait prêt à céder sa place aux prochaines élections à une femme : la pimpante Hugoliña Chavez.

Hugoliña Chavez, prochaine présidente du Vénézuela ?
Hugoliña Chavez, prochaine présidente du Vénézuela ?