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L’objet du Dati

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Rachida Dati
Rachida Dati.

Rachida Dati aura finalement été l’élément le plus romanesque de ce demi-quinquennat sarkozyste où l’indécence l’aura disputé au ridicule et le machiavélisme de pacotille à la mauvaise lecture de Christian Salmon sur le storytelling, ce dernier d’ailleurs n’ayant fait que découvrir la lune avec cette théorie qui rhabille hâtivement d’oripeaux pseudo-scientifiques l’antique nécessité pour tout pouvoir de créer sa propre mythologie.

La politique, même en ces temps de Twitter et de Facebook, de virtualité anglo-saxonne et de protestantisme merkellien larvé, vous aurez beau faire, c’est une question de corps, de présence charnelle, d’incarnation. Surtout en France. C’est pour cela que Jospin a perdu : pas assez de corps comme on pourrait le dire d’un Chinon. Et que Villepin a ses chances comme Royal a eu les siennes. On sent qu’ils ne sont pas que des pixels, ceux-là, qu’ils n’existent pas seulement par la grâce des écrans. Qu’ils sont encore en trois dimensions, ce qui devient rare.

Et Rachida Dati, elle, aura été le corps le plus désiré, le plus haï, le plus fantasmé, le plus scruté, le plus méprisé, le plus célébré, le plus moqué, le plus envié de tous ceux qui participèrent à cette comédie de la rupture où Sarkozy qui voulait retrouver la cause du peuple sombra surtout dans la cause du people jusqu’à la catastrophe risible de ces jours-ci sur la rumeur relatives à d’éventuels déboires sur le couple présidentiel.

Dans les cités, la rumeur, c’est un groupe de rap. À l’Elysée, la rumeur, c’est une méthode de gouvernement pour se dégager d’élections catastrophiques, de fronde chez les godillots puisque apparemment, ces jours-ci, même les caves du centrisme se rebiffent avec Hervé Morin dans le rôle de Maurice Biraud. Pour faire oublier aussi les crispations autistes sur le bouclier fiscal, les ouvriers délocalisables pour des paies de 137 euros et ceux qui un peu partout menacent de faire sauter le bastringue puisque le bastringue n’est plus à eux.

Mais revenons à Rachida. C’est fou ce que Rachida aura été utile. Et utilisée. Instrumentalisée, même.

J’ai déjà dit ici toute la sympathie paradoxale que m’inspirait, bien malgré moi, l’ancienne Garde des Sceaux, à l’origine d’une des politiques les plus répressives en matière de justice depuis 1945 et à un redécoupage de la carte judiciaire à la mitrailleuse lourde des contraintes budgétaires. J’ai aimé l’idée qu’elle ait vaincu tous les déterminismes comme seules savent le faire les beurettes qui ont décidé que justement, parce que tout était contre elles (misère économique, oppression grandfratriarcale, aliénation religieuse), il fallait être impitoyable, sans scrupule comme une force qui va. J’ai aimé l’idée de retrouver en elle cette rage maitrisée de mes anciennes élèves. L’humiliation et le sentiment d’injustice, chez les meilleures d’entre elles, ça donne des Jeannette Bougrab, des Fadela Amara, des Rachida Dati, des Nora Berra. Autant dire des invincibles. Le choix de servir la droite, chez ces femmes, est d’ailleurs logique puisque la gauche sociétale les a plus ou moins trahies en voulant les cantonner dans des postures victimaires. Et Rachida sur le perron de l’Elysée en 2007, lors de la photo de groupe du gouvernement, parachevait bien cruellement une défaite totale de la deuxième gauche et de son ethnodifférentialisme à la sauce compassionnelle.

« Regardez-moi, a dit Rachida arrivée au sommet, regardez mon corps. Tout a été fait pour le refouler, pour faire de lui un invisible, un tabou, un refoulé comme pour tant de mes sœurs ; eh bien moi, je vais l’exposer, le faire exulter, lui donner l’écrin des robes de grands couturiers, me féminiser jusqu’à l’insolence. Je vais jouer la provocation, à la fois sexuelle (je suis une belle femme seule, arabe, et j’assume) et sociale (j’ai réussi, je fais ce que je veux). Et si vous n’êtes pas content, c’est le même prix pour vous et le même pris pour moi. »

Qu’elle se retrouve maintenant au cœur de cette pantalonnade présidentielle est à peine surprenant. Se rappeler que si Rachida a rendu son corps si insolent, elle n’a fait que copier son mentor présidentiel. Lui, ce qui lui arrive ces jours-ci et dont il joue si bien n’est que l’aboutissement de la confusion qu’il a entretenu depuis le début de son mandat entre les deux corps du Roi, aurait dit Kantorowicz, c’est-à-dire le charnel et le politique, le privé et le public.

Dans les romans noirs, il faut toujours une femme fatale, une méchante. Elle est souvent brune, d’ailleurs, chez les grands auteurs (Chandler, Goodis, Thompson) s’opposant à la blonde archangélique et rédemptrice. Rachida était donc idéale pour le rôle de la traitresse, la jalouse, la rancunière. Vous n’imaginez tout de même pas la délicieuse princesse gaulliste au charme corrégien Nathalie Kosciusko-Morizet à la tête d’on ne sait quel complot pour discréditer la présidence sous prétexte qu’elle aurait été reléguée à des sous-secrétariats d’Etat aux missions hypothétiques. Ni Valérie Pécresse, icône d’un certain bcbg versaillais, qui, partie pour la plus grande gloire du Chef à la boucherie électorale en Ile de France, en aurait conçu une légitime rancœur. Trop vieille France pour ça.

Non, on vous le répète : la méchante est brune, et extrêmement sexuée, avec un corps dont on sait tout ou presque. Qu’il a été soumis à un mariage quasi forcé en 1991, qu’il a porté un enfant dans une surexposition médiatique qui a montré à quel point les hommes de pouvoir et les journalistes demeurent de gros beaufs aux blagues grasses. Un corps qui rit avec ses copines au téléphone quand il se retrouve dans un placard doré au Parlement européen et qui avoue son ennui comme il avoue ses plaisirs.

C’est donc la faute de Rachida.

Comme c’est tout de même un peu gros, la First lady incarnant l’aile bobo-sociétale du régime[1. Quand on entend parler Carla Bruni, on trouve que Marine Le Pen est de gauche.] corrige le tir et assure que Rachida ne peut-être à l’origine de la rumeur, que ce n’est pas son genre. Peu importe si elle est démentie aussitôt par notre vieil ami Squarcini[2. Célèbre idéologue antiterroriste connu pour avoir réduit à néant une dangereuse cellule dormante de philosophes corréziens.] de la DCRI qui assure qu’une enquête a bien été demandée en haut lieu pour chercher l’origine de la chose. Il faut dire que tout cet appareil politico-médiatique, de même qu’il fut longtemps fasciné par le corps de Rachida et oubliait les suicidés dans les prisons, aujourd’hui oublie la crise et laisse table ouverte à ce remake de Splendeurs et misères des courtisanes, à moins que ce ne soit celui des Feux de l’amour parce que tout cela est tellement peu français, quand on y pense, que l’on a davantage l’impression d’être au Texas que chez Balzac.

Rachida, évidemment, survivra à tout cela. On peut comme le très fair-play Hortefeux, le doigt sur la couture de son pantalon sarkozien, obéir illico presto aux ordres énervé du Palais et lui retirer voiture, agents de sécurités et téléphone portable, elle s’en remettra. Elle a été habituée à des punitions plus mesquines puisqu’elle faillit se faire virer de son lycée pour indiscipline. Et puis une 607, ça va, ça vient.

Elle, elle pourra s’en passer sans problème parce que contrairement à tout ce petit monde qui la lapide ces jours-ci, elle n’a pas été élevée dans le coton de la bourgeoisie.

Et elle sait ce que marcher à pied veut dire. Ce qui est toujours utile dans les traversées du désert.

Qui a dit…

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« Les bases de la République ont sauté : la mixité sociale n’existe plus. On a construit une société de classe, de statuts, de privilèges, dans laquelle on favorise des clientèles politiques et non pas une mobilisation collective pour réussir. »

  1. Olivier Besancenot
  2. Jean-Luc Mélenchon
  3. Eric Zemmour
  4. Jean-Paul Delevoye

Des indices :

  1. Olivier Besancenot est actuellement occupé à mater une scission dans le Vaucluse (département de la candidate voilée) et à stopper l’hémorragie militante du NPA.
  2. Jean-Luc Mélenchon est interdit de médias pour les mille ans à venir puisqu’il est Front de Gauche et qu’il a dit son fait à un jeune impétrant journaliste avantageux.
  3. Eric Zemmour est actuellement en fuite et il est recherché activement par la police de la pensée.
  4. Il resterait bien le doux Jean-Paul Delevoye, maire UMP de Bapaume qui vient de voir son mandat de médiateur de la république prorogé d’un an. Mais, non, n’est-ce pas, ce n’est pas possible… Il n’oserait pas, tout de même…

Gardarem lou Zemmour !

Eric Zemmour
Eric Zemmour.

Insoluble « affaire Zemmour » ! Le coupable est la seule victime, et pourtant il ne peut s’en prendre qu’à lui-même… À moi Miss Marple, et le colonel Moutarde !

Le plus épatant, dans cette affaire, c’est qu’elle ait tant tardé. Depuis des années, le vibrion s’agite dans tous les sens et dans des médias toujours plus nombreux. Il y multiplie à plaisir aphorismes nauséeux® et prises de position directement contraires aux droits de l’homme et du cheval d’arçon.

Pourquoi avoir ainsi invité cet ennemi des libertés à s’exprimer devant tout le monde en toute liberté ? C’est qu’il y a de la demande, hélas ! Après avoir testé successivement la droite et la gauche, puis les deux ensemble dans toutes les positions, quarante millions d’électeurs se retrouvent, ces temps-ci, un peu blasés. En témoignent bien sûr le taux d’abstention record aux récentes élections régionales ; la remontée du FN qui – surprise ! – n’avait pas plus disparu que les problèmes qui l’ont créé ; et même, dans un autre registre[1. « Dans un autre registre » ? Voire… Je m’étonne qu’aucun politoLOlogue n’ait songé à accuser Zemmour de la remontée du vote FN.], la percée médiatique de Zemmour, le Croisé sarrazin.

[access capability= »lire_inedits »]Sans doute faut-il l’ardeur d’un néophyte, même de deuxième génération, pour clamer encore ce que les « vieux Français » fourbus n’osent même plus marmonner. Sans doute faut-il désormais des anars de droite pour remettre en cause la soumission à l’autorité mise en évidence en 1963 par les expériences du Pr Milgram[2. Et encore avant, semble-t-il, par le chancelier Hitler, et encore récemment par France 2, avec son putassier « Jeu de la mort » (en fait, un doc à grand spectacle démago et tout pourri).]. Encore ne s’agissait-il là que de science ; dans l’affaire qui nous occupe, l’autorité est carrément « d’ordre moral ».

Sans tomber directement sous le coup de la loi – malin, le singe ! –, le discours zemmourien ne cesse de violenter les valeurs les-plus‑fondamentales de la République, comme le droit de proclamer qu’il fait nuit en plein jour ou celui, pour les hommes, d’être des femmes comme les autres (cf. Monty Python, La Vie de Brian, XI, 3).

Mais c’est seulement au bout de toutes ces années que le CSA, les ligues de vertu et Le Figaro se sont émus de conserve. Et de quoi, s’il vous plaît ? Là est le comble du paradoxe : même pas d’une saillie plus scandaleuse qu’à l’ordinaire ; de l’énoncé d’un fait. « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. »

Une « intuition » aussitôt confirmée, sur son blog, par l’avocat général Philippe Bilger[3. L’homme par qui j’aimerais être jugé, pour peu que je commette un crime.] : « Je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles, et parfois criminelles, à Paris, et il ne pourra que constater la validité de ce fait. » En disant ça, l’excellent homme savait de quoi il parlait – mais pas l’essentiel : ce qui allait lui tomber sur le coin de la tronche. Le 24 mars, dans « L’Objet du scandale », il était mis à la question par le térébrant duo Miller-Bonnaud. Et dès le lendemain, il était convoqué par son supérieur, le procureur général, comme un vulgaire Zemmour par son Mougeotte…

Alors ? Affaire de médias, affaire de mœurs, affaire d’État ? Les trois, mon objecteur ! Toute vérité n’est pas bonne à dire, dès lors qu’elle risque de heurter la sensibilité d’une minorité sensible.

Pour éviter à l’avenir de tels débordements, il convient de légiférer. Je propose le vote solennel, par les deux assemblées réunies en Congrès, d’une loi ayant valeur constitutionnelle. La « Loi sur la Vérité », ça sonne bien, non ?

Du coup, n’importe qui ne pourrait plus se laisser aller à énoncer comme ça, publiquement, n’importe quel fait. En revanche, bien entendu, la liberté d’opinion resterait protégée et même élargie ! Idéalement, dans une démocratie digne de ce pseudo, Zemmour devrait pouvoir balancer impunément à BHL que la plupart des juifs sont des dealers, ou au président du CRAN que les Noirs sont décidément un peu nombreux dans les médias.

Mais je m’égare… C’est la faute à Bilger, aussi, et à ses arguties sur les « faits » qui, en vérité, sont parfaitement hors sujet. En fait de faits, le chœur des faux-culs a fait mine de comprendre l’inverse de ce que disait Zemmour pour mieux s’en indigner.

Vérifiez par vous-mêmes auprès des « vraies gens », si vous en connaissez. Ce que le public d’attention moyenne aura retenu, c’est quoi ? Pour Zemmour, la plupart des Noirs et des Arabes sont des trafiquants ! Ou, encore mieux, les Nègres et les bougnoules, c’est pas sa tasse de thé.

Bref, il passe désormais auprès d’eux pour un gros raciste. La simple mention de son nom les hérisse, furieux et humiliés qu’ils sont par ce qu’on leur a dit qu’il avait dit d’eux…

Eh bien Eric, regarde-moi, je fais mes yeux sérieux : tu as le devoir de lutter contre cette « forgerie » ! Au-delà de ta personne, il y va de l’idée de cohésion nationale à laquelle tu prétends être si attaché. Allez, ça ne va pas te plaire, mais je le dis quand même : je rêve d’un Petit frère bis, version optimiste ! Pour défendre les mêmes thèses, tu y mettrais en scène d’honnêtes citoyens amoureux de la France, et pourtant d’origine chelou.
Ça relève plutôt du passé !, tu me diras.
– Ta Mélancolie française aussi !, répondrai-je du tac au tac.
Justement, je suis pas d’un naturel optimiste, enchaîneras-tu.
Et alors, trancherai-je, t’as qu’à dire que ton narrateur est optimiste ! Dans un roman, on peut tout se permettre, non ?

En attendant, permets-moi un instant de me la jouer solennelle, comme Miller & Bonnaud toute l’année : aucun Français issu de l’immigration ne devrait se sentir exclu de la communauté nationale par tes propos – même scandaleusement trafiqués. Et pour tout dire, ta phrase, même avant son « inversion satanique », était déjà un peu sèche.

Compte tenu du climat de tension actuel (et vraisemblablement destiné à durer), des francs-tireurs comme toi n’ont pas intérêt, ni même le droit, de rater leur cible. « Feu sur les ours savants de l’antiracisme », bien sûr ! Mais pas au risque de blesser des innocents et de tirer contre ton camp.

Les responsables du désordre établi, tu l’as déjà dit et écrit, c’est pas les saisonniers de Lampedusa ou de Calais. Ce sont nos gouvernants infoutus, depuis trente ans, et comme génétiquement, de conduire une politique cohérente en matière d’immigration[4. Comme d’ailleurs, dans d’autres domaines, que seule la place nous empêche d’aborder ici.].

À ta décharge[5. Y en a même, chez les humoristes humanistes, qui t’appellent « Détritus ». Yo !], je reconnais volontiers que des truc simples comme ça, c’est pas évident à faire passer à la télé. Chez Ardisson, bien sûr, on t’aurait coupé au montage en moins de temps qu’il n’en faut pour démentir. Chez Durand, c’est pas mieux : apparemment, ses deux flics en plastique ont le droit de poser toutes les questions sans être obligés contractuellement d’écouter les réponses. Fallait voir le pauvre Eric s’échiner en vain à leur faire entendre une idée simple : c’est le droit du sol qui rend indispensable l’assimilation[6. Le droit du sang, c’est plus coulant…]. Non, ces gens-là ne veulent entendre que l’utopie qui les nourrit. Ni sol ni sang, ni assimilation ni intégration : juste « accueillir toute la misère du monde » – et même un peu plus s’il y a de la place ! Bien sûr que c’est aberrant, et alors ? Bien sûr que Rocard disait le contraire ; mais aussi, t’as vu où ça l’a mené, pour finir ?

Il a pas un métier facile, le Zemmour ! Vous me direz : il l’a bien cherché… Mais moi qui l’ai connu avant vous[7. En 1989, au Quotidien de Paris, t’as mieux ?], je peux témoigner d’un truc : il n’a pas choisi son credo comme un créneau. Le mec a observé, enquêté, lu, réfléchi même…

Le pire, pour lui, c’est qu’il a conclu à la tradition – au sens où elle s’oppose à l’utopie. A l’en croire, la politique ne consiste pas à inventer le meilleur des mondes ; juste à éviter le pire. Même que, d’après lui, la question se serait déjà posée dans l’histoire du monde, y compris au niveau de la France…

Alors, quoi ? Zemmour, martyr de ses idées ? N’exagérons rien. L’ouragan CSA-Figaro-Licra ne l’a pas emporté. Reste la semonce de France Télévisions : la liberté d’expression, paraît-il, ne peut se concevoir que « dans le respect des valeurs du service public ». À Eric, désormais, d’en tirer les leçons qui s’imposent – notamment sur la longueur de sa laisse médiatique.

S’il se calme, il peut encore aspirer à devenir l’Alain Duhamel des années 2030 – avec sourire, Solex et cerveau coordonnés. Le genre à justifier toutes ses erreurs par sa déontologie : drapeau blanc, je suis l’ONU de la Pensée !

Après la tempête, sur I>Télé puis chez Ruquier, ce béjaune d’Eric a reconnu, très ému, « avoir perdu [son] calme » chez Ardisson. Les deux fois, j’ai craint qu’il ne s’effondre : mais non ! Il s’est arrêté juste à temps, après avoir montré qu’il ne savait pas trop bien comment marche la télé, c’est dire à quel point il était resté humain.

Dieu veuille qu’il ne se calme pas plus que ça ! Nous avons besoin de rebelles, et Zemmour en est un. La preuve : il préfère les Stones aux Beatles ! Le rock qui va en taule plutôt que la pop décorée par la Reine.

Pour autant, n’allez pas croire que je partage toutes les idées de ce monsieur. Moi aussi, je peux prendre mes distances ! Quand par exemple, dans Mélancolie française, il se prend à désespérer de l’avenir de la France, je dis non ! « Le désespoir en politique est une sottise absolue », comme disait, heu, Charles Maurras.

Tiens, au fait, c’est bon pour Zemmour, ça : si un vieux collabo, sourd et mort de surcroît, le traite de « sot », c’est qu’il ne peut pas être tout à fait mauvais. Moi, en revanche, je suis mal pris, avec ma citation à la con…[/access]

Les mots et les choses

L’administration Obama a décidé de rayer du vocabulaire officiel du Conseil national de sécurité des Etats-Unis les mots « jihad » et « islamisme extrémiste ». Voilà une excellente nouvelle, comme aurait dit le brave soldat Chveik. En effet, ce qui n’est pas désigné par son nom par la plus puissante nation du globe cesse du même fait d’exister. Il reste aux historiens à trouver des formulations adéquates pour caractériser les inspirateurs et les exécutants des attentats du 11 septembre 2001. Un truc du genre : « Des avions détournés par des jeunes des cités planétaires influencés par une interprétation radicale de l’une des religions monothéistes ont percuté le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington ». Les militaires engagés en Irak et en Afghanistan devront se creuser la cervelle pour dénommer ceux qui se font sauter au milieu des population civiles. Jadis, nos braves soldats engagés en Indochine et en Algérie ne faisaient pas dans le détail : ceux d’en face, c’étaient les « salopards ». Cela ne garantit pas la victoire, mais ça soulage.

L’Élysée, machine à perdre ?

Paul Deschanel
Paul Deschanel.

On savait que déjà depuis les Grecs que l’exercice du pouvoir peut provoquer l’hubris, une démesure proche de la folie qui peut mener ceux qui en sont atteints au bord de l’abîme, et même au-delà.

On constate aujourd’hui, en observant le comportement de notre président de la République, qu’un autre danger menace les détenteurs de la charge suprême : devenir stupide, pour rester poli.

On s’était déjà interrogé, au moment du procès Clearstream, sur ce qui avait poussé Nicolas Sarkozy à tenter d’obtenir la mise à mort judiciaire d’un ex rival déjà politiquement terrassé.

Le plaisir de voir son pire ennemi pendu à un symbolique croc de boucher est éphémère et ne rapporte pas gros en terme d’estime de la part de ses concitoyens : la vengeance fait partie des passions tristes définies par Spinoza. Elle ne vous grandit pas aux yeux des autres, alors que la clémence appliquée avec discernement peut vous élever au dessus du commun des mortels et renvoyer au néant ceux qui ont cherché, sans succès, à vous détruire par de vils stratagèmes. On a pu voir le résultat de cette obstination procédurière : un Villepin relaxé par le tribunal et politiquement requinqué, susceptible de faire trébucher Nicolas Sarkozy en 2012 en le privant, au premier tour, de voix de droite bien nécessaires en ces temps troublés et incertains.

Le traitement de « l’affaire des rumeurs » par l’Élysée est un nouvel élément venant conforter la théorie du pouvoir-qui-rend-con (foin de précautions oratoires, car à ce niveau de cafouillage, un adjectif plus policé ne correspondrait pas à la gravité de la situation).

Un jeune crétin qui gagne péniblement son bifteck en bloguant pour un sous-traitant du Journal du Dimanche trouve subtil de balancer sur le site de ce journal la rumeur qui traîne dans tous les dîners en villes de la capitale sur de supposées infidélités conjugales réciproques du couple présidentiel avec des personnalités connues du show biz et de la politique. La rumeur fait le tour de la planète, et reçoit l’onction de journaux réputés sérieux dans les principaux pays européens. La presse française s’écrase, mais ne peut rien contre le buzz parti sur le web comme une fusée.

De l’Élysée, on n’entendra rien pendant plusieurs semaines, à l’exception d’une phrase de Nicolas Sarkozy en réponse à une question d’un journaliste-morpion anglais lors d’une conférence de presse commune, à Londres, avec Gordon Brown. « Je n’ai pas une seconde, même une demi-seconde, à perdre avec ces élucubrations », avait-il alors déclaré. C’était le 12 mars 2010, et il eût été sage de s’en tenir là : quelle que soit la réalité de la relation conjugale qu’il entretient avec son épouse, il est parfaitement en droit de refuser de faire état publiquement de sa vie privée dans l’exercice de ses fonctions politiques. Mais en même temps que le président de la République prononçait ces définitives paroles, on s’activait dans l’ombre, en son nom, pour découvrir qui pouvait bien être à l’origine de ces rumeurs. Le premier à être mis sous la pression élyséenne, par l’intermédiaire de son grand patron Lagardère, fut Olivier Jay, directeur de la rédaction du JDD. S’il existe, dans notre profession, quelqu’un de moins préparé à ce genre d’embrouilles, c’est bien Olivier Jay, que j’ai connu jadis comme responsable du service de presse de l’archevêché de Paris au temps de Mgr Lustiger. Le pauvre a dû passer une semaine sainte plutôt morose. Le jeune crétin est viré, son chef direct démissionne, mais cela ne suffit pas pour calmer l’ire élyséenne. On invite avec une certaine fermeté la direction du JDD à porter plainte contre X pour introduction frauduleuse d’informations sur le site web du journal, ce qui semble en l’occurrence juridiquement hasardeux. Auparavant, le directeur de la police nationale, Frédéric Péchenard, avait demandé à Bernard Squarcini, directeur de la DCRI, le contre-espionnage français issu de la fusion de la DST et des RG, de mener une enquête sur l’origine de ces rumeurs. Comme les deux super-flics entretiennent des relations très étroites avec Nicolas Sarkozy (Frédéric Péchenard est même un ami d’enfance de ce dernier), il n’est pas pensable un quart de seconde que cette initiative ait été prise sans, au moins, le consentement du président.

La veille des fêtes pascales, l’Élysée ouvre la boite à gifles, en off et en on. Pierre Charon, intime du président lance la « théorie du complot ». La « firme », comme se désignent eux-mêmes les inconditionnels de la garde rapprochée de Sarkozy (Pierre Charon, Frank Louvrier, Brice Hortefeux et quelques autres), laisse entendre que Rachida Dati ne serait pas étrangère à la diffusion de la rumeur.

Résultat : la presse française, qui jusque-là s’était efforcée de rester dans les limites de la tradition nationale en matière de traitement de la vie privée des personnages publics se sent déliée de tout devoir de discrétion. De crapoteuse, l’affaire devient po-li-ti-que, donc on fonce !

Pour essayer d’éteindre l’incendie, on envoie, mercredi 7 janvier Carla Bruni répondre aux questions de l’employé de Lagardère, Claude Askolovitch sur Europe 1, radio propriété de ce même Lagardère.

En substance, la first lady (ou prima donna, mais là ça le fait pas question voix) déclare qu’elle et son mari ont toujours traité ces rumeurs par le mépris, que c’est bien embêtant, mais qu’il faut bien vivre avec, que Rachida Dati reste leur amie, et que jamais il n’y a eu d’enquête policière sur cette affaire avant la plainte déposée par le JDD. Moyennant quoi, la belle Carla passe soit pour une menteuse, soit pour une conne : Squarcini confirme à tous les médias qui veulent bien l’entendre que, début mars, ses limiers de la DCRI ont bien enquêté sur l’origine des rumeurs apparues sur le site du JDD. On en est là. Question à un million d’euros : comment aurait-on pu gérer plus mal une affaire qui n’est ni la première, ni la dernière de ce genre à se développer dans les arrières-boutiques putrides des officines plus ou moins proches des lieux où s’exerce la puissance ? La réponse est peut-être à trouver dans l’immortel ouvrage de science politique rédigé il y a trente ans par Michel-Antoine Burnier et le regretté Frédéric Bon intitulé Que le meilleur perde !. Les auteurs développent de manière brillante que l’objectif des hommes politiques n’est pas de gagner les élections mais de les perdre. Ils déploient pour ce faire une énergie immense, qui n’est hélas, pas toujours couronnée de succès. Il leur arrive parfois d’être élu. Mais on ne les y reprendra plus.

NB : Paul Deschanel (1855-1922) occupa brièvement la fonction de président de la République du 18 février au 21 septembre 1920. Sa démission fut provoquée par un accident ferroviaire hors du commun : il était tombé du wagon-lit où il passait la nuit, et fut retrouvé errant hébété sur la voie par un employé des chemins de fer. La presse et la vox populi le firent passer pour fou, ce qui rendit impossible son maintien à l’Élysée. Néanmoins, l’un de ses biographes affirme que « Deschanel n’est visiblement pas le président fou que l’on croit. Si on détecte chez lui un désir de fuite dans le travail, une occupation effrénée, une angoisse de déplaire, ces éléments sont tous d’ordre névrotique mais ne peuvent être considérés comme maniaques. Il aspira longtemps à une carrière artistique (écrivain et comédien) et ses discours, tous fameux, trahissent un besoin de séduction et une inclination nette au théâtralisme, voire à l’histrionisme (attitude caractérisée par le besoin d’attirer l’attention sur soi et de séduire l’entourage) ». Toute ressemblance avec (…) ne serait que pure coïncidence.

Sarkozy et les visiteurs du jour

Nicolas Sarkozy

« On ne peut rien faire. » En votant pour Nicolas Sarkozy, les Français espéraient vaguement en finir avec cette ritournelle. On l’entend de nouveau chantonnée de toute part, de François Fillon, pour qui réforme est synonyme de réduction des déficits et uniquement de cela, à Jean-Claude Trichet, prêt à sacrifier tous les peuples d’Europe pour sauver l’euro, en passant par tous ceux qui ne cessent de susurrer au président qu’il ne faut fâcher ni les marchés, ni les Allemands, ni les Chinois, ni le FMI, ni la Commission, ni le CAC 40, ni Le Monde, ni Canal+, ni France Inter, ni les juifs, ni les musulmans, ni les Noirs… je sais, j’en oublie.

Les seuls qu’on ait le droit – ou même le devoir – de mécontenter sont les électeurs de Sarkozy, plus précisément ses électeurs issus des classes populaires. Ceux qui ont fait la différence en 2007. Il est vrai que beaucoup, avant de se rallier à la promesse volontariste, avaient fait un crochet par le Front national – souvent après avoir abandonné la gauche[1. « Un électeur lepéniste, c’est un communiste qui s’est fait cambrioler deux fois », me glisse un camarade. Ce n’est pas une blague. Ou pas seulement.]. Répondre à certaines de leurs attentes serait donc par nature un crime, tandis que « ne pas leur faire de cadeau » serait en soi une preuve de courage politique, surtout si cela consiste à ne rien faire.

[access capability= »lire_inedits »]Ces intermittents du lepénisme sont un alibi parfait pour poursuivre la « seule politique possible » désavouée par une majorité de Français en mai 2005. On se rappelle la désastreuse opération publicitaire imaginée par Julien Dray sous la forme d’une photo, publiée en « une » de Paris Match, de Nicolas Sarkozy et François Hollande se faisant des mamours sous le drapeau européen. Derrière la comédie de l’affrontement entre la gauche et la droite, on assiste bien à la reconstitution de la ligue dissoute UMPS.

On nous promet pour 2012 un nouveau choc de titans entre Sarkozy et l’un des innombrables candidats de gauche qui, les sondages en attestent, le battront au premier tour. En vérité, le clivage entre ceux qui croient à la politique et ceux qui n’y croient pas passe non seulement dans chaque camp, mais aussi à l’intérieur du cerveau présidentiel. L’ennui, c’est que là, ça penche du mauvais côté. Le volontarisme, c’est une affaire d’affects, de flonflons et de verbe, tandis que la raison incite toujours à la politique de ménagement de la chèvre et du chou. Quand le président affirme haut et fort qu’il ira au conflit pour sauver l’agriculture française, sans doute y croit-il. Nous, on n’y croit plus.

On les voit d’ici, ces conseillers et ces technocrates qui devraient avoir pour mission de transformer la décision politique en réalité administrative, préparer la retraite dès qu’un risque d’affrontement se profile. « Vous n’y pensez pas, Monsieur le président, la chaise vide, c’était une autre époque. Aujourd’hui, la France ne peut rien seule. » Ils l’ont laissé tenir ses discours musclés, à Davos et ailleurs, mais quand il aurait fallu congédier sèchement des « agences de rating » qui se croient autorisées à noter la République française, ils ont organisé la débandade. Par leurs criailleries, ils ont obtenu que le montant du grand emprunt soit compatible avec les exigences de cette police autoproclamée des finances publiques qui, voyez-vous, menaçait de « dégrader » la France, rien que ça, comme elle s’apprête peut-être à le faire pour le Portugal et l’Espagne.

Les euro-béats continuent à peupler nos médias et les couloirs de l’Élysée. Mais derrière chaque recul ou presque, on trouve une merveilleuse invention européenne. Dès qu’il s’agit de préserver la France d’un multiculturalisme qui lui va mal au teint – et qui ne réussit guère à ses voisins –, on en appelle à la future sagesse de la Cour européenne des droits de l’homme qui ne manquera pas, nous dit-on, de condamner la France. « On ne peut pas prendre le risque, Monsieur le président.  »

Dans la litanie du renoncement, le « sauvetage » de la Grèce fera date. Voilà des années qu’on nous serine que seule l’Europe unie peut rivaliser économiquement avec l’Amérique et les autres, et elle ne peut que se résoudre piteusement à confier l’un de ses plus vieux membres aux « bons soins » du FMI, dont on peut s’attendre à ce qu’il fasse prévaloir la voix de la raison et des marchés financiers.

On me dira que le rapport de forces est défavorable et que toutes ces chimères politiques sont bien jolies, mais qu’il faut être réaliste. Peut-être. Peut-être sommes-nous incapables de reprendre la main face aux pouvoirs que nous avons mis en place pour nous censurer et, en somme, nous protéger de nos penchants coupables à l’autodétermination. Peut-être les États sont-ils déjà morts d’impuissance. En ce cas, qu’on nous donne du fric, du sexe et des jeux, et qu’on cesse de nous ennuyer avec les élections. Comme spectacle, il y a tout de même plus marrant.[/access]

L’intelligente Martine et le clown Lang

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Jack Lang

La semaine dernière, Martine Aubry jetait un pavé dans la mare qui a laissé sur le séant la plupart des observateurs, votre serviteur n’en étant pas exempt. Alors que sa stratégie des douze derniers mois était de coller aux médias et leur donner ce qu’ils voulaient -du moderne, que du moderne, et rien que du moderne, voilà que le maire de Lille confiait son interrogation sur les bienfaits du quinquennat.

Evidemment, pour quelqu’un qui, d’une façon minoritaire, a voté « non » au référendum actant le passage du mandat présidentiel de sept à cinq ans, la surprise ne peut être que bonne. Pour les autres, la pilule aura du mal à passer. Mais on ne peut être qu’admiratif devant une personnalité politique qui fait le bilan d’une réforme et, alors qu’elle y avait été favorable à l’époque, interroge ses contemporains sur sa pertinence, expérience faite. Le quinquennat a bouleversé, en mal, les institutions de la Ve République. Il les a dévoyées, faisant du Président un super premier-ministre, et de l’élection législative un troisième tour obligatoire de la présidentielle. Certes, les derniers septennats avaient déjà plus ou moins commencé le sale boulot, les Présidents acceptant des cohabitations alors que les pertes de légitimité issues de défaites aux élections législatives auraient dû être autant de raisons pour eux de provoquer des élections présidentielles anticipées, y participant ou pas.

Mais ce qui devrait finir pas convaincre de l’utilité du débat, c’est l’attitude du député Lang. Voilà que l’ancien ministre de la Culture a sorti le Famas ce matin contre la Première secrétaire de son parti en disant de pas imaginer qu’elle ait prononcé telle infamie, rappelant sans rire que le quinquennat était une conquête de la gauche, alors que RPR, UDF et PS avaient ensemble réclamé cette évolution et l’avaient défendue dans le débat référendaire. Et enfin, il a ajouté la tarte à la crème habituelle des faux-modernes : revenir sur cela c’est revenir en arrière, ce n’est pas avancer mais reculer. La Politique ne serait pour Lang qu’une histoire soit d’avancée soit de recul. On comprend donc pourquoi le gouvernement de Monsieur Jospin, auquel appartenaient tous les deux l’intelligente Martine et ce clown triste de Lang, n’est jamais revenu sur les réformes libérales précédemment décidées par les gouvernements précédents. Revenir sur l’autorisation administrative de licenciement ? Revenir en arrière ! Re-nationaliser l’eau, comme le proposait en son temps le regretté Philippe Séguin ? Réactionnaire ! Et si Monsieur Lang conseillait le prochain président socialiste, l’encouragerait-il à ne point reculer en abrogeant une bonne part des réformes de Nicolas Sarkozy ?

Bien sûr, Jack Lang n’arrête pas là son argumentation. Il moque la situation française à rebours de toutes les démocraties environnantes. Tous les autres sont à quatre ans. On ne va pas revenir à six ou sept. Le sens de l’histoire, c’est de diminuer la durée des mandats. Mais alors, pourquoi s’arrêter à cinq ou quatre, je vous le demande ? Pourquoi ne pas voter tous les ans pour le Président, voire même tous les mois ou toutes les semaines ? C’est avancer, Coco !

Quand bien même nous serions les seuls à augmenter la durée du mandat présidentiel que nous n’aurions pas tort pour autant. Les autres démocraties ne montrent pas, à l’heure actuelle, de signes de meilleure santé que la nôtre. Et quand on s’extasie de la formidable participation qui aurait prévalu pour l’élection de Barack Obama, on ne précise jamais qu’elle fut de l’ordre de 60 %, soit un taux qui aurait des allures de catastrophe en France. De même, la seule réforme positive que Monsieur Lang a donné à la France en quarante ans de vie politique, le prix unique du Livre, est extrêmement minoritaire parmi les législations des pays comparables. Avancer, donc, ce serait la bazarder comme le réclament depuis longtemps les institutions européennes ?

L’intelligence de Martine Aubry a donc été de s’affranchir de ces couillonnades chères à Lang. Que ce dernier fut adjoint à Balladur par le Président de la République éclaire encore davantage sur ce que signifie l’ouverture sarkozienne : légitimer le pire de la droite en associant quelques éléments du pire de la gauche.

Tu n’invoqueras point en vain le nom de Google !

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Si Caton d’Utique, qui se transperça de sa propre épée après la défaite des derniers Pompéiens, avait eu Google à sa disposition et qu’il lui soit venu l’idée de se livrer à des recherches sur la meilleure manière de se suicider plutôt que de lire une dernière fois le Phédon, il serait tombé sur un numéro de téléphone de prévention, mis en évidence de manière très différente de ses demandes, tout en haut de la page. Google a donc décidé que le suicide, c’était mal. Sans doute comme le communisme, le vin ou la solitude. On imagine le mourant décidé à un ultime sursaut de dignité qui se dira que, décidément, on lui aura fait la morale jusqu’au bout. On savait Google remarquablement adapté à la publicité virale, se crispant sur ce qu’il estime être les mots-clés de vos messages ou de vos requêtes, et ne vous lâchant plus. Il faudra faire, désormais, avec ses intrusions métaphysiques. Ou aller surfer en Chine, premier pays libéré du néo-totalitarisme d’un moteur de recherche qui, aurait dit Gunther Anders, dans L’obsolescence de l’homme, nous renvoie à notre « honte prométhéenne » et, dans une mégalomanie de plus en plus visible, se prend tout simplement pour Dieu.

Canal plus Festivus

Le Grand Journal

Quand on est insomniaque, il arrive qu’on regarde à la télévision des programmes qu’on ne fréquente pas. Le grand journal, Canal +, dans la nuit de mardi à mercredi, avec les animateurs habituels et les invités, Éric Naulleau, Alain Finkielkraut, Guy Bedos : la discussion porte sur Éric Zemmour, l’homme qui ose rappeler aux Français que leur vieux pays est énigmatique et compliqué. La mise en accusation est immédiate. Bedos vitupère, tout son petit corps tremble et s’agite. On le sent traversé d’une onde de dégoût et de colère : il ressent intimement la menace de la Bête. Il est prêt à lui livrer, là, devant nous, un terrible combat. Ce faisant, il prouve la persistance, malgré l’âge, de l’esprit de révolte et de justice qui, jadis, inspirait l’ancien animateur des soirées humoristiques du Parti socialiste. Sa mine boudeuse accentue sa consternation. Il proclame que sa vie est justifiée par une farouche détermination : l’antiracisme. On en déduit immédiatement que Zemmour incarne cette horreur morale, le racisme. D’ailleurs, il précise à l’adresse de Naulleau : « Je ne viens plus à ton émission à cause de lui. » (« Ton émission », en l’occurrence est celle de Laurent Ruquier, On n’est pas couché, dans laquelle les deux Éric forment un fameux tandem de flingueurs, qui rappelle un peu le couple de vieux sarcastiques du Muppet’s show).

Passons sur les échanges, le détail des offensives. On retiendra que la chaîne du football, de l’humour décalé et des milliardaires facétieux a consacré un quart d’heure de son temps d’antenne à peser un peu plus sur la balance des accusations, dans l’injuste et stupide procès que la conjuration des conformistes instruit contre Zemmour. Seul Finkielkraut tenta de développer une défense générale. Il différencia les deux scandales médiatiques du moment : l’un, provoqué par Stéphane Guillon et l’autre par Éric Z. Il argumenta, sans montrer la tension qui, souvent, altère ses traits et nuit à sa démonstration. Il plaida en faveur de ceux qui prétendent observer le réel, contre leurs adversaires, lesquels disent défendre des principes moraux. Mais, sur son flanc gauche, Bedos manifestait tous les signes de l’épouvante et de l’irritation. Il grimaçait, feignait l’accablement, prenait le ciel à témoin de son tourment. Ses mimiques navrées disaient sa souffrance de se trouver dans la proximité de l’avocat du Mal. N’y tenant plus, usant du pivot de son siège, il se tourna vers le public, ravi : il confiait à son dos le soin d’exprimer sa réfutation de l’outrage. Puis le décor de gradins aux tons acidulés s’ouvrit, et apparut une jolie jeune femme. Le visage d’Alain F. se ferma. Cessant brusquement de se dilater, l’homme s’agglomérait, et, soudainement, « s’absentait » du monde. Les spectateurs, encouragés dans la coulisse, exultèrent. Miss météo, pétillante, anima une brève séquence fantaisiste, pour le plus grand contentement des cadres présents à l’émission, leur patron en tête. Alain Finkielkraut, la tête dans les épaules, se résorbait en lui-même. Alentour, ce n’était que joie et allégresse.

Au théâtre de l’Atelier, Fabrice Luchini donne une lecture de Philippe Muray[1. Fabrice Luchini lit Philippe Muray, au théâtre de l’Atelier, 1 Place Charles Dullin 75018 Paris]. Il y remporte un succès auquel il ne s’attendait pas. La salle, charmante et inconfortable, résonne des rires que provoquent les descriptions grinçantes de Murray, augmentées de quelques désespérantes observations de Cioran. On sort heureux de ce festival de Festivus Festivus, transfiguré, cruellement vengé, on se surprend à siffler dans les rues l’air de La fille de madame Angot[2. La fille de madame Angot, opéra comique de Charles Lecocq (1832-1918)], dont le prénom n’est pas Christine…

Et l’on voit, sortant du Tombeau pour une touriste innocente[3. Tombeau pour une touriste innocente, Minimum Respect, Les Belles Lettres], un cortège tintinnabulant de moralisateurs postmodernes, d' »artistes musiciens, citoyens, jongleurs, équilibristes » qui se dirige, après le spectacle, vers le plateau du « Grand Journal ».

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Les territoires prennent le maquis

Saint-Émilion
Saint-Émilion. Photo Flickr / Claude-Olivier Marti

On perçoit, depuis les élections régionales, une certaine agitation dans les provinces de France. Elle commence aux portes de la capitale avec la grogne des élus de banlieue, de toutes tendances, contre le projet du « Grand Paris » porté, au nom de l’Elysée, par le secrétaire d’Etat Christian Blanc. Les départements, un peu éclipsés par la mise en avant électorale des régions, se font à nouveau entendre : les conseils généraux entrent en rébellion plus ou moins ouverte contre l’Etat. Ils se plaignent du transfert des charges non compensées provoqués par la mise en place du RSA et de diverses prestations à la personne, alors que leurs rentrées fiscales sont laminées par la crise. Claude Bartolone, le remuant président du Conseil général du 9-3, fait voter un budget en déséquilibre pour défier l’Etat. Ses homologues de droite ne vont pas aussi loin, mais ne manquent pas de faire savoir que l’augmentation des impôts locaux et la réduction des budgets départementaux leur est imposée par la pingrerie de l’Elysée et de Matignon. Les paysans voient leurs revenus fondre comme la neige en avril, et s’attendent à un nouveau coup de Trafalgar avec la réforme de la PAC. L’union de la culture et de l’agriculture, principales victimes des coupes budgétaires rassemble dans une même colère le producteur de lait et les soutiers de la décentralisation du théâtre, des arts et de la musique.

L’affaire, dira-t-on, n’est pas nouvelle : l’opposition séculaire des jacobins et des girondins, des provinces contre le pouvoir central, des barons locaux contre les grands seigneurs de la Cour est une des constantes du débat politique français.

Contrairement à ce qui se passe en Espagne, en Italie et même en Grande-Bretagne, cette éternelle querelle ne met pas en cause l’unité de la République. La revendication indépendantiste ou autonomisme n’intervient qu’à la marge, dans des régions périphériques. Elle est présente de manière endémique en Corse, comme cela s’est encore révélé lors des élections régionales et à, un moindre degré, dans la partie française du Pays basque. La République, quelle que soit la couleur politique de ses dirigeants, est parvenue à en limiter les effets nuisibles en faisant usage, tour à tour, de la répression contre les éléments les plus violents, et du dialogue avec ses représentants réputés modérés. Les mouvements ethnoculturels bretons, occitans, alsaciens et catalans ne se font aucune illusion sur leur capacité à entraîner derrière eux les populations des territoires qu’ils voudraient faire revenir au temps où les langues et cultures régionales résistaient à l’uniformisation décrétée par le pouvoir parisien. Ils doivent se contenter des petits gestes de l’Etat pour les amadouer : des panneaux de signalisation bilingues, des épreuves facultatives de patois au baccalauréat, écoles Diwan et autres bimbeloteries folkloriques qui amusent les touristes.

La révolte qui gronde actuellement dans nos provinces n’est pas de cette nature. Elle ne saurait se résumer, n’en déplaise à nos amis paléo-marxistes ou néo-anticapitalistes, à une version moderne de l’éternelle lutte des classes. Elle traverse toutes les institutions qui fondent notre République et notre démocratie. Elle n’épargne ni le Parti socialiste, ni les syndicats, comme en témoignent la contestation des « centrales » et de leurs dirigeants par les barons locaux du PS ou les grandes gueules cégétistes sur le terrain qui dénoncent la supposée connivence de Bernard Thibaut avec Nicolas Sarkozy.

En se lançant dans une réforme en profondeur de l’organisation territoriale de la France, le président de la République avait, sur le papier, de solides arguments à faire valoir. Le « millefeuille » institutionnel issu de l’empilement des structures : communes, intercommunalités, département, régions produit de l’opacité, des chevauchements de compétences, de la bureaucratie inutile, favorise le gaspillage, le clientélisme et la corruption.

La commission Balladur, à laquelle participaient quelques « grands élus » de gauche comme Pierre Mauroy et André Vallini, avait établi un constat de ces dysfonctionnements et formulé quelques propositions pour y remédier. Nicolas Sarkozy s’en est largement inspiré pour concevoir une réforme des territoires permettant une plus grande efficacité de leur gestion, et une meilleure lisibilité politique de leurs structures.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne marche pas, et que l’échec de cette réforme pourrait bien être le dernier clou enfoncé dans le cercueil du sarkozysme. Outre quelques maladresses qui auraient pu facilement être évitées, comme cette absurde proposition du scrutin uninominal à un tour pour les futurs conseillers territoriaux, ce projet souffre de l’absence totale de confiance dans celui qui le porte.

Les territoriaux, c’est à dire l’immense majorité des Français qui habitent quelque part et ne font pas partie d’une élite « déterritorialisée » indifférente au lieu où elle est amenée à incarner l’Etat, l’Economie, la Culture, ou la Presse avec des majuscules, ne se sentent ni aimés, ni compris par le pouvoir. Certes, Nicolas Sarkozy ne peut être taxé de l’hypocrisie de certains de ses prédécesseurs, comme Jacques Chirac ou François Mitterrand. Ces derniers avaient compris que leur ancrage symbolique dans la France provinciale était la meilleure garantie de leur tranquillité dans l’exercice régalien du pouvoir à la française. Certes, le peuple des territoriaux n’était pas totalement dupe de cet enracinement factice, mais un cocktail de flatteries et de largesses financières dans les périodes fastes suffisait à maintenir le calme et la jovialité dans les provinces.

Le pouvoir « hors sol » est peut-être une figure postmoderne de l’organisation des sociétés démocratiques, mais la terre, qui ment comme tout le monde, sait aussi se venger.

L’objet du Dati

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Rachida Dati
Rachida Dati
Rachida Dati.

Rachida Dati aura finalement été l’élément le plus romanesque de ce demi-quinquennat sarkozyste où l’indécence l’aura disputé au ridicule et le machiavélisme de pacotille à la mauvaise lecture de Christian Salmon sur le storytelling, ce dernier d’ailleurs n’ayant fait que découvrir la lune avec cette théorie qui rhabille hâtivement d’oripeaux pseudo-scientifiques l’antique nécessité pour tout pouvoir de créer sa propre mythologie.

La politique, même en ces temps de Twitter et de Facebook, de virtualité anglo-saxonne et de protestantisme merkellien larvé, vous aurez beau faire, c’est une question de corps, de présence charnelle, d’incarnation. Surtout en France. C’est pour cela que Jospin a perdu : pas assez de corps comme on pourrait le dire d’un Chinon. Et que Villepin a ses chances comme Royal a eu les siennes. On sent qu’ils ne sont pas que des pixels, ceux-là, qu’ils n’existent pas seulement par la grâce des écrans. Qu’ils sont encore en trois dimensions, ce qui devient rare.

Et Rachida Dati, elle, aura été le corps le plus désiré, le plus haï, le plus fantasmé, le plus scruté, le plus méprisé, le plus célébré, le plus moqué, le plus envié de tous ceux qui participèrent à cette comédie de la rupture où Sarkozy qui voulait retrouver la cause du peuple sombra surtout dans la cause du people jusqu’à la catastrophe risible de ces jours-ci sur la rumeur relatives à d’éventuels déboires sur le couple présidentiel.

Dans les cités, la rumeur, c’est un groupe de rap. À l’Elysée, la rumeur, c’est une méthode de gouvernement pour se dégager d’élections catastrophiques, de fronde chez les godillots puisque apparemment, ces jours-ci, même les caves du centrisme se rebiffent avec Hervé Morin dans le rôle de Maurice Biraud. Pour faire oublier aussi les crispations autistes sur le bouclier fiscal, les ouvriers délocalisables pour des paies de 137 euros et ceux qui un peu partout menacent de faire sauter le bastringue puisque le bastringue n’est plus à eux.

Mais revenons à Rachida. C’est fou ce que Rachida aura été utile. Et utilisée. Instrumentalisée, même.

J’ai déjà dit ici toute la sympathie paradoxale que m’inspirait, bien malgré moi, l’ancienne Garde des Sceaux, à l’origine d’une des politiques les plus répressives en matière de justice depuis 1945 et à un redécoupage de la carte judiciaire à la mitrailleuse lourde des contraintes budgétaires. J’ai aimé l’idée qu’elle ait vaincu tous les déterminismes comme seules savent le faire les beurettes qui ont décidé que justement, parce que tout était contre elles (misère économique, oppression grandfratriarcale, aliénation religieuse), il fallait être impitoyable, sans scrupule comme une force qui va. J’ai aimé l’idée de retrouver en elle cette rage maitrisée de mes anciennes élèves. L’humiliation et le sentiment d’injustice, chez les meilleures d’entre elles, ça donne des Jeannette Bougrab, des Fadela Amara, des Rachida Dati, des Nora Berra. Autant dire des invincibles. Le choix de servir la droite, chez ces femmes, est d’ailleurs logique puisque la gauche sociétale les a plus ou moins trahies en voulant les cantonner dans des postures victimaires. Et Rachida sur le perron de l’Elysée en 2007, lors de la photo de groupe du gouvernement, parachevait bien cruellement une défaite totale de la deuxième gauche et de son ethnodifférentialisme à la sauce compassionnelle.

« Regardez-moi, a dit Rachida arrivée au sommet, regardez mon corps. Tout a été fait pour le refouler, pour faire de lui un invisible, un tabou, un refoulé comme pour tant de mes sœurs ; eh bien moi, je vais l’exposer, le faire exulter, lui donner l’écrin des robes de grands couturiers, me féminiser jusqu’à l’insolence. Je vais jouer la provocation, à la fois sexuelle (je suis une belle femme seule, arabe, et j’assume) et sociale (j’ai réussi, je fais ce que je veux). Et si vous n’êtes pas content, c’est le même prix pour vous et le même pris pour moi. »

Qu’elle se retrouve maintenant au cœur de cette pantalonnade présidentielle est à peine surprenant. Se rappeler que si Rachida a rendu son corps si insolent, elle n’a fait que copier son mentor présidentiel. Lui, ce qui lui arrive ces jours-ci et dont il joue si bien n’est que l’aboutissement de la confusion qu’il a entretenu depuis le début de son mandat entre les deux corps du Roi, aurait dit Kantorowicz, c’est-à-dire le charnel et le politique, le privé et le public.

Dans les romans noirs, il faut toujours une femme fatale, une méchante. Elle est souvent brune, d’ailleurs, chez les grands auteurs (Chandler, Goodis, Thompson) s’opposant à la blonde archangélique et rédemptrice. Rachida était donc idéale pour le rôle de la traitresse, la jalouse, la rancunière. Vous n’imaginez tout de même pas la délicieuse princesse gaulliste au charme corrégien Nathalie Kosciusko-Morizet à la tête d’on ne sait quel complot pour discréditer la présidence sous prétexte qu’elle aurait été reléguée à des sous-secrétariats d’Etat aux missions hypothétiques. Ni Valérie Pécresse, icône d’un certain bcbg versaillais, qui, partie pour la plus grande gloire du Chef à la boucherie électorale en Ile de France, en aurait conçu une légitime rancœur. Trop vieille France pour ça.

Non, on vous le répète : la méchante est brune, et extrêmement sexuée, avec un corps dont on sait tout ou presque. Qu’il a été soumis à un mariage quasi forcé en 1991, qu’il a porté un enfant dans une surexposition médiatique qui a montré à quel point les hommes de pouvoir et les journalistes demeurent de gros beaufs aux blagues grasses. Un corps qui rit avec ses copines au téléphone quand il se retrouve dans un placard doré au Parlement européen et qui avoue son ennui comme il avoue ses plaisirs.

C’est donc la faute de Rachida.

Comme c’est tout de même un peu gros, la First lady incarnant l’aile bobo-sociétale du régime[1. Quand on entend parler Carla Bruni, on trouve que Marine Le Pen est de gauche.] corrige le tir et assure que Rachida ne peut-être à l’origine de la rumeur, que ce n’est pas son genre. Peu importe si elle est démentie aussitôt par notre vieil ami Squarcini[2. Célèbre idéologue antiterroriste connu pour avoir réduit à néant une dangereuse cellule dormante de philosophes corréziens.] de la DCRI qui assure qu’une enquête a bien été demandée en haut lieu pour chercher l’origine de la chose. Il faut dire que tout cet appareil politico-médiatique, de même qu’il fut longtemps fasciné par le corps de Rachida et oubliait les suicidés dans les prisons, aujourd’hui oublie la crise et laisse table ouverte à ce remake de Splendeurs et misères des courtisanes, à moins que ce ne soit celui des Feux de l’amour parce que tout cela est tellement peu français, quand on y pense, que l’on a davantage l’impression d’être au Texas que chez Balzac.

Rachida, évidemment, survivra à tout cela. On peut comme le très fair-play Hortefeux, le doigt sur la couture de son pantalon sarkozien, obéir illico presto aux ordres énervé du Palais et lui retirer voiture, agents de sécurités et téléphone portable, elle s’en remettra. Elle a été habituée à des punitions plus mesquines puisqu’elle faillit se faire virer de son lycée pour indiscipline. Et puis une 607, ça va, ça vient.

Elle, elle pourra s’en passer sans problème parce que contrairement à tout ce petit monde qui la lapide ces jours-ci, elle n’a pas été élevée dans le coton de la bourgeoisie.

Et elle sait ce que marcher à pied veut dire. Ce qui est toujours utile dans les traversées du désert.

Qui a dit…

30

« Les bases de la République ont sauté : la mixité sociale n’existe plus. On a construit une société de classe, de statuts, de privilèges, dans laquelle on favorise des clientèles politiques et non pas une mobilisation collective pour réussir. »

  1. Olivier Besancenot
  2. Jean-Luc Mélenchon
  3. Eric Zemmour
  4. Jean-Paul Delevoye

Des indices :

  1. Olivier Besancenot est actuellement occupé à mater une scission dans le Vaucluse (département de la candidate voilée) et à stopper l’hémorragie militante du NPA.
  2. Jean-Luc Mélenchon est interdit de médias pour les mille ans à venir puisqu’il est Front de Gauche et qu’il a dit son fait à un jeune impétrant journaliste avantageux.
  3. Eric Zemmour est actuellement en fuite et il est recherché activement par la police de la pensée.
  4. Il resterait bien le doux Jean-Paul Delevoye, maire UMP de Bapaume qui vient de voir son mandat de médiateur de la république prorogé d’un an. Mais, non, n’est-ce pas, ce n’est pas possible… Il n’oserait pas, tout de même…

Gardarem lou Zemmour !

13
Eric Zemmour
Zemmour, le Croisé sarrazin
Eric Zemmour
Eric Zemmour.

Insoluble « affaire Zemmour » ! Le coupable est la seule victime, et pourtant il ne peut s’en prendre qu’à lui-même… À moi Miss Marple, et le colonel Moutarde !

Le plus épatant, dans cette affaire, c’est qu’elle ait tant tardé. Depuis des années, le vibrion s’agite dans tous les sens et dans des médias toujours plus nombreux. Il y multiplie à plaisir aphorismes nauséeux® et prises de position directement contraires aux droits de l’homme et du cheval d’arçon.

Pourquoi avoir ainsi invité cet ennemi des libertés à s’exprimer devant tout le monde en toute liberté ? C’est qu’il y a de la demande, hélas ! Après avoir testé successivement la droite et la gauche, puis les deux ensemble dans toutes les positions, quarante millions d’électeurs se retrouvent, ces temps-ci, un peu blasés. En témoignent bien sûr le taux d’abstention record aux récentes élections régionales ; la remontée du FN qui – surprise ! – n’avait pas plus disparu que les problèmes qui l’ont créé ; et même, dans un autre registre[1. « Dans un autre registre » ? Voire… Je m’étonne qu’aucun politoLOlogue n’ait songé à accuser Zemmour de la remontée du vote FN.], la percée médiatique de Zemmour, le Croisé sarrazin.

[access capability= »lire_inedits »]Sans doute faut-il l’ardeur d’un néophyte, même de deuxième génération, pour clamer encore ce que les « vieux Français » fourbus n’osent même plus marmonner. Sans doute faut-il désormais des anars de droite pour remettre en cause la soumission à l’autorité mise en évidence en 1963 par les expériences du Pr Milgram[2. Et encore avant, semble-t-il, par le chancelier Hitler, et encore récemment par France 2, avec son putassier « Jeu de la mort » (en fait, un doc à grand spectacle démago et tout pourri).]. Encore ne s’agissait-il là que de science ; dans l’affaire qui nous occupe, l’autorité est carrément « d’ordre moral ».

Sans tomber directement sous le coup de la loi – malin, le singe ! –, le discours zemmourien ne cesse de violenter les valeurs les-plus‑fondamentales de la République, comme le droit de proclamer qu’il fait nuit en plein jour ou celui, pour les hommes, d’être des femmes comme les autres (cf. Monty Python, La Vie de Brian, XI, 3).

Mais c’est seulement au bout de toutes ces années que le CSA, les ligues de vertu et Le Figaro se sont émus de conserve. Et de quoi, s’il vous plaît ? Là est le comble du paradoxe : même pas d’une saillie plus scandaleuse qu’à l’ordinaire ; de l’énoncé d’un fait. « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. »

Une « intuition » aussitôt confirmée, sur son blog, par l’avocat général Philippe Bilger[3. L’homme par qui j’aimerais être jugé, pour peu que je commette un crime.] : « Je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles, et parfois criminelles, à Paris, et il ne pourra que constater la validité de ce fait. » En disant ça, l’excellent homme savait de quoi il parlait – mais pas l’essentiel : ce qui allait lui tomber sur le coin de la tronche. Le 24 mars, dans « L’Objet du scandale », il était mis à la question par le térébrant duo Miller-Bonnaud. Et dès le lendemain, il était convoqué par son supérieur, le procureur général, comme un vulgaire Zemmour par son Mougeotte…

Alors ? Affaire de médias, affaire de mœurs, affaire d’État ? Les trois, mon objecteur ! Toute vérité n’est pas bonne à dire, dès lors qu’elle risque de heurter la sensibilité d’une minorité sensible.

Pour éviter à l’avenir de tels débordements, il convient de légiférer. Je propose le vote solennel, par les deux assemblées réunies en Congrès, d’une loi ayant valeur constitutionnelle. La « Loi sur la Vérité », ça sonne bien, non ?

Du coup, n’importe qui ne pourrait plus se laisser aller à énoncer comme ça, publiquement, n’importe quel fait. En revanche, bien entendu, la liberté d’opinion resterait protégée et même élargie ! Idéalement, dans une démocratie digne de ce pseudo, Zemmour devrait pouvoir balancer impunément à BHL que la plupart des juifs sont des dealers, ou au président du CRAN que les Noirs sont décidément un peu nombreux dans les médias.

Mais je m’égare… C’est la faute à Bilger, aussi, et à ses arguties sur les « faits » qui, en vérité, sont parfaitement hors sujet. En fait de faits, le chœur des faux-culs a fait mine de comprendre l’inverse de ce que disait Zemmour pour mieux s’en indigner.

Vérifiez par vous-mêmes auprès des « vraies gens », si vous en connaissez. Ce que le public d’attention moyenne aura retenu, c’est quoi ? Pour Zemmour, la plupart des Noirs et des Arabes sont des trafiquants ! Ou, encore mieux, les Nègres et les bougnoules, c’est pas sa tasse de thé.

Bref, il passe désormais auprès d’eux pour un gros raciste. La simple mention de son nom les hérisse, furieux et humiliés qu’ils sont par ce qu’on leur a dit qu’il avait dit d’eux…

Eh bien Eric, regarde-moi, je fais mes yeux sérieux : tu as le devoir de lutter contre cette « forgerie » ! Au-delà de ta personne, il y va de l’idée de cohésion nationale à laquelle tu prétends être si attaché. Allez, ça ne va pas te plaire, mais je le dis quand même : je rêve d’un Petit frère bis, version optimiste ! Pour défendre les mêmes thèses, tu y mettrais en scène d’honnêtes citoyens amoureux de la France, et pourtant d’origine chelou.
Ça relève plutôt du passé !, tu me diras.
– Ta Mélancolie française aussi !, répondrai-je du tac au tac.
Justement, je suis pas d’un naturel optimiste, enchaîneras-tu.
Et alors, trancherai-je, t’as qu’à dire que ton narrateur est optimiste ! Dans un roman, on peut tout se permettre, non ?

En attendant, permets-moi un instant de me la jouer solennelle, comme Miller & Bonnaud toute l’année : aucun Français issu de l’immigration ne devrait se sentir exclu de la communauté nationale par tes propos – même scandaleusement trafiqués. Et pour tout dire, ta phrase, même avant son « inversion satanique », était déjà un peu sèche.

Compte tenu du climat de tension actuel (et vraisemblablement destiné à durer), des francs-tireurs comme toi n’ont pas intérêt, ni même le droit, de rater leur cible. « Feu sur les ours savants de l’antiracisme », bien sûr ! Mais pas au risque de blesser des innocents et de tirer contre ton camp.

Les responsables du désordre établi, tu l’as déjà dit et écrit, c’est pas les saisonniers de Lampedusa ou de Calais. Ce sont nos gouvernants infoutus, depuis trente ans, et comme génétiquement, de conduire une politique cohérente en matière d’immigration[4. Comme d’ailleurs, dans d’autres domaines, que seule la place nous empêche d’aborder ici.].

À ta décharge[5. Y en a même, chez les humoristes humanistes, qui t’appellent « Détritus ». Yo !], je reconnais volontiers que des truc simples comme ça, c’est pas évident à faire passer à la télé. Chez Ardisson, bien sûr, on t’aurait coupé au montage en moins de temps qu’il n’en faut pour démentir. Chez Durand, c’est pas mieux : apparemment, ses deux flics en plastique ont le droit de poser toutes les questions sans être obligés contractuellement d’écouter les réponses. Fallait voir le pauvre Eric s’échiner en vain à leur faire entendre une idée simple : c’est le droit du sol qui rend indispensable l’assimilation[6. Le droit du sang, c’est plus coulant…]. Non, ces gens-là ne veulent entendre que l’utopie qui les nourrit. Ni sol ni sang, ni assimilation ni intégration : juste « accueillir toute la misère du monde » – et même un peu plus s’il y a de la place ! Bien sûr que c’est aberrant, et alors ? Bien sûr que Rocard disait le contraire ; mais aussi, t’as vu où ça l’a mené, pour finir ?

Il a pas un métier facile, le Zemmour ! Vous me direz : il l’a bien cherché… Mais moi qui l’ai connu avant vous[7. En 1989, au Quotidien de Paris, t’as mieux ?], je peux témoigner d’un truc : il n’a pas choisi son credo comme un créneau. Le mec a observé, enquêté, lu, réfléchi même…

Le pire, pour lui, c’est qu’il a conclu à la tradition – au sens où elle s’oppose à l’utopie. A l’en croire, la politique ne consiste pas à inventer le meilleur des mondes ; juste à éviter le pire. Même que, d’après lui, la question se serait déjà posée dans l’histoire du monde, y compris au niveau de la France…

Alors, quoi ? Zemmour, martyr de ses idées ? N’exagérons rien. L’ouragan CSA-Figaro-Licra ne l’a pas emporté. Reste la semonce de France Télévisions : la liberté d’expression, paraît-il, ne peut se concevoir que « dans le respect des valeurs du service public ». À Eric, désormais, d’en tirer les leçons qui s’imposent – notamment sur la longueur de sa laisse médiatique.

S’il se calme, il peut encore aspirer à devenir l’Alain Duhamel des années 2030 – avec sourire, Solex et cerveau coordonnés. Le genre à justifier toutes ses erreurs par sa déontologie : drapeau blanc, je suis l’ONU de la Pensée !

Après la tempête, sur I>Télé puis chez Ruquier, ce béjaune d’Eric a reconnu, très ému, « avoir perdu [son] calme » chez Ardisson. Les deux fois, j’ai craint qu’il ne s’effondre : mais non ! Il s’est arrêté juste à temps, après avoir montré qu’il ne savait pas trop bien comment marche la télé, c’est dire à quel point il était resté humain.

Dieu veuille qu’il ne se calme pas plus que ça ! Nous avons besoin de rebelles, et Zemmour en est un. La preuve : il préfère les Stones aux Beatles ! Le rock qui va en taule plutôt que la pop décorée par la Reine.

Pour autant, n’allez pas croire que je partage toutes les idées de ce monsieur. Moi aussi, je peux prendre mes distances ! Quand par exemple, dans Mélancolie française, il se prend à désespérer de l’avenir de la France, je dis non ! « Le désespoir en politique est une sottise absolue », comme disait, heu, Charles Maurras.

Tiens, au fait, c’est bon pour Zemmour, ça : si un vieux collabo, sourd et mort de surcroît, le traite de « sot », c’est qu’il ne peut pas être tout à fait mauvais. Moi, en revanche, je suis mal pris, avec ma citation à la con…[/access]

Les mots et les choses

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L’administration Obama a décidé de rayer du vocabulaire officiel du Conseil national de sécurité des Etats-Unis les mots « jihad » et « islamisme extrémiste ». Voilà une excellente nouvelle, comme aurait dit le brave soldat Chveik. En effet, ce qui n’est pas désigné par son nom par la plus puissante nation du globe cesse du même fait d’exister. Il reste aux historiens à trouver des formulations adéquates pour caractériser les inspirateurs et les exécutants des attentats du 11 septembre 2001. Un truc du genre : « Des avions détournés par des jeunes des cités planétaires influencés par une interprétation radicale de l’une des religions monothéistes ont percuté le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington ». Les militaires engagés en Irak et en Afghanistan devront se creuser la cervelle pour dénommer ceux qui se font sauter au milieu des population civiles. Jadis, nos braves soldats engagés en Indochine et en Algérie ne faisaient pas dans le détail : ceux d’en face, c’étaient les « salopards ». Cela ne garantit pas la victoire, mais ça soulage.

L’Élysée, machine à perdre ?

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Paul Deschanel
Paul Deschanel.
Paul Deschanel
Paul Deschanel.

On savait que déjà depuis les Grecs que l’exercice du pouvoir peut provoquer l’hubris, une démesure proche de la folie qui peut mener ceux qui en sont atteints au bord de l’abîme, et même au-delà.

On constate aujourd’hui, en observant le comportement de notre président de la République, qu’un autre danger menace les détenteurs de la charge suprême : devenir stupide, pour rester poli.

On s’était déjà interrogé, au moment du procès Clearstream, sur ce qui avait poussé Nicolas Sarkozy à tenter d’obtenir la mise à mort judiciaire d’un ex rival déjà politiquement terrassé.

Le plaisir de voir son pire ennemi pendu à un symbolique croc de boucher est éphémère et ne rapporte pas gros en terme d’estime de la part de ses concitoyens : la vengeance fait partie des passions tristes définies par Spinoza. Elle ne vous grandit pas aux yeux des autres, alors que la clémence appliquée avec discernement peut vous élever au dessus du commun des mortels et renvoyer au néant ceux qui ont cherché, sans succès, à vous détruire par de vils stratagèmes. On a pu voir le résultat de cette obstination procédurière : un Villepin relaxé par le tribunal et politiquement requinqué, susceptible de faire trébucher Nicolas Sarkozy en 2012 en le privant, au premier tour, de voix de droite bien nécessaires en ces temps troublés et incertains.

Le traitement de « l’affaire des rumeurs » par l’Élysée est un nouvel élément venant conforter la théorie du pouvoir-qui-rend-con (foin de précautions oratoires, car à ce niveau de cafouillage, un adjectif plus policé ne correspondrait pas à la gravité de la situation).

Un jeune crétin qui gagne péniblement son bifteck en bloguant pour un sous-traitant du Journal du Dimanche trouve subtil de balancer sur le site de ce journal la rumeur qui traîne dans tous les dîners en villes de la capitale sur de supposées infidélités conjugales réciproques du couple présidentiel avec des personnalités connues du show biz et de la politique. La rumeur fait le tour de la planète, et reçoit l’onction de journaux réputés sérieux dans les principaux pays européens. La presse française s’écrase, mais ne peut rien contre le buzz parti sur le web comme une fusée.

De l’Élysée, on n’entendra rien pendant plusieurs semaines, à l’exception d’une phrase de Nicolas Sarkozy en réponse à une question d’un journaliste-morpion anglais lors d’une conférence de presse commune, à Londres, avec Gordon Brown. « Je n’ai pas une seconde, même une demi-seconde, à perdre avec ces élucubrations », avait-il alors déclaré. C’était le 12 mars 2010, et il eût été sage de s’en tenir là : quelle que soit la réalité de la relation conjugale qu’il entretient avec son épouse, il est parfaitement en droit de refuser de faire état publiquement de sa vie privée dans l’exercice de ses fonctions politiques. Mais en même temps que le président de la République prononçait ces définitives paroles, on s’activait dans l’ombre, en son nom, pour découvrir qui pouvait bien être à l’origine de ces rumeurs. Le premier à être mis sous la pression élyséenne, par l’intermédiaire de son grand patron Lagardère, fut Olivier Jay, directeur de la rédaction du JDD. S’il existe, dans notre profession, quelqu’un de moins préparé à ce genre d’embrouilles, c’est bien Olivier Jay, que j’ai connu jadis comme responsable du service de presse de l’archevêché de Paris au temps de Mgr Lustiger. Le pauvre a dû passer une semaine sainte plutôt morose. Le jeune crétin est viré, son chef direct démissionne, mais cela ne suffit pas pour calmer l’ire élyséenne. On invite avec une certaine fermeté la direction du JDD à porter plainte contre X pour introduction frauduleuse d’informations sur le site web du journal, ce qui semble en l’occurrence juridiquement hasardeux. Auparavant, le directeur de la police nationale, Frédéric Péchenard, avait demandé à Bernard Squarcini, directeur de la DCRI, le contre-espionnage français issu de la fusion de la DST et des RG, de mener une enquête sur l’origine de ces rumeurs. Comme les deux super-flics entretiennent des relations très étroites avec Nicolas Sarkozy (Frédéric Péchenard est même un ami d’enfance de ce dernier), il n’est pas pensable un quart de seconde que cette initiative ait été prise sans, au moins, le consentement du président.

La veille des fêtes pascales, l’Élysée ouvre la boite à gifles, en off et en on. Pierre Charon, intime du président lance la « théorie du complot ». La « firme », comme se désignent eux-mêmes les inconditionnels de la garde rapprochée de Sarkozy (Pierre Charon, Frank Louvrier, Brice Hortefeux et quelques autres), laisse entendre que Rachida Dati ne serait pas étrangère à la diffusion de la rumeur.

Résultat : la presse française, qui jusque-là s’était efforcée de rester dans les limites de la tradition nationale en matière de traitement de la vie privée des personnages publics se sent déliée de tout devoir de discrétion. De crapoteuse, l’affaire devient po-li-ti-que, donc on fonce !

Pour essayer d’éteindre l’incendie, on envoie, mercredi 7 janvier Carla Bruni répondre aux questions de l’employé de Lagardère, Claude Askolovitch sur Europe 1, radio propriété de ce même Lagardère.

En substance, la first lady (ou prima donna, mais là ça le fait pas question voix) déclare qu’elle et son mari ont toujours traité ces rumeurs par le mépris, que c’est bien embêtant, mais qu’il faut bien vivre avec, que Rachida Dati reste leur amie, et que jamais il n’y a eu d’enquête policière sur cette affaire avant la plainte déposée par le JDD. Moyennant quoi, la belle Carla passe soit pour une menteuse, soit pour une conne : Squarcini confirme à tous les médias qui veulent bien l’entendre que, début mars, ses limiers de la DCRI ont bien enquêté sur l’origine des rumeurs apparues sur le site du JDD. On en est là. Question à un million d’euros : comment aurait-on pu gérer plus mal une affaire qui n’est ni la première, ni la dernière de ce genre à se développer dans les arrières-boutiques putrides des officines plus ou moins proches des lieux où s’exerce la puissance ? La réponse est peut-être à trouver dans l’immortel ouvrage de science politique rédigé il y a trente ans par Michel-Antoine Burnier et le regretté Frédéric Bon intitulé Que le meilleur perde !. Les auteurs développent de manière brillante que l’objectif des hommes politiques n’est pas de gagner les élections mais de les perdre. Ils déploient pour ce faire une énergie immense, qui n’est hélas, pas toujours couronnée de succès. Il leur arrive parfois d’être élu. Mais on ne les y reprendra plus.

NB : Paul Deschanel (1855-1922) occupa brièvement la fonction de président de la République du 18 février au 21 septembre 1920. Sa démission fut provoquée par un accident ferroviaire hors du commun : il était tombé du wagon-lit où il passait la nuit, et fut retrouvé errant hébété sur la voie par un employé des chemins de fer. La presse et la vox populi le firent passer pour fou, ce qui rendit impossible son maintien à l’Élysée. Néanmoins, l’un de ses biographes affirme que « Deschanel n’est visiblement pas le président fou que l’on croit. Si on détecte chez lui un désir de fuite dans le travail, une occupation effrénée, une angoisse de déplaire, ces éléments sont tous d’ordre névrotique mais ne peuvent être considérés comme maniaques. Il aspira longtemps à une carrière artistique (écrivain et comédien) et ses discours, tous fameux, trahissent un besoin de séduction et une inclination nette au théâtralisme, voire à l’histrionisme (attitude caractérisée par le besoin d’attirer l’attention sur soi et de séduire l’entourage) ». Toute ressemblance avec (…) ne serait que pure coïncidence.

Sarkozy et les visiteurs du jour

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Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy

« On ne peut rien faire. » En votant pour Nicolas Sarkozy, les Français espéraient vaguement en finir avec cette ritournelle. On l’entend de nouveau chantonnée de toute part, de François Fillon, pour qui réforme est synonyme de réduction des déficits et uniquement de cela, à Jean-Claude Trichet, prêt à sacrifier tous les peuples d’Europe pour sauver l’euro, en passant par tous ceux qui ne cessent de susurrer au président qu’il ne faut fâcher ni les marchés, ni les Allemands, ni les Chinois, ni le FMI, ni la Commission, ni le CAC 40, ni Le Monde, ni Canal+, ni France Inter, ni les juifs, ni les musulmans, ni les Noirs… je sais, j’en oublie.

Les seuls qu’on ait le droit – ou même le devoir – de mécontenter sont les électeurs de Sarkozy, plus précisément ses électeurs issus des classes populaires. Ceux qui ont fait la différence en 2007. Il est vrai que beaucoup, avant de se rallier à la promesse volontariste, avaient fait un crochet par le Front national – souvent après avoir abandonné la gauche[1. « Un électeur lepéniste, c’est un communiste qui s’est fait cambrioler deux fois », me glisse un camarade. Ce n’est pas une blague. Ou pas seulement.]. Répondre à certaines de leurs attentes serait donc par nature un crime, tandis que « ne pas leur faire de cadeau » serait en soi une preuve de courage politique, surtout si cela consiste à ne rien faire.

[access capability= »lire_inedits »]Ces intermittents du lepénisme sont un alibi parfait pour poursuivre la « seule politique possible » désavouée par une majorité de Français en mai 2005. On se rappelle la désastreuse opération publicitaire imaginée par Julien Dray sous la forme d’une photo, publiée en « une » de Paris Match, de Nicolas Sarkozy et François Hollande se faisant des mamours sous le drapeau européen. Derrière la comédie de l’affrontement entre la gauche et la droite, on assiste bien à la reconstitution de la ligue dissoute UMPS.

On nous promet pour 2012 un nouveau choc de titans entre Sarkozy et l’un des innombrables candidats de gauche qui, les sondages en attestent, le battront au premier tour. En vérité, le clivage entre ceux qui croient à la politique et ceux qui n’y croient pas passe non seulement dans chaque camp, mais aussi à l’intérieur du cerveau présidentiel. L’ennui, c’est que là, ça penche du mauvais côté. Le volontarisme, c’est une affaire d’affects, de flonflons et de verbe, tandis que la raison incite toujours à la politique de ménagement de la chèvre et du chou. Quand le président affirme haut et fort qu’il ira au conflit pour sauver l’agriculture française, sans doute y croit-il. Nous, on n’y croit plus.

On les voit d’ici, ces conseillers et ces technocrates qui devraient avoir pour mission de transformer la décision politique en réalité administrative, préparer la retraite dès qu’un risque d’affrontement se profile. « Vous n’y pensez pas, Monsieur le président, la chaise vide, c’était une autre époque. Aujourd’hui, la France ne peut rien seule. » Ils l’ont laissé tenir ses discours musclés, à Davos et ailleurs, mais quand il aurait fallu congédier sèchement des « agences de rating » qui se croient autorisées à noter la République française, ils ont organisé la débandade. Par leurs criailleries, ils ont obtenu que le montant du grand emprunt soit compatible avec les exigences de cette police autoproclamée des finances publiques qui, voyez-vous, menaçait de « dégrader » la France, rien que ça, comme elle s’apprête peut-être à le faire pour le Portugal et l’Espagne.

Les euro-béats continuent à peupler nos médias et les couloirs de l’Élysée. Mais derrière chaque recul ou presque, on trouve une merveilleuse invention européenne. Dès qu’il s’agit de préserver la France d’un multiculturalisme qui lui va mal au teint – et qui ne réussit guère à ses voisins –, on en appelle à la future sagesse de la Cour européenne des droits de l’homme qui ne manquera pas, nous dit-on, de condamner la France. « On ne peut pas prendre le risque, Monsieur le président.  »

Dans la litanie du renoncement, le « sauvetage » de la Grèce fera date. Voilà des années qu’on nous serine que seule l’Europe unie peut rivaliser économiquement avec l’Amérique et les autres, et elle ne peut que se résoudre piteusement à confier l’un de ses plus vieux membres aux « bons soins » du FMI, dont on peut s’attendre à ce qu’il fasse prévaloir la voix de la raison et des marchés financiers.

On me dira que le rapport de forces est défavorable et que toutes ces chimères politiques sont bien jolies, mais qu’il faut être réaliste. Peut-être. Peut-être sommes-nous incapables de reprendre la main face aux pouvoirs que nous avons mis en place pour nous censurer et, en somme, nous protéger de nos penchants coupables à l’autodétermination. Peut-être les États sont-ils déjà morts d’impuissance. En ce cas, qu’on nous donne du fric, du sexe et des jeux, et qu’on cesse de nous ennuyer avec les élections. Comme spectacle, il y a tout de même plus marrant.[/access]

L’intelligente Martine et le clown Lang

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Jack Lang

Jack Lang

La semaine dernière, Martine Aubry jetait un pavé dans la mare qui a laissé sur le séant la plupart des observateurs, votre serviteur n’en étant pas exempt. Alors que sa stratégie des douze derniers mois était de coller aux médias et leur donner ce qu’ils voulaient -du moderne, que du moderne, et rien que du moderne, voilà que le maire de Lille confiait son interrogation sur les bienfaits du quinquennat.

Evidemment, pour quelqu’un qui, d’une façon minoritaire, a voté « non » au référendum actant le passage du mandat présidentiel de sept à cinq ans, la surprise ne peut être que bonne. Pour les autres, la pilule aura du mal à passer. Mais on ne peut être qu’admiratif devant une personnalité politique qui fait le bilan d’une réforme et, alors qu’elle y avait été favorable à l’époque, interroge ses contemporains sur sa pertinence, expérience faite. Le quinquennat a bouleversé, en mal, les institutions de la Ve République. Il les a dévoyées, faisant du Président un super premier-ministre, et de l’élection législative un troisième tour obligatoire de la présidentielle. Certes, les derniers septennats avaient déjà plus ou moins commencé le sale boulot, les Présidents acceptant des cohabitations alors que les pertes de légitimité issues de défaites aux élections législatives auraient dû être autant de raisons pour eux de provoquer des élections présidentielles anticipées, y participant ou pas.

Mais ce qui devrait finir pas convaincre de l’utilité du débat, c’est l’attitude du député Lang. Voilà que l’ancien ministre de la Culture a sorti le Famas ce matin contre la Première secrétaire de son parti en disant de pas imaginer qu’elle ait prononcé telle infamie, rappelant sans rire que le quinquennat était une conquête de la gauche, alors que RPR, UDF et PS avaient ensemble réclamé cette évolution et l’avaient défendue dans le débat référendaire. Et enfin, il a ajouté la tarte à la crème habituelle des faux-modernes : revenir sur cela c’est revenir en arrière, ce n’est pas avancer mais reculer. La Politique ne serait pour Lang qu’une histoire soit d’avancée soit de recul. On comprend donc pourquoi le gouvernement de Monsieur Jospin, auquel appartenaient tous les deux l’intelligente Martine et ce clown triste de Lang, n’est jamais revenu sur les réformes libérales précédemment décidées par les gouvernements précédents. Revenir sur l’autorisation administrative de licenciement ? Revenir en arrière ! Re-nationaliser l’eau, comme le proposait en son temps le regretté Philippe Séguin ? Réactionnaire ! Et si Monsieur Lang conseillait le prochain président socialiste, l’encouragerait-il à ne point reculer en abrogeant une bonne part des réformes de Nicolas Sarkozy ?

Bien sûr, Jack Lang n’arrête pas là son argumentation. Il moque la situation française à rebours de toutes les démocraties environnantes. Tous les autres sont à quatre ans. On ne va pas revenir à six ou sept. Le sens de l’histoire, c’est de diminuer la durée des mandats. Mais alors, pourquoi s’arrêter à cinq ou quatre, je vous le demande ? Pourquoi ne pas voter tous les ans pour le Président, voire même tous les mois ou toutes les semaines ? C’est avancer, Coco !

Quand bien même nous serions les seuls à augmenter la durée du mandat présidentiel que nous n’aurions pas tort pour autant. Les autres démocraties ne montrent pas, à l’heure actuelle, de signes de meilleure santé que la nôtre. Et quand on s’extasie de la formidable participation qui aurait prévalu pour l’élection de Barack Obama, on ne précise jamais qu’elle fut de l’ordre de 60 %, soit un taux qui aurait des allures de catastrophe en France. De même, la seule réforme positive que Monsieur Lang a donné à la France en quarante ans de vie politique, le prix unique du Livre, est extrêmement minoritaire parmi les législations des pays comparables. Avancer, donc, ce serait la bazarder comme le réclament depuis longtemps les institutions européennes ?

L’intelligence de Martine Aubry a donc été de s’affranchir de ces couillonnades chères à Lang. Que ce dernier fut adjoint à Balladur par le Président de la République éclaire encore davantage sur ce que signifie l’ouverture sarkozienne : légitimer le pire de la droite en associant quelques éléments du pire de la gauche.

Tu n’invoqueras point en vain le nom de Google !

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Si Caton d’Utique, qui se transperça de sa propre épée après la défaite des derniers Pompéiens, avait eu Google à sa disposition et qu’il lui soit venu l’idée de se livrer à des recherches sur la meilleure manière de se suicider plutôt que de lire une dernière fois le Phédon, il serait tombé sur un numéro de téléphone de prévention, mis en évidence de manière très différente de ses demandes, tout en haut de la page. Google a donc décidé que le suicide, c’était mal. Sans doute comme le communisme, le vin ou la solitude. On imagine le mourant décidé à un ultime sursaut de dignité qui se dira que, décidément, on lui aura fait la morale jusqu’au bout. On savait Google remarquablement adapté à la publicité virale, se crispant sur ce qu’il estime être les mots-clés de vos messages ou de vos requêtes, et ne vous lâchant plus. Il faudra faire, désormais, avec ses intrusions métaphysiques. Ou aller surfer en Chine, premier pays libéré du néo-totalitarisme d’un moteur de recherche qui, aurait dit Gunther Anders, dans L’obsolescence de l’homme, nous renvoie à notre « honte prométhéenne » et, dans une mégalomanie de plus en plus visible, se prend tout simplement pour Dieu.

Canal plus Festivus

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Le Grand Journal

Le Grand Journal

Quand on est insomniaque, il arrive qu’on regarde à la télévision des programmes qu’on ne fréquente pas. Le grand journal, Canal +, dans la nuit de mardi à mercredi, avec les animateurs habituels et les invités, Éric Naulleau, Alain Finkielkraut, Guy Bedos : la discussion porte sur Éric Zemmour, l’homme qui ose rappeler aux Français que leur vieux pays est énigmatique et compliqué. La mise en accusation est immédiate. Bedos vitupère, tout son petit corps tremble et s’agite. On le sent traversé d’une onde de dégoût et de colère : il ressent intimement la menace de la Bête. Il est prêt à lui livrer, là, devant nous, un terrible combat. Ce faisant, il prouve la persistance, malgré l’âge, de l’esprit de révolte et de justice qui, jadis, inspirait l’ancien animateur des soirées humoristiques du Parti socialiste. Sa mine boudeuse accentue sa consternation. Il proclame que sa vie est justifiée par une farouche détermination : l’antiracisme. On en déduit immédiatement que Zemmour incarne cette horreur morale, le racisme. D’ailleurs, il précise à l’adresse de Naulleau : « Je ne viens plus à ton émission à cause de lui. » (« Ton émission », en l’occurrence est celle de Laurent Ruquier, On n’est pas couché, dans laquelle les deux Éric forment un fameux tandem de flingueurs, qui rappelle un peu le couple de vieux sarcastiques du Muppet’s show).

Passons sur les échanges, le détail des offensives. On retiendra que la chaîne du football, de l’humour décalé et des milliardaires facétieux a consacré un quart d’heure de son temps d’antenne à peser un peu plus sur la balance des accusations, dans l’injuste et stupide procès que la conjuration des conformistes instruit contre Zemmour. Seul Finkielkraut tenta de développer une défense générale. Il différencia les deux scandales médiatiques du moment : l’un, provoqué par Stéphane Guillon et l’autre par Éric Z. Il argumenta, sans montrer la tension qui, souvent, altère ses traits et nuit à sa démonstration. Il plaida en faveur de ceux qui prétendent observer le réel, contre leurs adversaires, lesquels disent défendre des principes moraux. Mais, sur son flanc gauche, Bedos manifestait tous les signes de l’épouvante et de l’irritation. Il grimaçait, feignait l’accablement, prenait le ciel à témoin de son tourment. Ses mimiques navrées disaient sa souffrance de se trouver dans la proximité de l’avocat du Mal. N’y tenant plus, usant du pivot de son siège, il se tourna vers le public, ravi : il confiait à son dos le soin d’exprimer sa réfutation de l’outrage. Puis le décor de gradins aux tons acidulés s’ouvrit, et apparut une jolie jeune femme. Le visage d’Alain F. se ferma. Cessant brusquement de se dilater, l’homme s’agglomérait, et, soudainement, « s’absentait » du monde. Les spectateurs, encouragés dans la coulisse, exultèrent. Miss météo, pétillante, anima une brève séquence fantaisiste, pour le plus grand contentement des cadres présents à l’émission, leur patron en tête. Alain Finkielkraut, la tête dans les épaules, se résorbait en lui-même. Alentour, ce n’était que joie et allégresse.

Au théâtre de l’Atelier, Fabrice Luchini donne une lecture de Philippe Muray[1. Fabrice Luchini lit Philippe Muray, au théâtre de l’Atelier, 1 Place Charles Dullin 75018 Paris]. Il y remporte un succès auquel il ne s’attendait pas. La salle, charmante et inconfortable, résonne des rires que provoquent les descriptions grinçantes de Murray, augmentées de quelques désespérantes observations de Cioran. On sort heureux de ce festival de Festivus Festivus, transfiguré, cruellement vengé, on se surprend à siffler dans les rues l’air de La fille de madame Angot[2. La fille de madame Angot, opéra comique de Charles Lecocq (1832-1918)], dont le prénom n’est pas Christine…

Et l’on voit, sortant du Tombeau pour une touriste innocente[3. Tombeau pour une touriste innocente, Minimum Respect, Les Belles Lettres], un cortège tintinnabulant de moralisateurs postmodernes, d' »artistes musiciens, citoyens, jongleurs, équilibristes » qui se dirige, après le spectacle, vers le plateau du « Grand Journal ».

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Les territoires prennent le maquis

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Saint-Émilion
Saint-Émilion. Photo Flickr / Claude-Olivier Marti
Saint-Émilion
Saint-Émilion. Photo Flickr / Claude-Olivier Marti

On perçoit, depuis les élections régionales, une certaine agitation dans les provinces de France. Elle commence aux portes de la capitale avec la grogne des élus de banlieue, de toutes tendances, contre le projet du « Grand Paris » porté, au nom de l’Elysée, par le secrétaire d’Etat Christian Blanc. Les départements, un peu éclipsés par la mise en avant électorale des régions, se font à nouveau entendre : les conseils généraux entrent en rébellion plus ou moins ouverte contre l’Etat. Ils se plaignent du transfert des charges non compensées provoqués par la mise en place du RSA et de diverses prestations à la personne, alors que leurs rentrées fiscales sont laminées par la crise. Claude Bartolone, le remuant président du Conseil général du 9-3, fait voter un budget en déséquilibre pour défier l’Etat. Ses homologues de droite ne vont pas aussi loin, mais ne manquent pas de faire savoir que l’augmentation des impôts locaux et la réduction des budgets départementaux leur est imposée par la pingrerie de l’Elysée et de Matignon. Les paysans voient leurs revenus fondre comme la neige en avril, et s’attendent à un nouveau coup de Trafalgar avec la réforme de la PAC. L’union de la culture et de l’agriculture, principales victimes des coupes budgétaires rassemble dans une même colère le producteur de lait et les soutiers de la décentralisation du théâtre, des arts et de la musique.

L’affaire, dira-t-on, n’est pas nouvelle : l’opposition séculaire des jacobins et des girondins, des provinces contre le pouvoir central, des barons locaux contre les grands seigneurs de la Cour est une des constantes du débat politique français.

Contrairement à ce qui se passe en Espagne, en Italie et même en Grande-Bretagne, cette éternelle querelle ne met pas en cause l’unité de la République. La revendication indépendantiste ou autonomisme n’intervient qu’à la marge, dans des régions périphériques. Elle est présente de manière endémique en Corse, comme cela s’est encore révélé lors des élections régionales et à, un moindre degré, dans la partie française du Pays basque. La République, quelle que soit la couleur politique de ses dirigeants, est parvenue à en limiter les effets nuisibles en faisant usage, tour à tour, de la répression contre les éléments les plus violents, et du dialogue avec ses représentants réputés modérés. Les mouvements ethnoculturels bretons, occitans, alsaciens et catalans ne se font aucune illusion sur leur capacité à entraîner derrière eux les populations des territoires qu’ils voudraient faire revenir au temps où les langues et cultures régionales résistaient à l’uniformisation décrétée par le pouvoir parisien. Ils doivent se contenter des petits gestes de l’Etat pour les amadouer : des panneaux de signalisation bilingues, des épreuves facultatives de patois au baccalauréat, écoles Diwan et autres bimbeloteries folkloriques qui amusent les touristes.

La révolte qui gronde actuellement dans nos provinces n’est pas de cette nature. Elle ne saurait se résumer, n’en déplaise à nos amis paléo-marxistes ou néo-anticapitalistes, à une version moderne de l’éternelle lutte des classes. Elle traverse toutes les institutions qui fondent notre République et notre démocratie. Elle n’épargne ni le Parti socialiste, ni les syndicats, comme en témoignent la contestation des « centrales » et de leurs dirigeants par les barons locaux du PS ou les grandes gueules cégétistes sur le terrain qui dénoncent la supposée connivence de Bernard Thibaut avec Nicolas Sarkozy.

En se lançant dans une réforme en profondeur de l’organisation territoriale de la France, le président de la République avait, sur le papier, de solides arguments à faire valoir. Le « millefeuille » institutionnel issu de l’empilement des structures : communes, intercommunalités, département, régions produit de l’opacité, des chevauchements de compétences, de la bureaucratie inutile, favorise le gaspillage, le clientélisme et la corruption.

La commission Balladur, à laquelle participaient quelques « grands élus » de gauche comme Pierre Mauroy et André Vallini, avait établi un constat de ces dysfonctionnements et formulé quelques propositions pour y remédier. Nicolas Sarkozy s’en est largement inspiré pour concevoir une réforme des territoires permettant une plus grande efficacité de leur gestion, et une meilleure lisibilité politique de leurs structures.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne marche pas, et que l’échec de cette réforme pourrait bien être le dernier clou enfoncé dans le cercueil du sarkozysme. Outre quelques maladresses qui auraient pu facilement être évitées, comme cette absurde proposition du scrutin uninominal à un tour pour les futurs conseillers territoriaux, ce projet souffre de l’absence totale de confiance dans celui qui le porte.

Les territoriaux, c’est à dire l’immense majorité des Français qui habitent quelque part et ne font pas partie d’une élite « déterritorialisée » indifférente au lieu où elle est amenée à incarner l’Etat, l’Economie, la Culture, ou la Presse avec des majuscules, ne se sentent ni aimés, ni compris par le pouvoir. Certes, Nicolas Sarkozy ne peut être taxé de l’hypocrisie de certains de ses prédécesseurs, comme Jacques Chirac ou François Mitterrand. Ces derniers avaient compris que leur ancrage symbolique dans la France provinciale était la meilleure garantie de leur tranquillité dans l’exercice régalien du pouvoir à la française. Certes, le peuple des territoriaux n’était pas totalement dupe de cet enracinement factice, mais un cocktail de flatteries et de largesses financières dans les périodes fastes suffisait à maintenir le calme et la jovialité dans les provinces.

Le pouvoir « hors sol » est peut-être une figure postmoderne de l’organisation des sociétés démocratiques, mais la terre, qui ment comme tout le monde, sait aussi se venger.