Rachida Dati
Rachida Dati.

Rachida Dati aura finalement été l’élément le plus romanesque de ce demi-quinquennat sarkozyste où l’indécence l’aura disputé au ridicule et le machiavélisme de pacotille à la mauvaise lecture de Christian Salmon sur le storytelling, ce dernier d’ailleurs n’ayant fait que découvrir la lune avec cette théorie qui rhabille hâtivement d’oripeaux pseudo-scientifiques l’antique nécessité pour tout pouvoir de créer sa propre mythologie.

La politique, même en ces temps de Twitter et de Facebook, de virtualité anglo-saxonne et de protestantisme merkellien larvé, vous aurez beau faire, c’est une question de corps, de présence charnelle, d’incarnation. Surtout en France. C’est pour cela que Jospin a perdu : pas assez de corps comme on pourrait le dire d’un Chinon. Et que Villepin a ses chances comme Royal a eu les siennes. On sent qu’ils ne sont pas que des pixels, ceux-là, qu’ils n’existent pas seulement par la grâce des écrans. Qu’ils sont encore en trois dimensions, ce qui devient rare.

Et Rachida Dati, elle, aura été le corps le plus désiré, le plus haï, le plus fantasmé, le plus scruté, le plus méprisé, le plus célébré, le plus moqué, le plus envié de tous ceux qui participèrent à cette comédie de la rupture où Sarkozy qui voulait retrouver la cause du peuple sombra surtout dans la cause du people jusqu’à la catastrophe risible de ces jours-ci sur la rumeur relatives à d’éventuels déboires sur le couple présidentiel.

Dans les cités, la rumeur, c’est un groupe de rap. À l’Elysée, la rumeur, c’est une méthode de gouvernement pour se dégager d’élections catastrophiques, de fronde chez les godillots puisque apparemment, ces jours-ci, même les caves du centrisme se rebiffent avec Hervé Morin dans le rôle de Maurice Biraud. Pour faire oublier aussi les crispations autistes sur le bouclier fiscal, les ouvriers délocalisables pour des paies de 137 euros et ceux qui un peu partout menacent de faire sauter le bastringue puisque le bastringue n’est plus à eux.

Mais revenons à Rachida. C’est fou ce que Rachida aura été utile. Et utilisée. Instrumentalisée, même.

J’ai déjà dit ici toute la sympathie paradoxale que m’inspirait, bien malgré moi, l’ancienne Garde des Sceaux, à l’origine d’une des politiques les plus répressives en matière de justice depuis 1945 et à un redécoupage de la carte judiciaire à la mitrailleuse lourde des contraintes budgétaires. J’ai aimé l’idée qu’elle ait vaincu tous les déterminismes comme seules savent le faire les beurettes qui ont décidé que justement, parce que tout était contre elles (misère économique, oppression grandfratriarcale, aliénation religieuse), il fallait être impitoyable, sans scrupule comme une force qui va. J’ai aimé l’idée de retrouver en elle cette rage maitrisée de mes anciennes élèves. L’humiliation et le sentiment d’injustice, chez les meilleures d’entre elles, ça donne des Jeannette Bougrab, des Fadela Amara, des Rachida Dati, des Nora Berra. Autant dire des invincibles. Le choix de servir la droite, chez ces femmes, est d’ailleurs logique puisque la gauche sociétale les a plus ou moins trahies en voulant les cantonner dans des postures victimaires. Et Rachida sur le perron de l’Elysée en 2007, lors de la photo de groupe du gouvernement, parachevait bien cruellement une défaite totale de la deuxième gauche et de son ethnodifférentialisme à la sauce compassionnelle.

« Regardez-moi, a dit Rachida arrivée au sommet, regardez mon corps. Tout a été fait pour le refouler, pour faire de lui un invisible, un tabou, un refoulé comme pour tant de mes sœurs ; eh bien moi, je vais l’exposer, le faire exulter, lui donner l’écrin des robes de grands couturiers, me féminiser jusqu’à l’insolence. Je vais jouer la provocation, à la fois sexuelle (je suis une belle femme seule, arabe, et j’assume) et sociale (j’ai réussi, je fais ce que je veux). Et si vous n’êtes pas content, c’est le même prix pour vous et le même pris pour moi. »

Qu’elle se retrouve maintenant au cœur de cette pantalonnade présidentielle est à peine surprenant. Se rappeler que si Rachida a rendu son corps si insolent, elle n’a fait que copier son mentor présidentiel. Lui, ce qui lui arrive ces jours-ci et dont il joue si bien n’est que l’aboutissement de la confusion qu’il a entretenu depuis le début de son mandat entre les deux corps du Roi, aurait dit Kantorowicz, c’est-à-dire le charnel et le politique, le privé et le public.

Dans les romans noirs, il faut toujours une femme fatale, une méchante. Elle est souvent brune, d’ailleurs, chez les grands auteurs (Chandler, Goodis, Thompson) s’opposant à la blonde archangélique et rédemptrice. Rachida était donc idéale pour le rôle de la traitresse, la jalouse, la rancunière. Vous n’imaginez tout de même pas la délicieuse princesse gaulliste au charme corrégien Nathalie Kosciusko-Morizet à la tête d’on ne sait quel complot pour discréditer la présidence sous prétexte qu’elle aurait été reléguée à des sous-secrétariats d’Etat aux missions hypothétiques. Ni Valérie Pécresse, icône d’un certain bcbg versaillais, qui, partie pour la plus grande gloire du Chef à la boucherie électorale en Ile de France, en aurait conçu une légitime rancœur. Trop vieille France pour ça.

Non, on vous le répète : la méchante est brune, et extrêmement sexuée, avec un corps dont on sait tout ou presque. Qu’il a été soumis à un mariage quasi forcé en 1991, qu’il a porté un enfant dans une surexposition médiatique qui a montré à quel point les hommes de pouvoir et les journalistes demeurent de gros beaufs aux blagues grasses. Un corps qui rit avec ses copines au téléphone quand il se retrouve dans un placard doré au Parlement européen et qui avoue son ennui comme il avoue ses plaisirs.

C’est donc la faute de Rachida.

Comme c’est tout de même un peu gros, la First lady incarnant l’aile bobo-sociétale du régime[1. Quand on entend parler Carla Bruni, on trouve que Marine Le Pen est de gauche.] corrige le tir et assure que Rachida ne peut-être à l’origine de la rumeur, que ce n’est pas son genre. Peu importe si elle est démentie aussitôt par notre vieil ami Squarcini[2. Célèbre idéologue antiterroriste connu pour avoir réduit à néant une dangereuse cellule dormante de philosophes corréziens.] de la DCRI qui assure qu’une enquête a bien été demandée en haut lieu pour chercher l’origine de la chose. Il faut dire que tout cet appareil politico-médiatique, de même qu’il fut longtemps fasciné par le corps de Rachida et oubliait les suicidés dans les prisons, aujourd’hui oublie la crise et laisse table ouverte à ce remake de Splendeurs et misères des courtisanes, à moins que ce ne soit celui des Feux de l’amour parce que tout cela est tellement peu français, quand on y pense, que l’on a davantage l’impression d’être au Texas que chez Balzac.

Rachida, évidemment, survivra à tout cela. On peut comme le très fair-play Hortefeux, le doigt sur la couture de son pantalon sarkozien, obéir illico presto aux ordres énervé du Palais et lui retirer voiture, agents de sécurités et téléphone portable, elle s’en remettra. Elle a été habituée à des punitions plus mesquines puisqu’elle faillit se faire virer de son lycée pour indiscipline. Et puis une 607, ça va, ça vient.

Elle, elle pourra s’en passer sans problème parce que contrairement à tout ce petit monde qui la lapide ces jours-ci, elle n’a pas été élevée dans le coton de la bourgeoisie.

Et elle sait ce que marcher à pied veut dire. Ce qui est toujours utile dans les traversées du désert.

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