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Chaleurs d’été à la télé

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Chaleur

Il ne me reste pas assez de temps à vivre pour rattraper mes retards de lecture. Il y a tous les livres que je n’ai pas lus et tous ceux que j’aimerais relire. Pourtant, il m’arrive de passer des soirées entières devant la télé. Que Renaud Camus me pardonne mais certains soirs, quand j’entends le mot « culture », je sors ma télécommande et j’arpente le paysage audiovisuel en quête de plaisirs clinquants, bidons ou carrément bidonnés.

Je m’arrête souvent sur les reportages de flics. Sans bouger de mon canapé, par la caméra embarquée et la voix off, je participe à une enquête de police et, à la fin de l’émission, j’ai coffré des escrocs, des voleurs ou des assassins. Il faut beaucoup de patience pour suivre les planques et les filatures, des heures et des heures de travail pour accumuler des preuves, constituer des dossiers pour confondre les bandits alors que, même en floutant leurs visages, on voit au premier coup d’œil où passe la frontière entre le bien et le mal et qui sont les crapules. Un peu comme dans ces films de vengeance où le héros en prend plein la gueule pendant tout le film et, à la fin, châtie les méchants comme ils le méritent et même un peu plus, car, quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. Je m’impatiente, mais j’exulte au moment des arrestations.
« Bouge pas ! À plat ventre par terre ! Les mains dans le dos ! Ferme ta gueule !
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? C’est pas moi m’sieur, c’est pas d’ma faute !
– Ta gueule, on t’a dit ! Garde ça pour le juge ! »

[access capability= »lire_inedits »]Les dialogues manquent d’originalité, mais pourquoi chercher l’inédit quand on peut aller à l’essentiel ?

Puis viennent les interrogatoires, les aveux et la taule. Quand ça tourne mal, les voyous sont relâchés faute de preuves. Je m’endors alors en rêvant d’abus de pouvoir et de violences policières. J’imagine parfois des ordures qu’aucun Badinter ne pourra jamais réinsérer et que des policiers conscients de leur devoir décident de buter avant de les enterrer dans la forêt, épargnant à la société laborieuses palabres et dépenses inutiles.

Les soirs de chance, je tombe sur du catch féminin. Ces femelles fermement décidées à en découdre me fascinent. Je ne me fais pas trop d’illusions, je me doute que, dans la vie, ces filles sont normales : elles veulent qu’on les embrasse, qu’on n’oublie pas leur anniversaire et elles pleurent quand on les quitte, mais elles ont le bon goût de réserver ça à leur mari. Sur le ring, elles s’offrent à des millions de téléspectateurs en minishorts roses et bustiers au bord de l’explosion, distribuant manchettes et mandales. Je ne me lasse pas du spectacle de ces poupées Barbie bien en chair aux postures guerrières et, après les combats, je sombre dans le sommeil avec des envies de crêpage de chignon pour moi tout seul et de violences conjugales modérées et consenties.

Ploucs et chèvres douées de parole

Mais ma préférence va sans aucun doute aux émissions de célibataires. Elles sont nombreuses et variées, mettant en scène des ploucs à la recherche d’une chèvre douée de la parole − enfin dans les limites du supportable − ou de trentenaires chez qui l’horloge biologique est devenue une alarme assourdissante. Tous et toutes sont au bord du désespoir, revenus des aventures sans lendemain, cherchant chaussure à leur pied, couvercle à leur pot et autre âme sœur qui ne pourra toucher la marchandise qu’après avoir promis le mariage. On est prévenu d’entrée : pas sérieux s’abstenir !

Pour plaire avant la dernière ligne droite, les filles sont parfois tatouées et piercées de part en part, avec des seins en plastique et maquillées comme si elles sortaient des pompes funèbres mais rêvent de prince charmant et de mariage en blanc. Sous les décolletés et les jupes courtes, les peaux cuivrées sous les lampes dissimulent mal des âmes de mémères à la recherche de celui qu’elles ne tarderont pas à appeler « Papa » quand elles auront pondu leur œuf. Les émissions les rassemblent souvent en troupeaux dans des bars ou au bord de piscines pour qu’on les voie en maillot et, si ces poulaillers ambulants peuvent donner des envies de renard, on comprend vite en les entendant parler qu’il vaut mieux chasser des filles sauvages et farouches mais pas trop que cette volaille qui semble avoir été élevée loin de la nature des hommes. Ces grandes filles qui semblent n’avoir rien appris cherchent encore des garçons honnêtes, fidèles et pas menteurs. Leur besoin de se caser est si fort qu’elles semblent prêtes à se contenter de ceux-là et ça tombe bien, car, dans ce genre de programmes, il n’y a que ça.

Je sais, ce n’est pas très beau de rire du malheur des dindes, mais personne ne les a obligées à se mettre sur le marché de la séduction par le biais du télé-achat.

Pour séduire une femme, il faut être un homme

Les hommes qui s’inscrivent sur les listes des prétendants au mariage sans passer par la case « drague et sexe » sont loin des images que nous en donnent les chansons réalistes. Certains sont blonds et beaux et sentent peut-être le sable chaud, mais tous n’ont pas grand-chose d’autre à offrir qu’un cœur à prendre. Qu’ils cherchent un ventre pour y planter une famille ou une histoire d’amour qui dure, tous courent après un contrat, un serment, une garantie et des entraves avant même d’avoir joui. Tous veulent être rassurés sur la nature des intentions de leur future partenaire. Dans le flou, ils sont mal à l’aise et le mensonge leur fait horreur.

Les uns sortent d’un divorce qu’ils continuent de voir comme un échec là où tout homme normalement constitué savoure une libération et remettent leur sort et leur vie sexuelle entre les mains d’une fille un peu futée autoproclamée « coach » qui mettra plusieurs émissions à leur faire comprendre que, pour séduire une femme, il faut d’abord être un homme.

Les autres sont puceaux et sont passés de l’école d’ingénieurs au boulot d’ingénieur sans avoir vu le temps défiler et sans avoir pris le temps de prendre quelques femmes au passage. Timides et balourds, ils sont déjà du gibier avant même d’avoir rêvé d’être chasseurs. La première qui dira « oui » sera probablement la bonne et ils en rêvent en appelant ça « l’amour ».

Tout ce petit monde est fait pour s’entendre et je m’amuse au spectacle de ce que Deleuze nommait « cette sale petite manie de vouloir être aimé ». Quand je m’endors sur ces images, s’il m’arrive de rêver mariage, famille et amour-toujours, je demande qu’on me pince pour me ramener à une réalité chaotique, instable et pleine de surprises, où le goût que j’ai pris de la liberté et qui ne passera plus, comme un animal domestique qui a goûté au sang, ouvre à jamais le champ des possibles à 360 degrés. Mais ça, on ne le trouve pas à la télé ![/access]

Schiffter, flâneur classieux et sentimental

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Didier Pruvot/Flammarion

Que faire dans ce que Baudouin de Bodinat nomme « le peu d’avenir que contient le temps où nous vivons » ? L’époque, agrégat de manageurs et de managés volontaires, ne propose guère qu’expédients sécuritaires d’une part, et remèdes euphorisants des babas du blabla philosophique d’autre part. L’époque, il est vrai, n’aime pas les dandies.
Qu’est-ce qu’un dandy? C’est Mastroianni dans la Dolce vita, Jacques Dutronc dans Joseph et la fille avec sa vieille veste kaki, sa dégaine délicatement cabossée et ses yeux de gentleman cambrioleur plantés dans ceux de Hafsia Herzi. C’est, du côté des mots et de l’esprit buissonnier, Frédéric Schiffter, “nihiliste petit-bourgeois”, classieux et dilettante. Point commun à tous : l’élégance comme art de survivre.

Braconnages philosophiques

Dans sa Philosophie sentimentale, flânerie autour de ses quelques auteurs de chevet et des phrases qui nous restent d’eux quand nous avons tout oublié, Schiffter aurait d’ailleurs pu citer Jacques Dutronc : “J’aime les filles de chez Castel / J’aime les filles de chez Régine / J’aime les filles qu’on voit dans Elle / J’aime les filles des magazines.”

Schiffter fait partie de ceux qui pensent que les jeunes filles aident à supporter l’immonde et que la plus touchante des réponses, quand un journaliste demande à une actrice, Brigitte Bardot en l’occurrence, quel est le plus beau jour de sa vie, est : “Une nuit.” Et de nous rappeler, en écho, la pensée de José Ortega y Gasset : « L’amour est la tentative d’échanger deux solitudes. »
Schiffter n’écrit pas de manuel pour être heureux, encore moins d’antimanuel pour se palucher sans entraves. Avec Schopenhauer, il sait que « L’histoire d’une vie est toujours l’histoire d’une souffrance » et L’Ecclésiaste lui est un précieux compagnon de déroute : « Ne sois pas trop juste, ne pratique pas trop la sagesse : pourquoi te rendre ridicule ? »
Aux figures imposées des philosophes élyséens et autres rebelles de Caen, il préfère les braconnages hors des lopins balisés. Déjà, lorsqu’il était étudiant, il choisissait Jean-Patrick Manchette et Raymond Chandler plutôt que Kant ou Levinas. La philosophie, c’est aussi un roman noir. Question de style et de plaisir lui qui, avec Pessoa, se souvient qu’il est essentiel de « vivre une vie cultivée et sans passion, suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment méditée pour n’y tomber jamais. »

Les temps retrouvés

Avec sa Philosophie sentimentale, Schiffter offre un livre de l’inquiétude, du temps perdu et du temps retrouvé. Le temps, pour le philosophe est une arme de guerre à l’heure du règne des VRP, des DRH, des VIP. Le temps et la lenteur, toujours, contre les sigles et les acronymes. Nietzsche ne disait pas autre chose : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. » Le temps, chez Schiffter, est celui de l’ennui enchanteur et des fugues chez Montaigne, Chamfort ou, plus récemment chez Michel Houellebecq. C’est aussi le temps du flirt et des corps amoureux, des lunettes noires et de la plage loin du bavardage des fâcheux et des bonnes femmes.
C’est enfin le temps des larmes. Schiffter est né en Haute-Volta en 1956 : il ne connaitra la France qu’à dix ans, après la mort de son père. Et il faut lire, dans Philosophie sentimentale, ces pages sur le coeur mis à nu d’un orphelin à perpétuité, quand surgissent les silhouettes bouleversantes de ce père mort beaucoup trop tôt et d’une mère malade, qui boit un peu trop, une mère aux gestes “beaux comme les tremblements des mains dans l’alcoolisme”, selon la formule paradoxale et poignante de Lautréamont.

Philosophie sentimentale

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A bout de sous, made in USA

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On sait que l’hebdomadaire The Economist est aux libéraux classiques ce que Le Monde Diplomatique est aux altermondialistes: une bible. Et bien qu’il soit connu que l’on est toujours trahi par les siens, on sera tout de même surpris par cet article de son édition du 22 juillet rendant compte de la situation des salariés américains après trente mois de crise.

C’est Apocalyse Now ou Desperate Housewifes, au choix. Commençons par les jeunes : 1 sur 4 des 18-29 ans a dû revenir vivre chez ses parents. Pour les parents en question, non seulement ils voient revenir leurs mômes à la maison mais dans le même temps, en plus, ils sont 20% à ne pas pouvoir rembourser leur prêt hypothécaire. Le grand Lao She avait écrit ce chef d’œuvre de la littérature chinoise Quatre générations sous un même toit, on attendra donc le nouveau Steinbeck pour Deux générations sous le même carton. Quand par hasard, les parents peuvent encore honorer leurs mensualités, leur maison a de toute façon perdu un cinquième de sa valeur en moyenne après la chute de l’immobilier. Et pour arranger les choses, ces mêmes salariés sont pour la moitié d’entre eux en temps partiel et plus d’un quart démentent l’optimisme proverbial des étasuniens en pensant que leur progéniture vivra encore moins bien qu’eux.

Une des particularités de The Economist est que les articles n’y sont pas signés. Alors soit une taupe marxisto-chaviste s’est infiltrée dans la rédaction du vénérable hebdomadaire britannique, soit il s’agit d’un journal qui informe, même quand la réalité dément son idéologie. Etonnant, non ?

Le roman sauvé par la crise ?

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François Taillandier
François Taillandier.

Philippe Murray, à l’honneur de ce numéro, l’avait bien compris : nous sommes après l’Histoire. Et ça commence à se voir dans le roman. Le roman, traditionnellement, était le refuge de l’Histoire. Sans même parler du roman historique qui, selon la définition de Dumas, savait la violer pour lui faire de beaux enfants, le roman était le genre même de l’Histoire, le genre fait pour l’Histoire et par l’Histoire.

Les géants du roman, de Tolstoï à Faulkner, de Balzac à Joyce, de Stendhal à Flaubert, de Proust à Thomas Mann, ont toujours été là pour rendre compte de basculements, de points de rupture, de changements d’époque. On lit trop souvent la Recherche en oubliant que les Zeppelin qui bombardent Paris ont autant d’importance que les séances d’onanisme dans le cabinet aux iris, que Saint-Loup meurt au front et que l’on entend la rumeur de l’artillerie allemande, après celles de l’affaire Dreyfus, à Combourg, du côté des sources de la Vivonne. Même un roman apparemment aussi dégagé de l’Histoire que La Chartreuse de Parme, se déroulant à une époque et dans un lieu imaginaires, ne parle en fait que d’elle. Fabrice commence son apprentissage à Waterloo, par une grande bataille. Waterloo aussi, vu du ciel, qui servira à inaugurer Les Misérables de Hugo. Chez Flaubert lui-même, dont le rêve était un roman pur, on sait bien qu’il lui faut 1848 comme réacteur nucléaire de L’Éducation sentimentale. Et les Rougon-Macquart de Zola ne peuvent être compris que mis en perspective par l’alpha et l’oméga de deux événements qui signent la naissance et la mort du Second Empire : le coup d’État du prince Louis-Napoléon dans La Fortune des Rougon et la défaite de 1870 dans La Débâcle.

[access capability= »lire_inedits »]Georg Lukacs, dans Le Roman historique, résumait cela d’une formule lapidaire : « Sans une relation sentie avec le présent, une figuration de l’Histoire est impossible. » Et justement, comme l’avait pressenti Muray, cette « relation sentie » n’est-elle pas sur le point de disparaître ?

Une rentrée littéraire symptomatique

À ce titre, la rentrée littéraire fonctionne comme un symptôme, avec ses presque 500 romans français qui vont sortir sur quelques semaines. Encore une fois, l’autofiction se taille la part du lion. L’autofiction, ou cette manière solipsiste de se considérer soi-même comme une histoire sans s’apercevoir que l’on retrouve là cette phrase de concierge : « Ma vie est un roman. »

Il ne s’agit pas ici de dire que le roman serait mort pour autant. Seulement, comme on a tué l’Histoire, on est bien obligé de trouver un autre carburant. Celui qui a merveilleusement compris cela, c’est François Taillandier. Il publie le cinquième et dernier volume de sa Grande Intrigue, Time to turn. On y reviendra plus en détail, mais il est utile de savoir, tout de même, qu’il s’agit là de l’entreprise romanesque la plus ambitieuse et surtout la plus originale de ces dernières années. Time to turn peut se lire indépendamment des quatre précédents : si Taillandier raconte l’histoire d’une famille entre 1955 (sa date de naissance) et un futur proche, ce n’est pas l’ordre chronologique qu’il a adopté mais davantage une exploration thématique orchestrée par les méandres d’une mémoire qui sait qu’elle ne pourra plus trouver d’explications par des événements puisque, précisément, il n’y a plus d’événements.

Time to turn est le dernier mouvement d’un roman total qui part de l’hypothèse que ces cinquante dernières années nous ont vus passer dans un monde où l’ensemble du réel a été aménagé dans le seul but de nous faire oublier les horreurs de l’Histoire et entrer enfin dans un univers apaisé que l’auteur appelle Option Paradis. Une fois abolies toutes nos peurs concernant le vieillissement, la mort, l’amour, nous entrons finir dans le Cinquième Monde qui commence ces jours-ci avec son nouveau langage, l’Unilog.

Une telle puissance visionnaire alliée à une telle précision sociologique, le tout servi par un humour discret et désespéré fait de Taillandier le romancier qui a sans doute le mieux compris et analysé cette disparition de l’Histoire en tant que telle et le présent inimaginable, au sens propre, que cela a créé : « Ainsi, par exemple, est-il intéressant de se remémorer la façon dont on imaginait jadis l’avenir. Comment, vers 1960, on voyait l’an 2000. […] Personne, hormis peut-être quelques spécialistes parfaitement informés des évolutions de la technique (et encore), ne songeait aux inventions qui donneraient son visage particulier à l’an 2000, et qui interviendraient de façon toute différente dans l’existence de chacun. En l’an 2000, on ne va pas sur Mars, on n’a pas une voiture qui vole entre des gratte-ciel, on n’est pas vêtu, hormis les variations de la mode, de façon très différente que quarante ans plus tôt ; mais nous avons assimilé de façon intime et quasi physique des mutations qui affectent jusqu’aux mots que nous employons, jusqu’aux réflexes et aux contenus du moindre instant, jusqu’à la conscience que nous avons de notre être dans ce monde. »

On comprend mieux pourquoi la « relation sentie » avec le présent dont parle Lukacs, indispensable pour ressaisir l’Histoire, est désormais si difficile à éprouver.

Et pourtant, comme dans un champ de ruines, des écrivains commencent, comme Taillandier, à entrevoir la vérité. Si l’Histoire a disparu, ou semble avoir disparu, c’est qu’elle a été remplacée par l’Économie. « Pousse-toi de là que je m’y mette ! » dit l’arrogante. S’il n’y a plus d’Histoire, c’est que l’Économie a changé jusqu’à la nature du temps. C’est la vieille intuition debordienne du présent perpétuel, depuis La Société du Spectacle, qui recoupe celle de Muray, justement, sur cette étrange durée coagulée par le festivisme venu après l’Histoire pour mieux se substituer à elle. Mais l’Économie, comme l’Histoire, a ses sursauts, ses crispations, ses crises, ses krachs. Ils semblent se rapprocher depuis quelque temps et la secouer comme un grand corps malade.

L’écrivain sismographe

L’écrivain, toujours un peu sismographe, radar, table d’écoute, le pressent avant même les sociologues, les économistes et les spécialistes autoproclamés. On pourra donc s’intéresser à deux romans assez révélateurs de cette nouvelle lucidité. Ils sont courts, drôles et froids comme des contes voltairiens. Ils sont aussi précis et disent assez la cruauté de l’Économie, dont les massacres silencieux valent bien ceux perpétrés par la vieille Histoire.

Plan social, de François Marchand, a un titre qui dit assez de quoi il sera question. Un patron du Nord, à la tête d’une usine qui fabrique des ancres marines, doit, pour sauver son entreprise, entamer un énième plan social concernant le quart du personnel. Le patron est un patron comme la défunte Histoire les aimait. Il n’est pas franchement moderne, il est catholique et ne se fait aucune illusion sur la façon ridicule dont on tente de masquer la réalité de la crise : « Le parasitisme des élites avait atteint une dimension nouvelle : la seule chose qu’on leur demandait, définir une stratégie, était abandonnée aux consultants. Les patrons ne cachaient même plus le fait que, désormais, ils ne servaient plus à rien. » En face de lui, un délégué cégétiste : « Burnier, communiste stalinien, était un homme rationnel. Il alluma une Gitane et se mit à considérer froidement une situation non prévue par sa formation, assurée à l’École des cadres de Moscou en 1975. » Autant dire deux hommes qui appartiennent encore à l’Histoire, deux « ennemis de classe », comme on disait dans le monde d’avant. Mais cette simple appartenance commune fera d’eux d’étranges alliés dans un combat pour ce qu’il est convenu d’appeler l’« économie réelle », c’est-à-dire tout simplement la réalité, contre le monde irrationnel des consultants et des actionnaires.

Effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée

Autre point de vue adopté, mais avec la même idée, « décrire les effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée », celui de Philippe Vasset et de son Journal intime d’une prédatrice.

Vasset, qui avait déjà donné, en 2009, le Journal intime d’un marchand de canons, s’intéresse ici à la « Reine des glaces ». On ne connaîtra pas son nom. C’est simplement « Elle ». Et « Elle », à la tête de son fonds d’investissement, a compris une chose : le dernier Eldorado, c’est l’Arctique. Pétrole, gaz, diamants. Il s’agit juste de faire main basse sur le pactole et de considérer que les États, les autochtones, les écolos et les concurrents sont simplement des obstacles à éliminer. Par tous les moyens. Et puis, on trouve toujours une Sarah Palin, personnage du roman, pour vous aider…

Philippe Vasset, rédacteur en chef de la lettre d’information très documentée Intelligence online, explique très bien pourquoi il a choisi le roman plutôt que l’essai ou le documentaire : « Le recours à la fiction permet de prendre en compte la part fantasmée des échanges réels et de ne pas séparer les actions des individus de la représentation qu’ils s’en font. La série des journaux intimes s’intéresse tout autant à l’imaginaire des agents économiques qu’aux transactions qu’ils mènent et aux bénéfices qu’ils en tirent. »

On ne saurait mieux expliquer pourquoi le roman, et son incroyable plasticité, survit si bien à la disparition de l’Histoire et continue, tant bien que mal, à assurer cette « relation sentie avec le présent », plus que jamais nécessaire pour comprendre ce qui se passe, ce qui se passe vraiment.[/access]

Goldorak s’invite chez le Roi-Soleil

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Photo : BFLV

Après Jeff Koons en 2008 (rappelez-vous le homard) et Xavier Veilhan en 2009, le château de Versailles invite pour la troisième année consécutive un artiste de l’écurie du galleriste Emmanuel Perrotin. Il s’agit cette fois du Japonais Takashi Murakami.

Ce qui, chaque année, nous est vendu comme l’intrusion éphémère de l’art contemporain dans un temple de l’art classique commence à devenir une habitude qui exaspère les amoureux du Versailles d’antan et ne surprend plus que les touristes venus des antipodes pour voir Vénus et qui restent bouche bée devant Goldorak. Cet effet de surprise est voulu par l’artiste qui s’interroge : « est-ce que ça va faire monter ma cote ? Je ne sais pas ». Je ne sais pas non plus mais je doute qu’un chef renommé puisse acquérir une étoile en ajoutant des smarties à la carte de son restaurant. On me dit que si. J’en reste bouche bée.

C’est donc le parti-pris des organisateurs de l’événement qui, comme l’année dernière et celle d’avant, n’ont que le contraste et le décalage à la bouche. Que l’on trouve le travail de Murakami ou l’art contemporain dans son ensemble génial et prophétique ou grotesque et vain, on peut s’interroger sur cette manie que les décideurs culturels ont de nous coller du clinquant sur du patiné à l’image des colonnes de Buren qui devaient disparaître fissa des jardins du Palais Royal et semble parties pour durer mille ans si on les laisse faire.

Ça n’étonnera personne, les visiteurs VIP ont plutôt aimé l’exposition ; Frédéric Mitterrand est sorti ravi et l’écrivain Chantal Thomas, spécialiste de Sade, a décrété que la Reine, qui s’intéressait à l’art décoratif, aurait beaucoup aimé. Rappelons qu’elle aimait aussi les moutons mais évitons de l’ébruiter car nous pourrions voir un jour le Château ouvrir ses portes au Salon de l’Agriculture.

Les ploucs, ça ne comprend rien à l’art, c’est à ça qu’on les reconnaît

Les visiteurs comme vous et moi seront plus partagés. Certains Japonais qui faisaient de Versailles l’un des grands moments de leur voyage en Europe seront furieux d’y trouver l’art manga qu’ils interdisent à leurs enfants pour éduquer leur goût. Mais leur colère est discrète. Vous connaissez les Japonais, ils sont différents à Versailles et au karaoké. Dans la Galerie des Glaces, ils se tiennent et au micro, ils se lâchent. Mais ceux qui ne sont pas artistes ne peuvent pas comprendre qu’on se lâche dans les appartements royaux.

Les ploucs, ça ne comprend pas ces choses et c’est à ça qu’on les reconnaît. Jean-Jacques Aillagon les a lui-même bien reconnus en qualifiant « d’activisme aux relents xénophobes » les « protestations émanant de cercles d’extrême droite intégristes et conservateurs » qui accueillent chaque année tant d’audace.

Il semblerait que les mêmes empêcheurs de faire de l’art pour milliardaires mais quand même visible par les contribuables (on leur doit bien ça) sévissent aussi au Japon car Murakami avoue qu’il n’aurait jamais pu exposer dans le palais impérial. L’empereur est par principe opposé à la modernité. Comme quoi les monarques vivants se défendent mieux que les rois morts. De plus, les groupes d’extrême droite ne l’auraient pas toléré. S’ils pouvaient ne servir qu’à ça, ceux-là, je les regarderais presque avec bienveillance.

Les œuvres elles-mêmes sont pourtant bien innocentes : des fleurs aux couleurs gaies qu’on trouve sur les papiers peints destinés aux moins de douze ans et des figurines sorties d’un happy meal et grossies cent fois. Rien de choquant, d’iconoclaste ou de subversif cette fois-ci, (on se met à espérer que ces concepts soient enfin passés de mode). Le créateur le revendique et explique que son inspiration, c’est l’univers de son enfance. Ça tombe plutôt bien car cela semble être l’horizon indépassable de millions d’Occidentaux.

Enfin, même si l’on trouve ça joli, l’art de Murakami à Versailles souffre de la comparaison. En voyant des jouets en plastique dans un tel écrin, on comprend que dans son chemin parcouru du classique au postmoderne, l’art a perdu le beau en route.

Kundera nous dit que « le kitsch est la dernière station avant l’oubli ». Puisse-t-il avoir raison. L’empereur du Japon le croit, il ne flirte pas avec le kitsch de peur d’être emporté avec lui. Un souverain sacrément conservateur ! On devrait lui confier nos musées.

Robert Barcia : enterré mais pas mort

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On apprend seulement, un an après, la mort de Robert Barcia, fondateur et dirigeant occulte de Lutte Ouvrière. Arlette Laguiller, comme aujourd’hui Nathalie Artaud, ne sont officiellement que porte-parole de l’organisation trotskyste. Cette manière de cacher la mort d’un leader historique fait pourtant penser à l’URSS de la grande époque, ce qui est surprenant quand on sait à quel point ces militants trotskystes vouent une haine féroce à tout ce qui rappelle, de près ou de loin, le stalinisme.
Tout cela n’est pas sans rappeler aussi cette blague datant de l’Occupation qui courait dans l’entourage de Laval : « Le maréchal Pétain est mort mais personne n’a encore osé lui dire. »

Le souverainisme à la petite semaine

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Photo : iko

Soyons clairs : je n’ai jamais éprouvé aucune sympathie pour l’Europe telle qu’elle se construit. Pour être un internationaliste conséquent, encore faut-il qu’il y ait, étymologiquement, des nations. À mon âge, je n’ai pas grand-chose à reprocher à la nation. À la mienne, en tout cas. Elle a tout de même gratuitement ou presque veillé sur ma santé, assuré mon éducation et ma sécurité. Elle a également tenté de le faire pour les plus pauvres ou les plus faibles que moi, même quand ils n’étaient pas forcément français, ce que je trouve très chic de sa part, un chic républicain qui a connu des hauts, des bas et même une brève éclipse entre 40 et 44 mais qui reste quand même assez unique en son genre.
En échange, ma nation m’a finalement demandé assez peu de choses : douze mois de service militaire, le paiement régulier de mes impôts et le respect du code de la route.

Tout s’est brouillé

Alors quand je me suis aperçu comme la plupart des Français que l’Europe existait, c’est-à-dire au moment du référendum de Maëstricht, tout est devenu beaucoup plus compliqué. Par exemple, j’ai commencé à trouver que le clivage gauche-droite n’était plus aussi clair.
Avant, je préférais toujours un social-démocrate même rose très pâle à un centriste même très progressiste. J’étais du genre à croire qu’il y avait, pour les plus anciens de nos lecteurs qui se souviendront de qui je veux parler, une véritable différence entre Bernard Stasi et Michel Rocard. Et voilà que tout se brouillait : je me sentais soudain plus proche de Séguin que de Mitterrand.
J’ai demandé autour de moi si c’était normal. Comme autour de moi, il y avait surtout des communistes, ils m’ont répondu pour la plupart que oui, c’était normal, mais que ce n’était pas non plus la peine de le crier sur les toits, qu’on avait assez d’ennuis comme ça en ce moment avec ce qui se passait à l’Est. Certains me rappelaient même que les gaullistes et nous, on avait toujours été d’accord sur l’Europe qui était une construction supranationale voulant imposer un modèle économique définitivement capitaliste sur le continent. Simplement, les gaullistes insistaient un peu plus sur les dangers du supranational et nous sur ceux du modèle économique.

L’Europe, la France et moi

Les années ont passé et ce n’est pas allé en s’arrangeant.
Ni pour moi, ni pour la France, ni pour l’Europe.
En plus d’être communiste, je suis devenu souverainiste. Il m’est même arrivé de voter pour Chevènement et de trouver le Pasqua de 1999 sympathique. Des amis de trente ans cessent alors de vous parler et au bout du compte, on finit par écrire à Causeur, vous voyez le genre.
La France a trouvé le moyen de perdre sa monnaie, sa croyance en un vouloir-vivre ensemble (il y eut une époque où cette expression ne faisait pas forcément rire et ce n’était pas plus mal) et de préférer les débats sur les sujets de sociétés aux sujets de débats sur la société. En gros on s’est s’étripés sur le Pacs et les drogues douces pendant qu’on liquidait l’Etat-Providence. Vous voyez de quoi je parle, là, avec l’Etat-Providence ? Vous savez, la grosse bête qui achève de cracher ses poumons ces jours-ci entre un mini-putsch parlementaire et une propagande généralisée à la télé, à la radio et dans presque tous les journaux. On remarquera au passage que tout cela est allé d’autant plus vite et plus facilement que les gaullistes ont pratiquement disparu du paysage et que les communistes… non plus.

L’Europe, enfin, avait promis la paix et elle a fait la guerre en Yougoslavie, au Kosovo et maintenant en Afghanistan (Je sais, c’est l’Otan mais depuis que la France a réintégré l’Otan, UE et Otan, c’est kif-kif le bourricot taliban.). Elle s’est élargie à des pays pauvres en se disant qu’il serait plus facile de s’aligner sur eux pour le social. D’ailleurs, les pays riches comme la Norvège qui ont du pétrole et des grandes filles blondes qui ont un an de congé-maternité, ils ont dit non, merci, sans façon. Pour finir, comme elle ne demande pas son avis aux peuples, les peuples se mettent à voter à l’extrême droite un peu partout ce qui permet aux news magasines de faire des dossiers citoyens et récurrents sur la question.

Nation sans nationalisme

Ce qu’il y a de bien avec le souverainisme, justement, c’est qu’il permet d’aimer sa nation sans être nationaliste. Le souverainiste, et notamment le souverainiste français, pense que la nation, c’est encore pour l’instant le seul cadre qui protège, qui permette d’assurer un minimum de cohésion sociale en résistant à la mondialisation. Seulement, quand on est souverainiste, il faut aller jusqu’au bout de sa logique.
Et les postures adoptées par le pouvoir actuellement face à la question rom, c’est tout de même du souverainisme à la très petite semaine. On dit merde à l’ONU, au Pape, aux Roumains, à la Commission Européenne et au Luxembourg via cette même Commission Européenne. Il faut la voir, rouler des mécaniques, cette droite de gouvernement qui bande ses petits muscles en disant : « On fait ce qu’on veut, on est chez nous, non mais… »
Il y a juste un petit problème. C’est que c’est la même droite qui a fait voter en catimini parlementaire le traité de Lisbonne malgré le référendum de 2005 et la même qui ne cesse aujourd’hui de nous citer le monde entier en exemple sur les retraites pour nous faire honte devant notre archaïque feignasserie de Gaulois qui refusent d’admettre que l’allongement de l’espérance de vie suppose l’allongement de la durée de travail.

Alors on voudrait juste leur rappeler que le souverainisme, ce n’est pas un jour sur deux, quand ça arrange sur des questions de roulottes mal garées. C’est aussi une volonté économique de rester les maitres chez soi et d’affirmer la prééminence d’un modèle social, fusse contre le monde entier et sa cinquième colonne des experts autoproclamés.

Causons de littérature !

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Le 20 septembre 2010, Causeur s’invite à Strasbourg pour y faire l’ouverture de la « Bibliothèque idéale », rencontres annuelles d’écrivains organisées par la Ville de Strasbourg et la librairie Kléber.

Alain Finkielkraut, Renaud Camus, Bertrand Burgalat, Jérôme Leroy, Élisabeth Lévy, Basile de Koch et François Miclo dialogueront le temps d’une soirée. Ils évoqueront leurs passions et leurs engouements littéraires, en revenant notamment sur l’œuvre de Philippe Muray. Ils débattront aussi du rôle et de la fonction de la littérature dans notre monde.

Bibliothèque idéale
20 septembre 2010, à 20 heures
Grande salle de l’aubette, place Kléber, Strasbourg. Entrée libre.

Le clope photographe

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Muray

La dernière fois qu’Annie Assouline vit Philippe Muray, il montait dans un taxi, laissant à la photographe en guise d’adieu quatre mots à demi-prononcés : « Je suis très fatigué. » Confidence extraordinaire d’un homme qui poussait la civilité à toujours donner le change et à faire passer l’intelligence avant la lassitude et la maladie.

[access capability= »lire_inedits »]Brouiller les pistes

Au cours des dix années qui venaient de s’écouler, Hannah avait photographié l’écrivain à plusieurs reprises. La couverture de ce numéro et les photos reproduites dans le dossier consacré à Philippe Muray sont signées d’elle. « Il avait, dit-elle, une manière extrêmement sensuelle et virile de fumer. Aucun homme ne fume plus comme ça aujourd’hui. Il y a beaucoup de photos où son cigarillo est présent… Il me regardait le photographier, tout en fumant. Son clope était son propre appareil photographique. »

Et si c’était cela, le secret de Philippe Muray ? La séduction, le jeu de regards : oui, peut-être. Mais le brouillage de pistes avant tout. L’animal fétiche de l’écrivain n’est pas le chat mais le caméléon : Muray se transforme en photographe quand il est photographié. Il proclame toute littérature impossible quand son grand œuvre aspire à reprendre le métier là où Balzac l’avait laissé. C’est qu’il vaut mieux savoir jouer incognito quand on se consacre à dépeindre la Comédie humaine.[/access]

Ils étaient rosses, ils seront roses

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La violence dans les prisons est, paraît-il, monnaie courante. Les matons ont donc recours aux menottes, matraques, et autres cachots pour ramener le calme chez leurs ouailles. Avec des succès relatifs.

Alors qu’il suffit de jeter un œil perspicace sur la maison de Barbie pour que la solution se dévoile dans toute sa splendide simplicité. Peignons les murs en rose. Et pas que les murs. Tout, tout, tout en rose, les armoires, les lits, les barreaux, la totale!

C’est l’expérience qui a été menée dans deux prisons suisses, à Bienne et Zurich. Résultat sgarantis, les taulards se transforment en Camille et Madeleine. Les Helvètes ne font en cela que suivre le modèle américain où certaines cellules ne se contentent pas de se couvrir de rose, mais s’ornent également des jolis dessins d’animaux tendrement anthropomorphisés.

Le directeur de l’American Institut for Biosocial Research à Tacoma, Alexander Schauss, est formel: « Même si une personne essaie de s’énerver ou de devenir agressive, c’est impossible de le faire en présence de cette couleur. Celle-ci réduit le rythme cardiaque, la pression sanguine et les pulsations. C’est une couleur tranquillisante qui sape votre énergie ». Voilà, voilà…

A vos pinceaux, repeignez donc les chambres de vos ados, voire le bureau de l’homme de votre vie, en shocking pink. Ça apaisera les tensions et cela vous promet une vie de rêve sur un nuage peuplé de Bisounours. Si ça marche sur des psychopathes multirécidivistes, il n’y a aucune raison que cela ne marche pas non plus sur votre fils aîné.

Chaleurs d’été à la télé

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Chaleur

Chaleur

Il ne me reste pas assez de temps à vivre pour rattraper mes retards de lecture. Il y a tous les livres que je n’ai pas lus et tous ceux que j’aimerais relire. Pourtant, il m’arrive de passer des soirées entières devant la télé. Que Renaud Camus me pardonne mais certains soirs, quand j’entends le mot « culture », je sors ma télécommande et j’arpente le paysage audiovisuel en quête de plaisirs clinquants, bidons ou carrément bidonnés.

Je m’arrête souvent sur les reportages de flics. Sans bouger de mon canapé, par la caméra embarquée et la voix off, je participe à une enquête de police et, à la fin de l’émission, j’ai coffré des escrocs, des voleurs ou des assassins. Il faut beaucoup de patience pour suivre les planques et les filatures, des heures et des heures de travail pour accumuler des preuves, constituer des dossiers pour confondre les bandits alors que, même en floutant leurs visages, on voit au premier coup d’œil où passe la frontière entre le bien et le mal et qui sont les crapules. Un peu comme dans ces films de vengeance où le héros en prend plein la gueule pendant tout le film et, à la fin, châtie les méchants comme ils le méritent et même un peu plus, car, quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. Je m’impatiente, mais j’exulte au moment des arrestations.
« Bouge pas ! À plat ventre par terre ! Les mains dans le dos ! Ferme ta gueule !
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? C’est pas moi m’sieur, c’est pas d’ma faute !
– Ta gueule, on t’a dit ! Garde ça pour le juge ! »

[access capability= »lire_inedits »]Les dialogues manquent d’originalité, mais pourquoi chercher l’inédit quand on peut aller à l’essentiel ?

Puis viennent les interrogatoires, les aveux et la taule. Quand ça tourne mal, les voyous sont relâchés faute de preuves. Je m’endors alors en rêvant d’abus de pouvoir et de violences policières. J’imagine parfois des ordures qu’aucun Badinter ne pourra jamais réinsérer et que des policiers conscients de leur devoir décident de buter avant de les enterrer dans la forêt, épargnant à la société laborieuses palabres et dépenses inutiles.

Les soirs de chance, je tombe sur du catch féminin. Ces femelles fermement décidées à en découdre me fascinent. Je ne me fais pas trop d’illusions, je me doute que, dans la vie, ces filles sont normales : elles veulent qu’on les embrasse, qu’on n’oublie pas leur anniversaire et elles pleurent quand on les quitte, mais elles ont le bon goût de réserver ça à leur mari. Sur le ring, elles s’offrent à des millions de téléspectateurs en minishorts roses et bustiers au bord de l’explosion, distribuant manchettes et mandales. Je ne me lasse pas du spectacle de ces poupées Barbie bien en chair aux postures guerrières et, après les combats, je sombre dans le sommeil avec des envies de crêpage de chignon pour moi tout seul et de violences conjugales modérées et consenties.

Ploucs et chèvres douées de parole

Mais ma préférence va sans aucun doute aux émissions de célibataires. Elles sont nombreuses et variées, mettant en scène des ploucs à la recherche d’une chèvre douée de la parole − enfin dans les limites du supportable − ou de trentenaires chez qui l’horloge biologique est devenue une alarme assourdissante. Tous et toutes sont au bord du désespoir, revenus des aventures sans lendemain, cherchant chaussure à leur pied, couvercle à leur pot et autre âme sœur qui ne pourra toucher la marchandise qu’après avoir promis le mariage. On est prévenu d’entrée : pas sérieux s’abstenir !

Pour plaire avant la dernière ligne droite, les filles sont parfois tatouées et piercées de part en part, avec des seins en plastique et maquillées comme si elles sortaient des pompes funèbres mais rêvent de prince charmant et de mariage en blanc. Sous les décolletés et les jupes courtes, les peaux cuivrées sous les lampes dissimulent mal des âmes de mémères à la recherche de celui qu’elles ne tarderont pas à appeler « Papa » quand elles auront pondu leur œuf. Les émissions les rassemblent souvent en troupeaux dans des bars ou au bord de piscines pour qu’on les voie en maillot et, si ces poulaillers ambulants peuvent donner des envies de renard, on comprend vite en les entendant parler qu’il vaut mieux chasser des filles sauvages et farouches mais pas trop que cette volaille qui semble avoir été élevée loin de la nature des hommes. Ces grandes filles qui semblent n’avoir rien appris cherchent encore des garçons honnêtes, fidèles et pas menteurs. Leur besoin de se caser est si fort qu’elles semblent prêtes à se contenter de ceux-là et ça tombe bien, car, dans ce genre de programmes, il n’y a que ça.

Je sais, ce n’est pas très beau de rire du malheur des dindes, mais personne ne les a obligées à se mettre sur le marché de la séduction par le biais du télé-achat.

Pour séduire une femme, il faut être un homme

Les hommes qui s’inscrivent sur les listes des prétendants au mariage sans passer par la case « drague et sexe » sont loin des images que nous en donnent les chansons réalistes. Certains sont blonds et beaux et sentent peut-être le sable chaud, mais tous n’ont pas grand-chose d’autre à offrir qu’un cœur à prendre. Qu’ils cherchent un ventre pour y planter une famille ou une histoire d’amour qui dure, tous courent après un contrat, un serment, une garantie et des entraves avant même d’avoir joui. Tous veulent être rassurés sur la nature des intentions de leur future partenaire. Dans le flou, ils sont mal à l’aise et le mensonge leur fait horreur.

Les uns sortent d’un divorce qu’ils continuent de voir comme un échec là où tout homme normalement constitué savoure une libération et remettent leur sort et leur vie sexuelle entre les mains d’une fille un peu futée autoproclamée « coach » qui mettra plusieurs émissions à leur faire comprendre que, pour séduire une femme, il faut d’abord être un homme.

Les autres sont puceaux et sont passés de l’école d’ingénieurs au boulot d’ingénieur sans avoir vu le temps défiler et sans avoir pris le temps de prendre quelques femmes au passage. Timides et balourds, ils sont déjà du gibier avant même d’avoir rêvé d’être chasseurs. La première qui dira « oui » sera probablement la bonne et ils en rêvent en appelant ça « l’amour ».

Tout ce petit monde est fait pour s’entendre et je m’amuse au spectacle de ce que Deleuze nommait « cette sale petite manie de vouloir être aimé ». Quand je m’endors sur ces images, s’il m’arrive de rêver mariage, famille et amour-toujours, je demande qu’on me pince pour me ramener à une réalité chaotique, instable et pleine de surprises, où le goût que j’ai pris de la liberté et qui ne passera plus, comme un animal domestique qui a goûté au sang, ouvre à jamais le champ des possibles à 360 degrés. Mais ça, on ne le trouve pas à la télé ![/access]

Schiffter, flâneur classieux et sentimental

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Didier Pruvot/Flammarion
Didier Pruvot/Flammarion

Que faire dans ce que Baudouin de Bodinat nomme « le peu d’avenir que contient le temps où nous vivons » ? L’époque, agrégat de manageurs et de managés volontaires, ne propose guère qu’expédients sécuritaires d’une part, et remèdes euphorisants des babas du blabla philosophique d’autre part. L’époque, il est vrai, n’aime pas les dandies.
Qu’est-ce qu’un dandy? C’est Mastroianni dans la Dolce vita, Jacques Dutronc dans Joseph et la fille avec sa vieille veste kaki, sa dégaine délicatement cabossée et ses yeux de gentleman cambrioleur plantés dans ceux de Hafsia Herzi. C’est, du côté des mots et de l’esprit buissonnier, Frédéric Schiffter, “nihiliste petit-bourgeois”, classieux et dilettante. Point commun à tous : l’élégance comme art de survivre.

Braconnages philosophiques

Dans sa Philosophie sentimentale, flânerie autour de ses quelques auteurs de chevet et des phrases qui nous restent d’eux quand nous avons tout oublié, Schiffter aurait d’ailleurs pu citer Jacques Dutronc : “J’aime les filles de chez Castel / J’aime les filles de chez Régine / J’aime les filles qu’on voit dans Elle / J’aime les filles des magazines.”

Schiffter fait partie de ceux qui pensent que les jeunes filles aident à supporter l’immonde et que la plus touchante des réponses, quand un journaliste demande à une actrice, Brigitte Bardot en l’occurrence, quel est le plus beau jour de sa vie, est : “Une nuit.” Et de nous rappeler, en écho, la pensée de José Ortega y Gasset : « L’amour est la tentative d’échanger deux solitudes. »
Schiffter n’écrit pas de manuel pour être heureux, encore moins d’antimanuel pour se palucher sans entraves. Avec Schopenhauer, il sait que « L’histoire d’une vie est toujours l’histoire d’une souffrance » et L’Ecclésiaste lui est un précieux compagnon de déroute : « Ne sois pas trop juste, ne pratique pas trop la sagesse : pourquoi te rendre ridicule ? »
Aux figures imposées des philosophes élyséens et autres rebelles de Caen, il préfère les braconnages hors des lopins balisés. Déjà, lorsqu’il était étudiant, il choisissait Jean-Patrick Manchette et Raymond Chandler plutôt que Kant ou Levinas. La philosophie, c’est aussi un roman noir. Question de style et de plaisir lui qui, avec Pessoa, se souvient qu’il est essentiel de « vivre une vie cultivée et sans passion, suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment méditée pour n’y tomber jamais. »

Les temps retrouvés

Avec sa Philosophie sentimentale, Schiffter offre un livre de l’inquiétude, du temps perdu et du temps retrouvé. Le temps, pour le philosophe est une arme de guerre à l’heure du règne des VRP, des DRH, des VIP. Le temps et la lenteur, toujours, contre les sigles et les acronymes. Nietzsche ne disait pas autre chose : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. » Le temps, chez Schiffter, est celui de l’ennui enchanteur et des fugues chez Montaigne, Chamfort ou, plus récemment chez Michel Houellebecq. C’est aussi le temps du flirt et des corps amoureux, des lunettes noires et de la plage loin du bavardage des fâcheux et des bonnes femmes.
C’est enfin le temps des larmes. Schiffter est né en Haute-Volta en 1956 : il ne connaitra la France qu’à dix ans, après la mort de son père. Et il faut lire, dans Philosophie sentimentale, ces pages sur le coeur mis à nu d’un orphelin à perpétuité, quand surgissent les silhouettes bouleversantes de ce père mort beaucoup trop tôt et d’une mère malade, qui boit un peu trop, une mère aux gestes “beaux comme les tremblements des mains dans l’alcoolisme”, selon la formule paradoxale et poignante de Lautréamont.

Philosophie sentimentale

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A bout de sous, made in USA

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On sait que l’hebdomadaire The Economist est aux libéraux classiques ce que Le Monde Diplomatique est aux altermondialistes: une bible. Et bien qu’il soit connu que l’on est toujours trahi par les siens, on sera tout de même surpris par cet article de son édition du 22 juillet rendant compte de la situation des salariés américains après trente mois de crise.

C’est Apocalyse Now ou Desperate Housewifes, au choix. Commençons par les jeunes : 1 sur 4 des 18-29 ans a dû revenir vivre chez ses parents. Pour les parents en question, non seulement ils voient revenir leurs mômes à la maison mais dans le même temps, en plus, ils sont 20% à ne pas pouvoir rembourser leur prêt hypothécaire. Le grand Lao She avait écrit ce chef d’œuvre de la littérature chinoise Quatre générations sous un même toit, on attendra donc le nouveau Steinbeck pour Deux générations sous le même carton. Quand par hasard, les parents peuvent encore honorer leurs mensualités, leur maison a de toute façon perdu un cinquième de sa valeur en moyenne après la chute de l’immobilier. Et pour arranger les choses, ces mêmes salariés sont pour la moitié d’entre eux en temps partiel et plus d’un quart démentent l’optimisme proverbial des étasuniens en pensant que leur progéniture vivra encore moins bien qu’eux.

Une des particularités de The Economist est que les articles n’y sont pas signés. Alors soit une taupe marxisto-chaviste s’est infiltrée dans la rédaction du vénérable hebdomadaire britannique, soit il s’agit d’un journal qui informe, même quand la réalité dément son idéologie. Etonnant, non ?

Le roman sauvé par la crise ?

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François Taillandier
François Taillandier.
François Taillandier
François Taillandier.

Philippe Murray, à l’honneur de ce numéro, l’avait bien compris : nous sommes après l’Histoire. Et ça commence à se voir dans le roman. Le roman, traditionnellement, était le refuge de l’Histoire. Sans même parler du roman historique qui, selon la définition de Dumas, savait la violer pour lui faire de beaux enfants, le roman était le genre même de l’Histoire, le genre fait pour l’Histoire et par l’Histoire.

Les géants du roman, de Tolstoï à Faulkner, de Balzac à Joyce, de Stendhal à Flaubert, de Proust à Thomas Mann, ont toujours été là pour rendre compte de basculements, de points de rupture, de changements d’époque. On lit trop souvent la Recherche en oubliant que les Zeppelin qui bombardent Paris ont autant d’importance que les séances d’onanisme dans le cabinet aux iris, que Saint-Loup meurt au front et que l’on entend la rumeur de l’artillerie allemande, après celles de l’affaire Dreyfus, à Combourg, du côté des sources de la Vivonne. Même un roman apparemment aussi dégagé de l’Histoire que La Chartreuse de Parme, se déroulant à une époque et dans un lieu imaginaires, ne parle en fait que d’elle. Fabrice commence son apprentissage à Waterloo, par une grande bataille. Waterloo aussi, vu du ciel, qui servira à inaugurer Les Misérables de Hugo. Chez Flaubert lui-même, dont le rêve était un roman pur, on sait bien qu’il lui faut 1848 comme réacteur nucléaire de L’Éducation sentimentale. Et les Rougon-Macquart de Zola ne peuvent être compris que mis en perspective par l’alpha et l’oméga de deux événements qui signent la naissance et la mort du Second Empire : le coup d’État du prince Louis-Napoléon dans La Fortune des Rougon et la défaite de 1870 dans La Débâcle.

[access capability= »lire_inedits »]Georg Lukacs, dans Le Roman historique, résumait cela d’une formule lapidaire : « Sans une relation sentie avec le présent, une figuration de l’Histoire est impossible. » Et justement, comme l’avait pressenti Muray, cette « relation sentie » n’est-elle pas sur le point de disparaître ?

Une rentrée littéraire symptomatique

À ce titre, la rentrée littéraire fonctionne comme un symptôme, avec ses presque 500 romans français qui vont sortir sur quelques semaines. Encore une fois, l’autofiction se taille la part du lion. L’autofiction, ou cette manière solipsiste de se considérer soi-même comme une histoire sans s’apercevoir que l’on retrouve là cette phrase de concierge : « Ma vie est un roman. »

Il ne s’agit pas ici de dire que le roman serait mort pour autant. Seulement, comme on a tué l’Histoire, on est bien obligé de trouver un autre carburant. Celui qui a merveilleusement compris cela, c’est François Taillandier. Il publie le cinquième et dernier volume de sa Grande Intrigue, Time to turn. On y reviendra plus en détail, mais il est utile de savoir, tout de même, qu’il s’agit là de l’entreprise romanesque la plus ambitieuse et surtout la plus originale de ces dernières années. Time to turn peut se lire indépendamment des quatre précédents : si Taillandier raconte l’histoire d’une famille entre 1955 (sa date de naissance) et un futur proche, ce n’est pas l’ordre chronologique qu’il a adopté mais davantage une exploration thématique orchestrée par les méandres d’une mémoire qui sait qu’elle ne pourra plus trouver d’explications par des événements puisque, précisément, il n’y a plus d’événements.

Time to turn est le dernier mouvement d’un roman total qui part de l’hypothèse que ces cinquante dernières années nous ont vus passer dans un monde où l’ensemble du réel a été aménagé dans le seul but de nous faire oublier les horreurs de l’Histoire et entrer enfin dans un univers apaisé que l’auteur appelle Option Paradis. Une fois abolies toutes nos peurs concernant le vieillissement, la mort, l’amour, nous entrons finir dans le Cinquième Monde qui commence ces jours-ci avec son nouveau langage, l’Unilog.

Une telle puissance visionnaire alliée à une telle précision sociologique, le tout servi par un humour discret et désespéré fait de Taillandier le romancier qui a sans doute le mieux compris et analysé cette disparition de l’Histoire en tant que telle et le présent inimaginable, au sens propre, que cela a créé : « Ainsi, par exemple, est-il intéressant de se remémorer la façon dont on imaginait jadis l’avenir. Comment, vers 1960, on voyait l’an 2000. […] Personne, hormis peut-être quelques spécialistes parfaitement informés des évolutions de la technique (et encore), ne songeait aux inventions qui donneraient son visage particulier à l’an 2000, et qui interviendraient de façon toute différente dans l’existence de chacun. En l’an 2000, on ne va pas sur Mars, on n’a pas une voiture qui vole entre des gratte-ciel, on n’est pas vêtu, hormis les variations de la mode, de façon très différente que quarante ans plus tôt ; mais nous avons assimilé de façon intime et quasi physique des mutations qui affectent jusqu’aux mots que nous employons, jusqu’aux réflexes et aux contenus du moindre instant, jusqu’à la conscience que nous avons de notre être dans ce monde. »

On comprend mieux pourquoi la « relation sentie » avec le présent dont parle Lukacs, indispensable pour ressaisir l’Histoire, est désormais si difficile à éprouver.

Et pourtant, comme dans un champ de ruines, des écrivains commencent, comme Taillandier, à entrevoir la vérité. Si l’Histoire a disparu, ou semble avoir disparu, c’est qu’elle a été remplacée par l’Économie. « Pousse-toi de là que je m’y mette ! » dit l’arrogante. S’il n’y a plus d’Histoire, c’est que l’Économie a changé jusqu’à la nature du temps. C’est la vieille intuition debordienne du présent perpétuel, depuis La Société du Spectacle, qui recoupe celle de Muray, justement, sur cette étrange durée coagulée par le festivisme venu après l’Histoire pour mieux se substituer à elle. Mais l’Économie, comme l’Histoire, a ses sursauts, ses crispations, ses crises, ses krachs. Ils semblent se rapprocher depuis quelque temps et la secouer comme un grand corps malade.

L’écrivain sismographe

L’écrivain, toujours un peu sismographe, radar, table d’écoute, le pressent avant même les sociologues, les économistes et les spécialistes autoproclamés. On pourra donc s’intéresser à deux romans assez révélateurs de cette nouvelle lucidité. Ils sont courts, drôles et froids comme des contes voltairiens. Ils sont aussi précis et disent assez la cruauté de l’Économie, dont les massacres silencieux valent bien ceux perpétrés par la vieille Histoire.

Plan social, de François Marchand, a un titre qui dit assez de quoi il sera question. Un patron du Nord, à la tête d’une usine qui fabrique des ancres marines, doit, pour sauver son entreprise, entamer un énième plan social concernant le quart du personnel. Le patron est un patron comme la défunte Histoire les aimait. Il n’est pas franchement moderne, il est catholique et ne se fait aucune illusion sur la façon ridicule dont on tente de masquer la réalité de la crise : « Le parasitisme des élites avait atteint une dimension nouvelle : la seule chose qu’on leur demandait, définir une stratégie, était abandonnée aux consultants. Les patrons ne cachaient même plus le fait que, désormais, ils ne servaient plus à rien. » En face de lui, un délégué cégétiste : « Burnier, communiste stalinien, était un homme rationnel. Il alluma une Gitane et se mit à considérer froidement une situation non prévue par sa formation, assurée à l’École des cadres de Moscou en 1975. » Autant dire deux hommes qui appartiennent encore à l’Histoire, deux « ennemis de classe », comme on disait dans le monde d’avant. Mais cette simple appartenance commune fera d’eux d’étranges alliés dans un combat pour ce qu’il est convenu d’appeler l’« économie réelle », c’est-à-dire tout simplement la réalité, contre le monde irrationnel des consultants et des actionnaires.

Effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée

Autre point de vue adopté, mais avec la même idée, « décrire les effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée », celui de Philippe Vasset et de son Journal intime d’une prédatrice.

Vasset, qui avait déjà donné, en 2009, le Journal intime d’un marchand de canons, s’intéresse ici à la « Reine des glaces ». On ne connaîtra pas son nom. C’est simplement « Elle ». Et « Elle », à la tête de son fonds d’investissement, a compris une chose : le dernier Eldorado, c’est l’Arctique. Pétrole, gaz, diamants. Il s’agit juste de faire main basse sur le pactole et de considérer que les États, les autochtones, les écolos et les concurrents sont simplement des obstacles à éliminer. Par tous les moyens. Et puis, on trouve toujours une Sarah Palin, personnage du roman, pour vous aider…

Philippe Vasset, rédacteur en chef de la lettre d’information très documentée Intelligence online, explique très bien pourquoi il a choisi le roman plutôt que l’essai ou le documentaire : « Le recours à la fiction permet de prendre en compte la part fantasmée des échanges réels et de ne pas séparer les actions des individus de la représentation qu’ils s’en font. La série des journaux intimes s’intéresse tout autant à l’imaginaire des agents économiques qu’aux transactions qu’ils mènent et aux bénéfices qu’ils en tirent. »

On ne saurait mieux expliquer pourquoi le roman, et son incroyable plasticité, survit si bien à la disparition de l’Histoire et continue, tant bien que mal, à assurer cette « relation sentie avec le présent », plus que jamais nécessaire pour comprendre ce qui se passe, ce qui se passe vraiment.[/access]

Goldorak s’invite chez le Roi-Soleil

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Photo : BFLV
Photo : BFLV

Après Jeff Koons en 2008 (rappelez-vous le homard) et Xavier Veilhan en 2009, le château de Versailles invite pour la troisième année consécutive un artiste de l’écurie du galleriste Emmanuel Perrotin. Il s’agit cette fois du Japonais Takashi Murakami.

Ce qui, chaque année, nous est vendu comme l’intrusion éphémère de l’art contemporain dans un temple de l’art classique commence à devenir une habitude qui exaspère les amoureux du Versailles d’antan et ne surprend plus que les touristes venus des antipodes pour voir Vénus et qui restent bouche bée devant Goldorak. Cet effet de surprise est voulu par l’artiste qui s’interroge : « est-ce que ça va faire monter ma cote ? Je ne sais pas ». Je ne sais pas non plus mais je doute qu’un chef renommé puisse acquérir une étoile en ajoutant des smarties à la carte de son restaurant. On me dit que si. J’en reste bouche bée.

C’est donc le parti-pris des organisateurs de l’événement qui, comme l’année dernière et celle d’avant, n’ont que le contraste et le décalage à la bouche. Que l’on trouve le travail de Murakami ou l’art contemporain dans son ensemble génial et prophétique ou grotesque et vain, on peut s’interroger sur cette manie que les décideurs culturels ont de nous coller du clinquant sur du patiné à l’image des colonnes de Buren qui devaient disparaître fissa des jardins du Palais Royal et semble parties pour durer mille ans si on les laisse faire.

Ça n’étonnera personne, les visiteurs VIP ont plutôt aimé l’exposition ; Frédéric Mitterrand est sorti ravi et l’écrivain Chantal Thomas, spécialiste de Sade, a décrété que la Reine, qui s’intéressait à l’art décoratif, aurait beaucoup aimé. Rappelons qu’elle aimait aussi les moutons mais évitons de l’ébruiter car nous pourrions voir un jour le Château ouvrir ses portes au Salon de l’Agriculture.

Les ploucs, ça ne comprend rien à l’art, c’est à ça qu’on les reconnaît

Les visiteurs comme vous et moi seront plus partagés. Certains Japonais qui faisaient de Versailles l’un des grands moments de leur voyage en Europe seront furieux d’y trouver l’art manga qu’ils interdisent à leurs enfants pour éduquer leur goût. Mais leur colère est discrète. Vous connaissez les Japonais, ils sont différents à Versailles et au karaoké. Dans la Galerie des Glaces, ils se tiennent et au micro, ils se lâchent. Mais ceux qui ne sont pas artistes ne peuvent pas comprendre qu’on se lâche dans les appartements royaux.

Les ploucs, ça ne comprend pas ces choses et c’est à ça qu’on les reconnaît. Jean-Jacques Aillagon les a lui-même bien reconnus en qualifiant « d’activisme aux relents xénophobes » les « protestations émanant de cercles d’extrême droite intégristes et conservateurs » qui accueillent chaque année tant d’audace.

Il semblerait que les mêmes empêcheurs de faire de l’art pour milliardaires mais quand même visible par les contribuables (on leur doit bien ça) sévissent aussi au Japon car Murakami avoue qu’il n’aurait jamais pu exposer dans le palais impérial. L’empereur est par principe opposé à la modernité. Comme quoi les monarques vivants se défendent mieux que les rois morts. De plus, les groupes d’extrême droite ne l’auraient pas toléré. S’ils pouvaient ne servir qu’à ça, ceux-là, je les regarderais presque avec bienveillance.

Les œuvres elles-mêmes sont pourtant bien innocentes : des fleurs aux couleurs gaies qu’on trouve sur les papiers peints destinés aux moins de douze ans et des figurines sorties d’un happy meal et grossies cent fois. Rien de choquant, d’iconoclaste ou de subversif cette fois-ci, (on se met à espérer que ces concepts soient enfin passés de mode). Le créateur le revendique et explique que son inspiration, c’est l’univers de son enfance. Ça tombe plutôt bien car cela semble être l’horizon indépassable de millions d’Occidentaux.

Enfin, même si l’on trouve ça joli, l’art de Murakami à Versailles souffre de la comparaison. En voyant des jouets en plastique dans un tel écrin, on comprend que dans son chemin parcouru du classique au postmoderne, l’art a perdu le beau en route.

Kundera nous dit que « le kitsch est la dernière station avant l’oubli ». Puisse-t-il avoir raison. L’empereur du Japon le croit, il ne flirte pas avec le kitsch de peur d’être emporté avec lui. Un souverain sacrément conservateur ! On devrait lui confier nos musées.

Robert Barcia : enterré mais pas mort

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On apprend seulement, un an après, la mort de Robert Barcia, fondateur et dirigeant occulte de Lutte Ouvrière. Arlette Laguiller, comme aujourd’hui Nathalie Artaud, ne sont officiellement que porte-parole de l’organisation trotskyste. Cette manière de cacher la mort d’un leader historique fait pourtant penser à l’URSS de la grande époque, ce qui est surprenant quand on sait à quel point ces militants trotskystes vouent une haine féroce à tout ce qui rappelle, de près ou de loin, le stalinisme.
Tout cela n’est pas sans rappeler aussi cette blague datant de l’Occupation qui courait dans l’entourage de Laval : « Le maréchal Pétain est mort mais personne n’a encore osé lui dire. »

Le souverainisme à la petite semaine

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Photo : iko
Photo : iko

Soyons clairs : je n’ai jamais éprouvé aucune sympathie pour l’Europe telle qu’elle se construit. Pour être un internationaliste conséquent, encore faut-il qu’il y ait, étymologiquement, des nations. À mon âge, je n’ai pas grand-chose à reprocher à la nation. À la mienne, en tout cas. Elle a tout de même gratuitement ou presque veillé sur ma santé, assuré mon éducation et ma sécurité. Elle a également tenté de le faire pour les plus pauvres ou les plus faibles que moi, même quand ils n’étaient pas forcément français, ce que je trouve très chic de sa part, un chic républicain qui a connu des hauts, des bas et même une brève éclipse entre 40 et 44 mais qui reste quand même assez unique en son genre.
En échange, ma nation m’a finalement demandé assez peu de choses : douze mois de service militaire, le paiement régulier de mes impôts et le respect du code de la route.

Tout s’est brouillé

Alors quand je me suis aperçu comme la plupart des Français que l’Europe existait, c’est-à-dire au moment du référendum de Maëstricht, tout est devenu beaucoup plus compliqué. Par exemple, j’ai commencé à trouver que le clivage gauche-droite n’était plus aussi clair.
Avant, je préférais toujours un social-démocrate même rose très pâle à un centriste même très progressiste. J’étais du genre à croire qu’il y avait, pour les plus anciens de nos lecteurs qui se souviendront de qui je veux parler, une véritable différence entre Bernard Stasi et Michel Rocard. Et voilà que tout se brouillait : je me sentais soudain plus proche de Séguin que de Mitterrand.
J’ai demandé autour de moi si c’était normal. Comme autour de moi, il y avait surtout des communistes, ils m’ont répondu pour la plupart que oui, c’était normal, mais que ce n’était pas non plus la peine de le crier sur les toits, qu’on avait assez d’ennuis comme ça en ce moment avec ce qui se passait à l’Est. Certains me rappelaient même que les gaullistes et nous, on avait toujours été d’accord sur l’Europe qui était une construction supranationale voulant imposer un modèle économique définitivement capitaliste sur le continent. Simplement, les gaullistes insistaient un peu plus sur les dangers du supranational et nous sur ceux du modèle économique.

L’Europe, la France et moi

Les années ont passé et ce n’est pas allé en s’arrangeant.
Ni pour moi, ni pour la France, ni pour l’Europe.
En plus d’être communiste, je suis devenu souverainiste. Il m’est même arrivé de voter pour Chevènement et de trouver le Pasqua de 1999 sympathique. Des amis de trente ans cessent alors de vous parler et au bout du compte, on finit par écrire à Causeur, vous voyez le genre.
La France a trouvé le moyen de perdre sa monnaie, sa croyance en un vouloir-vivre ensemble (il y eut une époque où cette expression ne faisait pas forcément rire et ce n’était pas plus mal) et de préférer les débats sur les sujets de sociétés aux sujets de débats sur la société. En gros on s’est s’étripés sur le Pacs et les drogues douces pendant qu’on liquidait l’Etat-Providence. Vous voyez de quoi je parle, là, avec l’Etat-Providence ? Vous savez, la grosse bête qui achève de cracher ses poumons ces jours-ci entre un mini-putsch parlementaire et une propagande généralisée à la télé, à la radio et dans presque tous les journaux. On remarquera au passage que tout cela est allé d’autant plus vite et plus facilement que les gaullistes ont pratiquement disparu du paysage et que les communistes… non plus.

L’Europe, enfin, avait promis la paix et elle a fait la guerre en Yougoslavie, au Kosovo et maintenant en Afghanistan (Je sais, c’est l’Otan mais depuis que la France a réintégré l’Otan, UE et Otan, c’est kif-kif le bourricot taliban.). Elle s’est élargie à des pays pauvres en se disant qu’il serait plus facile de s’aligner sur eux pour le social. D’ailleurs, les pays riches comme la Norvège qui ont du pétrole et des grandes filles blondes qui ont un an de congé-maternité, ils ont dit non, merci, sans façon. Pour finir, comme elle ne demande pas son avis aux peuples, les peuples se mettent à voter à l’extrême droite un peu partout ce qui permet aux news magasines de faire des dossiers citoyens et récurrents sur la question.

Nation sans nationalisme

Ce qu’il y a de bien avec le souverainisme, justement, c’est qu’il permet d’aimer sa nation sans être nationaliste. Le souverainiste, et notamment le souverainiste français, pense que la nation, c’est encore pour l’instant le seul cadre qui protège, qui permette d’assurer un minimum de cohésion sociale en résistant à la mondialisation. Seulement, quand on est souverainiste, il faut aller jusqu’au bout de sa logique.
Et les postures adoptées par le pouvoir actuellement face à la question rom, c’est tout de même du souverainisme à la très petite semaine. On dit merde à l’ONU, au Pape, aux Roumains, à la Commission Européenne et au Luxembourg via cette même Commission Européenne. Il faut la voir, rouler des mécaniques, cette droite de gouvernement qui bande ses petits muscles en disant : « On fait ce qu’on veut, on est chez nous, non mais… »
Il y a juste un petit problème. C’est que c’est la même droite qui a fait voter en catimini parlementaire le traité de Lisbonne malgré le référendum de 2005 et la même qui ne cesse aujourd’hui de nous citer le monde entier en exemple sur les retraites pour nous faire honte devant notre archaïque feignasserie de Gaulois qui refusent d’admettre que l’allongement de l’espérance de vie suppose l’allongement de la durée de travail.

Alors on voudrait juste leur rappeler que le souverainisme, ce n’est pas un jour sur deux, quand ça arrange sur des questions de roulottes mal garées. C’est aussi une volonté économique de rester les maitres chez soi et d’affirmer la prééminence d’un modèle social, fusse contre le monde entier et sa cinquième colonne des experts autoproclamés.

Causons de littérature !

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Le 20 septembre 2010, Causeur s’invite à Strasbourg pour y faire l’ouverture de la « Bibliothèque idéale », rencontres annuelles d’écrivains organisées par la Ville de Strasbourg et la librairie Kléber.

Alain Finkielkraut, Renaud Camus, Bertrand Burgalat, Jérôme Leroy, Élisabeth Lévy, Basile de Koch et François Miclo dialogueront le temps d’une soirée. Ils évoqueront leurs passions et leurs engouements littéraires, en revenant notamment sur l’œuvre de Philippe Muray. Ils débattront aussi du rôle et de la fonction de la littérature dans notre monde.

Bibliothèque idéale
20 septembre 2010, à 20 heures
Grande salle de l’aubette, place Kléber, Strasbourg. Entrée libre.

Le clope photographe

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Muray

Muray

La dernière fois qu’Annie Assouline vit Philippe Muray, il montait dans un taxi, laissant à la photographe en guise d’adieu quatre mots à demi-prononcés : « Je suis très fatigué. » Confidence extraordinaire d’un homme qui poussait la civilité à toujours donner le change et à faire passer l’intelligence avant la lassitude et la maladie.

[access capability= »lire_inedits »]Brouiller les pistes

Au cours des dix années qui venaient de s’écouler, Hannah avait photographié l’écrivain à plusieurs reprises. La couverture de ce numéro et les photos reproduites dans le dossier consacré à Philippe Muray sont signées d’elle. « Il avait, dit-elle, une manière extrêmement sensuelle et virile de fumer. Aucun homme ne fume plus comme ça aujourd’hui. Il y a beaucoup de photos où son cigarillo est présent… Il me regardait le photographier, tout en fumant. Son clope était son propre appareil photographique. »

Et si c’était cela, le secret de Philippe Muray ? La séduction, le jeu de regards : oui, peut-être. Mais le brouillage de pistes avant tout. L’animal fétiche de l’écrivain n’est pas le chat mais le caméléon : Muray se transforme en photographe quand il est photographié. Il proclame toute littérature impossible quand son grand œuvre aspire à reprendre le métier là où Balzac l’avait laissé. C’est qu’il vaut mieux savoir jouer incognito quand on se consacre à dépeindre la Comédie humaine.[/access]

Ils étaient rosses, ils seront roses

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La violence dans les prisons est, paraît-il, monnaie courante. Les matons ont donc recours aux menottes, matraques, et autres cachots pour ramener le calme chez leurs ouailles. Avec des succès relatifs.

Alors qu’il suffit de jeter un œil perspicace sur la maison de Barbie pour que la solution se dévoile dans toute sa splendide simplicité. Peignons les murs en rose. Et pas que les murs. Tout, tout, tout en rose, les armoires, les lits, les barreaux, la totale!

C’est l’expérience qui a été menée dans deux prisons suisses, à Bienne et Zurich. Résultat sgarantis, les taulards se transforment en Camille et Madeleine. Les Helvètes ne font en cela que suivre le modèle américain où certaines cellules ne se contentent pas de se couvrir de rose, mais s’ornent également des jolis dessins d’animaux tendrement anthropomorphisés.

Le directeur de l’American Institut for Biosocial Research à Tacoma, Alexander Schauss, est formel: « Même si une personne essaie de s’énerver ou de devenir agressive, c’est impossible de le faire en présence de cette couleur. Celle-ci réduit le rythme cardiaque, la pression sanguine et les pulsations. C’est une couleur tranquillisante qui sape votre énergie ». Voilà, voilà…

A vos pinceaux, repeignez donc les chambres de vos ados, voire le bureau de l’homme de votre vie, en shocking pink. Ça apaisera les tensions et cela vous promet une vie de rêve sur un nuage peuplé de Bisounours. Si ça marche sur des psychopathes multirécidivistes, il n’y a aucune raison que cela ne marche pas non plus sur votre fils aîné.